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Les bibliothèques avant-garde de la « culture pour chacun » ?


Certains ministres de la culture ont marqué leur empreinte par des constructions, peut-être Frédéric  Mitterrand restera-t-il dans l'histoire des politiques culturelles comme celui d'une approche nouvelle.  Nous avions souligné l'audace de ce discours (voir blog précédent) que le ministre semble vouloir traduire en une politique (voir article du Monde). Pour une multitude de raisons, les bibliothèques sont bien placées pour prendre ce virage de la culture pour tous à la culture pour chacun.

Depuis plus de 30 ans, le territoire national s'est progressivement recouvert d'un tissu assez dense de bibliothèques. S'il reste encore des établissements à construire, c'est l'équipement le plus proche de tous les habitants. Selon l'enquête Pratiques culturelles des Français de 1997 (la question n'a pas été reproduite en 2008), 62% des personnes interrogées déclaraient pouvoir se rendre en moins d'1/4 d'heure à une bibliothèque alors que 39% faisaient état de ce temps pour se rendre à une salle de cinéma et 36% à une salle de spectacle. La proximité géographique est une condition de la culture pour chacun.

Les bibliothèques et médiathèques sont encyclopédiques et couvrent un large spectre des formes d'expression culturelle. Alors qu'un opéra aura du mal à s'adresser au public qui ne s'y est jamais rendu (77% de la population en 2008), les bibliothèques proposent une palette de supports et de domaines d'intérêt à même de rencontrer les jardins personnels (secrets ou non) que les individus souhaitent cultiver.

Parce qu'elles sont le lieu de la diffusion plutôt que de la création culturelle, les bibliothèques sont particulièrement bien placées pour être à l'écoute des demandes des individus. Ceux-ci savent les films qu'ils veulent regarder, les livres qu'ils souhaitent lire, les jeux-vidéos qu'ils souhaiteraient découvrir, etc. Alors que la création relève principalement d'une logique de l'offre, la diffusion peut s'ouvrir à une logique de satisfaction de la demande de chacun. Précisons que satisfaire la demande ne signifie pas la disparition de toute offre. L'accent mis sur la culture de chacun provient du constat selon lequel la politique d'offre conduit surtout à la satisfaction de la demande de quelques uns. La demande de l'offre est une demande mais elle n'est simplement plus seule. Par ailleurs, satisfaire la demande revient aussi à prendre acte de l'hétérogénéité des pratiques culturelles individuelles. Comme l'a montré Bernard Lahire, ceux qui demandent de l'offre apprécient des références qui relèvent d'une logique de la demande.

Si donc la bibliothèque est particulièrement bien placée pour entrer dans une nouvelle politique culturelle de la culture pour chacun, qu'est-ce que la bibliothèque pour chacun ? La réponse à cette question nécessiterait un développement conséquent sur la définition de l'individu. Il ne s'agit plus du citoyen ou de l'individu abstrait inspiré par la Raison. Il s'agit de l'individu concret tel qu'il se pense en tant qu'individu autonome. La question devient alors en quoi la bibliothèque s'adresse-t-elle (ou pourrait-elle s'adresser) à lui ? Un vaste champ de recherche s'ouvre que l'on peut illustrer par plusieurs thématiques :

-      Le choix souverain : l'individu concret revendique sa souveraineté dans ses choix, en quoi la bibliothèque est-elle en mesure de les satisfaire ?

-      La reconnaissance : si l'individu concret aspire à une autonomie dans ses choix (le temps de la prescription est révolu), il ne dédaigne pas que les autres les écoutent et les partagent. Comment la bibliothèque contribue-t-elle (ou pourrait-elle contribuer) à cette reconnaissance à même de réduire cet écart trop grand entre les élites culturelles et les citoyens ?

-      la réversibilité : la demande de choix de nos contemporains s'accompagnent d'une revendication de pouvoir renoncer à des choix antérieurs. Dans le cadre conjugal, ils choisissent leur conjoint  mais souhaitent aussi pouvoir s'en séparer sans trop de contraintes. Comment la bibliothèque participe-t-elle (ou pourrait-elle participer) à cette réversibilité ou cette souplesse dans les choix culturels de chacun ?

-      Danser, manger, boire : l'individu concret a un corps, quelle place la bibliothèque lui accorde-t-il ?

Parce que le discours de la culture pour chacun entre en cohérence profonde avec la manière dont notre société (et ses membres) définit les individus, il vaut la peine de repenser pleinement le rapport des bibliothèques à la population qu'elles desservent. La promotion de la culture pour tous n'est pas à ranger dans le rayon des antiquités mais l'adhésion à ce discours passe aujourd'hui par la défense de la culture pour chacun. Dans ce cadre, il serait judicieux que toutes les institutions en lien avec les bibliothèques accordent une place centrale à cette réflexion.

 

 

 

09/11/2010




Ordre documentaire et autonomie des usagers


On attribue à H. Lefebvre la formule « la ville est la projection au sol des rapports sociaux ». Ne peut-on pas interroger l'espace des bibliothèques à partir de cette grille de lecture ? Est-ce que l'implantation et la structuration de l'espace intérieur de ces équipements ne révèlent pas une relation de supériorité des professionnels (validée par les élus) par rapport aux usagers ? Ces questions surgissent à la découverte du tout récent projet de nouvelle BMVR à Caen (voir site internet et article de livreshebdo.Fr). Cette ville (en réalité l'établissement relève de l'intercommunalité Caen-la-Mer) s'apprête à bâtir un des plus gros équipements récents du pays.

Le choix de l'implantation (par les élus) est celui de la proximité immédiate du centre ville. A l'instar de la plupart des autres BMVR, elles s'installent au cœur des villes. Ce gros investissement (51 millions d'euros) qui a vocation au rayonnement est inscrit moins dans une zone de mobilité que dans un espace résidentiel. Ce choix tranche avec le constat d'une mobilité forte et croissante de la population : un Français d’aujourd’hui parcourt en moyenne 45 km par jour soit 9 fois plus qu’il y a cinquante ans et 2,5 fois plus qu'en 1975 (E. Le Breton, Métro-boulot-dodo, où en sommes-nous ?, 2008).
D'après l'INSEE, 36% des ménages étaient équipés de deux voitures en 2006. Cette réalité concerne aussi Caen dont la rocade est régulièrement embouteillée... Les usagers qui sont mobiles par contrainte (renchérissement de l'immobilier urbain) le sont aussi parce qu'ils font par cette pratique l'expérience de leur autonomie. Ce choix d'implantation n'est donc pas tellement en phase avec le mode de vie mobile de nos contemporains. Accessoirement, il desservira en premier lieu les catégories sociales favorisées qui ont les moyens de résider à proximité. Ce choix est donc aussi celui du maintien (du renforcement ?) des inégalités sociales dans la fréquentation des équipements culturels.

Ce beau bâtiment (on pourrait interroger le geste architectural) est structuré selon un découpage par pôle. Les quatre branches de sa forme en croix correspond aux quatre domaines documentaires retenus : Sciences et techniques, Littérature, Sciences humaines, Arts. Le savoir et son ordonnancement par les professionnels gouvernent le monde. On part bien des documents et de leur analyse pour décider des espaces. On ne part pas de ce qui pourrait animer le visiteur qui franchira les portes de l'établissement : veut-il travailler ses cours ? Se détendre en lisant la presse ? Emprunter des lectures divertissantes ? Relever sa messagerie électronique ? Voir du monde ? Etc. Plutôt que de se demander comment satisfaire la diversité de ces attentes, on impose à tous les visiteurs cet ordre documentaire qui les réduit à des êtres de savoir là où ils sont (nous sommes) des êtres incertains, sensibles, variés, travailleurs, paresseux, etc.

On peut ainsi dès à présent prédire que les étudiants investiront le lieu pour travailler sur place et qu'ils feront « leur marché » dans les espaces selon l'ambiance et la place disponible plutôt que selon la thématique comme c'est déjà le cas dans les autres BMVR... On peut aussi redouter que l'offre de livres pratiques (et son lectorat) se trouve noyée au milieu de la production scientifique... Seule évolution notable par rapport à ces prédécesseurs, le bâtiment intègre un premier niveau d'accueil qui n'est pas clairement investit par la logique documentaire ainsi qu'un restaurant au dernier niveau qui devrait offrir un beau point de vue sur l'espace urbain et le canal auprès duquel il est implanté. Ces espaces pourront être le cadre d'une liberté guidée par le souci des usagers...

Si le citoyen est (parfois) au cœur des discours, il n'est pas toujours au cœur des choix faits en son nom. C'est encore plus vrai pour les citoyens qui sont éloignés de cet ordre documentaire et de l'ordre social qui le sous-tend. Combien de BMVR reste-t-il à construire ?13/09/2010




La chaîne des livres


Partir des usagers ou partir des documents ? La nouvelle bibliothèque privilégie sans hésiter le premier terme. Mais comment le mettre en œuvre ? L'ouverture récente de la médiathèque Marguerite Duras a donné l'occasion de fournir une illustration exemplaire.

Une partie des collections de l'ancienne bibliothèque a rejoint la nouvelle médiathèque par l'intermédiaire d'une chaîne humaine de 350 mètres. Il faut voir ainsi ces livres qui remontent la rue en passant de mains en mains... (http://www.dailymotion.com/video/xdo9jl_la-grande-migration-des-livres_news) Ce sont les habitants du quartier qui se sont mobilisés en grand nombre et dans leur diversité. Une occasion leur est offerte de s'approprier ce nouvel équipement qui ne leur tombe pas du ciel.

Symboliquement, par leur participation au déménagement des collections, ils auront apporté leur contribution à la naissance de ce bien commun. Le personnel les y aura invités marquant en cela son accord pour ne pas se montrer propriétaire jaloux d'un stock qu'il consentirait à prêter. Le succès de cette manifestation illustre une réelle disponibilité de nos contemporains pour s'intéresser à la bibliothèque quand celle-ci les implique dans le cadre d'un événement festif (une fanfare brésilienne accompagnait la migration des livres). Ils apprécient ce moment collectif, cette occasion d'un rassemblement, de la formation d'une collectivité locale qui dépasse leur existence individuelle. Chacun choisit de prendre part à un événement qui fait exister cette collectivité.

Et c'est tout à l'honneur de la bibliothèque d'être l'acteur de la construction de ce « nous » aussi éphémère soit-il. Les citoyens lui sont reconnaissants et les élus peuvent l'être également. Le livre, dans sa dimension matérielle, est devenu le support du lien. Il n'est pas une source de différenciation ou hiérarchisation sociale (ce qu'il peut toujours être objectivement) mais le moyen par lequel il relie des citoyens différents entre eux et avec les autres lecteurs passés et futurs. La bibliothèque n'est plus un stock de livres auquel les habitants ont accès. Les livres ont migré, ils ont ainsi pu se métisser au contact de ces lecteurs qui, par leur prise en main, en ont fait un objet accessible, inscrit dans le monde réel du quartier.

Cette initiative pourrait préfigurer une mission spécifique des bibliothèques de l'avenir : construire la collectivité locale (et pas seulement la collection) par les documents. Il faut encore des bibliothèques car les citoyens d'aujourd'hui ont aussi envie de se sentir appartenir à une collectivité et que cet équipement est celui qui peut permettre de construire cette impression d'être « libres ensemble » (pour reprendre le titre de l'ouvrage de F. de Singly) !

17/06/2010




Bibliothèque et patrimoine: du présent vers le passé


Beaucoup de bibliothèques ont une section patrimoniale. Héritières d'un trésor, elles ont structuré leur organisation en fonction de ce fonds ancien en créant un service qui lui est dédié. La bibliothèque s'est pliée au document. Ce faisant, le patrimoine est resté un domaine marginal des bibliothèques intéressant quelques chercheurs et érudits. Ce faisant aussi, le patrimoine a tendance à devenir une langue morte en profond décalage avec nos contemporains. Cette situation n'est pas inéluctable et un travail exemplaire nous offre l'occasion d'envisager la question autrement.

Prenez une collectivité (la Ville d'Angers), ajoutez un événement marquant associé à l'identité de la ville (600e anniversaire de la naissance du roi René), et qui bénéficie d'une forte communication. Sélectionnez de belles enluminures figurant dans des livres attribués à ce personnage ou issus de ses commandes. La plupart des livres anciens ne sont pas dans votre fonds ? Qu'importe, allez les chercher ! Concevez une exposition simple mais qui met en valeur les trésors insoupçonnés des enluminures présentes dans ces livres d'un autre âge. Proposez cinq bornes multimédia disséminées dans l'exposition (les parents pourront y retrouver leurs enfants) qui présentent des films novateurs permettant de rentrer dans les enluminures, de découvrir des détails et de trouver des explications simples. Installez l'exposition non dans la bibliothèque mais dans le lieu associé au personnage (la galerie de l'Apocalypse du château d'Angers). Pour le public ébloui et curieux, en partenariat avec un éditeur (Actes Sud), concevez un catalogue d'exposition avec de superbes reproductions, des textes savants mais dont le prix reste abordable (32 €).  Allez jusqu'à penser au public jeune en concevant pour eux un livret-jeu qui transpose des jeux qu'il trouve dans le Journal de Mickey sur les œuvres exposées (jeu des 7 erreurs, relier des numéros pour faire apparaître une figure, dessin, labyrinthe, etc.). Vous obtenez l'exposition « Splendeur de l'enluminure, le roi René et les livres » qui s'est tenue du 3 octobre 2009 au 3 janvier 2010 à Angers. Vous obtenez aussi un grand succès public puisque plus de 52 000 visiteurs ont découvert l'exposition et les 5 000 exemplaires du catalogue sont épuisés au bout de 8 semaines.

Le patrimoine ne serait donc pas condamné à être goûté par les seuls spécialistes. Pour cela, il convient qu'il « parle » à nos contemporains dans la langue qui est la leur. Ils apprécient de s'approprier des traces d'un passé qu'ils choisissent et qui participe de la définition de leur identité. Ils sont sensibles à la construction de la collectivité par le rappel de son histoire ou par des événements soutenus par une communication forte. Ils sont avides d'images et accèdent beaucoup à l'information par ce moyen. Sortir les fonds anciens de leur sommeil nécessite de partir du présent, de nos contemporains. C'est d'eux que peut se construire un point de vue, des attentes à l'égard des références du passé. Comme pour les autres services de la bibliothèque, l'attention à la population desservie apparaît comme la clé du succès.
17/05/2010




L'audace de la « culture pour chacun » : propositions Mitterrand sur la BPI et la BNF


Cela faisait longtemps que le ministre de la culture n'avait pas défini une politique en matière de lecture publique (voir document sur le site internet du Ministère ). C'est plutôt rassurant à l'heure où le nouvel organigramme du ministère faisait disparaître la « direction » du livre et de la lecture et où les restrictions budgétaires menacent de s'abattre sur ce secteur (quand ce n'est déjà fait).


Les deux premières propositions visent la BPI et la BNF qui sont les deux navires relevant de la compétence de l'ex DLL et dont le pilotage semblait comme lui échapper. C'est judicieux de reprendre la main sur la barre et de fixer un nouveau cap qui puisse ensuite être suivi par les autres établissements de lecture publique du pays. Et si c'était l'occasion de donner naissance à une nouvelle manière d'envisager la bibliothèque ? Et pourquoi ne pas reprendre le thème de « la culture pour chacun » que Frédéric Mitterrand utilise depuis sa présentation du budget à l'automne ? En quoi la BPI et la BNF pourraient-elles œuvrer pour la « culture pour chacun » ?


Ces deux établissements ont en commun de servir principalement un public scolaire ou universitaire et très régulier. En 2006, 46% des visiteurs de la BPI déclaraient venir au moins 25 fois dans l'année et 18% tous les jours. Ces équipements sont largement le lieu d'habitués qui ont apprivoisé son offre d'espace (surtout) et de collections (peu : en 2009, 26% des visiteurs de la BPI disent être venus pour chercher un document précis). Ils ne sont pas exactement le lieu de « la culture pour chacun ». Que leur manque-t-ils ?


La « culture de chacun » est d'abord une remise en cause de l'ordre social de la culture : la culture n'est pas celle que quelques uns choisissent pour « tous » mais celle que « chacun » se forge dans la totale légitimité de ses choix. Elle est donc profondément diverse non seulement parce que chacun est singulier, différent des autres mais aussi parce que nous sommes multiples. « Chacun » revendique de choisir la manière dont il se définit à un moment. Dès lors, la « bibliothèque de chacun » doit couvrir une diversité qui ne saurait se réduire à la diversité des grandes rubriques de la Dewey. Après tout, on peut venir sans intention thématique à la bibliothèque et chercher une ambiance, un espace, une occasion de détente. Le divertissement peut faire partie des fonctions de la bibliothèque. Il ne se place pas en contradiction avec l'étude : les mêmes qui étaient penchés avec profondeur dans leurs révisions ou leur recherche peuvent d'un coup se tourner vers l'espace cafétéria (l'allongement constaté du temps de séjour à la BPI ne résulte-t-il pas de l'ouverture de la cafétéria ?) ou vers d'autres. Ainsi, des points de propositions de presse, de BD, de jeux-vidéos ne seraient-ils pas à même de satisfaire plus pleinement les « chacun(s) » qui viennent déjà et d'autres intéressés d'abord par le divertissement ? L'entreprise à la BNF sera sans doute plus difficile tant le bâtiment et l'institution marquent fortement la proposition faite à « chacun ». Le succès de l'exposition "Eros au secret" laisse entrevoir une certaine disponibilité de la population pour des offres en décalage avec l'image austère de la BNF.


On rêverait donc que les bâtiments amiraux de la lecture publique française incarnent une audace retrouvée dans la définition d'une nouvelle politique... Et l'arrivée de P. Bazin à la direction de la BPI est porteuse d'espoirs tant il a développé une réflexion et mis en place des services innovants. Mais ce n'est pas tout, la « culture pour chacun » passe largement par le numérique et les propositions du ministre prennent en compte cette dimension. Dès lors, il serait bénéfique pour toutes les bibliothèques publiques que la BPI et la BNF les soutiennent fortement dans la construction d'une offre dématérialisée de musique et de vidéo. Le point est évoqué dans les propositions mais son importance paraît trop limitée. Combien d'établissements « de région » se débattent isolément pour comprendre les offres et imaginer les services à offrir ? La dématérialisation conduit à une délocalisation de l'offre et l'échelon national est totalement pertinent pour le relever. C'est une mobilisation au moins équivalente à celle engendrée par les questions patrimoniales qui serait nécessaire. De l'audace, de l'audace, encore de l'audace... 

06/04/2010




De l'abstention politique à l'abstention culturelle


Ainsi, moins d’un électeur sur deux aura fait le déplacement des urnes pour les élections régionales. L’émotion des commentateurs et des hommes (ou femmes) politiques devant cette situation ne dure jamais longtemps. Il faut pouvoir accorder du temps pour décrypter le message de ceux qui ont pris part au vote et donc ne pas se focaliser sur ceux qui ne participent pas au jeu. Ils ont voté avec leurs pieds mais qu’ont-ils voulu dire ?


Nous autres, adeptes de la Raison, peinons à traduire dans notre langage ce qui relève d’une impression globale plus que d’un argumentaire (même si bien sûr certains en sont parfaitement capables…). Désarroi, lassitude, colère, sentiment d’étrangeté, de vacuité, tous ces sentiments guident les pas de nos concitoyens abstentionnistes. Mais ne sont-ils pas présents aussi chez ceux qui restent aux portes des bibliothèques ? Après tout, ces équipements ne sont pas tellement moins accessibles que les bureaux de vote et connaissent une « abstention » plus importante encore. Rappelons que d’après l’enquête Pratiques culturelles des Français 2008, seuls 28% de nos compatriotes ont franchi les portes d’une bibliothèque ou médiathèque municipale au cours des douze derniers mois. Fort taux d’abstention non !? Nous arrêtons-nous suffisamment sur l’importance de cet abstentionnisme ? Cherchons-nous assez à en comprendre la source et à le réduire ? Que nous dit ce « cri muet » dont J.-C. Kaufmann nous parle (L'invention de soi, 2004) à propos de la frange de population qui refuse d'inventer sa vie et se replie sur ses rôles et ses statuts ?


Bien sûr, nombreux sont ceux qui  jugent qu’ils n’ont pas besoin de ce lieu de documentation.  Ils sont peu investis dans la lecture et  craignent de ne pas être à leur place ou ne pas se retrouver dans ses collections abondantes. Mais pourquoi n’éprouvent-ils pas ce besoin ou cette envie ? La bibliothèque ne peut-elle pas leur apporter la preuve que, quoi qui les intéresse, ils y trouveront des informations ou des documents en rapport ? S’ils disent ne pas lire, n’est-ce pas qu’ils n’imaginent pas que la bibliothèque offre des supports de lecture qui leur sont plus familiers (livres pratiques, presse, brochures, ordinateurs, etc.) voire d’autres services que la lecture (séjour, sociabilité, écoute de musique, travail sur place, etc.) ? Pourquoi la bibliothèque les impressionne-t-elle ? Qu’est-ce qui fabrique ce sentiment d’étrangeté supérieure et la posture de retrait qui en découle ?


Toutes ces questions sont au cœur de la relation de la bibliothèque avec la population. Ceux qui votent avec leurs pieds prennent part au rapport de cette institution avec son environnement. L’enjeu n’est pas mince car c’est ce qui décide de l’utilité sociale de cet équipement public. Mais  bien davantage, et comme pour l’abstention politique, ce qui est en jeu c’est le contrat social qui nous lie tous ensemble. Les abstentionnistes des équipements culturels finissent par remettre en cause la légitimité de ces institutions et au-delà, le caractère universel des choix collectifs. En 1997, une enquête (Les bibliothèques municipales et leurs publics, 2001) montrait que les non usagers jugeaient pour trois quarts d’entre eux que la bibliothèque était utile à tous quand c’était 93% chez les usagers. C’était toujours une majorité mais plus faible…

La confiance dans les institutions dépend de leur capacité à montrer qu’elles prennent en compte la population dans sa diversité. La légitimité a priori a cédé la place à la légitimité par la preuve. On peut le regretter mais c’est une évolution certaine. La croyance au collectif, le sentiment d’appartenance à une collectivité, la confiance ne se décrètent pas verticalement mais résulte de cette succession d’attention aux autres de la part des individus et des institutions. Difficile donc de déplorer le délitement du lien social sans lutter contre l’abstentionnisme dans les bureaux de vote ou dans les bibliothèques ! Si la bibliothèque peut « élever le niveau », créer de la distinction, ne doit-elle pas tout autant tendre la main, avoir l'obsession de l'accueil de tous nos contemporains ? Le pire serait sans doute qu'elle ajoute incidemment du mépris et affecte encore davantage leur estime de soi ou les pousse à l'explosion violente.

 

17/03/2010




Des places et des chances à la bibliothèque


Dans son dernier ouvrage, F. Dubet (Les places et les chances, Le Seuil) analyse comment notre société bascule d’un modèle d’égalité des places à celui de l’égalité des chances. Dans le premier modèle, on insiste moins sur l’égalité d’accès aux places qu’à l’égalité entre les classes. Les luttes sociales visent à réduire (par la redistribution notamment) les écarts entre les plus riches et les plus pauvres. Dans le second, l’objet de la lutte concerne moins la modification de la structure sociale que l’égalité des chances d’accès aux positions sociales favorisées. Pour traiter le sujet, F. Dubet prend les exemples de l'école, de l'égalité hommes/ femmes et des « minorités visibles ».  Ne peut-on pas chercher à éclairer les discours et pratiques des bibliothèques publiques par cette grille de lecture ?

 

Les bibliothèques doivent leur existence d'une volonté politique de redistribution et d'accompagnement des politiques éducatives. Par la mise à disposition gratuite (idéalement) d'une information sélectionnée, elles participent à la formation des populations ainsi qu'à leur intégration autour de références communes. En cela les bibliothèques participent du modèle de l'égalité des places. Il reste que le projet touche à ses limites dans ses résultats. Les bibliothèques servent surtout les classes moyennes et supérieures. Par les références qu'elles mettent en avant et par leur manière de le faire, elles participent (avec des exceptions bien sûr) à la perpétuation d'inégalités sociales. Pour autant, les bibliothèques sont-elles dans le modèle de l'égalité des chances ?

 

"La bibliothèque pourrait mieux prendre en compte ces aspirations en affichant des rayons en langues des pays d’origine, de littérature populaire ou pour les gays et lesbiennes, par exemples."

 

Si tel était le cas, quel serait le visage de la bibliothèque ? Elle se donnerait pour objectif de soutenir les citoyens dans leurs chances d’accès aux places. Comme le font certains établissements, les rayons consacrés au para-scolaire, à la préparation aux concours, la recherche d’emploi seraient largement développés. Les vitupérations d’un B. David contre ce type de service se comprennent dans le cadre d’une adhésion souveraine à l’égalité des places : le soutien de l’égalité des chances serait une modalité du soutien implicite à l’inégalité des places. L’égalité des chances part du principe que tous les individus et les groupes sociaux doivent pouvoir également accéder aux positions dominantes mais aussi à la reconnaissance sociale qui y est associée. Il s’agit d’être défini autrement que par ses manques. D’où la poussée de tous les groupes discriminés pour la prise en compte de leurs références, de leurs droits. De ce fait, la bibliothèque pourrait mieux prendre en compte ces aspirations en affichant des rayons en langues des pays d’origine, de littérature populaire ou pour les gays et lesbiennes, par exemples. Le bibliothécaire serait moins le dépositaire d’un savoir conçu comme une part d’universel que comme le détenteur d’un savoir-faire qu’il mettrait au service des projets individuels des usagers. Les concours d’accès à ce métier mettrait moins l’accent sur des connaissances générales que sur des techniques de recherche d’information et une sensibilité et une compréhension des publics dans ce qui les constitue et non dans l’horizon qui devrait être le leur.

 

La description de la bibliothèque de l’égalité des chances montre que cette institution, comme d’autres, n’a pas encore clairement abandonné le modèle de l’égalité des places. C’est d’ailleurs largement au nom de l’égalité face aux services publics que le territoire s’est progressivement recouvert de bibliothèques. La mutation est en cours mais inachevée. Comme le note F. Dubet, le maintien de ce modèle correspond sans doute pour une part à une forme de conservatisme des classes moyennes (notamment du public) qui défendent leur place (et celle de leurs enfants qui réussissent bien à l’école gratuite) à travers l’égalité des places.

 

Au terme d'un examen poussé de ces deux modèles, F. Dubet opte pour celui de l'égalité des places notamment parce qu'il assure une attention plus grande aux pauvres et permet une plus grande promotion sociale que le modèle de l'égalité des chances qui cache des inégalités sociales accrues derrière de rares exceptions. Pour autant, il refuse l'immobilisme : « tout le monde défend ses acquis et se proclame d'autant plus radical qu'il ne veut rien changer ». Si les révolutionnaires sont conservateurs, il faudrait être réformiste pour être révolutionnaire ! S'agissant des bibliothèques, cette analyse plaiderait pour une remise en cause de certaines évidences. Ainsi par exemple, la bibliothèque ne peut être pensée comme le sanctuaire d'une culture universelle qui serait abandonnée par la population (voire l'institution scolaire !). Elle doit avoir autant (voire moins) le souci du partage de références jugées supérieures que celui de l'accueil (réel et pas seulement théorique) de la diversité des membres qui composent notre société. 

09/03/2010




CULTURES ET GENERATIONS


Le monde de la culture repose sur la croyance dans l'universalité des œuvres. N'importe quel lecteur, spectateur, visiteur est susceptible d'être touché par un roman, une pièce de théâtre, un film ou une exposition. Nous considérons que, par-delà les différences entre les individus, ils sont réunis par la capacité des productions artistiques à les émouvoir. Ce n'est pas toujours vérifié et les enquêtes de publics contrarient cette représentation collective sans toutefois la faire disparaître. Si le public réellement touché n'est pas si divers ce serait parce qu'il lui manque certains codes ou une familiarité qui ne remet pas en cause l'universalité de la réception des œuvres d'art. Cette conception demeure mais une nouvelle universalité se fait jour.


C'est en effet que la culture change. Nos contemporains ne se conçoivent pas seulement comme des héritiers, des passeurs de témoin entre générations. Ils revendiquent leur autonomie y compris dans leurs choix culturels. La culture conçue comme une transmission des anciens aux jeunes perd de sa force car elle ne correspond plus à la manière dont chacun s'inscrit dans le cycle de succession des générations. Depuis les années 60, chaque nouvelle génération véhicule avec elle des références qui la singularisent et la dernière édition de l'enquête Pratiques culturelles des Français confirme cette évolution. On ne compte plus les formes artistiques qui doivent leur succès à leur capacité de faire des différences avec les aînés (des « Yé-yé » au « New wave » au « rap »). Les références que les anciens traitent de haut comme étant le produit d'une « culture juvénile » finissent en réalité à s'imposer et à durer. Les mangas, les jeux-vidéos continuent à intéresser des trentenaires qui ont grandi dans cet univers de même que les coffrets et livres « Salut les copains » ont connu un succès commercial incontestable à ce dernier Noël. La culture-transmission n'est plus seule et sa domination est contestée par la culture-génération. Les œuvres continuent à former le support d'émotions potentiellement universelles mais elles deviennent aussi, de façon plus certaines, des références communes à une génération, le support de construction d'une identité personnelle qui se déroule largement au moment de la jeunesse. L'affirmation de son autonomie, l'expression personnelle passent moins par la soumission passive à un héritage, au 'don des morts' que par la mise en avant de « nouveautés » porteuses de différenciation et d'une affirmation de soi.

 

Une nouvelle forme d'universalité

Dans ce contexte, à l'universalité théorique ou potentielle de l'éblouissement par les « œuvres capitales de l’humanité » (pour reprendre la formule de Malraux) succède une nouvelle forme d'universalité. Celle-ci concerne la capacité (bien réelle) de certaines œuvres ou de certains artistes à s'adresser ou émouvoir des générations différentes. Un artiste universel parvient à rassembler des publics d'âges différents. Il réussit à rassembler des générations si promptes à se définir par des références distinctes. Bien sûr l'exemple de Johnny Halliday (mais on aurait aussi pu retenir Astérix, le chanteur Renaud, le film Titanic, etc.) vient à l'esprit pour incarner ce lien. Il nous unit non pas tant dans des références apprises ou subies mais dans des œuvres choisies, appréciées, qui parlent à chacun (même si ce n'est pas de la même manière) par delà sa génération. S'il suscite le mépris c'est chez les tenants de la culture-transmission qu'il menace (sans doute malgré lui) en incarnant un autre visage de l'universalité. La culture-transmission parvient à surmonter les frontières entre les générations mais principalement dans le sous-ensemble des « héritiers » de cette culture là où l'universalité de la culture générationnelle touche une population plus large et socialement hétérogène car plus profondément constitutive de l'identité personnelle de chacun. Le sentiment de déclin de la culture (ou du « niveau ») provient de cette valorisation de la culture transmission et de l'absence de reconnaissance de l'autre culture qui est beaucoup plus vivante...


Si on accepte cette manière de penser la culture, force est de constater le décalage entre la manière dont nos contemporains bien vivants l'envisagent par la génération et les institutions culturelles qui l'abordent de façon dominante sous l'angle de la transmission. Il suffit de constater la difficulté des jeux-vidéos à être considérés comme un art ou celle des mangas à devenir une évidence des collections des bibliothèques publiques pour mesurer la profondeur du fossé. Si les équipements culturels s'adressent à la population réelle (et non à celle qui découle de l'origine sociale de la culture transmission), ils doivent veiller à mieux prendre en compte la culture formée des cultures de chaque génération. La culture de chaque génération doit faire l'objet d'une attention particulière et d'une recherche de dialogue avec les autres.

 

22/02/2010




Rennes : qu'est-ce qu'une bibliothèque ?


Longtemps les collections ont été au cœur des bibliothèques. Il s'agissait d'offrir le catalogue le plus large à la population. Comme d'autres villes, Rennes a commencé par tisser un réseau de 13 bibliothèques avant d'ouvrir récemment le vaisseau amiral (Les Champs Libres). Ce dernier aspire à lui une partie des usagers qui jusqu'alors s'approvisionnaient dans le réseau à l'intérieur duquel des collections assez fournies étaient proposés. Les Rennais mobiles (les Champs Libres sont desservis par le métro) et friands de collections étendues se rendent spontanément vers ce lieu. C'est donc du fait d'une logique stable qu'une partie des usagers quitte les bibliothèques de quartier. Ce constat ne doit donc pas choquer les professionnels, il n'est pas une surprise.

 

Dès lors, pourquoi une partie des professionnels conteste l'évolution qui consiste à transformer deux bibliothèques de quartier ? Les Champs Libres sont principalement la traduction de la médiathèque définie par ses collections... Lisons le descriptif du navire amiral : « Les collections qui comptent plus de 500 000 documents sont réparties sur six pôles thématiques : jeunesse ; musiques ; sciences et techniques ; langues et littérature ; art, société et civilisation ; patrimoine. Au dernier étage, on découvre le musée du Livre et des Lettres Henri-Pollès, extraordinaire collection de littérature française soigneusement mise en scène. Enfin, au rez-de-chaussée, l'espace Vie du Citoyen propose un vaste panorama de la presse régionale, nationale et internationale... ». Comment les bibliothèques de quartier peuvent-elles rivaliser avec cette abondance ? Elles sont condamnées à voir la partie de leur public le plus gourmand, curieux et mobile à les abandonner durablement... Comment assurer leur avenir en refusant toute redéfinition ? Si le statu quo est impossible la question devient alors : qu'est-ce qu'une bibliothèque dont le cœur n'est pas la collection ?

 

La réponse qui se préfigure (Cf. le décryptage de L. Santantonios dans LH 803) ouvre des perspectives véritablement nouvelles. Ce lieu serait celui de la lecture plutôt que celui des collections. Il pourrait tout à fait conserver l'appellation « bibliothèque » mais on pourrait aussi le désigner sous le nom de « point lecture ». Il est en tous les cas urgent et nécessaire de le nommer pour que ne se forme pas un sentiment de vide. Ce lieu serait consacré à la lecture en tant qu'activité de socialisation. On peut venir y lire la presse (une sélection réduite et ouverte sur les titres populaires) et en parler. La lecture solitaire, qui doit aussi être possible, relève bien aussi de la socialisation car c'est une lecture en public. On peut trouver un fonds réduit et accordant une place importante à la production éditoriale à même d'intéresser les publics à conquérir (jeunes et milieux populaires notamment). Il s'agira de promouvoir la lecture (comme technique de déchiffrement de texte plus que comme pratique culturelle légitime) auprès des publics qui sont nombreux à contourner la bibliothèque et qui ne vont pas aux Champs Libres trop éloignés géographiquement et culturellement. Ce sera aussi un lieu d'étude pour les scolaires mais aussi ceux qui apprécient une atmosphère studieuse (socialisation du travail). Des postes Internet seront aussi à disposition car la lecture repose aujourd'hui largement sur ces écrans. Pour tous ces services nouveaux (ou à développer), il faut de l'espace qui sera pris sans regret sur les collections.

 

Cette expérimentation préfigure, selon moi, une évolution souhaitable des bibliothèques. La définition classique (par les collections) de cet équipement rencontre des limites... Après tout, entre 2004 et 2008, c'est dans les communes de plus de 50 000 habitants que la proportion de baisse du nombre d'entrées physiques dans la bibliothèque centrale a été la plus grande (75%). Les « navires amiraux » le sont uniquement si on définit la bibliothèque par la place centrale des collections. A l'évidence, il n'est pas sûr que cette conception largement professionnelle soit partagée par les destinataires de ces équipements. A quoi bon s'accrocher à cette définition dans des bibliothèques de quartier c'est-à-dire quand l'accent peut être mis sur la proximité, la socialisation, la prise en compte réelle de la population ? Loin d'être l'arrière-garde de la lecture publique, il se pourrait fort bien que cette évolution dessine le visage de la bibliothèque de l'avenir !

 

20/01/2010




Grand Emprunt : Le passé serait-il l'avenir des bibliothèques ?


Par le « grand emprunt », l'Etat va consacrer 750 millions d'euros supplémentaires à la numérisation du patrimoine des musées, des bibliothèques et du cinéma. Un signal est envoyé pour affirmer de façon solennelle l'attachement de la France à son patrimoine national. Notre Président affirme : « Nous allons monter un grand partenariat public-privé, tout en gardant la maîtrise de notre patrimoine », et d'ajouter « il n'est pas question de laisser ce patrimoine partir ». Nous allons pouvoir sauver les sédiments de notre identité nationale déposés dans les magasins des fonds patrimoniaux...

 

On peut bien sûr se réjouir de l'effort public dont vont bénéficier ces bibliothèques. Mais on voit encore réaffirmé le lien entre bibliothèque et patrimoine. Le passé serait-il l'avenir des bibliothèques ? Mitterrand avait bâti un temple au patrimoine par la BNF, son successeur le sanctuarise en œuvrant à sa numérisation. Mais où sont nos contemporains, ceux qui vivent aujourd'hui, qui errent dans le RER, marchent dans les rues, roulent dans nos campagnes, etc. ? Est-ce que cette entreprise les concernera ? La numérisation créera-t-elle un appétit pour le passé (qui n'est d'ailleurs pas seulement celui de la nation) ? En quoi cela constitue-t-il un « investissement d'avenir », un « moteur de la croissance » ?

 

Tout cet argent n'aurait-il pas été plus utile pour aider les bibliothèques publiques à opérer le virage du numérique ? Combien de bibliothèques auraient-elles pu proposer à leurs usagers d'aujourd'hui (et de demain) un accès à des ressources électroniques à même de favoriser leur information et donc leur niveau de formation ? Ils auront accès à des œuvres oubliés (peut-être injustement mais quelle autonomie accorde-t-on à nos contemporains dans leur construction de leur propre monde ?) mais ne pourront accéder à une vaste offre de presse et de documentation en ligne... L'équipement même des bibliothèques en ordinateur aurait aussi pu être amélioré quand la synthèse des données 2007 de la DLL affirme que «  les postes de consultation informatique pour le public sont insuffisants, environ 4,7 pour 10 000 habitants » (c'est-à-dire un poste pour 2000 habitants !). De même ce budget aurait également pu servir à fournir une offre dématérialisée de musique et de vidéo. Cela aurait été bien utile plutôt que de laisser une myriade de bibliothèques devoir composer isolément avec une évolution qui les concerne toutes et qui ne sera que renforcée par le développement du haut-débit que le « grand emprunt » a présenté comme une priorité...

 

Bref, ce grand emprunt qui doit projeter la France dans l'avenir a tendance à nous le présenter dans le rétroviseur. C'est une occasion ratée... on peut nourrir le regret de n'avoir pas réussi à imposer une autre association à la bibliothèque que celle de patrimoine. Après tant d'années de lecture publique, la persistance de ce constat désole et ouvre sur de nouvelles questions : Quels discours tenir pour faire exister les bibliothèques vivantes et en phase avec nos contemporains ? Quels relais d'opinions pour les faire exister ? Une profonde réflexion s'impose pour que les bibliothèques voient leur avenir ailleurs que dans le passé !

14/12/2009




Le livre numérique, sauveur du monde du livre ?


La baisse de la lecture de livres est encore d'actualité après la dernière enquête sur les pratiques culturelles des Français. Le monde du livre est habitué à se désoler de cette érosion. L'enquête de 1988 avait déjà en son temps suscité une profonde déception chez les représentants de ce monde après une décennie marquée par la loi sur le prix unique et le développement des bibliothèques publiques. A l'époque, la télévision était montrée du doigt, soupçonnée qu'elle était de concurrencer le livre. Aujourd'hui, les écrans (ordinateurs, téléphones, consoles de jeux notamment) sont désignés comme les concurrents auxquels le livre est confronté. Ils sont encore plus menaçant car capables de fournir une information d'une nature et d'une qualité très proche de celle des livres.

Mais cette fois, le monde du livre tient son arme susceptible de le sauver : le livre numérique. Bien sûr, la technologie n'est pas arrêtée (Sony, Kindle, etc.). Bien sûr, son développement remettrait en cause profondément la chaîne du livre (quelle place  pour les libraires ? quel modèle économique pour les éditeurs ? que resterait-il des bibliothèques ?). Malgré les profondes angoisses que ce livre sans papier peut susciter, il rassure  parce qu'il conserve sa singularité. Il ne dissout pas le livre dans la multitude brouillonne du numérique. Tout électronique qu'il soit, il s'agit toujours d'un livre (on conserve d'ailleurs son nom !). Il continue à fédérer les acteurs traditionnels de la lecture de livre en permettant de maintenir une frontière entre le monde du livre et le reste du monde. Un des enjeux du livre numérique se situe dans le maintien de cette frontière.

Bien sûr, ces considérations interprofessionnelles échappent à peu près complètement à nos contemporains lecteurs. Le récent sondage Ipsos pour Livres Hebdo sur les 18-30 ans révélait que deux tiers perçoivent le livre comme un produit comme un autre. Joignant le geste à la parole, ils sont nombreux à acheter leurs livres en grande surface ou par Internet (un tiers des acheteurs) comme ils font d'autres achats. La manière dont ils s'approprient le téléphone portable en cumulant des fonctionnalités (téléphone, lecteur MP3, Internet, appareil photo, etc.) alimente les doutes que l'on peut avoir : il est loin d'être sûr qu'ils feront l'acquisition d'un objet réduit à la seule fonction de livre (même s'il peut rassembler plusieurs titres). Au contraire, des expériences suggèrent qu'ils seraient enclins à intégrer des contenus relevant de la lecture (notamment de BD) sur leur smartphone. Le contenu prime sur le support pour nombre de nos contemporains désormais.

L'avenir reste ouvert. On peut imaginer un scénario dans lequel le livre numérique se développe mais uniquement auprès de la fraction à la fois la plus férue de lecture de livres et de nouvelles technologies. Le reste de la population se partageant entre lecture numérique et lecture papier.
24/11/2009




Quand lire c'est faire...


On ne compte plus les coffrets qui associent un objet à un livre. Une encyclopédie du vin fournie avec une pompe à vide, un livre de pâtisserie accompagné de moules à gâteaux, un manuel d'aquarelle fourni avec le carnet de croquis, les crayons, la gomme, la liste devient longue de ces tentatives pour rapprocher le lire du faire !
Bien sûr certains diront qu'il s'agit d'une « stratégie marketing »... Certes mais sur quel ressort se fonde-t-elle ? En quoi l'ajout d'un objet fournit-il un « avantage compétitif » ?

Cette idée n'est pas toute nouvelle mais semble prendre une ampleur sans précédent à la veille de Noël. Elle reçoit un écho favorable dans le public puisque le classement Livres Hebdo des ventes en Cuisine et vin nous apprend que 6 des 50 meilleures ventes concernent des coffrets avec ustensiles. Selon nous, cette évolution paraît emblématique d'un rapport au livre qui change. Le livre est un moyen d'accéder à un autre monde mais, pour y parvenir, l'objet peut aider. Celui-ci est le relais entre le monde du livre et le monde du lecteur. Le lecteur passe des pages du livre à l'objet qui est en rapport et qui le relie ainsi directement au livre. Le divertissement naît du processus par lequel le lecteur quitte progressivement son monde pour entrer dans celui du livre. L'objet est ce support matériel (il peut le voir, le toucher) qui le fait entrer dans un autre monde...

De façon encore plus profonde, on peut se risquer à voir dans ce phénomène, la trace d'une évolution de nos contemporains par rapport à la lecture. Le monde du texte, de l'écrit parvient moins qu'avant à les enthousiasmer. La baisse de la lecture de livres repérées par la dernière enquête Pratiques culturelles des Français signale un affaiblissement de l'attrait, une distance croissante au livre. Celui-ci ne saurait pas autant qu'avant captiver nos contemporains baignés qu'ils sont dans un océan d'images et d'interactivité. Le livre apparaît comme une totalité finie et figée là où la télévision et encore plus Internet est le cadre d'images animées et d'échanges. Le succès de librairie du Cahier de gribouillages pour adultes qui s’ennuient au bureau apparaît comme un autre signe de cette évolution. Le lecteur ne veut plus être cantonné dans une position passive, il entend participer au monde, s'exprimer comme il peut le faire (et comme il le fait) grâce à Internet. Le livre et la lecture sont en train de changer de visages. Les éditeurs accompagnent ce mouvement et contribuent ainsi à la vitalité d'un support qui doit assurer sa mue pour demeurer.

Cette évolution concerne uniquement l'univers du livre pratique pour le moment. Christine Ferrand a raison de poser la question de son extension au domaine de la fiction (Cf. Editorial LH n°795). Pour l'heure, les romans ne donnent pas lieu à mise en scène par l'intermédiaire d'objets. L'imagination du lecteur semble suffisante pour entrer dans le monde du texte. Pour autant, on ne peut exclure cette évolution peut-être attendue par certains lecteurs qui souhaiteraient prolonger leur lecture par une trace matérielle autre que celle du livre. Le monde de la BD a ainsi développé des figurines qui remplissent cette fonction. A suivre donc...
02/11/2009




Métro, boulot, Bibliométro


La promotion de la lecture prend une multitude de visages. Dans la période récente, la France (ses élus) a opté pour la mise en place de bâtiments à la modernité affichée. Les non usagers étaient censés être captés par l’architecture audacieuse. Hélas, nos contemporains ne se ruent pas toujours en masse vers ces monuments témoignages d’une époque où l’on pensait qu’il suffirait de proposer de beaux équipements pour qu’ils se remplissent. Passée l’excitation de l’ouverture, la curiosité s’émousse et les pas se mettent à contourner ce qui apparaît comme un vestige ou une curiosité à nombre de nos concitoyens les moins familiers de la lecture.


Une autre approche est possible et voit le jour. Il s’agit d’aller vers le public où il se trouve. Des initiatives existent (par exemple Lire à la plage sur la côte normande) qui mériteraient une plus grande reconnaissance. Une idée innovante nous vient du monde hispanique. Après Santiago du Chili et Bogota, la municipalité de Madrid a installé depuis 2005 un dispositif de prêt de livres dans 12 stations importantes du métro de la ville. Les voyageurs ont ainsi accès à des points de proximité pour assouvir leur envie de lire.
Une sélection de 500 titres de la littérature (y compris théâtre et poésie) du monde entier a été effectuée (moitié d’auteurs espagnols ou latino-américains et moitié des autres pays) par un groupe composé de libraires, spécialistes et écrivains. La liste qui est la même pour toutes les stations (ici) révèle la présence de classiques de la littérature (Balzac, Cervantès, Neruda, etc.) mais aussi d’auteurs contemporains reconnus de littérature générale (P. Auster, D. Lodge, etc.) ou de genre (A. Camilleri,.A. Christie, etc.). Le souci de diversité s’accompagne d’une offre massive puisque chaque station propose 3000 volumes (6 exemplaires par titre).
Par une judicieuse présentation (paroi translucide devant les rayonnages ici ), les voyageurs peuvent consulter le fonds qui leur est proposé. Le prêt suppose une inscription (le service est utilisable par ceux qui ont déjà une carte de bibliothèque) mais il est gratuit et d’une durée de 15 jours renouvelable. Le service est ouvert en semaine de 14h à 20h mais les retours peuvent s’effectuer par des boîtes intégrées à chaque module en dehors de ces horaires. Les usagers peuvent rendre les livres dans n’importe quel point du réseau.


D’après les statistiques recueillies (merci à M. Brahiti), on dénombre 98898 prêts en 2008 pour 13950 lecteurs. Pour donner un ordre de grandeur, en tenant compte du fait que les collections ne sont pas destinées au public jeune qui représente environ 40% des prêts, Bibliométro représente plus de la moitié des prêts de livres enregistrés dans des villes telles qu’Argenteuil, Blois ou Valence et autant qu’à Melun ou Montbéliard. Nul doute qu’une ouverture des collections vers davantage de littérature populaire ou vers la bande dessinée générerait un accroissement des prêts et une promotion plus large de la lecture. Devant ce succès, le maire de Madrid envisage d’implanter des points de lecture équivalents dans d’autres lieux de la ville : parcs, places, centres commerciaux. Initiatives souples et réactives qui sont à suivre et pourraient être reproduites de ce côté-ci des Pyrénées, non ?
14/10/2009




La littérature n'est pas toute la vie


Le livre d’Alain Finkielkraut, Un coeur intelligent (Stock-Flammarion), reçoit en cette rentrée un accueil favorable dans la presse et les médias. Il touche une audience peut-être au-delà des lecteurs habituels de cet auteur. La raison en est qu’il parvient à décrire avec précision les modalités par lesquelles le roman entre en résonance avec la manière dont les lecteurs se racontent. Avec élégance et érudition, il met en dialogue les existences individuelles (y compris celles des auteurs) et les textes romanesques. Pour autant, est-ce que « être homme, c’est confier la mise en forme de son destin à la littérature » ? Est-ce que « le principal obstacle qui se dresse entre nous et le monde voire entre nous et nous-mêmes est d’ordre romanesque » ?

Bien sûr nos contemporains ont recours au récit pour se raconter. Ils déploient des efforts considérables pour se raconter à des proches voire en public. Ils construisent leur identité de manière biographique et le roman forme un prisme à l’aune duquel ils explorent leur vie. Ainsi, le roman a de l’avenir parce qu’il est porteur d’une « vérité de la fiction » (J.- P. Esquenazi) à même d’éclairer nos existences troublées. Malgré cela, la littérature ne saurait former la modalité unique du rapport au monde et à soi. Les individus font également l’expérience d’eux-mêmes et du monde de manière sensible. J.-C. Kaufmann (L'invention de soi) pointe avec justesse l’importance des sensations dans la construction de l’identité individuelle. Nous sommes aussi les parfums que nous reconnaissons, les musiques que nous écoutons, les images qui nous parlent, la douceur d’un soleil couchant, le plat que nous dégustons, etc.

Pour citer J.-C. Kaufmann, si « l'identité est l'histoire de soi que chacun se raconte », (p. 151) (...) « il y a vraisemblablement beaucoup plus d'images que de récits dans le fonctionnement ordinaire de l'identité » (p. 169). Le récit de nous-même est premier car c'est par lui que nous consolidons notre unité mais les images et sensations (agréables, repoussantes, suggestives, agaçantes, etc.) peuplent notre esprit et participent à sa fragmentation. Nos contemporains font l'expérience d'eux-mêmes de façon sensible et pas seulement à travers leur récit. Quand il vante les bienfaits de la littérature (« Le tout est de savoir laquelle » nous prévient-il), A. Finkielkraut met en avant cette conception biographique de l'individu. Sa prévention souvent exprimée à l'égard des images (que ce soit le cinéma ou la BD) révèle l'éviction de cette modalité du processus identitaire. Il tend à universaliser une conception et une expérience qui ne recouvre pas toutes les modalités de définition de soi. La littérature est sans doute une richesse mais elle n'est pas toute la vie.

Peut-être faut-il le regretter (à voir) mais la relation avec le monde et avec soi passe aussi par notre corps.
16/09/2009




Sous la plage, une nouvelle bibliothèque...?


Les bibliothécaires le savent, la fréquentation de leur établissement décline avec l'arrivée des beaux jours... le creux persiste jusqu'à la rentrée qui ramène certains usagers à eux. Ce rythme apparaît comme inexorable et la bibliothèque voit son atmosphère modifiée... torpeur estivale... Dans ce cadre certains se livrent à des activités impossibles en temps ordinaire, d'autres attendent en mettant en scène la bibliothèque (Lyon) et de plus en plus vont à la rencontre des usagers...

De Saint-Louis en Alsace à Angoulême et de Dunkerque à Béziers, les initiatives sont nombreuses qui visent à se rapprocher des lecteurs qu'ils soient à la plage, dans les parcs ou à la piscine. Cette pratique existe depuis plusieurs années mais connaît en cet été un véritable développement. Les mairies (et certains conseils généraux) manifestent ainsi leur souci d'accompagner les pratiques des citoyens : puisque nombreux sont ceux qui vont à la plage et peu à la bibliothèque, pourquoi ne pas investir ce lieu ? Les professionnels inspirent ce mouvement ou le suivent (peu importe) dans le souci d'aller à la rencontre des lecteurs.


Ces opérations révèlent une évolution des pratiques et discours professionnels : la bibliothèque ne peut pas se définir uniquement par la qualité de ses collections et de son espace. Elle trouve sa raison d'être dans la promotion de la lecture auprès de la population. Il convient de tenir compte des pratiques et aspirations de la population pour atteindre cet objectif. Ce désir d'aller à la rencontre des publics se traduit par une offre renouvelée : les collections sont réduites, font la part belle aux demandes des usagers (best-sellers, BD, presse) le tout dans un cadre moins institutionnalisé et impressionnant que certains grands établissements. On peut s'attendre à ce que ces initiatives reçoivent un assez grand succès de la part des visiteurs des plages. Il faut chercher à dresser des bilans pour l'attester (nombre de visites, de visiteurs, de prêts). Sans doute aussi, cela contribue-t-il sans bruit à une modification de l'image des bibliothèques : y compris ceux qui seront seulement passés devant l'installation avant d'aller enfouir la tête dans leurs rêveries ensablées auront pu constater que les bibliothèques ne se contentent pas de les attendre et savent proposer des collections à même de les intéresser...


En cet été, sur la plage semble s'écrire une nouvelle page de l'histoire des bibliothèques. Pour cela, il faudra que la rentrée ne voit pas les folies estivales s'échouer le long des méandres du fleuve tranquille de l'institution. Comment aller vers la population quand elle a désertée les plages ? Comment lui manifester son attention ? Questions pour la rentrée...
04/08/2009




Michael Jackson à Limoges !


Il n'est pas fréquent que les bibliothèques municipales fassent la une de la presse nationale... France-Inter a mis en avant un moment de vie inhabituel à la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges. Une vidéo amateur témoigne de cette audace rafraîchissante : un bibliothécaire (Ryan Lafarge), danseur et connaisseur de M. Jackson se lance dans une chorégraphie réussie de « Billie Jean » à travers l'espace de la médiathèque. Le succès médiatique de ce « happening » tient au nouveau visage que la médiathèque donne d'elle-même.

La qualité de l'interprétation associée à l'étrangeté de la situation suscite très vite l'intérêt des usagers. Venus avec leur propre objectif, ils sont pris par une émotion collective. M. Jackson est mort et si chacun compose avec cette information (indifférence, peine, nostalgie, etc.), un hommage  collectif lui est rendu. Mais celui-ci ne prend pas la forme rationnelle d'une discographie, d'une mise sous vitrine mais une forme incarnée, sensible. La froideur de la mise à distance intellectuelle cède la place à la chaleur de l'émotion partagée autour d'une musique et d'une danse dont le créateur vient de s'éteindre... L'émotion collective a acquis le droit de cité dans la médiathèque et tant les usagers que les médias s'en réjouissent. Bien sûr certains bibliothécaires déploreront cette soumission de la bibliothèque au « sensationnalisme », l'abandon de toute distance critique et pourquoi pas une forme de démagogie voire de populisme... Au contraire, on peut y voir une salutaire reconnaissance de la « culture chaude » par la bibliothèque. La culture peut aussi prendre cette forme susceptible de toucher tous les publics y compris les plus familiers des codes de la culture froide (classement, critique, discours, mise à distance, etc.). L'universalité de la raison n'exclut pas d'autres formes...

L'émotion collective naît de la forme de l'événement mais aussi de son sujet. M. Jackson apparaît comme une figure planétaire de la musique pop. Il n'a pas toujours bénéficié de discours aussi élogieux que ceux qui s'accumulent depuis sa disparition. La bibliothèque lui accorde une réelle reconnaissance à travers cette décision de troubler l'ordre du lieu même si c'est un quart d'heure avant la fermeture. Par ce geste, elle signale sa participation au monde et tend la main à ceux qui n'imagineraient pas qu'elle puisse s'intéresser à ce type de référence. Oui, la bibliothèque vous est aussi destinée !

C'est donc une formidable opération de communication que la bibliothèque de Limoges a réussi et qui bénéficiera aux bibliothèques dans leur ensemble. Elle s'inscrit dans un mouvement de renouveau qui commence à traverser le monde des bibliothèques en France. Il reste encore de nombreux chapitres à écrire...

03/07/2009




La lecture en fumée !


Depuis quelques jours une polémique gronde à Rennes. 4000 livres des réserves de l'ancienne bibliothèque centrale ont été jetés dans une benne et ont pris la direction de la déchetterie où ils sont partis en fumée à l’exception de certains qui ont été « sauvés » par des citoyens étonnés (voir l'actualité sur le site de Ouest-France) ... Cette opération habituelle dans les bibliothèques a été mise au grand jour par le quotidien régional et suscite un profond trouble dans la ville. Il s'agissait de débarrasser les locaux rapidement et, dans l'urgence, il semble que des livres triés pour des dons ont aussi été jetés...  Ni la mairie ni la direction de la bibliothèque ne s'attendait à un tel bruit... Comment comprendre cette situation ?

 

Une bibliothèque rassemble des collections vivantes et, tel le jardinier, le bibliothécaire se doit de procéder à du désherbage. Il le fait au nom de la promotion d'une offre de qualité (un beau jardin) et se définit comme l'autorité compétente pour le faire. Les usagers, dans une inconscience relative, lui sont reconnaissants de procéder à ce travail et d'échapper ainsi à des livres obsolètes ou en déliquescence physique. On pourrait donc penser que tout est pour le mieux... et pourtant l'émoi suscité par cette « affaire » est bien réel. Dans cet apparent équilibre entre une représentation professionnelle et une satisfaction discrète des usagers se sont introduits d'autres acteurs non familiers de la bibliothèque. Des contribuables, des journalistes, des non usagers ont jeté sur cette opération un œil ex-centré. Ce qui paraissait légitime devient scandaleux. Là où les professionnels et les usagers voyaient des livres et une collection, les non-usagers ont vu des lectures, des lecteurs potentiels... pour eux, la vie du livre ne s'arrête pas à la décision des bibliothécaires. Alors que la bibliothèque se définit par la promotion du livre, ils s’insurgent au nom de la lecture. Comme le dit « Jo » : « Quel gâchis ! Ces livres auraient fait le bonheur de nombreux lecteurs désargentés. ». Et les intervenants du forum de suggérer des dons aux pays africains, aux maisons de retraite, aux écoles... A l'heure du développement de la sensibilité écologique, la non prise en compte de ses « déchets » par la bibliothèque choque une partie de la population. Elle ne peut pas se débarrasser aveuglément des livres qui furent dans ses collections. D’autres modalités auraient reçu l’assentiment de la population : vente des livres à un prix dérisoire à l’occasion d’une fête, dépôt de  livres dans des lieux publics, don à des associations, etc. Toutes ces opérations participent d’une définition différente du métier de bibliothécaire. On découvre alors un décalage entre la conception professionnelle du métier et une conception indigène ou immanente aux réactions des citoyens…

 

Nul doute que la bibliothèque a choqué et terni son image auprès des non-usagers voire de certains inscrits (Ecoutons Loïc : « Retraité avec le minimum vital, je vais à la bibliothèque régulièrement. Je paie un abonnement de 18 €. Si c’est pour voir jeter des livres à la benne… Je suis écœuré, déçu et démoralisé »). Il lui faudra sans doute montrer qu'elle peut rendre service à la collectivité autrement que malgré elle... Elle sera sans doute amenée à mieux prendre en compte le point de vue des citoyens (et pas seulement des usagers) dans ses décisions à venir. Ces réactions expriment l'intérêt public pour la bibliothèque. Elle n'est pas dans l'indifférence ni l'absence de contrôle... il faudrait trouver les moyens d'intégrer ce point de vue citoyen dans la définition même de la politique de la bibliothèque. Les non-usagers sont en quelques sortes usagers de la politique menée par la bibliothèque même s’ils ne recourent pas à ses services.

22/06/2009




BIBLIO-FeRmé : Internet et l'institution


Biblio-fr est né dans le monde d'Internet. Il a rencontré les bibliothèques qui découvraient ce monde. Il a apporté à celles-ci une dimension relationnelle et horizontale. Les bibliothécaires n'étaient plus isolés ou limités à des cercles étroits, ils appartenaient à une communauté d'échange de savoirs, d'interrogations dans laquelle la voix était ouverte à tous (professionnels chevronnés, aspirants à ce monde professionnel, observateurs, etc.). Les hiérarchies de types d'établissement, de grades étaient comme suspendues pour former un monde d'égaux. Relationnel et démocratique, le monde de biblio-fr était une promesse d'un autre monde possible. C'est sans doute la disparition de ce rêve qui pèsera le plus dans les regrets des abonnés à la liste. C'était aussi un formidable lieu de construction de l'identité professionnelle : les bibliothécaires avaient en commun ces livraisons de messages qui les rassemblaient (ce qui n'excluait pas les agacements et les marques de distance) par-delà leurs différences. On peut s'interroger sur les supports de l'identité professionnelle des bibliothécaires (au sens large) et sur un risque de repli catégoriel (lecture publique, BU, discothécaires, fonds patrimoniaux, etc.).

 

Le succès de cette liste de diffusion a provoqué sa perte. De plus en plus d'individus se sont appropriés l'outil en vue d'une reconnaissance personnelle ou de « leur » établissement. Les débats, questionnements professionnels ont progressivement laissé la place à de la communication. Les bibliothèques ont fait connaître leur activité ou plus exactement celle qu'elles voulaient mettre en avant, à travers Biblio-fr. Chacune montrait aux autres la qualité de son programme d'animation par exemple. Il s'agissait de faire reconnaître, au moins par la communauté professionnelle, la « qualité » de son travail qui pourtant s'adressait aux citoyens de la commune organisatrice... lesquels étaient peu abonnés à la liste. De façon encore plus prosaïque, Biblio-fr était devenu un « service qui doit marcher, à l'image d'une institution » (selon les mots de S. Aubry et H. Le Crosnier) pour diffuser des offres d'emplois des marchés publics, etc. La logique institutionnelle est devenue prépondérante et était en train de phagocyter Biblio-fr et l'esprit qui lui avaient donné naissance. Cette évolution progressive et puissante n'aura pas atteint son terme, les responsables de Biblio-fr préférant renoncer à « l'aventure » plutôt que de la voir dénaturée : « Nous ne sommes ni ne serons une institution ». Ce choix est courageux et montre la difficulté à marier Internet et l'institution. Il présente le mérite de mettre en lumière la différence entre ces logiques.

 

Avec la fermeture de Biblio-fr, il faut souhaiter que la logique relationnelle et horizontale perdure dans les bibliothèques. En tous les cas, on perd un point d'observation des évolutions, des manies, des inquiétudes, des discours, etc des bibliothécaires. Remercions S. Aubry et H. Le Crosnier pour leur contribution à la vie de la profession.

05/06/2009




Bibliothèques et livre d'artiste : recréer de la rareté ?


La notion de « livre d'artiste » n'est sans doute pas récente mais c'est seulement depuis peu que les bibliothèques l'utilisent. Que penser de cette prise en charge du livre d'artiste par les bibliothèques ? Comment interpréter cette évolution ?

Une rapide recherche bibliographique montre en effet que le thème n'est pas totalement nouveau dans le monde des bibliothèques. On en trouve ainsi mention dans un article du BBF de 1992. Pourtant, il semble qu'un intérêt renouvelé pour le sujet se manifeste dans la période récente. Sur Biblio-fr le premier message évoquant le « livre d'artiste » date de 2004 et 10 des 15 messages qui comportent cette mention datent de 2007 ou après. Au BBF, la moitié des citations recensées dans les archives renvoie à des références postérieures à 2004. Le livre d'artiste émerge donc bien comme un domaine qui suscite l'intérêt des bibliothécaires.

Cela tient peut-être au développement d'une forme nouvelle de création contemporaine. Les bibliothèques entendent ne pas négliger cette source d'expression artistique. Elles inscrivent alors leur action dans le cadre du soutien à la création. Elles engagent leur responsabilité par rapport à l'amont de la chaîne du livre comme elles le font à l'égard des petits éditeurs ou des auteurs encore inconnus. Par ce biais, elles échappent aussi à la contingence de la mesure de leur activité par des statistiques de fréquentation parfois décevantes. Au-delà, les bibliothèques manipulent des œuvres qui le sont d'autant plus qu'elles sont uniques. Elles sortent de la diffusion d'un bien issu de l'industrie culturelle (livre, CD, DVD) pour entrer dans la transmission d'œuvres uniques. La nature des documents définit largement le statut de l’institution qui les prend en charge.

Avec le livre d’artiste, la bibliothèque se rapproche du musée et de sa légitimité assise sur la détention et l’acquisition d’œuvres uniques. Elle se replace dans le champ culturel comme une institution occupant une position de même niveau (dans la chaîne qui va de la création à la diffusion des œuvres) que les musées. La source de rareté que le patrimoine lui assure (notons d’ailleurs que c’est aussi un sujet qui intéresse beaucoup les bibliothèques depuis quelque temps…) se trouve ainsi complétée par des documents qui ont également le mérite d’une certaine modernité. Avec le livre d’artiste, le passé et l’avenir se trouvent réconciliés dans la contemplation de l’unicité de l’œuvre.

Le livre d’artiste apparaît comme un sujet d’intérêt qui grandit dans le flou autour des missions des bibliothèques. Entre les menaces du numérique et l’érosion de la fréquentation il se constitue en certitude alternative. Reste que les bibliothèques doivent composer aussi avec le présent et que la promotion de la lecture passe également par des documents qui ne sont pas uniques. La culture se fabrique aussi dans la redondance des lectures faites  par des usagers profanes de notre époque.

30/03/2009




La "Biblio Box" au banc d'essai


Qu'est-ce que la bibliothèque d'après ce qu'elle donne à voir sur son site web ? C'est à cette question qu'un groupe d'étudiants de DUT « Métiers du livre » de  l'IUT Nancy-Charlemagne devait répondre. Leur travail est basé sur un échantillon de 60 bibliothèques de toute la France et de taille variable. Des tendances assez claires se dégagent et les sites web des bibliothèques écrivent ce qui figure sur la « biblio box » comme ce qui en est absent.

Dans près de 80% des sites, les animations apparaissent sur la page d'accueil. La bibliothèque se donne à voir à travers les événements qu'elle organise. Ceux-ci portent sur des thèmes précis qui sont loin de pouvoir intéresser un public très large et le risque n'est pas nul que les visiteurs du site prennent la partie pour le tout c'est-à-dire qu'ils étendent leur peu d'intérêt pour l'animation à la bibliothèque dans son ensemble. Par exemple : l'effet « vitrine » du « Printemps des poètes » est sans doute assez limité...

 

La bibliothèque se donne aussi à voir à travers ses documents. Elle met en avant les « nouveautés », les « coups de cœur » (notamment pour la jeunesse), son « patrimoine » ou son « catalogue ». Elle le fait parfois en utilisant le jargon professionnel : « documents sonores », « fonds local », etc. Cette mise en avant des documents prend place dans le cadre d'une relation asymétrique (« de nous à vous » comme une bibliothèque choisit d'intituler sa rubrique qui rassemble « coups de cœur » et « sélections thématiques »). Les visiteurs sont invités à découvrir les « trésors » que la bibliothèque accumule et choisit pour eux. Leur possibilité d'intervenir n'apparaît pas que ce soit pour des « coups de cœur de lecteurs », des suggestions d'achat ou des commentaires sur la bibliothèque ou sur d'autres sujets. La bibliothèque se présente comme une institution au sens où elle a vocation à transmettre plus qu'à échanger ou écouter... Son caractère institutionnel se dégage aussi du style indirect très largement utilisé et aussi du caractère très impersonnel du service (très rares sont les équipements qui parlent de leur personnel).

 

La bibliothèque tend à se montrer comme une institution documentaire qui prolonge son activité vers l'animation culturelle. Cette image ne recouvre pourtant pas la réalité des fonctions qu'elle remplit. Ainsi, aucun site visité ne signale explicitement l'usage scolaire comme une modalité possible de fréquentation de la bibliothèque alors que c'est une motivation massive de fréquentation chez les jeunes. Le discours institutionnel l'emporte sur la réalité des usages de l'équipement. De même l'usage de la bibliothèque comme lieu de lecture ou de séjour n'apparaît presque pas. Et Saint Quentin en Yvelines se démarque quand elle explique : « Vous avez ainsi la possibilité de vous installer confortablement pour lire, ou travailler grâce aux différents espaces aménagés à cet effet. ». Ces usages qui pourraient résister le mieux à la dématérialisation de l'information sont négligés, cachés. Et si presque toutes les bibliothèques fournissent des renseignements sur comment y accéder (plan, horaires), presque aucune ne signale les usages qu'on peut en faire ou bien même comment se présentent les lieux. Très peu de sites en effet présentent des photos ou vidéos de leurs espaces. Ceux qui ne connaissent pas le lieu ne pourront le découvrir de façon virtuelle. On ne trouve pas sur les sites ce qui figure souvent sur les sites des bibliothèques publiques anglo-saxonnes : un « virtual tour » de la bibliothèque (voir l'exemple ici : http://www.eapl.org/tour/Library-Introduction.asp).

 

Au total, les bibliothèques se donnent à voir de façon assez froide et restrictive. Alors qu'Internet est un moyen pour rencontrer (et intéresser) les non-usagers, on a l'impression qu'elles s'adressent seulement aux usagers...  A l'heure où plus de la moitié de la population a une box lui donnant accès à Internet en haut débit, il faudrait peut-être mettre davantage en valeur la « biblio box », non ?

 

19/03/2009




Sauver les lettres ou tirer la langue ?


Le dynamique collectif « Sauver les lettres » a récemment investi l'actualité médiatique en publiant une enquête sur l'évolution du niveau des élèves en dictée. Coïncidence ou prudence, le ministère a publié dans la foulée une enquête portant en partie sur le même sujet. Les résultats ne sont pas bons et attestent d'un net affaiblissement des compétences en orthographe des élèves de classe de seconde et de CM2. Comparée à celles qui l'ont précédée, la nouvelle génération rencontre plus de difficultés avec l'orthographe et la grammaire. Bien sûr, on peut déplorer cette évolution et s'interroger sur ses conséquences dans la capacité des jeunes à comprendre et penser le monde. Mais comment analyser cette situation ? N'est-ce là que l'effet de réformes « délétères » qui se succèdent depuis plus de 30 ans ? Le rétablissement des horaires d'enseignement de « français » serait-il la solution ?

Le rapport d'une population à sa langue n'échappe pas aux évolutions sociales. La manière de parler et d'écrire n'est pas figée dans le marbre une fois pour toute. Notre belle langue pourrait bien être victime d'une évolution qui concerne le rapport entre les générations. Si la grammaire et les grands textes du patrimoine littéraire forment certainement des outils intéressants de compréhension du monde, ils appartiennent aussi à un patrimoine, à un passé qui veut s'imposer par la force de l'institution. Et le collectif « Sauver les lettres » confirme bien cette idée à travers sa revendication pour que « le Ministère rétablisse de vrais programmes de grammaire de phrase ». Quelles sont les conditions pour que les jeunes générations se soumettent à ce passé ? Il faut qu'elles en soient relativement familières par le cadre familial dans lequel elles ont grandi. L'enquête du ministère pointe d'ailleurs que « l’augmentation du nombre d’erreurs est moins marquée pour les enfants d’origine sociale favorisée ».

Ce passé est aussi plus intéressant pour ceux qui y puiseront les conditions de leur statut social à venir. La maîtrise de la langue facilite toujours l'obtention de concours et de postes à responsabilité. Les jeunes générations qui n’ont pas été intéressées (ou contraintes de l’être) par leurs parents à la grammaire et l’orthographe perçoivent celles-ci à partir de la fonction qu’elles remplissent à savoir l'une des modalités du tri scolaire et plus largement de la fabrication de leur destinée sociale. Nous ne sommes plus dans la période faste de croissance des classes moyennes et supérieures quand les « héritiers » n’étaient pas assez nombreux pour satisfaire le marché de l’emploi et laissaient de la place aux « bons élèves » des classes populaires. Les « héritiers » et leurs parents voient leur avenir plus difficilement et alors on comprend que les élèves de milieu populaire peinent à croire à la vertu de la correction grammaticale.

Pour apprendre, il faut sans doute croire et cela devient difficile. La tentation est grande de tirer la langue… Et si la baisse du niveau de l’orthographe constituait l'une des manifestations de la désillusion et du ressentiment des classes populaires à l’égard de l’Ecole ? N’est-ce pas la traduction d’un approfondissement des inégalités sociales ? Le retour à l’enseignement traditionnel de la grammaire peut-il faire face à cette évolution ?

Mais le renoncement à la correction orthographique ne concerne pas seulement les enfants des classes populaires. Les jeunes appartiennent à une commune génération dans laquelle la communication orale prend le dessus y compris dans la sphère personnelle. Les jeunes amoureux s’envoient-ils toujours des lettres d’amour ? De la télé-réalité, aux SMS, aux blogs, à MSN ou à la messagerie électronique, ces modes et moments d’échanges se font souvent sur une base orale (écrire en phonétique). Il ne s’agit pas de louer cette nouvelle langue mais d’en prendre acte et surtout de la considérer comme une modalité pour mettre à distance les adultes (profs, parents, etc.). Ils nous tirent la langue et nous voulons sauver les lettres ainsi va le jeu conflictuel de la succession des générations.

13/02/2009




Culture et démocratisation culturelle : un couple inséparable ?


Le cinquantenaire du ministère de la culture est l'occasion de réflexions en forme de bilan ou de prospective. Faut-il encore un ministère de la culture ? Pour quelles missions ? Dans ce cadre, plusieurs commentateurs s'interrogent sur la mission de démocratisation culturelle. Face à l'absence de progrès réels de celle-ci, ne faudrait-il pas renoncer à cet objectif ? Certains le suggèrent en arguant que c'est à l'Ecole de remplir cette mission de démocratisation. Dès lors, cela permettrait de confier au ministère de la culture  un rôle central en matière de patrimoine ou de création. Ce raisonnement est juste mais il se heurte à une croyance collective structurante.

 

Si le ministère de la culture existe (et devrait continuer à exister à l'avenir) c'est parce que nous défendons l'idée que par-delà la diversité des formes d'expression artistique il existe une sphère de l'activité humaine qui mérite la mobilisation d'une partie des ressources collectives. La vie de l'esprit et de la sensibilité doit s'inscrire dans la manière dont notre société se donne à voir (les ministères constituent aussi des discours de notre société sur elle-même). Mais dès la fondation du ministère, cette affirmation s'accompagne d'une autre : l'émotion artistique relève du domaine de l'universalité. Tout membre de notre société est (en puissance) sujet à cette émotion. Cette montée en généralité permettait ainsi à cette création de ne pas apparaître comme corporatiste : il ne s'agit pas d'un ministère des artistes ! Il s'agit de servir l'intérêt général. Cinquante ans plus tard, il s'avère assez clairement que la culture mise en avant par le ministère intéresse une fraction circonscrite de nos concitoyens. La démocratisation est devenue davantage un horizon, un mythe, un argument plus qu'une réalité. D'ailleurs, la répartition effective des budgets du ministère montre que la mission de démocratisation occupe une place assez secondaire. Devant cette situation on peut comprendre les interrogations à son sujet. Mais est-ce possible d'y renoncer ? Ne serait-ce pas remettre en cause la croyance collective dans l'universalité de l'art ? Pour l'heure, cela ressemble fort à une illusion nécessaire car beaucoup auraient à perdre à renoncer à cette croyance. C'est la raison pour laquelle perdure ce discours.

 

Malgré tout, il faut peut-être y renoncer non par plaisir mais par souci de construire une politique construite sur la réalité et non une illusion. C'est sans doute une condition pour que tous les citoyens croient à la politique... Mais par quel projet le remplacer ? Cela supposerait, par exemple, de définir la culture non par la création mais par la capacité partagée des citoyens à apprécier et produire des formes variées d'expression. C'est dire que la politique culturelle ne serait plus verticale (du créateur et de celui qui l'accompagne vers le public) mais horizontale (la culture se co-construit en rapport avec la population de proximité). Le danger (pour le ministère et le monde de la culture) serait alors de faire disparaître la dimension strictement « culturelle » d'une telle politique. Ce serait pourtant à explorer. C'est la voie de l'Agenda 21 de la culture qui trouve un infatigable promoteur en  J.-M. Lucas (par exemple : voir vidéo). Voilà un beau débat et des pistes à même de refonder le ministère... non ?

05/02/2009




Lire en fête : vers une clarification ?


Si la culture était un fleuve, le ministère de la culture en serait les sédiments. Il se compose ainsi de ce que l'histoire de l'art et les autorités politiques ont fini par constituer comme tel. La direction du livre et de la lecture n'a par exemple pas été immédiatement créée. Il a fallu des conditions très particulières et la mobilisation d'acteurs pour qu'elle voit le jour et obtienne les moyens d'exister. C'est notamment la préoccupation collective face au devenir de la lecture, à l'époque du développement de la télévision, qui a pu mobiliser la collectivité. Écrasée par le flux des images, la lecture a donc fini par se sédimenter pour former une direction qui a d'abord voulu sauver le support (le livre) plutôt que la pratique (la lecture) puisqu'il faut attendre 1982 pour que la direction du livre devienne la direction du livre et de la lecture.

La mise en question de Lire en fête s'inscrit dans le prolongement de la disparition annoncée (Lvoir actualité Livres Hebdo sur le sujet) de la direction du livre et de la lecture. Comment interpréter cette évolution ? Bien sûr on peut retenir la thèse de l'abandon libéral de cette politique (Cf. voir blog de François Bon) mais on peut aussi y voir le résultat de multiples évolutions. Le politique s'arroge légitimement le droit de remuer les sédiments et de recomposer la manière d'accompagner le fleuve. On peut aussi considérer que la lecture n'est plus menacée. Malgré les discours alarmistes et grâce à l'Ecole, l'illettrisme reste très largement marginal et circonscrit à des catégories étroites de population (migrants, personnes âgées). De façon plus précise, le fleuve charrie certes beaucoup d'écrans de télévisions mais aussi d'ordinateurs.

La culture d'Internet est aussi une culture qui mobilise l'écrit et concurrence la télévision (faut-il créer une fête de la télévision ?). La lecture au sens de Lire en fête (lecture sédimentée) entre en décalage avec les pratiques croissantes des lecteurs qui se tournent beaucoup vers des écrans. Peut-on célébrer une pratique en la figeant dans un support alors qu'elle s'inscrit dans tant d'autres dispositifs techniques ? Avec cette manifestation, n'étions-nous pas dans une forme de détournement (pointé par N. Heinich dans d'autres secteurs de la culture), consistant à soutenir la création à travers une apparente politique de démocratisation ? Dans sa forme actuelle, plus que la lecture, la fête mettait largement en avant les auteurs, éditeurs et plus généralement les intervenants de la chaîne du livre.

Sans doute faut-il revenir aux questions premières : pourquoi célébrer la lecture ? Quelle est la définition de la lecture mise en avant ? Comment fêter une pratique largement définie par sa dimension solitaire ? Est-ce que la célébration du livre, de l'auteur, des éditeurs relève bien de la promotion de la lecture ? Comment fêter la lecture c'est-à-dire l'expérience réelle du lecteur ? De bien belles questions qui supposent du temps... de la sédimentation.

29/01/2009




A casa Livres-Hebdo


Au cœur du quartier latin, Livres-Hebdo est installé dans un bel immeuble d’une rue discrète. Opportunément, un restaurant italien (Casa Bini) est installé juste en face. C’est en ce lieu que Christine Ferrand a réuni les « blogueurs » qui produisent régulièrement des textes pour le site de Livres-Hebdo. Se retrouvaient ainsi pour la première fois physiquement ceux qui côtoient le même espace virtuel. Si près sur la page web, nous étions pourtant inconnus. L’intuition était de faire se rassembler chairs et esprits en un même lieu autour de bons plats italiens.

 L'alchimie fonctionne : individus blogeurs atomisés avant, nous avons fini par former un collectif avec des centres d'intérêt communs. Comment va la librairie ? Comment ont marché les prix littéraires et événements de la rentrée littéraire ? Comment s'annonce 2009 ? Quels sont les projets de Livres-Hebdo ? Et le livre électronique ? Livres-Hebdo nous a réuni et le monde du livre nous a rassemblé.

Bien sûr nous avons parlé un peu de notre activité commune d'écriture de textes mais moins de l'écriture elle-même que ce qui l'entoure : envoi des textes,  réactions, trouver un titre, etc. Pour les moins familiers, nous avons découvert le rôle crucial de Vincy Thomas. En charge du site de Livres-Hebdo, c'est lui qui procède à la mise en ligne. Tel un contrôleur aérien dans sa tour, c'est lui qui voit les textes arriver (ou non), lui qui régule le trafic et place les textes en attente pour éviter que les uns ne fassent de l'ombre aux autres, accessoirement il trouve un titre et apporte des corrections. Homme de l'ombre, c'est l'occasion de lui rendre hommage.

Les conditions sont réunies pour une année encore riche en textes... C'est le moment d'en faire le voeu.

Bonnes fêtes à tous !

22/12/2008




Qui a peur de la peur de la peur ?


Dans la polémique sur la partie de la littérature adolescente qui est mise en question, les édition T. Magnier viennent de publier un livre sur Qui a peur de la littérature ado ? Ce livre arrive à point nommé comme une réponse à la mise en question de certains textes y compris dans le petit monde de la littérature jeunesse.

Ce seraient les adultes (parents ou médiateurs) qui auraient peur de la violence contenue dans ces livres plus que les adolescents eux-mêmes. Ceux-ci peuvent surmonter leurs angoisses en leur conférant une fonction de témoignages. Cela aurait une vertu préventive... Il est probable que les jeunes ne soient pas en effet trop traumatisés par ces ouvrages. Surtout, il est encore plus probable que très peu de jeunes les lisent. Dans Lecture-Jeune à paraître, je montre que c'est moins d'un exemplaire sur dix en rayon de Quand les trains passent... (M. Lindroth) et de Je mourrai pas gibier (G. Guéraud) qui est emprunté en bibliothèques. Il n'est donc en effet pas sûr que les jeunes aient peur.

Les adultes ont-ils peur alors de ces livres ? De quoi auraient-ils peur ? Ils n'ont pas été interrogé et il est donc difficile de le savoir réellement et donc de leur prêter cette angoisse. Au-delà de leur situation personnelle, ils occupent une position intermédiaire entre leur monde et celui de leurs (grands) enfants. Dans ce rapport intergénérationnel, ils s'interrogent sur les valeurs à transmettre. C'est sans doute dans ce cadre que certains hésitent : comment se réjouir devant la violence gratuite, la domination brutale, la soumission à la drogue, le proxénétisme et autres ? Comment leur contester le droit (si ce n'est le devoir) de critiquer, dénoncer cette mise en cause de valeurs aussi essentielles que le respect d'autrui, l'égalité, le refus de la violence et autres ? Ce n'est pas tant la violence qui choque que sa mise en scène froide et l'absence de réactions. Ils remplissent leur fonction d'adultes dépositaires de valeurs qu'ils voudraient transmettre. Ont-ils peur ? Peut-être.

Présenter les adultes comme de pauvres peureux n'est-il pas un peu réducteur ? Insister sur leur « appétit de censure » comme réaction presque enfantine, n'est-ce pas clore le débat : puisque la peur n'est pas digne des parents, leurs réactions face à ces titres de littérature ado sont négligeables donc vive cette littérature ? Puisque la censure est interdite, continuons à éditer des livres... pardon de la littérature ! Il n'est donc pas si mal venu que les parents aient peur... cela fait exister une production éditoriale marginale, délaissée par les jeunes qui préfèrent tellement des univers moins réalistes et pourtant tellement plus proches d'eux...

09/12/2008




L'interprofession vue des bibliothèques : la tentation de l'amont


Un récit presque mythique fait du livre un élément qui rassemblerait des acteurs différents dans une « chaîne ». Au-delà des divergences spécifiques, chacun formerait un maillon solidaire des autres. Que penser de ce « récit » notamment du point de vue des bibliothèques ?

Le thème de l’interprofession a survécu à des moments de forte crise : prix unique, loi sur le droit de prêt. Il n’exclut pas des tensions récurrentes inhérentes à la fonction spécifique occupée par chacun des acteurs : création, vente, prêt. Mais le récit demeure grâce à la formation (les IUT « métiers du livre » font se rencontrer libraires, éditeurs, bibliothécaires). Il se réactualise à l’occasion d’événements de célébration du bien commun : fêtes du livre, salons, rencontres d’écrivains, etc. Il se réactive aussi en cas de difficultés d’un acteur : les bibliothécaires sont émus (ou appeler à s’émouvoir) de la situation de détresse d’un libraire ou éditeur. Mais quel sens spécifique prend l’invocation de l’interprofession pour les bibliothécaires ?

Si la chaîne du livre part de l’auteur et va jusqu’au lecteur, l’interprofession réunit les éditeurs, libraires et bibliothécaires. Les auteurs ne sont pas perçus comme une profession, ils occupent une fonction essentielle, fondatrice du reste de la chaîne mais relèvent du domaine de la création artistique qui ne saurait s’inscrire dans des compétences prosaïquement professionnelles. Dès lors, la référence à l’interprofession, pour les bibliothécaires, revient à remonter la pente vers l’amont et donc vers la création. S’y référer c’est aussi s’y révérer c’est-à-dire puiser là une forme de légitimité par la proximité de la création. Quand un doute se fait jour à propos du métier de bibliothécaire, la chaîne du livre offre un réservoir de sens : il existe une production éditoriale « à défendre » contre une logique qui serait uniquement commerciale et reviendrait à nier la spécificité culturelle de leur activité. « Petits éditeurs », libraires indépendants sont des partenaires de cette œuvre collective consistant à promouvoir une certaine conception de la culture. L’inscription affirmée des bibliothécaires dans l’interprofession exprime une interrogation sur leur identité professionnelle. Celle-ci peut aussi s’appuyer en aval, vers les lecteurs : satisfaire leurs demandes variées, leur rendre service, faire de la bibliothèque un lieu réellement pour tous. L’interprofession donc mais avec modération…

15/10/2008




La place du livre au "Livre sur la Place"


Nancy fêtait les 30 ans du Livre sur la place ce week-end. La foule, s'est à nouveau pressée pour assurer un succès public à cette manifestation littéraire. Mais quelle place occupe le livre dans cet événement qui ressemble à de nombreux autres dans toute la France ?

Le Livre sur la place c'est un immense chapiteau avec des tables garnies de livres derrières lesquels sont installés des auteurs (400 annoncés). C'est aussi une formidable cohue, une foule qui se presse et dont le flux doit être parfois régulé par un service d'ordre tellement elle est compacte ! Dans ces conditions, le livre ne peut qu'exceptionnellement être feuilleté ou lu. Comme contenu à découvrir, le livre est donc largement absent du Livre sur la place ! Est-ce à dire que le livre n'occupe aucune place ? En réalité, il est présent comme support collectif et comme objet personnel.

Comme les autres salons du livre, le Livre sur la place apparaît comme un formidable moment de rassemblement collectif autour d'un support physique simple et très varié. Ces deux caractéristiques du livre offrent la possibilité de réunir des catégories de population assez variées (personnes âgées avides de lectures sur l'histoire de la région, lecteurs avisés de littérature, jeunes fans de BD, parents avec de jeunes enfants, etc.). L'effervescence observable n'est donc pas proprement littéraire mais certainement collective. Les citoyens se retrouvent au-delà de ce qui les distingue et le livre est le support (le prétexte ?) à cette réunion. On célèbre le livre et encore plus sa capacité à nous rassembler. Mais la capacité du livre à produire ce résultat est aidée par la figure de l'auteur et l'aura médiatique. On vient aussi voir les auteurs et personnalités médiatiques (la venue de Roger Hanin lors d'une précédente édition avait suscité des mouvements de foule...). Les visiteurs, par la présence de ces figures médiatiques, prennent part à une vie valorisante. Ils n'assistent pas aux actualités mais sont dans cette actualité dont les médias (pas seulement locaux) rendent compte. Certains immortalisent d'ailleurs ce moment qui devient historique par des photos des auteurs (ou mieux avec eux) ! La place du livre (comme contenu) paraît bien faible dans cette situation pourtant elle est essentielle : le livre est le prétexte qui a rendu possible cette effervescence, cette régénérescence collective.

Mais dans le chaos de la foule, le livre est parfois le lien aiguë entre un lecteur et un auteur. Dans ce brouhaha, un dialogue singulier peut s'instaurer. L'échange peut-être plus pudique et se réduire à une demande d'autographe qui ne doit pas cacher dans certains cas un besoin de communication étroite entre lecteur et écrivain. Le premier choisit « son » auteur, lequel devient élu au sens où il a été choisi. L'auteur devant lequel nul ne s'arrête peut souffrir de ce défaut d'élection. C'est que l'échange représente un moment important : l'auteur est reconnu comme tel par le lecteur qui choisit librement son livre et son auteur. Seules ses qualités personnelles, littéraires ont présidé à leur rencontre. Nombre d'auteurs doivent être avides de ces situations. Leur travail d'écriture n'est pas seulement pour un lecteur théorique... Le lecteur (plus souvent la lectrice) prend un visage...

Le livre remplit donc une fonction de cohésion sociale et de support d'une relation interpersonnelle. Il est donc moins aimé pour lui-même que pour ce qu'il permet. Nul doute que ces fonctions assureront encore assez longtemps son avenir ! 30 ans ? 

22/09/2008




Célébrons le présent !


Au-delà du cas A. Malraux, une proportion importante des bibliothèques municipales porte le nom d'une personnalité souvent de l'écriture ou des musiciens (G. Brassens...). Que penser de cette pratique absente dans les pays anglo-saxons ?

La bibliothèque est une institution faite pour durer au-delà du passage d'une génération à une autre. Dans ce cadre, lui donner un nom consiste à contraindre les usagers, présents et à venir, à penser, à célébrer une personnalité passée. Ils n'ont pas le temps de pénétrer dans la bibliothèque que celle-ci leur prescrit déjà leur mémoire !

Entendons-nous, notre société doit composer avec son passé et ne pas le négliger. L'enjeu est celui de la transmission de la mémoire, la construction d'un ensemble de références communes à plusieurs générations. Dans ce cadre, on peut baptiser les écoles et établissements scolaires car ils accueillent un public captif. La venue à l'école est obligatoire et/ou nécessaire pour acquérir un diplôme. Ce n'est pas le cas de la bibliothèque qui a vocation à accueillir une diversité de population  de façon non contrainte. Les usagers, à l'instar de la plupart de nos contemporains, cherchent à écrire leur propre histoire, à adopter des références qu'ils choisissent. Comment être l'auteur de sa propre vie dans la bibliothèque qui m'impose la référence d'une personnalité ? Comment s'approprier un outil marqué du sceau de la révérence au passé ? Au moins à la bibliothèque chaque génération doit pouvoir investir l'espace public de la bibliothèque sans être dans l'ombre de celles qui l'ont précédée ! Chaque génération partage avec les autres le fait d'être citoyen d'une même commune, et les anciennes peuvent avoir la délicatesse de ne pas imposer leur marque aux suivantes ! N'est-ce pas la condition de la créativité ? Célébrons donc le présent et louons la modernité des bibliothèques municipales « anonymes » !

18/09/2008




Mediathèques Malraux : le passé a de l'avenir


Béziers, Strasbourg, Tourcoing, Lisieux et d'autres... de nombreux établissements récents portent le nom d'André Malraux. Bien sûr c'est un écrivain et il est légitime de lui rendre hommage. Il se trouve que Malraux a aussi initié une politique culturelle dont les résultats sont symboliques plus que réels... Que des médiathèques portent son nom laisse songeur sur le renouvellement des politiques culturelles.

La générosité de cette politique n'est pas à remettre en question. Proposer les grandes oeuvres du patrimoine de l'humanité au plus grand nombre, qui pourrait s'y opposer ? Mais on ne peut réduire une politique aux intentions fussent-elles généreuses. La démocratisation culturelle a été faible et doit beaucoup à la démocratisation scolaire... L'expérience a montré que les grandes oeuvres n'ont pas la faculté par elles-même d'attirer les publics qui en seraient socialement éloignées. L'universalité de l'art est postulée plus que vérifiée. Plutôt que de tirer les conséquences de cette expérience, tout semble comme s'il fallait sauver la théorie contre la réalité ! C'est au nom de Malraux que les prescripteurs culturels peuvent continuer à exercer leur pouvoir et les publics pas seulement populaires à regarder avec étonnement la « comédie de la culture » ! Comment ne pas voir le décalage avec nos concitoyens tels qu'ils sont réellement ? Ils entendent choisir eux-mêmes leurs références. Cela n'exclut pas le point de vue des institutions mais ils ne sauraient s'y soumettre totalement et préfèrent se fier aux conseils de leurs pairs. Ils entendent conserver leur libre-arbitre et prennent l'avis des publics autorisés ou prescripteurs comme une voix parmi d'autres.

Malraux rappelle une époque où chacun était à sa place où la hiérarchie entre le public et les professionnels était légitime. C'est ce monde qui se défait et c'est avec sa nostalgie qu'il faudrait aborder l'avenir ?! Comment les bibliothèques peuvent-elles se refonder en conservant cet univers de références ? Qu'on le veuille ou non, Malraux est mort, il va falloir finir par l'accepter, non ?

12/09/2008




Le service public sous produit des services marchands?


La médiathèque est toute neuve, des moyens ont été dépensés pour offrir un lieu spacieux aux habitants de cette intercommunalité lorraine. Le mobilier est esthétique et assez fonctionnel. Un cybercentre est intégré dans la médiathèque. Et pourtant, les usagers peuvent trouver motifs à se plaindre et/ou à renoncer à ce cadre privilégié. Les normes imposées par l'institution en matière d'usages d'Internet sont très strictes : interdiction de tout téléchargement, bloquage de tout paiement en ligne, accès impossible à Dailymotion ou Youtube, messagerie instantanée bloquée ainsi que Skyrock Blog , etc.

Pour les internautes réguliers, ces multiples restrictions d'usage entrent en totale contradiction avec leurs manières d'utiliser Internet. La médiathèque leur propose de revenir à Internet avant le haut débit voire pire encore ! La liberté d'usage propre à Internet est profondément remise en cause... Pour les internautes qui auraient envie de se familiariser avec cet espace d'information et de communication, ces interdits offrent une piètre image d'Internet ! Mais alors pourquoi tant de contraintes pour l'usage de cet espace de liberté !

La responsable du service met en avant une rafale d'arguments. Certains sont d'ordre technique : le téléchargement, la consultation de vidéos sont gourmands en bande passante qui est trop faible pour satisfaire tous ces usages. Les virus et messages indésirables se nourrissent de l'usage laxiste des internautes. La médiathèque ne doit pas en pâtir. Un argument moral est aussi convoqué : les vidéos visionnées par les usagers du cybercentre peuvent être vues par les visiteurs (y compris jeunes) car les écrans sont tournés vers l'intérieur de la médiathèque et la cloison est vitrée. Le risque paraît assez limité et il est toujours possible d'intervenir ponctuellement en cas de dérive mais le choix a été fait de bloquer toute vidéo ! Un autre argument consiste à mettre en avant la mission intrinsèquement éducative de la médiathèque : « on est quand même dans une médiathèque, c'est presque gratuit donc... » certains usages peuvent être proscrits. En matière culturelle, la gratuité impliquerait l'ascétisme c'est-à-dire le renoncement aux pratiques viles que le commerce alimente et prend en charge... En réalité, Internet est en lui-même très ambigu : une même vidéo peut relever de logiques très différentes. Par exemple : on peut regarder une vidéo de recette de cuisine pour la réaliser à domicile, dans un cadre professionnel ou par goût de la dérision ou par curiosité pour un type de cuisine particulier, etc. Mais l'argument majeur est plus étonnant : la médiathèque est un service gratuit, il ne peut donc pas être complet et si les usagers veulent un tel usage, ils peuvent toujours se rendre dans un cyber café qui est payé pour faire face à d'éventuelles déconvenues. Ce raisonnement est étrange car il fait du service public un sous-produit des services marchands. La valeur d'un service est proportionnel à son coût pour l'usager. C'est ne pas voir que le cybercentre coûte cher à l'agglomération et plus largement la collectivité (DRAC, Conseil Régional, Conseil Général) même si l'usager ne paie rien. Appliqué au domaine de la santé, c'est dire que l'Hôpital public devrait laisser les cas compliqués aux cliniques privées... 

Tout cet argumentaire témoigne en tous les cas d'une primauté attribuée au point de vue de l'institution par rapport aux demandes concrètes des usagers. Ceux-ci peuvent voir leurs demandes ou attentes se fracasser sur les principes imposés par l'institution. L'usager est prié de se réjouir des services que celle-ci consent à lui fournir. Une vieille idée dans une médiathèque toute fraîche et pour des nouvelles technologies... Le passé a de l'avenir !

28/05/2008




Requiem pour la DLL


Ainsi, dans un silence à peine gêné, disparaîtrait la Direction du Livre et de la Lecture. Ce lieu symbolique représentait le livre et ses acteurs auprès du monde politique. Que penser de cette disparition ?

La décision entérine un état de fait. La DLL a progressivement cessé de vivre sans doute par manque de moyens mais aussi par une sclérose croissante. S'il fut un temps où le directeur était un militant, la DLL a ensuite accueilli des énarques en position de repli ou à la recherche d'un tremplin et les efforts du dernier directeur n'auront pas suffit. Ces enjeux mesquins ajoutés à certains corporatismes ont évacué la question majeure de la lecture. Un ministère des auteurs, des libraires, des éditeurs ou des bibliothécaires ne pouvait faire un ministère de la lecture ! Qu'est-ce que la lecture pour la population ? Quelles sont les pratiques ? Sur quels supports ? Quels objectifs et quelles définitions pour la lecture ? Voilà bien des questions centrales qui n'ont pas été au coeur de la DLL.

La DLL peut se targuer d'avoir contribué à la mise en place d'un vaste réseau de bibliothèques mais la fréquentation (d'après ses propres chiffres : 16,6% d’inscrits en 2005 contre plus de 18% il y a 10 ans) diminue et c'est bien la dernière a avoir posé la question de la définition ou redéfinition de la bibliothèque aujourd'hui là où, outre-Manche, des prises de position ministérielles datent de plusieurs années. Des BMVR aux « ruches », la logique qui a prévalu est celle de la « qualité » de l'offre tant en termes d'architecture, de collections ou d'animations. Mais les faits sont têtus et la lecture de livres s'érode... A promouvoir le livre, la lecture a parfois été oubliée…

La loi Lang sur le prix unique a sans doute permis le maintien d'un réseau appréciable de librairies indépendantes. Cela est à mettre à son crédit car cela permet une certaine « bibliodiversité ». Mais la diffusion du livre passe moins par ces librairies que par la grande distribution qui tient une place majeure dans la démocratisation de la lecture ! Si l'action publique est moins en capacité de démocratiser la lecture, à quoi bon une direction du livre et de la lecture !

Le souci en réalité assez faible de la DLL pour la lecture a produit des résultats qui ne permettent pas réellement de légitimer sa défense, hélas. Et pourtant, il reste tant à faire pour la promotion de la lecture et pas seulement du livre ! Tant à faire pour que la lecture soit une pratique réellement protéiforme qui rassemble la population dans sa diversité ! Tant à faire pour que la lecture soit l’outil d’un point de vue rationnel et sensible sur le monde ! Tant à faire pour rendre service à la population par la lecture !

Qui prendra en charge ces missions ou d’autres ? Le partage des lambeaux de la DLL à l’intérieur du ministère de la culture nouvelle formule ne constitue pas un réel enjeu. Par contre il est possible que la disparition de la DLL signe le passage à une véritable décentralisation. Si les collectivités locales ne sont plus incitées à proposer une définition des politiques en faveur du livre, peut-être pourront-elles mettre à profit leur « proximité » pour s’intéresser aux lecteurs concitoyens ? Cela supposera une décentralisation des esprits de ceux en charge de définir ou de mettre en œuvre ces politiques. Là réside sans doute la clé de l’après-DLL.
15/05/2008




Le salon du livre, les jeunes et la scolarisation de la lecture


 

 

 

 

Le bilan de la fréquentation du Salon est tombé. Dans un contexte de diminution globale de la fréquentation (-8%), le nombre de jeunes (moins de 18 ans et étudiants dont l’entrée est gratuite) a fortement baissé (-30%). Le salon perd donc de son attractivité immédiate particulièrement auprès des jeunes générations. La lecture deviendrait-elle une pratique de « vieux » ? Les jeunes seraient moins nombreux à vouloir consacrer de leur temps à visiter les livres. Pourtant des efforts ont été déployés pour attirer cette frange de la population : Escale BD, Village Manga, club jeunesse, Lectures de dem@in, etc. Ces initiatives auront peut-être satisfaits les jeunes scolaires mais la proposition n'a visiblement pas séduit les jeunes en dehors du cadre scolaire.

Parallèlement à l'érosion de la fréquentation libre du salon par les jeunes, on assiste à une augmentation des visites de classes qui ont augmenté de 14%. La conjugaison de ces deux évolutions confère au salon un parfum scolaire. La lecture (entendue au sens de lecture de livres) apparaît comme une pratique pour laquelle les professionnels du livre (et plus largement les adultes) se mobilisent et sont prêts à payer (cf. les Chèque-Lire donnés aux scolaires).

Les jeunes ne seront pas sans percevoir une telle évolution qui pourrait avoir pour effet de l'alimenter : la lecture comme la visite au Salon du livre relèvent d'activités scolaires. L'Ecole ne se contente pas de scolariser certaines lectures ou de contraindre à lire certains titres, elle cherche à prescrire la lecture-plaisir. Elle impose comme évidence le plaisir de la lecture de livre.

Dès lors, comment faire de la lecture une activité personnelle si toute lecture est valorisée par l'école ? Que reste-t-il de la transgression par la lecture ? La transgression ne risque-t-elle pas de se situer dans le refus de la lecture de livres et de ce qu'elle incarne ? La scolarisation de la pratique ferait-elle le terreau du discrédit des lecteurs et autres « intellos » ? La lecture d'écrans serait un succès chez les jeunes car c'est elle qui symbolise et permet d'actualiser l'aspiration des jeunes à définir leur propre culture.

Que l'Ecole ait pour mission de transmettre la compétence de lecture (au sens de déchiffrement du texte) c'est une évidence, qu'elle s'oblige à donner des repères littéraires pourquoi pas ? Mais la prise en charge de la totalité de la pratique comporte sans doute des limites dans la mesure où elle risque, paradoxalement, d'entraver l'appropriation personnelle de la pratique par les jeunes et ainsi de compromettre son propre objectif, la transmission de la lecture de livres. Pour apprendre à traverser la rue à un enfant, il faut finir par lui lâcher la main...


21/03/2008




La politique culturelle enjeu absent des municipales ?


La campagne du premier tour des municipales s'achève. Les transports, la pollution, la vie économique, le logement social auront été des thématiques de débat mais les politiques culturelles ? On a peu ou pas constaté de polémiques sur ce sujet.

Pourtant, les dépenses culturelles pour la culture relèvent pour plus d'un tiers des communes. On pourrait donc penser que cela donnerait lieu à échanges dans le cadre de la démocratie locale. Force est de constater que ce n'est pas le cas. Cela signifie-t-il qu'il existe un consensus au-delà des clivages partisans sur ce domaine ? On pourrait s'en réjouir en décelant alors le signe d'une unité autour de ces enjeux. On peut aussi imputer cette situation à la faiblesse relative du budget de la culture (moins de 10% en moyenne du budget municipal) et à des dépenses souvent largement consacrées à des salaires. A quoi bon débattre pour une si faible fraction du budget municipal consacrée surtout à payer du personnel ?

Il se pourrait aussi que les politiques culturelles suscitent peu de débats car elles sont en réalité souvent définies par les professionnels de la culture. Ils savent ce qu'il faut proposer à la population et attendent des élus moins qu'ils fixent une orientation qu'ils leur donnent les moyens de mettre en oeuvre leur « programmation » ou « politique ». Dès lors, la politique culturelle apparaît davantage comme un arrangement entre élus et professionnels que comme la traduction d'une volonté politique. Les élus se gardent d'en faire un objet de débat public de peur d'être taxé de populisme de la part des professionnels dont ils sont socialement proches ou dont ils redoutent le pouvoir de nuisance.

L'inconvénient de cette situation réside dans le caractère éloigné de la politique culturelle vis-à-vis de la population. Il lui est difficile d'adhérer à une politique qu'ils vivent comme étant définie par d'autres. Les conditions sont alors réunies pour entraver une légitimation publique de cette politique. Pourtant de belles questions seraient possibles, par exemple dans le domaine de la lecture publique : à quoi sert une bibliothèque aujourd’hui ? Doit-elle toucher effectivement toutes les catégories de population ou se satisfait-on de discours ? Quelles missions confier au personnel ? La bibliothèque forme-t-elle une île (une presqu'île) par rapport à l'école, au commerce du livre ou aux influences médiatiques ?

voir aussi Focus : C'est encore loin la mairie?

03/03/2008




Le coût et le goût de la lecture


A l'occasion du Salon du livre, le CNL s'apprête à distribuer 10 à 12 000 Chèques-lire de 10 ou 8€ aux jeunes visiteurs. Une priorité est donnée aux élèves scolarisés en ZEP et aux jeunes de moins de 13 ans. Voilà une politique de soutien à la lecture qui ne s'embarrasse pas des discours sur la gratuité du plaisir de lire ! La lecture a un coût semble-t-on dire et le chèque-lire serait l'outil pour surmonter l'obstacle à l'acquisition de livre et, au-delà, à sa lecture. Cela serait particulièrement le cas pour un public d'autant moins argenté qu'il est jeune et de milieu populaire. La seule promesse du plaisir offert par la lecture ne semble pas (plus ?) suffire à convertir le jeune public à cette pratique. Que la lecture apporte du plaisir ne parviendrait pas à convaincre les jeunes, il faudrait encore que cela ne leur coûte rien ou presque ! Il reste qu'on ne peut pas être sûr que la distance éventuelle à la lecture de livres repose surtout sur la barrière économique. La gratuité ne peut suppléer l'appétit, le livre ne fait pas la lecture et encore moins le plaisir pour la pratique... Qu'est-ce que la lecture définie par le soutien public dont elle bénéficie ? La distribution des Chèques-lire au salon captera un public déjà en partie sensibilisé puisque présent (y compris si c'est dans le cadre scolaire) : est-ce bien l'objectif ? Cette politique ne relève-t-elle pas autant du soutien à l'édition que de promotion de la lecture ? Devant ces interrogations et les enjeux de leurs réponses, il serait intéressant d'enquêter auprès des bénéficiaires de cette politique. Il faudrait pouvoir se transformer en petite souris et observer la vie de ces milliers de chèques-lire qui vont circuler dans et hors du salon du livre. Combien vont finir dans une poche de jean, une poubelle, un livre...? Quels types de livres seront acquis ? Combien de romans ados ? De BD ? De mangas ? Cela aidera-t-il à l'achat de livres obligatoires pour la scolarité ou, au contraire, à financer des lectures profondément personnelles et en rupture avec le cadre scolaire ? Comment les jeunes perçoivent-ils la démarche ? Restent-ils à un niveau instrumental (« c'est cool »!) ? S'amusent-ils des efforts déployés par les adultes pour maintenir la lecture dans sa définition par le support papier et lutter ainsi contre leur ringardisation ? Toutes ces questions mériteraient des réponses. Y a-t-il un sociologue dans la salle ? 26/02/2008




Le patrimoine : valeur refuge ?


Le patrimoine est à la lecture ce que l'or est au marché financier : une valeur refuge. La résurgence du thème du patrimoine dans les politiques de lecture, les formations et discours des professionnels indique plus un malaise quant à la lecture qu'une priorité qui s'impose. Les acteurs du livre sont déstabilisés (on peut le comprendre) par les évolutions sociologiques et technologiques qui remettent en question tant leur rôle de prescripteur que les fondements de leur légitimité. Ils sont comme les acteurs de la bourse en temps de crise financière à la recherche d'un support fiable pour leurs investissements. Le passé a le mérite d'exister et on assoit la légitimité de l'action publique sur lui. Pendant ce temps, le présent s'écoule et l'avenir patiente...

Bien sûr, il faut conserver des traces de notre histoire mais ne prend-on pas en charge les documents anciens à défaut de s'intéresser aux lecteurs d'aujourd'hui ? Qui sont ces lecteurs ? Qu'est-ce que cette pratique pour eux ? Les écrans entrent-ils dans les pratiques de lecture ? Quelles lectures promouvoir ? De quelles manières ? Et demain : que sera la lecture ? Quel en sera le support ?

La tentation du patrimoine s'observe en bien des lieux du monde des livres. Certains y résistent en se tournant vers l'avenir au risque de l'illusion techniciste, d'autres en valorisant une littérature sans lecteurs. Il y a décidément tant à faire qu'on risque d'oublier le lecteur réel caché dans les plis du présent !

13/02/2008




Pourquoi s'intéresser aux lecteurs ?


A oublier les lecteurs réels, ne risque-t-on pas de fragiliser le monde des livres ? Les critères d'évaluation de la ministre laissent de côté la politique du livre et de la lecture, le rapport Attali ne comporte aucune référence à la librairie et plus largement au monde du livre, les élections municipales accordent une place très marginale aux bibliothèques. L'actualité récente nous envoie des signaux convergents d'un désintérêt public et politique pour le livre et la lecture. On peut le regretter comme le fait F. Noiville dans le Monde des livres de cette semaine (25 janvier 2008). On peut s'en étonner comme Livres-hebdo. Mais comment comprendre cette situation ?

Bien sûr il existe des évolutions qui remettent en cause le caractère majeur du monde des livres : l'émergence d'un univers médiatique audio-visuel, la place grandissante d'Internet, la désaffection des élites sociales pour les formations littéraires, etc. Mais au-delà, je risquerais une hypothèse : le monde des livres s'est constitué à travers des institutions qui le coupent des lecteurs réels. Il vit dans une sorte d'apesanteur sociale... et politique. On parle entre nous de littérature en délaissant les lectures réelles de nos contemporains. Au nom de la magie de la création, il convient de ne pas s'intéresser aux lecteurs (ou dire qu'on le fait). Ceux-ci devront tomber « sous le joug de l'admiration » de ce qui a été créé pour eux. Le marketing mais aussi la sociologie sont rejetés car ils apparaissent comme des entreprises de désenchantement du mystère de la création. Tous ces discours tenus par ces institutions concourent à ce que les membres extérieurs à cet univers le perçoivent, à juste titre, comme « décalé », « clos », « à part » et ne l'intègrent pas quand ils réfléchissent sur l'intérêt général. Les représentants politiques prennent acte (en même temps qu'ils l'entérinent) de cette situation en privant le monde des livres de leur soutien. Celui-ci se trouve dans un trou d'air vertigineux.

Pour retrouver une assise, le Monde des livres me semble devoir mieux prendre en compte la réalité de nos contemporains. Bien sûr le lecteur réel risque de ne pas être à la hauteur du lecteur idéal mais il a le mérite d'être réel lui... C'est cette réflexion qui m'invite à consacrer ce blog au monde des livres du côté des lecteurs.

28/01/2008




De la littérature ado à la littérature sans lecteur


La littérature adolescente fait débat depuis l'article de Marion Faure (« Un âge vraiment pas tendre ») dans lequel elle s'inquiète et s'interroge à propos de la noirceur des livres destinés aux adolescents. Cette remise en question suscite une vive réaction d'éditeurs se sentant incriminés (Jeanne Benameur, Claire David, François Martin, Thierry Magnier). Ils s'insurgent contre ce procès au nom de littérature : celle-ci peut permettre de prendre du recul par rapport à la souffrance et surtout, les livres sont le fait d'auteurs et n'ont pas à être réduits à leur public adolescent. Reprenant des discours habituels, les auteurs de cette réponse rappellent les vertus de la littérature qui permet d'être « sujet, visionnaire » (par opposition aux « médias » qui nous cantonneraient au statut de spectateur). « Les livres ne sont pas obligatoires. Ils sont nécessaires à toute pensée qui se construit ».

Mais au fait, ces livres aux qualités littéraires supérieures sont-ils lus ? Les jeunes ont-ils renoncé à construire leur pensée ? Les vertus ou les dérives de la littérature ont pour limite la lecture dont elle fait l'objet. Inutile de redouter la noirceur des livres pour adolescents s'ils ne sont pas lus ! A quoi bon se payer de mots sur la littérature si elle vit sans lecteur ?

Comment savoir si ces livres sont lus ? Les chiffres de vente, même s'ils étaient connus, ne nous informeraient pas sur la lecture mais sur les achats qui sont sans doute souvent faits par les adultes (parents, professionnels) pour les adolescents. Un moyen de le savoir consiste à interroger les catalogues des bibliothèques qui permettent de savoir si les documents sont empruntés. Bien sûr cela réduit la population testée à celle des emprunteurs en bibliothèque. Cet outil de mesure n'est donc pas parfait mais il permet de fournir une indication ce d'autant plus que les adolescents qui demeurent à la bibliothèque ont des caractéristiques sociologiques (origine sociale, niveau scolaire, sexe) qui rejoignent celles des lecteurs de littérature. Les éditeurs du texte de réponse citent des auteurs (Wajdi Mouawad, Catherine Zambon et Malin Lindroth) dont ils estiment « qu'ils ont fait oeuvre » par leur travail d'écriture. Il ne s'agit pas de se prononcer sur la réalité de ce travail ni sur son résultat mais sur l'audience qu'il peut recevoir. J'ai donc interrogé les catalogues de 62 bibliothèques parmi les plus importantes de France (Liste des catalogues recensés par l’ADBGV) pour leurs livres. Sont pris en compte tous les ouvrages écrits par ces auteurs (et dont ils sont auteurs uniques ou principaux). Ce vaste échantillon de bibliothèques nous permet d’avoir une bonne vision de la présence de ces titres dans ce type d’équipement et des emprunts dont ils peuvent faire l’objet.

Présence et emprunt des ouvrages destinés aux adolescents dans les bibliothèques

Nbre d’exemplaires empruntés (a)

Nbre total d’exemplaires empruntables (b)

Taux d’empruntés (a/b)

Mouawad

43

305

16%

Zambon

18

556

3%

Lindroth

7

55

15%

Total

68

916

7%

Les bibliothèques acquièrent en nombre non négligeable la production des éditeurs de littérature. Ces acquisitions représentent un volume important notamment pour les auteurs ayant déjà publiés plusieurs titres. Malin Lindroth dont Les trains qui passent est le seul titre édité reçoit un soutien moindre que les autres qui ont respectivement 6 et 12 titres édités. Les bibliothèques font donc bien le choix (le pari ?) de la littérature.

Par contre, ce choix n’est pas celui des lecteurs. Pour un exemplaire emprunté, 12,5 sont sur les rayons à attendre un lecteur (ou à encombrer les rayons). Ce résultat pourrait être interrogé du point de vue des politiques d’acquisition des bibliothèques mais au-delà, il nous indique la très faible attractivité de cette littérature pourtant présentée comme supérieure. Très rares sont les adolescents (ou les adultes) à s’intéresser à ces livres. Les inquiétudes quant aux éventuels effets de ces « œuvres » sur les lecteurs doivent donc être rapportées à la très faible audience de ces titres. L’ « effet miroir » ne semble pas attirer les jeunes pas plus que les « monologues intérieurs ». On assiste à un véritable divorce entre cette forme de production éditoriale et les éventuels lecteurs. Les jeunes ciblés par ces titres ne s’y retrouvent pas et on voit mal comment le travail des « passeurs de livres » pourrait parvenir à combler ce gouffre. En poussant l’analyse à son extrémité, on peut même suggérer que cette partie de l’édition flotte comme en apesanteur par rapport au monde des lecteurs. Les conditions sont en effet réunies pour qu’elle puisse exister sans implication des adolescents. Les inquiétudes sur « la lecture des jeunes » mobilisent les adultes prescripteurs. Les parents (y compris grands-parents, tantes, oncles, etc) se préoccupent pour leurs descendants et sont prêts à acheter des livres pour susciter la lecture. Ils peuvent aussi le faire pour tenter de les aider à surmonter des épreuves ou de communiquer avec eux sur des sujets difficiles. Les bibliothécaires (et sans doute quelques documentalistes de collèges ou lycées) s’accordent avec cette inquiétude et pensent trouver dans cette production éditoriale non encore trop scolarisée une source de lectures susceptibles d’intéresser les adolescents. L’achat de ces titres puise aussi sa source dans le souci de se valoriser en valorisant la création littéraire. Les libraires et éditeurs alimentent cette demande des adultes par l’édition et la diffusion de livres à la fois par intérêt économique mais aussi par conviction réelle. Ce sont les bénéfices économiques du désintéressement culturel. De même, les auteurs, trouvent dans cette production éditoriale un soutien à leur production. Toute la chaîne du livre spécifique trouve donc de bonnes raisons à cette littérature d’exister… y compris sans lecteurs. La médiation nécessaire (visiblement ô combien !) par des rencontres ou autres manifestations participe y compris de ce système cohérent. Il reste que l’on peut s’interroger sur cette coûteuse mobilisation et sur les résultats qu’elle peut produire. Quel bénéfice pour la promotion de la lecture chez les adolescents ? Qu’est-ce que la littérature sans lecteurs ? Faut-il renoncer à intéresser les lecteurs pour faire « littérature » ? Les lectures qui intéressent les adolescents ne sont-elles que « des produits » ? Ces questions méritent réflexions, échanges et analyses objectives. Continuons le débat...

18/01/2008



auteur

 
Claude PoissenotClaude Poissenot, Claude Poissenot est sociologue, enseignant à l'IUT "Métiers du livre" de Nancy. Ses travaux portent notamment sur les publics des bibliothèques mais aussi sur la lecture et ses représentations. Il travaille à l'écriture d'un nouveau modèle de bibliothèque plus en phase avec la population desservie. A cette fin, il a conçu un site web accessible à tous les intéressés (http://penserlanouvellebib.free.fr)

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