Vous êtes ici : Accueil > Blogs

BLOGS


La femme immortelle


Qui connaît Henrietta Lacks ? Personne, ou à peu près. Et pourtant, nous lui devons tous quelque chose — et pour certains, la vie, ce qui n’est pas rien…

Voici, pour conclure l’année, un billet qui, j’imagine, va vous stupéfier. Comme son sujet m’a moi aussi stupéfié. Peut-être que quelques-uns d’entre-vous ont déjà entendu parler du livre dont il va être question : The immortal life of Henrietta Lacks, de Rebecca Skloot (Random House) figure depuis sa parution, en février 2010, dans la liste des best-sellers du New York Times, et il y a quelques jours le staff d’Amazon US l’élisait « meilleur livre de l’année ». Mais pour ma part, j’ignorais tout de cette histoire. Jusqu’à ce que ma chef me mette d’autorité dans les mains les épreuves de la traduction française, à paraître début janvier chez Calmann-Levy : « Jette un œil attentif à ça, me dit-elle, je crois que c’est important ». La tête ailleurs, je captai vaguement quelques mots d’explication : « femme », « noire », « cobaye », « médecine ». Bref, je n’avais rien compris, et c’est l’esprit totalement vierge qu’un soir, j’ouvris le livre chez moi, ignorant ce qui m’attendait. Mais avant d’avoir atteint la page 20, j’étais déjà tombé quatre fois de ma chaise. Car cette histoire est proprement hallucinante…

 

Résumons : en février 1951, Henrietta Lacks, une pauvre femme noire de 31 ans, qui a longtemps travaillé dans les champs de coton, comme ses ancêtres esclaves, est admise à l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore. Créé à la fin du XIXème siècle à la suite d’un legs philanthropique, Johns Hopkins (devenu l’un des plus prestigieux centre de recherche médicale) a obligation, pour respecter la volonté du testateur, d’accueillir des patients indigents, sans distinction de race, qui n’ont pas les moyens de payer leurs soins — id est : des noirs, pour l’essentiel. Henrietta se plaint de douleurs au ventre. On lui diagnostique un cancer de l’utérus. Les médecins, sans lui demander son avis (ce qui, à l’époque, n’est pas illégal), lui prélèvent quelques cellules saines, ainsi que quelques cellules de sa tumeur. En ce début des années 1950, les laboratoires du monde entier tentent de décrocher le Graal : la culture de cellules humaines, pour développer les expériences in vitro. Mais tout rate, partout : quand par miracle les cellules survivent en éprouvette, elles ne se reproduisent pas. On a pourtant tout essayé pour les nourrir : du sang de fœtus de bovin, du sang de poulet, du sang de cordon ombilical humain… Rien n’y fait.

C’est donc sans grand espoir que les médecins tentent de cultiver les cellules d’Henrietta Lacks. Ses cellules saines meurent d’ailleurs rapidement. Mais ses cellules malignes survivent. Et, miracle, elles se reproduisent à une vitesse vertigineuse. Le cancer d’Henrietta est lui-même foudroyant. Elle meurt le 4 octobre 1951, dans d’atroces souffrances. Mais, entre-temps, ses cellules ont déjà commencé de conquérir le monde, sous le nom de code HeLa (les deux premières lettres de ses nom et prénom).

Les cellules HeLa iront partout : elles traverseront la Cordillère des Andes à dos de mulet, elles prendront l’avion, le bateau, la voiture… la NASA les enverra dans l’espace… Il est impossible, aujourd’hui, d’estimer leur nombre. Une chose est sûre : il faudrait compter en milliards de milliards. Et elles continuent de se reproduire dans tous les laboratoires, où elles sont employées aussi bien par la médecine que par l’industrie cosmétique. Les cellules HeLa ont servi à percer les mystères du génome humain, elles ont servi à mettre au point le vaccin contre la polio, et j’en passe, et j’en passe. Bref, elles sont devenues, selon le mot de Rebecca Skloot, « la bête de somme de la biologie ».

 

Dès les années 1960, des journalistes scientifiques avertis des miracles opérés grâce aux cellules HeLa souhaitaient informer le grand public de cette aventure peu banale. Ils désiraient donc « connaître les éléments fondamentaux liés au côté humain de l’affaire ». En clair : savoir la personne qui se cachait derrière l’appellation HeLa — on savait juste que c’était une femme de race noire. Le laboratoire qui avait prélevé les cellules refusa, de crainte « de s’attirer des ennuis en le révélant » (sic).

En 1973, un chercheur publiait une petite annonce dans la prestigieuse revue Nature : « Cette femme a véritablement atteint l’immortalité, à la fois dans les tubes à essai et dans le cœur des scientifiques du monde entier. Pourtant, nous ne connaissons pas son nom ! Quelqu’un a-t-il la réponse ? » Pour contrer la curiosité grandissante, le laboratoire lança des fausses pistes, évoquant une Helen Lane ou encore une Helen Larson, qui bien sûr n’avaient jamais existé.

 

Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que le nom d’Henrietta Lacks fut — timidement — dévoilé. Pour Rebecca Skloot, jeune journaliste scientifique, ce fut une révélation. Le grand œuvre de sa vie : elle allait restituer la biographie d’Henrietta, soldate inconnue morte au champ d’honneur de la science. L’entreprise lui a pris dix ans. Le résultat est admirable par quelque bout qu’on le prenne : c’est un formidable travail d’enquête journalistique, c’est un formidable témoignage humain. Le point d’orgue de l’émotion est sans doute atteint quand, grâce à l’entremise de Rebecca, Debborah, la fille d’Henrietta, est admise dans un laboratoire pour observer les cellules de sa mère au microscope, et que celles-ci se reproduisent sous leurs yeux.

Depuis soixante ans, les cellules d’Henrietta Lacks ont donné lieu à un commerce lucratif, et enrichi nombre de personnes à travers le monde (car bien sûr, les cellules HeLa ne se donnent pas : elles se vendent…). Mais la famille d’Henrietta, elle, est toujours aussi pauvre, et n’a toujours pas les moyens de se payer le médecin…

Ce livre apporte tant de révélations (on est abasourdi, par exemple, d’apprendre que dans les années 1950, les cellules HeLa ont été inoculées à des humains non avertis — de préférence des femmes pauvres ou des détenus…) qu’il pose de multiples questions. Il devrait aussi faire réfléchir tous les eugénistes, car c’est quand même une négresse misérable et souffreteuse, rongée par les maladies vénériennes, qui aura contribué à l’élévation de l’espérance de vie de toute l’humanité…

Sur ce, bonnes fêtes, et à l’année prochaine.

20/12/2010




Les mystères de Mister Wen


Existe-t-il questions dont les réponses soient plus soigneusement soupesées que les questions concernant les lectures de l’interviewé — au choix : « Que lisez-vous en ce moment ? », ou « Quelles sont les dernières lectures qui vous ont le plus marqué ? » ou « Quel est votre livre de chevet ? ». Et à plus forte raison quand l’interviewé est un homme d’Etat. Certains se feront aider par des conseillers. D’autres soupèseront soigneusement la bonne réponse à donner. Durant la dernière campagne électorale présidentielle américaine, on avait ainsi vu Barack Obama répondre différemment, à quarante-huit heures d’intervalle, à la question « Qu’avez-vous lu dernièrement ? », et cela parce qu’il ne s’adressait pas au même auditoire.

Interrogé par le magazine Time, en octobre dernier, le premier ministre Chinois Wen Jiabao a fait, à la question « Quel est le livre qui vous a récemment le plus marqué ? », une réponse qui mérite d’être analysée et confrontée au spectacle affligeant qui fut donné vendredi dernier, à Oslo, par la chaise vide de Liu Xiaobo, empêché de venir recevoir son prix Nobel de la paix.

Qu’a donc, en effet, répondu M. Wen ? Qu’il aimait principalement lire des livres d’histoire — d’histoire de la Chine, mais aussi des autres pays. Qu’il ne s’intéressait pas aux « Mémoires » de toute sorte qui envahissent aujourd’hui les rayonnages des librairies. Et surtout, qu’il avait deux livres de chevet, qu’il emportait partout avec lui : les Pensées de Marc-Aurèle, et La théorie des sentiments moraux d’Adam Smith. Les Pensées de Marc-Aurèle tout le monde connaît. L’empereur philosophe, obsédé par la mort, y écrivait notamment : « J'ai pu me faire l'idée de ce que serait un Etat où régnerait une égalité complète des lois, avec l'égalité des citoyens jouissant de droits égaux ; et l'idée d'une royauté qui respecterait par-dessus tout la liberté des sujets. » Une définition d’un régime idéal fort éloigné de celui de l’actuelle Chine…

Pour Adam Smith, c’est une autre histoire. Comme beaucoup de gens, j’imagine, je ne connaissais d’Adam Smith que la Richesse des nations, cette sorte de Bible princeps du capitalisme libéral. Sa Théorie des sentiments moraux est en fait son premier livre, publié en 1757, et celui qui le fit connaître en son siècle (une nouvelle édition paraîtra le 5 janvier prochain, aux PUF, dans la collection « Quadrige »). Adam Smith y développe déjà l’approche individualiste qui constituera le socle de ses réflexions d’économie politique, mais il y traite principalement de conscience morale et d’éthique. Des préoccupations, là encore, très éloignées des responsables chinois…

Fichtre diable ! Wen Jiabao se serait-il moqué des lecteurs de Time ? Les aurait-il provoqués cyniquement ?

Il semblerait que non : à peu près au même moment, interviewé par la chaîne CNN, il explique que la Chine ne pourra pas faire l’économie de « réformes politiques », et il précise : « Je crois que la liberté de parole est indispensable pour tous les pays, les pays développés comme les pays en développement. (…) Le désir et le besoin de démocratie du peuple chinois est irrésistible… » Au point que son interviewe sera… censurée en Chine. Un premier ministre, censuré dans son propre pays, c’est du jamais vu. Et pourtant, à l’heure où j’écris ces lignes, Wen Jiabao est toujours premier ministre chinois.

Alors ? Alors, je ne suis pas sinologue, mais je sais, pour m’intéresser à la politique chinoise depuis feus Mao, Chou-en-Lai, la Bande des Quatre et consorts, que derrière l’apparente raideur monolithique du régime, se cachent des vibrations contradictoires, qui peuvent conduire à des inflexions majeures. La victoire de l’économie de marché fut l’une d’elles. Celle des libertés individuelles sera sans doute la prochaine. Quand ? Il est évidemment trop tôt pour le dire. Mais qu’un homme comme Wen Jiabao, le troisième personnage de l’Etat, se croit autorisé à lancer de tels scuds (en gros, il n’a fait que répéter ce que Liu Xiaobo est aujourd’hui empêché de crier) est la preuve qu’il n’est pas seul. La mouvance qu’il incarne n’est peut-être pas près de l’emporter. Wen Jiabao sera peut-être sacrifié dans les prochains mois, mais l’histoire n’en aura pas moins continué d’avancer. Un jour, c’est sûr, Liu Xiaobo ira chercher son prix à Oslo.

 

13/12/2010




Joyeux Nobel !


Ce vendredi 10 décembre, Mario Vargas Llosa va donc recevoir, à Stockholm, son prix Nobel de littérature. Mario Vargas Llosa ? « Un sectateur forcené », figurez-vous !

Comme c’est d’usage, la presse internationale a multiplié les portraits de l’écrivain, sitôt qu’a été connue sa récompense, le 7 octobre dernier. S’agissant de Vargas Llosa, nous n’avons pas seulement affaire, cette fois, à un pur littérateur. « Intellectuel de terrain », comme l’a décrit l’Express, Vargas Llosa a participé à mains combats politiques, et ses inclinations se sont déplacées, au fil des ans, de la gauche castriste, vers la droite libérale. Il a même été candidat, en 1990, à l’élection présidentielle du Pérou, où son programme s’inspirait du tatchérisme — il n’a jamais fait mystère de l’admiration qu’il portait à la Dame de fer. Et il a lui-même souligné que, dans son esprit, il n’était pas impossible qu’il ait reçu le Nobel autant pour ses qualités d’écrivain, que pour ses idées : « Si mes opinions politiques ont été prises en compte, eh bien ! à la bonne heure. Je m’en réjouis. »

 

Fort de cette conviction, le Monde Diplomatique, sous la plume de son ancien directeur, Ignacio Ramonet, s’est fendu d’un portrait tout en nuances, à l’image de son titre : « Romancier flamboyant, doctrinaire convulsif ». La suite était de la même farine : oui, d’accord, le romancier a du talent, mais l’homme n’est qu’un « agitateur ultralibéral », qui répète « avec une insistance quasi fanatique les principes élémentaires de son idéologie ». Bref, « le masque séduisant de ses romans dissimule un sectateur forcené ». Et la chute du papier n’est pas mal non plus : citant Vargas Llosa, qui juge Céline « un romancier extraordinaire », mais « un personnage répugnant », Ramonet nous laisse entendre qu’il faut penser exactement la même chose du nouveau Nobel de littérature. Je continue, par grande faiblesse, d’être abonné au Monde Diplomatique, un journal qui naguère traitait de la politique internationale avec une mesure toute… diplomatique : la moindre brève aurait pu être signée d’un M. de Norpois devenu journaliste. Voilà déjà quelques années que cette componction n’est plus vraiment de mise : le Monde Diplo est devenu exactement ce qu’il dénonce chez Vargas Llosa : une feuille de chou… sectaire.

 

On peut ne pas aimer les idées que professe Vargas Llosa, mais je préfère l’analyse plus équilibrée qu’en a donnée Jean Daniel dans l’Obs : « De la première partie de l'œuvre de Vargas Llosa, je dirais qu'elle est marquée par un marxisme révolutionnaire nuancé de romantisme et d'épopées lyriques. Cela a évidemment changé par la suite. (…) Mais les prises de position de Vargas Llosa ne sont que des péripéties spectaculaires. L'essentiel est ailleurs. Il a apporté à la littérature une dimension à la fois épique, concrète et familière de la vie. Son œuvre brille d'une clarté baroque mais aussi d'une dimension classique qui tient plus du classicisme français que de la tradition hispanique. »

Et, dans El Païs, Juan Gabriel Vasquez (écrivain colombien, traduit au Seuil) remettait les pendules à l’heure : « Vargas Llosa fait partie des rares à avoir défendu les idées dont le meilleur de la gauche se réclame traditionnellement. (…) Il s’est opposé à toutes les formes d’autoritarisme, dans ses tribunes, ses essais, ses discours, il a défendu le droit à l’avortement, l’égalité pour les homosexuels, la légalisation des drogues, il a attaqué les nationalismes en tout genre et les entraves à la liberté individuelle… »

 

Le dernier roman de Mario Vargas Llosa, El sueno del Celta (le rêve du Celte), paru à l’automne dans le monde hispanique, raconte la vie de Roger Casement, consul britannique en Afrique, qui fut le premier à dénoncer les atrocités du colonialisme d’extermination pratiqué au Congo, puis à s’intéresser au sort misérable fait aux Indiens de l’Amazonie péruvienne… Encore un doctrinaire convulsif…

 

09/12/2010




Gens de Dublin


Le « tigre celtique » est donc — provisoirement à terre. Ce qui n’est que logique. Les légendes celtes abondent en créatures de toute sorte, mais jamais on n’y vit de tigre. L’Irlande s’est fourvoyée, notamment dans une spéculation immobilière qui n’a réussi qu’à défigurer les alentours de ses villes. Mais ce pays a d’autres ressources, il a traversé bien d’autres crises, et il s’en remettra encore. La preuve de son étonnante vitalité en est le poids que pèse sa littérature dans le monde, sans commune mesure avec sa superficie, ni sa population — 4,5 millions d’habitants en 2009.

Ainsi, l’Irlande a-t-elle engendré, à elle seule, quatre prix Nobel de littérature (contre 9 pour le Royaume Uni ou 12 pour la France, près de 15 fois plus peuplée) : William Butler Yeats, en 1923 ; George Bernard Shaw, en 1925 ; Samuel Beckett, en 1969 et plus récemment, Seamus Heaney, en 1995. Mais l’Irlande fut aussi la terre natale — et souvent d’inspiration — d’une pléiade d’écrivains, parmi les géants de la littérature mondiale : Bram Stoker et Jonathan Swift (ces deux-là ayant forgé des créatures, Dracula et Gulliver, qui hanteront encore longtemps nos imaginations), mais aussi Oscar Wilde, Sean O’Casey ou Colum McCann et bien d’autres encore. Sans oublier Colm Toibin, à qui je voue une admiration particulière. Et sans oublier, bien sûr, James Joyce.

Partout, dans Dublin, on peut trouver l’écho, passé et présent, de cette fibre littéraire. Au point que l’Unesco l’a sacrée, en juillet 2010, « Ville Unesco de la littérature ».

Existe-t-il d’autre pays, d’autre capitale, qui aient eu l’idée d’instituer une fête nationale, le Bloomsday, qui se tient chaque année le 16 juin, date anniversaire du jour pendant lequel se déroulent les événements fictifs relatés dans Ulysse et que Joyce avait situés le 16 juin 1904 ? La première célébration du Bloomsday remonte à 1954. En 2004, pour l’édition du centenaire, ce fut une débauche de manifestations en tous genres, savantes ou ludiques. Dublin avait reçu plus de 800 universitaires et spécialistes venus du monde entier, et des milliers de touristes séduits par l’œuvre de Joyce.

Mais je voudrais parler ici d’une autre initiative, peu connue chez nous, et qui pourrait peut-être donner des idées à  certains.

En 2006, les bibliothécaires de Dublin, soutenus par la municipalité, ont imaginé une manifestation littéraire d’un nouveau genre, baptisée « One City, One Book ». Soutenue par l’office de tourisme de la ville, l’office de tourisme irlandais et l’éditeur Penguin, elle propose désormais chaque année, au mois d’avril, à tous les Dublinois d’échanger autour d’un même livre. L’an dernier, c’était Le Portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde. En 2011, ce sera Ghost Light, le dernier roman (paru en juin 2010) de Joseph O’Connor (pour la petite histoire, c’est le frère de la chanteuse Sinead O’Connor), dont plusieurs livres ont déjà été traduits en France, la plupart chez Phébus. Pendant tout le mois d’avril 2011, plus d’une cinquantaine de manifestations, dans différents lieux de la ville, permettront au Dublinois de communier autour de l’ouvrage. Pour l’occasion, une édition originale du livre sera mise en vente avec la mention « vintage » (sic) « Dublin One City, One Book ». Les bibliothécaires mettront à la libre disposition du public 500 exemplaires de l’ouvrage, ainsi que des versions audio et MP3. L’auteur viendra lui-même lire des passages de son texte, à l’invitation des dublinois (par tirage au sort) dans les endroits les plus divers : domiciles, bureaux, jardins… Les organisateurs de la manifestation encouragent l’imagination la plus débridée !

Pour plus de renseignements : www.dublinonecityonebook.ie

 

 

06/12/2010




Houellebecq en vol libre


Le piratage de la Carte et le territoire aura donc fait long feu. Le blogueur qui avait gratuitement mis en ligne l’intégralité du roman de Michel Houellebecq sur son site a fait machine arrière, hier 1er décembre. Gilles Haeri, le directeur général de Flammarion, m’a paru moins soulagé que… déçu : apparemment, il aurait aimé croiser le fer plus longtemps. Car on peut supposer que l’arrêt de l’infraction sonne du même coup l’arrêt des poursuites judiciaires : Flammarion ne voudra pas paraître s’acharner sur un individu.

D’un autre côté, je me demande si Flammarion ne devrait pas se réjouir de cette capitulation en rase campagne. Car si la victoire judiciaire lui était acquise d’avance, la défaite dans l’opinion paraissait, hélas, tout aussi certaine. J’ai eu la curiosité de me promener (sur divers sites d’information, généralistes ou spécialisés en nouvelles technologies) dans les commentaires de lecteurs qui réagissaient à l’annonce de ce « piratage » du Goncourt 2010. Et j’ai pu constater qu’une large majorité d’intervenants (dont certains n’avaient jamais rien lu de Houellebecq, qu’ils connaissaient à peine) se rangeaient du côté du blogueur, contre le méchant écrivain, et son méchant éditeur. Ce qui n’avait, au fond, rien de surprenant. Il ne fait jamais bon s’en prendre à quelqu’un qui, fût-il le plus zozo des zozos, prétend rendre l’accès « libre » à un contenu culturel quel qu’il soit. Aussitôt, la communauté des Internautes se ligue pour le défendre, tant il est solidement ancré dans le monde des usagers de la Toile que « créativité » devrait rimer avec « gratuité ». Emportés dans leur élan, les Internautes approuvaient même la « justification » pour le moins fantaisiste du blogueur pirate.

 

Ainsi, un Internaute écrivait sur le site du Point : « En pompant Wikipedia, Houellebecq a tacitement accepté la licence Creative Commons : le travail qu'il en a tiré en devient libre de droit. Au regard de la licence CC, Houellebecq a donc vendu à Flammarion un texte qu'il n'avait pas le droit de vendre. » Un autre écrivait sur le site du Figaro : « Le seul piratage (contrefaçon) dans cette histoire, c'est l'utilisation par Houelbeck [sic…] de textes de wikipedia en violation de la licence de ces textes. Du fait de cette utilisation, son roman devient de facto un travail dérivé de wikipedia, et il est alors réputé acceptant la licence de wikipedia (CC-BY-Share Alike) pour son œuvre. Cette licence autorise tout un chacun à reproduire et modifier l'œuvre, sous réserve d'attribution aux auteurs originaux (c'est à dire Houellebeck et les auteurs des articles de wikipedia) et de conserver les travaux dérivé sous la même licence. Mais je suppose que le concept de licence libre est incompréhensible pour un journaliste du Figaro... ». Un troisième (sur le site du Parisien, si ma mémoire est bonne) affirmait même que cette affaire, et son traitement par les médias, trahissait un « manque évident de connaissance sur la Creative Commons de Wikipédia. On peut utiliser le contenu de Wikipédia pour l'exploiter vers un autre contenu qui respecte les mêmes règles de diffusion que Wikipédia ou avec l'accord du créateur du contenu. Donc une œuvre produite à partir d'une source Creative Commons gratuite doit être gratuite à son tour. »


Il se trouvait heureusement quelques Internautes pour raison garder. « Citer une ou deux phrases de Wikimachin dans un roman n'a pas plus d'importance que de citer les horaires de la SNCF. Manufrance n'a pas revendiqué de droits sur les collages surréalistes, que je sache... Les Wikimachineurs ne font pas plus la loi qu'ils ne font la littérature », écrivait ainsi un lecteur du site du Figaro. Et un autre, plus acerbe, s’en prenait directement à Wikipédia. Quand on sait ce que je pense de Wikipédia, on comprendra que je ne résiste pas à le citer longuement : « Prétendre que le roman de Houellebecq doit être en libre téléchargement parce qu'UNE phrase de son roman ressemble vaguement à une phrase de cette pseudo-encyclopédie pathétique de wikibouse, c'est un peu comme prétendre qu'un avion doit être donné gracieusement parce que son train d'atterrissage est basé sur la "technologie" d'une roue. Il n'y a bien que des bas du front de contributeurs de cette pseudo-encyclopédie lamentable, résolument aussi intelligents qu'une colonie de cafards, pour affirmer de telles inepties. Si les imbéciles alimentant cette décharge publique d'édition massivement multi-joueurs avaient autant de talent que Houellebecq, que ce soit dans l'écriture ou dans la recherche bibliographique, wikipoubelle pourrait peut-être avoir le mince embryon de début d'espoir de mériter le nom d'encyclopédie. »


N’empêche, cette affaire aura au moins montré une chose : la confusion des esprits. Notre collaborateur, l’avocat Emmanuel Pierrat, s’est déjà livré, à plusieurs reprises, dans le blog qu’il tient lui aussi sur ce site, à un exercice pédagogique sur les notions de droit d’auteur, de licence créative, de « copy left », etc. Apparemment, il faudra en remettre une couche. « Ce que va trancher le juge dans cette affaire, c'est la légalité de la licence Creative Commons. C'est dire si l'affaire est intéressante. » écrivait un lecteur du site du Point, quand on pensait encore le procès inévitable. S’il se trompait dans sa formulation, il avait au moins raison sur un point : un procès aurait permis d’y voir plus clair. 

Mais tout cela serait-il arrivé… si la Carte et le territoire (paru depuis trois mois, rappelons-le) avait été disponible en version numérique ?

Sous le titre « Désert numérique », un lecteur du site du Point écrivait : « J’ai voulu acheter le livre en e-book après son prix Goncourt : pas disponible. Il est là, le vrai problème, je crois ! »

Evidemment ! Et on ne pouvait que sourire, hier, à l’annonce par Flammarion (concomitante à celle du retrait du texte « pirate »), d’une alternative légale, 20% moins chère que le livre papier, via la plateforme Eden. J’ai voulu titiller Gilles Haeri là-dessus, et lui faire dire que l’initiative du blogueur pirate avait sans doute précipité l’offre numérique. « Pas du tout », m’a-t-il assuré. « Simplement, nous voulions négocier pour cet ouvrage, et tous les précédents de Houellebecq, et les négociations ont duré plusieurs mois avec son agent. Sans ce retard, La Carte et le territoire serait sorti en même temps en version numérique qu’en version papier ». Dont acte. 


Dernière chose : sur les sites spécialisés, les Internautes débattaient beaucoup de savoir si le pirate était ou non un « vrai libriste ». Oui, pour les uns. Non pour les autres, qui l’accusaient même de faire du tort à la cause des « libristes ». J’ai voulu savoir ce qu’était un « libriste » et — damned ! — j’ai bien été obligé de m’en remettre à wikipédia (reconnaissons leur au moins cette force : ils sont les plus réactifs pour donner la définition des néologismes non encore validés par les dictionnaires usuels). Un « libriste » est donc un « fan de logiciel libre, défendant les valeurs correspondantes — la connotation est positive ». Mais Wikipédia nous apprend que le terme désigne également « un modéliste pratiquant le vol libre, c’est-à-dire faisant voler des modèles réduits non commandés ».

Le « vol libre » : voilà précisément l’oxymore qui manquait pour résumer la « philosophie » qui anime les pirates de l’Internet, et qu’ils rêveraient de voir institutionnalisée.


03/12/2010




1 star, 2 mystères, 3 néologismes


La star, c’est bien sûr Michel Houellebecq, dont l’Express nous apprend qu’il a dîné à l’Elysée, le dimanche 14 novembre, le soir du remaniement. Pendant que les caméras s’entassaient dans la cour de l’Elysée, pour recueillir la parole du Maire du Palais, Claude Guéant, chargé d’annoncer la composition du nouveau gouvernement, Houellebecq arrivait par une porte de derrière. En compagnie de son éditrice, Teresa Cremisi. Le président a, paraît-il, « beaucoup aimé » la Carte et le territoire. Son prédécesseur, Jacques Chirac, n’avait pas lu une ligne de Houellebecq, mais se devait d’avoir une opinion sur lui. En novembre 2002, l’Académie Goncourt avait été invitée à déjeuner à l’Elysée. Houellebecq avait déjà raté deux fois le Goncourt (en 1998 et 2001). François Nourissier devait plus tard rapporter, dans le Figaro, ces propos présidentiels, destinés à le dissuader d’encourager plus avant son poulain : « Enfin, Nourissier, vous n’y pensez pas ! Ce Houellebecq, c’est un écrivain de fourrés, de buissons ! »

Huit ans plus tard, les buissons auraient-ils été taillés en topiaires ? Toujours est-il qu’on s’arrache Houellebecq de tous côtés. Pas question de le laisser récupérer d’un bord ou de l’autre. Un conseiller de Martine Aubry a ainsi décrété (toujours selon l’Express) que « 'La Carte et le territoire' marquerait la prochaine campagne présidentielle », au même titre que la fameuse prophétie d’Olivier Todd, en 1995, sur la « fracture sociale », car Houellebecq traite de « la détresse des classes moyennes ».

Les mystères, à présent. Le premier est en relation avec ce dîner sus-évoqué. L’Express, toujours, nous apprend que le dîner du 14 novembre comptait au moins deux autres convives : « l’écrivain Florian Zeller » (sic) et sa compagne. Florian Zeller est, entre autres, l’auteur de l’immense Julien Parme. Mais par quel mystère s’est-il vu décerner le titre d’ « écrivain » ? En tout cas, ça fait retomber d’un coup le prestige du tour de table.

L’autre mystère est un peu plus ancien. On se souvient que le 11 octobre dernier, les services de sécurité du président américain ont dû sérieusement se faire remonter les bretelles : un inconnu avait réussi à lancer un livre à la tête de Barack Obama. Autre temps, autres mœurs : à Bush, on lançait des chaussures. A Obama, des livres. C’est quand même mieux, non ? Mais j’ai eu beau fouiller dans les dépêches d’agences américaines : impossible de savoir de quoi traitait le livre, ni même quel était son titre. Personne n’a cherché à connaître cette information — et ça, c’est un peu triste. Pour la chaussure de Bush, on avait tout su, sa pointure, sa matière, y compris le nom de son fabricant.

 

Les néologismes, maintenant. Pour le New York Times, l’écrivain canadien Douglas Coupland s’est amusé, voici quelques semaines, à radiographier notre époque en une vingtaine de néologismes. L’exercice n’est pas toujours convaincant, et ses néologismes sont souvent alambiqués. Mais j’en retiens deux, de génie. D’abord, « l’ikéase » (ikeasis) : « Désir, dans sa vie quotidienne, et sa vie de consommateur, de s’en tenir à des objets de conception générique ». Et les « cols blêmes » (blank-collar worker) : « Travailleur qui a fait partie de la classe moyenne, qui n’en fera plus jamais partie et qui ne s’en remettra jamais ».

Le « col blême » (vraiment superbe, comme trouvaille…), c’est en quelque sorte l’ « houellebecquisation des classes moyennes ». Ne riez pas. Ce néologisme-là existe aussi. Mais dans une autre acception. Le Point l’a employé pour désigner « Une France transformée en Disneyland des terroirs, avec des centres-villes médiévaux ultrabriqués, réservés aux piétons et touristes épris d’auberges 'à l’ancienne' et d’églises restaurées », ainsi que le dénonce l’écrivain dans La carte et le territoire. Et le maire de Strasbourg, nous dit le Point, serait « contre la houellebecquisation de sa ville ». Il aura fort à faire.

 

29/11/2010




Adjectifs disqualificatifs


1. Avocat excité.

Amis pédophiles, bonjour ! Après trois jours de stupéfaction, où l'incrédulité (« C'est pas vrai, il a pas dit ça ! ») le disputait à l'incrédulité (« En vrai, c'est pas vrai, il a pas pu dire ça ! »), Libération a donc mis un terme au suspense en donnant à entendre l'intégralité du fameux « point de presse » de Nicolas Sarkozy à Lisbonne, le 19 novembre. L'enregistrement, qui dure près de 12 minutes, vaut son pesant d'or. En résumant à gros traits, le propos présidentiel tient à peu près à ceci : les journalistes, qui sont des pédophiles (il a les noms) n'ont pas à prêter foi aux élucubrations d'un « avocat excité » (sic). NS ne faisait pas allusion à notre collaborateur Emmanuel Pierrat, mais à Me Morice, qui défend les familles des victimes de l'attentat de Karachi. Rappelons qu'à l'époque où se passait la vente d'armes source de toute cette affaire, en 1994, Nicolas Sarkozy, pour se donner un peu d'épaisseur auprès d'Edouard Balladur, dont il allait devenir le porte-parole de campagne, « signait » chez Grasset un livre intitulé Georges Mandel, le moine de la politique (largement « inspiré » de la biographie de Bertrand Favreau, mais c'est une autre histoire). Rappelons également qu'avant d'entrer en politique, Georges Mandel avait été journaliste, et que, dreyfusard convaincu, il avait collaboré à l'Aurore de Georges Clemenceau, le journal où était paru le fameux « J'accuse » d'Emile Zola. Rappelons enfin que sans l'acharnement - notamment - des journalistes à rétablir la vérité, Dreyfus serait resté au bagne. Nicolas Sarkozy n'aurait-il pas lu le livre qui porte son nom ? Son véritable auteur ne serait-il alors qu'un imposteur ? Que fait la police ?


2. Femme féministe.

Sarah Palin, l'égérie des tea-parties et de la droite américaine ultra-conservatrice, a donc publié ce mardi 23 novembre un livre-programme destiné à la mettre en orbite pour la course à la Maison Blanche : L'Amérique au cœur. Réflexions sur la famille, la foi et le drapeau. Inutile de préciser que le contenu en est carabiné. Le Huffington Post, ce quotidien américain de l'ère Internet qui taille de solides croupières à la presse papier, en publiait des extraits le jour même. Signalons, au passage, que pour un ouvrage qui n'est pas du Deleuze, le Huff Post présentait ces extraits de façon attrayante : un diaporama de 17 séquences, qui s'ouvraient sur une photo en rapport avec l'extrait choisi. On y apprend, notamment, que Sarah Palin a beaucoup aimé Juno, ce film américain (par ailleurs de bonne facture) dans lequel une lycéenne enceinte songe d'abord à se faire avorter, mais décide finalement d'accoucher et de trouver une famille d'accueil à son enfant : « Si le film avait été européen, l'héroïne aurait avorté dès la première séquence, et elle aurait passé le restant du film à fumer des cigarettes en méditant sur le sens de la vie », écrit Sarah Palin. On y apprend aussi que les journalistes des grands medias bien pensants (mainstream media) ont en commun avec les professeurs d'université de ne pas partager la foi religieuse profonde des vrais Américains. Bref, ce ne sont pas (forcément) des pédophiles, mais à coup sûr des mécréants. Enfin, à ceux qui lui reprochent de ne pas être féministe, elle rétorque qu'elle incarne un nouveau type de féminisme, dont elle ne donne pas vraiment la définition, sinon par antithèse : « not the bra-burning type ». En clair, les féministes seraient ces hystériques (« excitées », dirait quelqu'un d'autre) qui brûlaient leurs sous-tifs dans les années 1970. Un peu réducteur, peut-être ?

Accessoirement, toujours à propos de ce livre, je ne comprends rien à la politique tarifaire d'Amazon.com. America by Heart devrait logiquement être vendu 25,99 euros en version papier, et 19,99 euros en version Kindle. Pour le lancement de l'ouvrage, le site proposait une offre exceptionnelle : la version papier à 13,79 euros, et la version kindle à 12,98 euros. En faisant baisser quasiment de moitié le prix de la version papier, Amazon contribue à accréditer dans le public l'idée que le livre est forcément un produit vendu trop cher en librairie. Et la version Kindle, à peine moins chère du coup, perd de son intérêt (alors que là, Amazon maîtrise presque toute la chaîne...).


3. Jeune loup.

La Fnac, parfois présentée comme « le premier libraire de France », aura donc un nouveau PDG début 2011, Alexandre Bompard, 38 ans. « La Fnac, ce sont 20 000 salariés, 5 milliards d'euros de chiffre d'affaires, 12 filiales dans le monde. Alexandre Bompard effectue un mouvement vers l'industrie », aurait résumé, selon le site du Point, l'entourage du nouveau PDG pour présenter cette arrivée comme un saut qualitatif dans sa carrière de (encore jeune) loup, qui avait commencé son parcours à Canal+. Façon à peine voilée (et dédaigneuse) de dire que les médias, c'est pas grand-chose, en comparaison de la vraie industrie. Pour ceux qui n'auraient pas suivi le feuilleton, il y a six mois, pourtant, Alexandre Bompard se voyait déjà occuper le fauteuil de Patrick de Carolis à la tête de France Télévisions, qui lui aurait été promis par NS. Des fuites malencontreuses (ou au contraires vipérines) ont torpillé une nomination qui aurait paru trop « téléguidée » de l'Elysée. Comme Bompard n'avait prévenu personne à Europe 1, et même pas son grand patron, Arnaud Lagardère, son vrai-faux départ a provoqué rue François 1er, siège de la radio, une guerre des clans sanglante qui continue aujourd'hui. En outre, Bompard quitte Europe 1 alors que les derniers chiffres d'audience affichent un nouveau recul. Quand on pense qu'il y a 40 ans, Europe 1, c'était « la » station dans le vent, et qui avait le vent en poupe. On a l'impression, depuis les années 1980, d'un long mais inexorable déclin à la France Soir.

Bienvenue à la Fnac...
24/11/2010




Mélanges (1)


Hachette et Google viennent donc d'annoncer qu'ils avaient signé un protocole d'accord « destiné à fixer les conditions de la numérisation, par Google, des œuvres en langue française indisponibles à la vente dont les droits sont contrôlés par Hachette Livre ». Fort bien. On apprenait, par ailleurs, il y a quelques semaines, que Google se livrait à des expériences « de conduite automobile sans conducteur » par l'intermédiaire de véhicules ultra-technologisés conçus par la firme de Mountain View. Le rapport entre les deux ? Aucun. Et c'est bien ce qui m'inquiète. L'analyste et conseiller américain en nouvelles technologies Rob Enderle (bon, il s'est souvent trompé, notamment à propos d'Apple, parce qu'il les déteste, mais il a conseillé Google et donc, on peut supposer qu'il sait de quoi il parle) expliquait récemment que « Google est inondé d'argent et finance plusieurs projets qui ne sont pas directement liés à son champ d'activité principal ». La conception de véhicules en est un. La distribution électrique un autre. Etc. On a déjà un hyper-président. On va de plus en plus vers le règne de l'hyper-compagnie, façon Big Brother, qui contrôlera nos lectures, aussi bien que notre permis à points, et qui pourra nous couper le courant quand ça lui chantera. Je sais pas vous, mais moi, ça me fait peur. Ah oui ! Et j'ai lu, aussi, que dans ses procédures de recrutement Google posait des questions pour le moins insolites. Du genre : « Combien de balles de golf peut contenir un bus scolaire ? » ou « Combien y a-t-il d'accordeurs de piano dans le monde ? » Bon, la formule va faire hurler, mais je trouve ces procédés limite fascisant.

*

Connaissez-vous le site Bibliobs, émanation du Nouvel Obs ? Oui, j'imagine. Un site très bien fait, au demeurant, mais qui a sans doute vocation à exporter notre vie littéraire à l'international. Or, à l'international, on parle anglais, c'est bien connu. Sur Bibliobs, un article n'est pas lu, il est read. Et les lecteurs n'ont pas la possibilité d'ajouter leurs commentaires, mais leurs comments. A l'heure où j'écris ces lignes, le point de vue de Michel Onfray, « Pitié pour Derrida », avait généré 6 396 reads et 16 comments. Le plus drôle, c'est que ça fait un moment que ça dure. Personne n'a donc protesté ? Etiemble, reviens ! Ils sont devenus fous...

*

Et Danielle Steel ? J'imagine que vous la connaissez également, au moins de nom. Elle est régulièrement abonnée aux meilleures ventes de Livres Hebdo (cette semaine encore : en 30e position pour Au jour le jour, aux Presses de la Cité). Mais savez-vous qu'une partie, seulement, de son œuvre, a été traduite en France ? 69 livres. Bon, c'est beaucoup, me direz-vous. Surtout si vous détestez la littérature à l'eau de rose. Mais c'est peu, comparé aux 102 livres qu'elle a déjà publiés aux USA. Et aux lecteurs de Time, à qui elle répondait récemment, dans un forum, elle a expliqué qu'elle aimerait bien « en écrire une centaine d'autres ». Les libraires lui disent déjà merci.

Et à la question de savoir « que pensez-vous de ceux qui disent que vous faites de la littérature commerciale ? », elle a eu cette réponse sublime : « Shakespeare est plus important que tout ce que j'ai écrit. Mais quand je vais me coucher, le soir, avec l'envie de lire quelque chose, je ne lis pas Shakespeare. Je lis des auteurs comme moi, et je suis prête à parier que la plupart des gens font de même. » En voilà une qui ne pratique pas la langue de bois.

*

Dans mon précédent billet, j'évoquais la figure de Tao Lin, ce jeune écrivain américain « branché » qui promet de faire fureur. Et je précisais qu'il n'était pas encore traduit en France. Plus pour longtemps : Marion Mazauric m'apprend qu'elle a acquis ses droits. Les livres de Tao Lin paraîtront donc Au Diable Vauvert. Bonne nouvelle. Et je suis bien content de savoir que Marion lit ce blog. Avec Juliette Joste, j'ai au moins deux lectrices ! Le début d'un fan club ? Laissez-moi rêver...
19/11/2010




Connaissez-vous Tao Lin ?


Il n'est pas (encore) traduit en France, son nom est (encore) inconnu du grand public même dans son pays (les Etats-Unis), mais pour certains, et ils sont de plus en plus nombreux, Tao Lin est « le » grand écrivain de l'ère Internet, qui ne va plus tarder à « cartonner ». Tao Lin serait rien moins que « the next big thing in the hipster lit » (la prochaine grosse révélation de la littérature branchée), assure Salon, un webzine influent de San Francisco qui a publié sur lui un grand article au mois d'août dernier, que rapporte Courrier International dans sa livraison de cette semaine.

Appâté par ce papier, j'ai mené ma propre enquête sur le Net, et j'ai pu constater, en effet, que Tao Lin s'était attiré l'admiration d'une communauté de fans qui ne demande plus qu'à exploser en nombre. Au mois de septembre, The Stranger, le principal magazine de Seattle (la Mecque des branchés d'Amérique du Nord) n'a pas hésité à plagier la fameuse couverture du Time de cet été qui intronisait Jonathan Frazer comme le plus grand écrivain américain du moment : même typo, même titre-slogan (« American best novelist »), même traitement de la photo... sauf que la tête de Tao Lin remplaçait celle de Jonathan Franzen. Quant au magazine New York, c'est simple : son critique littéraire patenté a qualifié Tao Lin de « nouveau prodige de la littérature ». Précisons que d'autres le détestent dans les mêmes proportions, ce qui prouve qu'il ne laisse pas indifférent.

Né en 1983 de parents d'origine taïwanaise, Tao Lin vit à New York, et n'a pas d'autre ambition de carrière que de « se foutre en l'air avant 40 ans ». On conviendra que ça manque cruellement d'originalité, mais n'oublions pas non plus que ce programme nihiliste a été à l'origine de beaucoup de révolutions esthétiques. Il a commencé par écrire dans des revues littéraires et des publications en ligne, et son premier livre édité fut un recueil de poèmes. En 2009, son cinquième livre, Shoplifting from American Apparel (littéralement : « Piquer des fringues chez American Apparel », une marque très mode), fut très proche de percer dans les listes de meilleures ventes. Peut-être décrochera-t-il la timbale avec le sixième, Richard Yates, qui vient de paraître (chez Melville House). Quoi qu'il en soit, Tao Lin s'attire aujourd'hui la curiosité de tout ce qui compte dans le milieu de la critique littéraire américaine. Et ses fans publient, sur le site d'Amazon, de longs billets dithyrambiques pour recommander sa lecture.

Que raconte Tao Lin, dans ses romans ? En gros, rien. Et le style est à l'image du contenu : dépourvu de tout effet littéraire. Mais ce rien renvoie à la génération des 20-30 ans urbains l'exact reflet de ce qu'ils sont au quotidien : hyper connectés, terriblement lucides, mais en même temps constamment déprimés et totalement impuissants face à la vacuité de leur destin. Dans le même numéro déjà cité, Courrier International publiait en prime le début de Shoplifting from... et il y a quelque chose d'hypnotique à lire Tao Lin : ce perpétuel va-et-vient entre le virtuel (tous ses personnages jonglent en permanence entre leur mail, Facebook, leur portable, etc.) et le réel (des dialogues fatigués, où le « Je sais pas  » s'impose comme un leitmotiv lancinant). En même temps, ses personnages sont obsédés de littérature : « Quand je parle à quelqu'un, explique l'un d'eux, je me dis : ‘'Est-ce que je peux utiliser ce dialogue dans un livre ?'' Si la réponse est non, j'essaie de parler à quelqu'un d'autre. »

C'est d'ailleurs ce qui me paraît le plus enthousiasmant chez Tao Lin : cette façon de mettre en scène une faune à son image, de bohèmes branchés et hyper connectés, voire un rien déjantés, mais qui ne jurent que par la littérature. C'est la preuve de la vitalité du roman, et que de nouveaux courants émergent, comme émergea le Romantisme au XIXe siècle, avec la postérité qu'on lui connaît.

Last but not least, Tao Lin est bien l'enfant de son époque. Il a développé sur Internet une stratégie de l'autopromotion qui ne manque pas d'originalité. Ainsi, pour financer l'écriture de Richard Yates, il avait mis en vente sur Internet des parts de ses droits d'auteurs à venir, au tarif de 2 000 dollars la part. Il a quand même récolté 12 000 dollars ainsi ! Et il gagne environ 700 dollars par mois en proposant sur son blog des concours farfelus, mais destinés à le promouvoir. Dernier concours en date : réussir à prononcer « Richard Yates » en public, et provoquer la curiosité d'au moins trois personnes, au point qu'elles changent significativement d'attitude... quelques jours plus tôt, il fallait deviner, à partir de l'enregistrement vidéo d'une lecture publique dans une librairie new-yorkaise, quelle drogue l'auteur avait prise avant de venir. Réponse : des champignons hallucinogènes.
15/11/2010




Houellebecq et consorts


Pour son numéro de l'automne 2010, le 194e du nom, mais le premier publié sous l'autorité de son nouveau patron, le jeune Lorin Stein (voir LH 819 du 30 avril 2010), The Paris Review publie, en morceau de résistance, un entretien fleuve avec le lauréat 2010 du Goncourt (bon là, je m'avance un peu...), soit Michel Houellebecq. Je ne saurais trop conseiller aux journalistes en mal de citations corrosives de s'y plonger avant le prochain déjeuner chez Drouant : Houellebecq, une fois de plus, ne déçoit pas. Il parle d'à peu près tout : de la (sa) famille ; de la littérature qui l'a inspiré ; de celle qui l'ennuie (Le Clezio) ; de la prostitution (il adore) ; de l'Islam (il est contre, on savait déjà) ; du mariage, ou des médias, dont il est de moins en moins sûr qu'ils fassent vendre des livres (je comprime un peu la citation) : « Au début, je jouais le jeu des médias, parce que je voulais gagner beaucoup d'argent avec mes livres. L'argent étant la condition essentielle de l'indépendance. Mais maintenant, je suis moins convaincu de l'importance des médias pour faire vendre des livres. Marc Levy est aujourd'hui l'auteur français le plus vendu, et pourtant les journaux ne parlent jamais de ses livres. » 

En même temps que paraît sur papier ce numéro 194 de TPR, la grande nouvelle c'est la mise en ligne gratuite (sur le site Theparisreview.org) d'une partie des archives de ce précieux magazine newyorkais, né en 1953 à Paris, dans un petit bureau de La Table Ronde. La partie mise en ligne concerne précisément la série de « grands entretiens » parus dans la revue depuis ses débuts. Depuis E. M. Forster, en 1953, qui avait essuyé les plâtres du premier numéro, jusqu'à Houellebecq, le dernier en date, TPR aura publié près de 300 entretiens fleuves avec des grands écrivains (il y en a souvent deux par numéro). Le New York Times, qui a salué cette initiative numérique, souligne à bon droit la qualité de ces échanges longuement travaillés (l'interviewer a souvent rencontré son sujet à plusieurs reprises avant de rendre sa copie), « qui pourraient faire l'objet d'une formidable adaptation théâtrale ».

A voir le casting des interviewés, on se dit - avec l'effet recul - que la liste a aussi quelque chose d'un Nobel bis. Pour la France, et s'agissant d'une revue pourtant francophile, le constat est saignant. Ils ne sont que 11 à avoir décroché la timbale (en comptant Ionesco, qui était roumain et français) : Mauriac en 1953, Sagan en 1956, Céline et Cocteau en 1964, Simone de Beauvoir en 1965, Ionesco en 1984, Alain Robbe-Grillet en 1986, Yourcenar en 1988, Nathalie Sarraute en 1990, Claude Simon en 1992, et enfin Houellebecq en 2010. On le voit : rien pour les années 1970. Et les années 1990 et 2000 consacrent le « rattrapage&» des trois principaux auteurs du Nouveau Roman qui ont défié le temps. Sans le providentiel Houellebecq, on se demande si la littérature française existerait encore à l'étranger...  Et probablement que faute de nouveau nom à se mettre sous la dent, TPR finira par « rattraper » Modiano avant qu'il ne soit trop tard...

Quoi qu'il en soit, ces 11 entretiens avec des auteurs français valent tous le détour. Céline, bien sûr, est grandiose. Yourcenar est vacharde avec Colette (dont les envolées érotiques « la ravalent au niveau des concierges parisiennes »), et surtout elle s'exprime très longuement, ce que je n'avais jamais lu ailleurs, sur l'homosexualité. Et Sagan, à 20 ans, est pétillante comme une bulle de champagne. A la question vacharde de savoir si elle a conscience de ses limites, elle répond : « Votre question est désagréable ! Mais si vous voulez savoir, j'ai lu Tolstoï, Dostoievski et Shakespeare. Ce qui me donne une conscience de mes limites. Pour le reste, je ne vois pas ce qui pourrait m'arrêter. »

Un peu plus tard, Sagan met fin brutalement à l'entretien, car elle doit se rendre à une émission de radio. Et l'interviewer, baba, de noter : « On a peine à croire qu'avec un seul livre Mlle Sagan a conquis plus de lecteurs que la plupart des grands romanciers, quand on la voit, comme une jeune fille bien sage, lancer à sa mère, avant de claquer la porte de l'appartement : ‘'Au revoir maman, je sors travailler, mais je rentre de bonne heure''. »

05/11/2010




Le lieu de la tragédie


On dit le livre sub-claquant. La presse écrite au bord de rendre l’âme. Mais le discours mortifère à la mode, en cet automne 2010, vise une troisième cible : le cinéma. A peu près en même temps que le New York Times décrétait que désormais « c’est à la télé que ça se passe » (« Y a-t-il un film parmi les sorties de cet automne qui suscitera le genre de frénésie que provoquent régulièrement les séries télévisées ? »), le Times de Londres allait beaucoup plus loin, et posait une question digne de Scotland Yard : « Qui a tué le septième art ? »

En fait d’enquête (rapportée par Courrier International), le Times donnait en avant-première un long extrait du nouveau livre de Will Self, Walking to Hollywood, qui vient de paraître au Royaume-Uni (éditions Bloomsbury). Le propos du livre peut se résumer en quelques lignes : « Le cinéma est mort. Il n’est plus le mode narratif dominant. Son hégémonie de près d’un siècle sur l’imagination de la majeure partie de la population mondiale a pris fin. » Pour l’anecdote, on apprend que c’est au printemps 2007, dans un restaurant de Toulouse, attablé avec Jonathan Coe, et alors qu’ils étaient tous deux venus participer à « une bête curieuse : un festival français de littérature » [le Marathon des Mots] que Will Self proféra ce qui n’était alors qu’une intuition, mais qu’il décida d’approfondir pour en tirer, donc, cet ouvrage.

Surprise : en se rendant à Hollywood, au cœur même de la machine à cinéma, Will Self ne rencontra que des gens déjà ralliés à son hypothèse. A les en croire, le cinéma aurait été définitivement détrôné par les séries télé, les jeux vidéo et Internet, et il aurait lui-même contribué à se faire hara-kiri en multipliant les films-spectacles à effets spéciaux, qui n’auraient eu d’autre conséquence que de « tout pulvériser à coups de rayons laser ». « J’espère un peu que le cinéma finira comme le théâtre », dira à Will Self son agente chargée de vendre sur place ses livres aux studios : « Un mode d’expression secondaire, certes, mais vénéré, qui donne des œuvres originales… [quoique à présent] je ne sache plus très bien quoi penser ».

Début octobre, la conférence de presse organisée à Paris, à l’hôtel Bristol, pour le lancement de The social network, le film consacré à la naissance de Facebook, est venue confirmer que le discours ambiant était à l’enterrement du cinéma : d’après Philippe Azoury, qui le rapportait dans Libération, c’est à peine si les journalistes s’intéressèrent au réalisateur (David Fincher) et à l’un des acteurs présents, la pourtant mégastar Justin Timberlake. Toutes les questions n’étaient que pour Aaron Sorkin, le scénariste du film, venu du monde de la télé (il est notamment le créateur et producteur de la série A la Maison Blanche). « Il suffisait de voir la gueule de Fincher essayant d’en placer une […] pour comprendre que c’est le cinéma tout entier qui s’est possiblement fait tondre la laine sur le dos », racontait Philippe Azoury.

Mais voilà : 1. The social network est un succès dans les salles obscures. 2. The social network est encensé par toute la critique. « Ce film dont nul ne rêvait s’impose comme une tragédie grecque au temps du pixel roi », n’hésite pas à s’enflammer Télérama, qui pourtant y va aussi de son couplet sur la mort supposée du cinéma : « Finalement, dans la bataille (déjà perdue ?) du cinéma contre l’Internet, le plus vieux marque cette fois un point. […] Fincher a fait le choix, éclatant, d’un grand cinéma de personnages, de récits, de dialogues. Un cinéma romanesque, où s’enchevêtrent les blessures narcissiques, les rivalités, les trahisons… »

La clé du succès, elle est là. Et livrée par David Fincher lui-même, quand il réussit enfin, au Bristol, « à en placer une » : «Ironiquement, la télévision est devenue cet endroit où l’on peut prendre le temps de raconter une histoire. La "caractérisation" n’est plus du côté du cinéma, qui a basculé vers des logiques purement pavloviennes, ne répondant qu’à des suites d’explosions. Nous avons quoi aujourd’hui en termes de pré-carré ? L’horreur, le kung-fu ? Super… Mais je dois, moi, lutter contre cette idée qu’un scénario intelligent où les gens s’expriment bien, jusqu’à larguer le spectateur, est désormais tout à fait dévolu à la télévision, aux séries. Si j’exclus ça du champ cinématographique, je signe mon propre arrêt de mort.»

Ce qui vaut pour le cinéma, vaut pour la littérature. Au fait : parmi toutes les personnes rencontrées par Will Self à Hollywood, une seule a tiqué sur la possible mort du cinéma : Bret Easton Ellis.

29/10/2010




Charles Dantzig et Bernard Werber sont-ils juifs ?


Bien souvent, en matière de presse, « tout est dit, et l’on vient trop tard »… depuis plus de cent ans qu’il existe des rotatives, et qui tournent. En d’autres termes, rares sont les sujets vraiment originaux. Mais un bon titre peut faire « éclore » un sujet, jusqu’alors passé relativement inaperçu. C’est ce qui devrait se produire avec le Télérama de la semaine prochaine (du 23 au 29 octobre), mais que les abonnés ont reçu ce mercredi. En page 10, le papier « Et François Hollande, il est juif ? » promet de faire mouche.

Car que dit ce papier ? Une chose effrayante : si vous tapez, sur la page d’accueil de Google, le nom d’un journaliste français de renom, d’une vedette de la télévision ou d’un homme (ou d’une femme) politique de premier plan, la fenêtre qui s’ouvrira en regard (qui correspond à la fonctionnalité « Google suggest », gérée par des robots) affichera le mot « juif » en bonne position. Autrement dit, les internautes cherchent à savoir, pour ces personnalités, si elles sont ou non de confession juive. En réalité, le lièvre avait déjà été levé en mai 2009 par Colombe Schneck sur l’antenne de France Inter, et repris le même jour par Renaud Revel dans son blog de l’Express, mais avec un titre beaucoup moins accrocheur : « Juifs d’abord, journalistes et animateurs ensuite ? »

Dix-huit mois plus tard, c’est hélas toujours aussi vrai. Tapez « Arlette Chabot », « Nicolas Sarkozy », « Marc-Olivier Fogiel », « Bill Clinton » ou « David Pujadas »…, et Google vous suggérera aussitôt le mot « juif ». Il y a dix-huit mois, la réponse des responsables de Google (qui n’y est évidemment pour rien) avait été la même qu’à Télérama cet automne : cette curiosité obsédante des internautes hexagonaux est une « tendance lourde » (sic), et pire encore, il semblerait qu’elle soit spécifiquement française. J’ajoute qu’il y a dix-huit mois, le billet de Renaud Revel avait suscité une flopée de commentaires dont l’antisémitisme affiché laisse rêveur. L’un des internautes avait même rebaptisé France Inter « France 100% casher » et dénonçait tous les animateurs de la radio (dont Jérôme Garcin) comme juifs…

J’ai voulu voir si ce qui se constatait pour le monde de la télé, de la politique ou des médias, valait aussi pour le monde du livre. Si vous tapez les noms des animateurs de télévision ou de radio qui parlent souvent de livres dans leurs émissions (Michel Denisot, Laurent Ruquier, Guillaume Durand, Frédéric Taddei, Yves Calvi, Thierry Ardisson, Patrick Poivre d’Arvor…), le mot « juif » apparaît à chaque fois. Ce qui n’a rien de « surprenant », si l’on ose dire, car conforme a ce qui a été relevé précédemment : dès qu’un animateur acquiert une certaine notoriété, hop, il y passe. S’agissant ensuite des chroniqueurs ou des critiques les plus connus : Pierre Assouline n’y échappe pas, pas plus que Josyane Savigneau (pour elle, il n’y a d’ailleurs que deux suggestions : « Le Monde » ou « juive »…). En revanche, Eric Naulleau y échappe (pour l’instant ?), ainsi qu’Ali Baddou (dans son cas, les deux suggestions principales sont « marié » et « femme » : le syndrome du beau gosse ?). Quant à François Busnel, malgré son encombrante exposition médiatique, il n’y est pas encore passé (l’une des occurrences de tête le concernant est « vie privée » : là encore, comme pour Ali Baddou, il doit s’agir d’admiratrices qui cherchent à savoir s’il est « available »…).

Concernant les grands patrons de l’édition, c’est niet : rien pour Antoine Gallimard (principale occurrence, désormais : « SNE »), ni pour Francis Esménard, ni pour Arnaud Lagardère (principales occurrences : « vie privée », « Richard Gasquet » et « Nicolas Sarkozy »…), ni pour Arnaud Nourry, ni pour Olivier Nora, ni pour Teresa Cremisi (occurrence : « Houellebecq »)…

S’agissant, enfin, des auteurs, j’ai fait chou blanc. J’ai tapé les noms de plus d’une trentaine d’auteurs habitués des listes de meilleures ventes de Livres Hebdo, à savoir, entre autres : Amélie Nothomb, Jean d’Ormesson, Alain Badiou, Fred Vargas, Anna Gavalda, Eric-Emmanuel Schmitt, Katherine Pancol, Philippe Claudel, Michel Houellebecq, Marc Levy, Dan Brown, Stephenie Meyer, Stieg Larsson, Guillaume Musso, Virginie Despentes, Muriel Barbery, Daniel Pennac, Patrick Rambaud, Max Gallo, Sophie Coignard, etc. Pas une seule fois n’est apparu le mot « juif ». Que penser de ce résultat ? Faut-il s’en réjouir, et en conclure que les amateurs de livres n’ont pas la curiosité malsaine ? Faut-il au contraire s’en désespérer, car ce serait là une preuve supplémentaire de la perte d’influence du livre dans notre société, qui serait devenu si peu « dangereux » qu’il n’intéresserait même plus les antisémites ? Je vous laisse juge de ces interprétations, et de bien d’autres que vous pourriez trouver. 

Cela dit, cinq noms ont quand même fait exception à la règle (et il y en a probablement d’autres). Les internautes ont cherché à savoir si Lorant Deutsch (vedette de librairie, mais aussi du petit et du grand écran) était juif ; si Richard Bohringer (idem) était juif ; si Philippe Gelluck (dont le dernier album faisait la semaine dernière la couverture de Livres Hebdo) était juif ; si Bernard Werber et Charles Dantzig (pour le coup, purs produits de librairie) étaient juifs…

Pour terminer sur une note plus drolatique, sachez que pour Christine Angot, l’une des principales occurrences est « gynéco » (pour le Doc, évidemment) ; pour notre collaborateur médiatisé Emmanuel Pierrat c’est « sommeil » et pour J.K. Rowling, c’est… « fortune » !

Au fait, si vous vous posez la question, l'auteur de cette chronique est goy. Mais on peut aussi remplacer le "o" par autre chose.


22/10/2010




"On vit dans une société du caractère gras"


Parfois, nos lectures se télescopent étrangement. Je lisais, dans Le Point, un extraordinaire entretien avec Benoît Poelvoorde (l’animal est si écorché, mais avec une telle élégance, qu’il est toujours un bon client pour les interviewers qui prennent le temps) : on y apprend, ce dont on se doutait, qu’il lit beaucoup. En ce moment : l’essai de Catherine Millot (« Millot, pas Millet », précise avec humour Poelvoorde) sur les mystiques, La vie parfaite (Gallimard, « L’infini », 2006). Dans le courant du même entretien, Poelvoorde, qui s’abandonne à plusieurs confidences, se récrie à propos de l’une d’elles : « Ah, ça je parie que vous allez le mettre en gras ! ». Et d’ajouter : « On vit dans une société du caractère gras ». Superbe formule.

Pas plus d’un quart d’heure plus tard, je lis dans Libération un article sur Julien Coupat. Vous savez, ce chef présumé de bande terroriste « anarcho-autonome », dont notre ministre de l’Intérieur avait claironné l’arrestation, comme s’il s’était agi d’une prise qui reléguait les organisateurs des attentats du 11 septembre au rang de terroristes pour bacs à sable. Depuis, les camarades de Coupat ont tous été discrètement libérés, faute de charges suffisantes. Mais Coupat reste en prison. Histoire, pour la ministre, de ne pas perdre la face. Et les policiers font passer des interrogatoires à Eric Hazan, l’éditeur supposément proche intellectuellement de ces dangereux individus. Bref, je passe.
Dans cet article de Libé, on apprend que Coupat a toujours été un dévoreur de livres : « Il pouvait oublier de manger ou de dormir pour lire », raconte l’un de ses anciens camarades étudiants. On apprend également que, dans le dossier de l’instruction, un long procès-verbal s’épanche sur la bibliothèque de la communauté de Tarnac. Et là, je cite Libé : « ‘’Cinq mille ouvrages’’, écrit en gras le brigadier qui relate les perquisitions du 11 novembre ».
Voilà. Tout est dit. Dans un monde où TF1 et d’autres vendent du temps de cervelle aux publicitaires, des gens qui ont cinq mille livres chez eux sont forcément louches (et que dire des librairies et des bibliothèques ! Faut-il les mettre sous surveillance ?). Le « gras » des cinq mille livres est stigmatisant. Poelvoorde a raison.

22/04/2009




La peste soit des droits d'auteur


Jean d’Ormesson était l’invité samedi soir de la 100ème de l’émission de Ruquier, « On n’est pas couché ». Avant de partir, il a promis qu’il serait là pour la 200ème. Molière était mort sur scène, Jean d’O mourra sur un plateau de télévision. Mais là n’est pas la question : il était venu faire la retape pour la « Bibliothèque du Figaro », chef d’œuvre d’audace littéraire qui incite à découvrir les génies injustement méconnus du patrimoine français : Molière justement, mais aussi La Fontaine, Maupassant… A la question de Ruquier de savoir s’il y aurait des « auteurs plus récents » au palmarès, Jean d’O répondit : « Hélas, avec les auteurs du XXè siècle, on se heurte à un problème, c’est celui des droits ». Je ne suis pas certain (je cite de mémoire) qu’il ait précisé « un problème embêtant », mais enfin, c’était sous-entendu dans son ton de voix. Personne n’a relevé. Lui-même n’a pas songé à amender sa phrase, d’autant plus savoureuse quand on sait que Jean d’Ormesson a la réputation d’être l’un des auteurs les plus grassement rémunérés en droits d’auteurs (la fourchette de ses contrats serait très, très au-dessus des 10-12-14 du tout venant… et grimperait, dit-on, jusqu’à 18%). Il ne s’agit pas de lui jeter la pierre, mais sa réaction spontanée est parfaitement représentative de la « schizophrénie » de notre époque, et qu’on voit notamment à l’œuvre avec les nouvelles technologies : on aimerait que tout soit gratuit, mais on voudrait quand même continuer à bien gagner sa vie. 
14/04/2009




Amélie aime Barak mais n'aime pas Nicolas


Vous l’aurez remarqué, ce blog ne s’alimente plus guère, et il ne survivra pas à l’été. La raison en est simple : la presse française, dont il devait tirer son miel, devient vraiment consternante. La couverture de L’Express de la semaine dernière (« Sarkozy et les riches », qui n’était que la 3467ème du même genre depuis le début de l’année, rien que pour les hebdomadaires) a en quelque sorte constitué la goutte d’eau qui m’a fait refermer mon porte-monnaie. Moi qui ai consommé tant de journaux, je n’ai plus le goût, ces temps-ci, d’acheter de journaux français.

En revanche, je ne résiste pas à l’envie de citer la tribune parue dans les pages « Opinions » du New York Times de ce week-end, titrée « Liberty, Equality, Envy », et signé… Amélie Nothomb. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de tomber sur ce papier. En effet, nous ne sommes pas habitués, de ce côté-ci de l’Atlantique, à ce qu’Amélie Nothomb s’engage sur le terrain politique, ni même qu’elle n’émette, en dehors de parler de ses romans, le moindre avis sur quoi que ce soit (même pas la longueur des chapeaux dans les dernières collections des créateurs). Pourtant, depuis que le NYT s’est fait abuser en publiant la tribune d’un faux Bertrand Delanoë, on peut supposer qu’ils ont vérifié qu’il s’agissait bien de la french writer, « the author of “Tokyo Fiancée” and “The Life of Hunger’’ » (sic).

Dans cette tribune libre, Amélie n’y va pas de main morte. Elle explique que les Français, dans leur immense majorité, aiment Barak Obama (à part « quelques intellectuels qui considèrent qu’il est trop aimé et avec trop d’ardeur »), et qu’ils envient aujourd’hui les Américains d’avoir un tel leader. Quand Obama pique une colère « elle est considérée comme presque sacrée ». Quand il rit, « nous rions avec lui ». En revanche, constate Amélie, « quand notre président Nicolas Sarkozy se met en colère, nous rions. Quand il rit, nous nous demandons pourquoi ». Et la fin est encore plus méchante…

06/04/2009




Les inquiétudes de Robert Darnton


Le Monde Diplomatique de ce mois-ci donne à lire la transcription française d’un (très long) article de Robert Darnton publié le 12 février dernier dans The New York Review of Books. Dans cet article, Darnton revient sur l’accord passé, à l’automne 2008, entre Google et un collectif d’auteurs et d’éditeurs, sur la numérisation massive des fonds entreprise par le moteur de recherche, et qui n’attend plus que l’approbation d’un tribunal de New York pour devenir effective. Après avoir épluché les 134 pages et 15 appendices de l’accord, Darnton avoue en être resté « bouche bée » : « Voici posées les fondements de ce qui pourrait devenir la plus grande bibliothèque du monde. Une bibliothèque numérique, certes, mais qui battrait à plate couture les établissements les plus prestigieux d’Europe et des Etats-Unis. De surcroît, Google se hisserait au rang de plus grande librairie commerciale de la planète. Son empire numérique relèguerait Amazon au rang de boutique de quartier ».

Darnton revient longuement sur l’esprit des Lumières qui, dès le XVIIIè siècle, a rêvé d’une démocratisation du savoir. Et il souligne le rôle joué par les bibliothèques publiques dans cet « encouragement à apprendre ». Une logique très différente de celle des entreprises « créées pour rapporter de l’argent » : « Quand des entreprises comme Google considèrent une bibliothèque, elles n’y voient pas nécessairement un temple du savoir, mais plutôt un gisement de contenus à exploiter à ciel ouvert ». Darnton n’est pas opposé à la numérisation massive des fonds des bibliothèques : mieux, il la considère comme nécessaire, pour répondre justement au vœu des Lumières : « Mais il faut le faire dans l’intérêt public, c’est-à-dire en gardant la responsabilité des contenus devant les citoyens ».
Pour l’instant, reconnaît-il, Google n’a jamais cherché à abuser de son pouvoir. « Mais que se passera-t-il lorsque ses dirigeants actuels vendront leurs parts ou prendront leur retraite ? (…) Que se passera-t-il si Google privilégie ses profits au détriment de son public ? Rien, si l’on en croit les dispositions de l’accord ». Et Darnton de redouter que ne se répète l’erreur « qui fut commise avec les revues scientifiques laissées en gestion aux éditeurs privés » : il cite ainsi plusieurs cas édifiants, comme l’abonnement au Journal of Comparative Neurology, qui coûte désormais 26 000 dollars par an, ou celui à Tetrahedron, spécialisée dans la chimie bio-organique, qui coûte 18 000 dollars (40 000 dollars avec les hors-séries !), alors que les contributeurs de ces revues travaillent la plupart du temps gratuitement. « Ces tarifs astronomiques ont un effet désastreux sur la vie intellectuelle », car les bibliothèques sont obligées, du coup, de réduire leurs achats de monographies, et les éditeurs universitaires, devant la baisse de leurs ventes, obligés de réduire leur production. 
En résumé, Darnton invite, de toute urgence, à « rééquilibrer la balance », avant que Google ne puisse inaugurer « la plus grande bibliothèque et le plus important magasin de livres de l’histoire ». Faute de quoi, « les intérêts privés pourraient bientôt l’emporter pour de bon sur l’intérêt public. Et le rêve des Lumières serait alors plus inaccessible que jamais. »


***


Dans un tout autre genre, mais encore plus terrifiant, Le Figaro Littéraire nous apprend que, cette année, le salon du livre de Ryad s’est ouvert aux femmes. Splendide, isn’it ?  Mais les évêques brésiliens ont déjà excommunié la manifestation.


***


Encore dans un autre genre, mais plus léger cette fois, Robert Laffont publie une biographie de Bernard Blier. Livre assez moyen, bourré de clichés, qui n’est malheureusement pas à la hauteur de cet acteur grandiose. Mais on y apprend — ce qui nous rend le bonhomme encore plus sympathique — qu’il était passionné de lecture (à chaque déplacement pour un tournage, il emportait toujours un Pléiade avec lui, et possédait toute la collection), doublé d’un bibliophile compulsif : « C’est comme une drogue », disait-il, ajoutant : « J’aurais bien aimé être libraire, mais je n’aurais pas voulu vendre mes livres ! »
17/03/2009




Ramon junior


Chaque année, L’Express et RTL réunissent à déjeuner les auteurs des meilleures ventes de livres de l’année précédente. Le Parisien nous apprend que pour l’édition 2009 Françoise Hardy et Patrick Rambaud se sont retrouvés à table avec notamment Simone Veil, Anna Gavalda, Fred Vargas et Claudie Gallay : ça, c’est du mélange ! Mais quand on sait que ces supposées agapes ont lieu au Procope, cantine kitsch pour touristes, on se demande si la prétendue récompense ne tient pas plutôt lieu de punition. Il y en aura au moins un (ou une) qui ne sera pas invité : l’auteur (ou l’auteure) de la « biographie » (sic) de Laurence Ferrari, dont le Canard Enchaîné nous révèle qu’il s’agit d’un « four absolu », avec seulement 500 exemplaires écoulés en un mois. On serait tenté de dire : Enfin une bonne nouvelle !

 

***

 

Il n’y a pas à tortiller : Raphaëlle Bacqué est devenu « La » signature d’importance au Monde. Chaque fois qu’on repère un article sortant de l’ordinaire, quasi inattendu, et en prime bien écrit, il est toujours signé d’elle. Sa dernière livraison, dans le numéro daté de vendredi dernier, ne nous a, une fois de plus, pas déçu. En l’occurrence, un portrait de Ramon Fernandez. Pas le Ramon Fernandez, l’écrivain collabo, dont il a beaucoup été question ces dernières semaines, depuis que Dominique Fernandez, son fils, lui a consacré un livre unanimement salué par la critique. Mais le Ramon Fernandez… fils de Dominique Fernandez — « écrivain érudit, homosexuel militant et académicien français », résume Raphaëlle Bacqué —, et donc petit-fils de l’autre. Ce Ramon-là a 41 ans, et quoique son enfance ait été « baignée de littérature », il a été nommé le 4 mars directeur du Trésor, l’un des postes les plus prestigieux de la haute administration. Les chiffres, « c’est son roman à lui », écrit Raphaëlle Bacqué. La voie par laquelle il peut espérer se faire un nom, et se refaire un prénom. Car pour ce qui est d’une carrière littéraire, la famille lui bouchait déjà pas mal le passage. Ramon Fernandez n’est pas seulement fils et petit-fils d’écrivain du côté paternel, c’est la même chose du côté maternel : sa mère n’est autre que Diane de Margerie, romancière et juré du prix Fémina, et qui appartient elle-même à une famille comptant notamment Alfred Fabre-Luce et Edmond Rostand parmi ses membres… S’il avait brigué un poste à Saint-Germain-des-Prés, on aurait probablement accusé Ramon Fernandez junior de piston. Mais pour devenir directeur du Trésor — et à 41 ans… — ni les belles lettres, ni les lettres de recommandation ne suffisent. En tout cas, alors que resurgit le débat sur l’homoparentalité, voilà qui devrait donner à réfléchir à tous les crétins qui pensent que les enfants d’homosexuels seraient forcément des inadaptés.

 

***

 

S’il y a un marché du livre qui ne connaît pas la crise, c’est bien celui de la bédé de collection : Le Figaro nous apprend qu’il a atteint en 2008 un produit record chez Artcurial, avec des ventes cumulées de près de 8 millions d’euros, en augmentation de 150% sur 2007. Dommage que Pierre Bergé n’ait pas collectionné de petits Mickey.

 

***

 

La surproduction éditoriale, thème en vogue, et pour tout dire inusable : « Les livres de la semaine couvrent le divan, les tables. Certains rampent sur le tapis, insectes qui ne s’écrasent pas… », note un critique de l’Express, qui se désole d’un monde « où chacun veut me raconter sa vie (…). Il n’est pas jusqu’aux philosophes (…) qui ne publient des romans pour nous prouver qu’il ne faut pas raconter d’histoire ». Et c’est signé François Mauriac — dans le numéro de l’Express du 5 mars 1959.

10/03/2009




Comment je vais réussir ma vie


La Jeanne Calment des revues littéraires — je veux bien sûr parler de la NRF — est partout : son centenaire a été l’occasion d’une déferlante médiatique. Et les chroniqueurs se sont jetés sur le travail d’Alban Cerisier (Une histoire de la NRF, chez Gallimard) pour en disséquer les 600 et quelques pages. Dans le Point, Jacques-Pierre Amette salue le travail « impertinent » de l’archiviste de la rue Sébastien-Bottin : « Un récit coloré, piquant, ironique, documenté. (…) Alban Cerisier ne cache rien, au contraire, des divisions idéologiques, des fractures, des querelles et aussi des grandes convulsions de fond à partir de 1934 ». Dans Marianne, Guy Konopnicki et Virginie François écrivent au contraire qu’il « avance avec précaution (…) sur les zones d’ombre, dont seule la clairvoyance vient à bout », laissant entendre que l’archiviste salarié par Gallimard ne pouvait pas posséder « le regard distancié, (…) le regard d’historien, (…) le regard qui ne déforme pas ». Bref, à les en croire, Alban Cerisier réécrit plus ou moins l’histoire « et fait un peu vite de Gaston Gallimard un valeureux chevalier de la littérature française ». L’ennui, c’est qu’aucun élément concret ne vient appuyer leur démonstration. Du coup, l’exercice tient de l’instruction à charge par principe. Et perd de ce fait toute crédibilité.


***

Patrick Besson est très en forme, ces temps-ci. Dans sa chronique du Point, sous le titre « Ennemis infimes », il tire à vue sur trois « confrères », Pascal Bruckner, Philippe Besson et Didier Daeninckx, que voilà rhabillés pour la fin de l’hiver — et les hivers prochains. « Aucune loi n’interdit d’être poli avec un auteur qu’on déteste », écrit Besson. Et il s’en donne à cœur joie. Dans VSD, Charles Dantzig, interrogé par Florence Belkacem, n’y va pas non plus avec le dos de la cuiller à caviar : il dit « ne pas supporter les auteurs de best-sellers sans conscience qui ont l’air d’essorer leurs brouillons plutôt que d’écrire ». Et de citer Marc Levy comme exemple. Ambiance ! Au-delà de la (double) anecdote, j’ai le sentiment qu’on va assister de plus en plus, via les médias, à ce genre de duels à fleurets plus du tout mouchetés entre congénères du panier de crabe littéraire. C’est peut-être la crise, qui veut ça, et pas seulement dans le petit monde des gensdelettres : un raidissement généralisé des positions des uns et des autres. A coup sûr, la fin du « consensus mou ». Tant mieux.


***

D’après Le Point, toujours, mais de la semaine dernière, les Africains, jamais à court de bons mots, ont paraît-il depuis longtemps affublé Kouchner d’un sobriquet qui lui convient à merveille : « Le docteur Cout’cher ». C’est en tout cas un docteur qui rapporte à Fayard, et à Pierre Péan, son livre caracolant toujours dans le peloton de tête des meilleures ventes.


***

Dans VSD, encore, un papier sur « La télé, le filon qui monte dans l’édition ». Confidences d’animateurs, mémoires de présentateurs, règlements de comptes sanglants… les titres, en effet, commencent à se bousculer. Mais avec des bonheurs inégaux. Interrogé par l’hebdomadaire, Didier Timmermans, « chef de produit à la Fnac » (sic), prévient : « Avec les forums sur Internet, les gens savent vite s’il n’y a pas de contenu et ils n’achètent pas ». Et Stéphane Billerey, « directeur commercial chez Plon », précise : « Le cancer, l’alcoolisme, la dépression, ça fonctionne si la personne [médiatisée] est crédible sur son sujet ».
Tout espoir n’est donc pas perdu. Ayant depuis une semaine sombré dans l’alcoolisme et la dépression — très précisément, depuis que j’ai compris que j’étais en grand danger de rater ma vie, même si je n’ai pas encore atteint la cinquantaine —, il ne me reste plus qu’à écrire un livre qui relatera la progression inexorable de mon cancer du foie. Soutenu par les avant-critiques de Livres Hebdo (rubrique « Nos collaborateurs ont publié »), et le renom que me vaut ce blog, je peux encore espérer, avant de mourir, décrocher un succès de librairie et, avec mes droits d’auteur, m’offrir une Rolex. Et ainsi, au finish, j’aurai quand même réussi ma vie.
25/02/2009




« Je n'exclus rien »


Piaf ne regrettait rien (de rien). Antoine Gallimard, lui, « n’exclut rien », et il le dit dans le Nouvel Observateur. Toute la presse, à l’unisson, a célébré le centenaire de la NRF. Mais l’Obs, seul, a décroché le gros lot, avec un « Gallimard par Gallimard », l’histoire de la maison racontée par Antoine — qui n’a pas pris la plume personnellement, mais qui s’est confié à Didier Jacob. Beau papier sur la saga familiale, et sur la « vocation » d’Antoine. Il y raconte aussi comment il fréquenta, dans ses premières années, Genet ou Aragon. Devant le fils de son employeur, Genet était-il plus timoré que devant d’autres jeunes gens, à qui il lançait volontiers, comme le raconte Fabrice Luchini dans son spectacle Tout sur Robert des formules provocatrices. Mais Antoine Gallimard ne fait qu’évoquer Genet en passant. Ce n’est donc pas sur ce sujet qu’il « n’exclut rien », mais à propos de la bonne santé financière, de l’outrageante bonne santé financière diront certains, de sa maison : « Maintenant que notre indépendance et notre trésorerie ont été consolidées, je n’exclus rien ». En clair, Antoine piaffe d’impatience de sortir son carnet de chèques. On se souvient qu’Editis lui a échappé. On peut compter sur lui pour peser dans la recomposition du paysage éditorial que la crise pourrait accélérer — et déjà, on murmure qu’il s’intéresserait, par exemple, à Panama.



***

Dans Le Figaro Littéraire, six pages de reportage lyrique sur une croisière de rêve en Méditerranée, à bord du Costa Serena, un paquebot dédié « au bien être et à la relaxation ». Sur le coup, je n’ai pas bien compris pourquoi ce papier, et surtout pourquoi maintenant : à cette époque, la presse nous parle plutôt de séjours à la neige, ou alors de bronzette dans l’Hémisphère Sud : en février, la Méditerranée, ce n’est pas vraiment the place to be. Mais en poursuivant ma lecture du Fig Mag, je tombe plus loin sur deux pages d’auto-pub, invitant les lecteurs à embarquer sur « la première croisière littéraire du Figaro ». Où ça ? En Méditerranée. Quand ça ? A l’automne prochain. Comment ça ? (et là, il faut tout bien lire, parce que ce n’est mentionné qu’une seule fois) A bord du Costa Marina… Dont on devine que c’est le frère plus ou moins jumeau du Serena. Ah, ils sont forts, au Figaro. Et comme on s’ennuie ferme en croisière, ils ont déjà prévu un jeu littéraire : « Une liste des livres et des auteurs présélectionnés pour le Goncourt vous sera communiquée. Un premier vote sera effectué à bord… », etc. Après le Goncourt de la place Gaillon, le Goncourt des lycéens, voilà le Goncourt des Croisières Costa. Goncourt : une marque déposée ? une enseigne à succursales multiples ?


***

Le Figaro Madame
m’a, lui, plongé dans un abîme de perplexité. Soit un dossier mettant en scène plusieurs couples médiatiques qui durent depuis plusieurs années, à qui Madame Fig a demandé « Comment font-ils durer leur amour ? » Catherine Millet et Jacques Henric font partie du casting. Catherine Millet y est présentée comme « écrivain ». Jacques Henric comme « romancier ». Pourquoi cette différence de traitement ? Pour ne pas inscrire deux fois « écrivain » ou deux fois « romancier » ? Possible, mais pas certain. Pierre Arditi et Evelyne Bouix, qui font également partie du casting, sont tous deux acteurs, et Madame Fig les a présentés : « Pierre Arditi et Evelyne Bouix, acteurs ». Pourquoi, alors, ne pas avoir écrit « Catherine Millet et Jacques Henric, écrivains » ? Dans ces cas-là, on commence par se précipiter sur Robert (pas le Robert de Luchini, celui du dictionnaire). « Ecrivain » ? « Personne qui compose des ouvrages littéraires ». « Romancier » ? « Ecrivain qui compose des romans ». A cette aune-là, Catherine Millet est écrivain, c’est sûr. Mais Jacques Henric tout autant qu’elle : voilà plusieurs années qu’il n’a pas publié de roman, ses derniers ouvrages, tous littéraires, s’inspirant de sa vie personnelle, ou ayant trait à la critique. Mais, dans l’acception générale et populaire, « écrivain », ça vous pose mieux que « romancier ». Si la formulation avait été inverse (Catherine Millet présentée comme romancière, et Henric comme écrivain), on aurait pu crier au sexisme. Mais là, je ne vois toujours pas… A moins que… un doute m’étreint… et si Catherine Millet, parce qu’elle a pulvérisé le box office avec sa Vie sexuelle, avait droit au qualificatif d’écrivain, tandis que Jacques Henric, dont les tirages ont toujours été plus confidentiels, n’était qu’un simple « romancier »… ? Non, c’est impossible…

10/02/2009




Les actifs toxiques de l'édition


Marianne, dans son dernier numéro, propose un dossier sur « Ces bides qui trahissent une vraie rupture ». Chiffres (en pagaille) à l’appui, ce dossier vient nous rappeler que l’année écoulée fut riche en échecs culturels en tous genres (cinéma, théâtre, édition, musique¼), d’autant plus cuisants qu’ils auront concerné des œuvres fortement médiatisées et promotionnées. Côté édition, on connaît déjà les lauréats, le BHL-Houellebecq et le Angot se disputant ex-aequo la première place du podium. Et de rappeler les à-valoir disproportionnés reçus par ces auteurs. Mais Marianne a cette phrase étonnante : « Le public ne comprendra jamais que les médias se déchaînent autour des résultats comptables d’un livre, ni cette indignation vengeresse ». Peut-être — dans l’hypothèse où l’on se contente de livrer crûment les chiffres.

Car ces exemples auraient mérité une analyse fouillée dans la presse. Depuis l’éclatement de la crise financière, on a beaucoup parlé des « actifs toxiques » des banques, en matière de crédits immobiliers. L’édition aussi, a ses actifs toxiques. Quand un éditeur consent à un auteur un à-valoir sans commune mesure avec les ventes réelles de ses précédents ouvrages ; quand ce même éditeur, pour tenter de rentrer dans ses frais, mise toute la communication de sa rentrée littéraire sur cet auteur ; quand enfin le roman en question est nullisimme, outre que le déficit d’image, pour l’éditeur, est énorme, il a raté une belle mise en valeur de son travail éditorial d’ensemble, en misant tout sur un canard boiteux. La propagation de la crise à tous les secteurs de l’économie, y compris probablement le livre, aura raison, espère-t-on, de ces pratiques absurdes.

 

***

 


Autre réflexion, que m’inspire la crise : que serait, aujourd’hui, la presse écrite, sans l’édition ? La question ne m’a jamais parue aussi évidente à poser que ces derniers jours. Reprenons Marianne : l’essentiel de sa couverture est consacré à Kouchner, ou plutôt aux révélations du livre de Pierre Péan sur le Ministre des (bonnes) affaires étrangères. Le Nouvel Obs, lui, a fait son miel des bonnes feuilles du livre surprise de Ségolène Royal (reprises dans l’ensemble de la presse, à coups de une ou deux pages à chaque fois). Dans le Point, c’est encore plus symptomatique. La couverture ? « Où sont les riches ? », inspirée du « livre événement » (sic), de Jacques Marseille, L’argent des Français (Perrin). 10 pages. En rubrique « Société », deux pages inspirées des Marches de la mort (Fayard) sur les déportés jetés sur les routes par les nazis en 1945. En rubrique « Idées », deux pages d’entretien avec l’auteure d’ Extension du domaine de la manipulation (Grasset) sur les rapports entreprise-salarié. En rubrique « Politique France », une page sur le livre de Roger Karoutchi (Denoël), où le ministre révèle son homosexualité ¼Bref, l’édition, cette semaine, a rempli une bonne partie du Point. Confrontée à la concurrence d’Internet, où le « journalisme participatif » fait rage, et où les sites leaders sur l’information ne sont pas toujours ceux qu’on croit (Orange et Yahoo !, par exemple, se sont taillés des parts de marché conséquente, devant le Monde, devant Libé, etc.), la presse écrite peut encore, pour se vendre, se prévaloir de ses bons vieux rapports avec le monde de l’édition, qui lui fournit à moindres frais les bonnes feuilles de livres qui feront l’événement. Oui : parce que l’édition sait encore payer des auteurs capables d’enquêter longtemps, ce que ne fait plus la presse (cf : le succès confirmé de « XXI »). Et l’édition a tout intérêt à continuer dans ce sens, plutôt que de brûler ses maigres capitaux dans des actifs toxiques (voir plus haut).

***

 

 

PS qui n’a rien à voir : Dans Le Point, encore, très court, mais très excellent hommage de Christophe Ono-Dit-Biot à Marcel Schneider, ultime représentant d’un « monde d’hier, où la télévision n’avait pas encore remplacé le salon, et où l’art de la conversation était encore, comme le disait Chamfort, un art sans musée ».

 

03/02/2009




Dîner de têtes


Tête à claque

 

Ce mardi, Sollers répondait au chat des internautes, sur le site du Monde. L’occasion pour Papy Parrain de jouer son petit numéro de provocation habituel. Les meilleurs écrivains français vivants ? « Ils sont trois, et évidemment chez Gallimard : Le Clézio, Modiano et moi ». Et comme un internaute lui faisait remarquer, vers la fin, qu’il « dézinguait à tout va », Sollers de répondre : « Le Net est plus net. Je ne sais pas ce qui me prend ».

 

Tête pensante

 

Dans le Point de la semaine dernière, la chanteuse de l’Elysée fait la Une. Prétexte à un interminable portrait (un de plus, les hebdos rivalisent d’originalité) confondant de platitudes et de complaisance (comme tous ceux qu’on a pu lire jusqu’ici). Mais on voudrait détester la dame, qu’on n’y arrivera pas franchement : répondant elle-même, sur une page, à un questionnaire sur ses goûts culturels, on voit bien qu’elle a oublié d’être idiote. Ses dernières lectures ? « Mrs Dalloway, de Virginia Woolf. Je relis Cioran et termine Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa ». Et à la question « Etes-vous plutôt écrivain classique ou écrivain engagé ? » : « Classique. Je n’aime pas la littérature morale. Elle écrit avec une seule moitié du cœur. Je suis plus Maupassant que Jules Vallès ».

 

Tête à claque (bis)

 

Dans le même numéro du Point, une interviewe de Maurice G. Dantec sur Obama. Deux pages de crétineries insondables contre « l’occident bobo-gauchiste » et j’en passe. Ce type n’a même plus de pensée — à supposer qu’il en ait jamais eu une. Heureusement, il n’a plus beaucoup non plus de lecteurs. Ceux qui restent doivent être les mêmes qui vont voir Dieudonné sur scène — en apparence, le discours est incompatible, mais en apparence seulement. Ces deux-là touillent leur fond de sauce avec les mêmes fonds de haines recuites, de frustrations mijotées et de paranoïa du complot.

 

Tête de Turc

 

Dans l’Express de jeudi dernier, un long portrait de François-Marie Banier, écrivain, photographe, mondain (dans le désordre). Les libéralités de Liliane Bettencourt à son endroit lui ont valu une incursion dans la rubrique fait-divers — la fille de Liliane Bettencourt s’estimant spoliée. Dans le JDD, Mme Bettencourt a mis les point sur les « i » avec une certaine maestria. Pour elle, l’affaire est close. Pas pour l’Express, qui instruit le portrait de Banier à charge. Ce papier se résume d’un mot : méchant. L’Express avait-il un compte à rendre avec Banier ? En tout cas, je n’ai pas souvenir d’avoir déjà lu, dans la presse française dite « honorable », un portrait qui jette autant l’opprobre sur quelqu’un. Je ne connais pas FMB. Je sais simplement de lui qu’il est un artiste. Excellent photographe (ses clichés de Madeleine Castaing « au naturel » resteront¼). Et romancier dilettante, qui aurait pu faire une meilleure carrière dans le monde des lettres, s’il s’en était donné la peine. C’est à peine si l’Express mentionne qu’il est écrivain (et pour l’assassiner là encore bien méchamment, laissant entendre que l’engouement d’Aragon pour son premier roman, Les résidences secondaires, était davantage dû à la plastique de l’auteur). En 1985, Banier a donné son meilleur livre, Balthazar, fils de famille (Gallimard), où il livrait de nombreuses clés sur son personnage. Car Banier est un personnage de roman. Il méritait bien mieux que ce papier.

 

Têtes de gondole

 

Le Figaro Littéraire de jeudi dernier a rendu son classement annuel des « Dix romanciers français qui ont vendu le plus de livres » en 2008. On y apprend que « Marc Lévy, à lui tout seul, réalise 17,7 millions de chiffre d’affaires ; Anna Gavalda 15,4 millions et Guillaume Musso dépasse les 13 millions. Autant dire que ces plumes ont des chiffres d’affaires que bien des PME rêveraient d’atteindre ». Le Medef devrait ouvrir un département littérature.

 

Tête de lard

 

Dans Marianne de jeudi dernier, un savoureux entretien avec Philippe Djian. Lui aussi, dézingue à tout va, mais avec beaucoup plus de drôlerie (et de pertinence) que Sollers. Extrait (à propos de la critique et du petit monde parisien) : « Franchement, qu’est-ce qu’on en a à foutre qu’Angelo Rinaldi veuille écrire comme Proust ? Il essaie depuis 30 ans, qu’il continue. Mais on ne m’enlèvera pas de la tête que cette prose inutile, qui ne sert pas à comprendre le monde, éloigne les gens des librairies. Que ces phrases très belles et très inadaptées, ces réseaux d’amis qui s’inclinent, cette littérature étalée sur trois arrondissements parisiens, ça tue un certain lien ».

 

Tête de liste

 

Dans l’avant dernier JDD (du 11 janvier), Marie-Laure Delorme « ose dire qu’elle n’a pas du tout aimé l’Encyclopédie capricieuse du tout et du rien de Charles Dantzig », et d’ajouter : « même si [je] me sens un peu seule ». De fait, le nouveau pavé de Dantzig (800 pages, encore¼), s’est attiré une presse unanime, et même un dessin de Plantu, en « Une » du Monde, où Robert Solé à trouvé ce beau titre à son papier : « Tête de liste ». On osera dire que ces tombereaux d’éloges sont mérités.

 

Tête à rire

 

C’est la crise, entend-on partout. Mon remède, contre la sinistrose ambiante, c’est le feuilleton de Yann Moix, dans le Figaro Littéraire. Je le lis une fois, je ris. Je le relis, je ris de plus belle.

 

22/01/2009




Quoi de 09 ?


Cette année 2009 ne démarre pas sous les meilleurs auspices, on en conviendra. Et les écrivains nous le prouvent. Télérama a demandé à une dizaine d’entre eux un texte pour célébrer le passage à l’an Neuf. La « crise » affleure dans beaucoup de textes. Et deux auteurs proposent carrément de zapper 2009. Régis Jauffret : « Le 1er janvier, je me retiendrai d’exister douze mois durant, afin d’éviter de subir les affres de cette année transitoire dont vous transmettrez aux générations futures le souvenir cuisant. » Et François Bégaudeau : « J’ai une idée : et hop, on saute par-dessus 2009 et c’est reparti pour une année glorieuse »…  Pas très optimiste, tout cela.


Mais restons sur Bégaudeau : c’est une « vache sacrée », nous dit Marianne. L’hebdomadaire a concocté un dossier sur « ces icônes devant lesquelles chacun doit s’incliner, à tort ou à raison ». Comme toujours, avec Marianne, on part d’une idée originale — ça nous change des sempiternels dossiers sur l’immobilier ou le mal de dos auxquels sont abonnés les autres hebdos — pour aboutir à un résultat un peu foutoir. Cela dit, voir traiter Paul Claudel de « fripouille de bénitier » ne pouvait que me réjouir… Et sur Bégaudeau, que dit Marianne ? « Dans une époque malade, voilà un Diafoirus cool, ami et guérisseur de toutes les victimes du système. Et qu’importe que lui-même en soit un parfait produit, cynisme roublard compris. Pour l’heure, il plaît et entend bien en profiter ». Ce n’est pas bien méchant. Et c’est vrai, qu’il plaît : on le voit partout. A preuve : le Magazine littéraire de janvier nous le sert, en entrée, sur plusieurs pages de dialogue avec Stéphane Audeguy sur un thème en or : « Que fait la littérature de son époque ? ». Constat prudent de Bégaudeau : « N’oublions pas qu’un artiste n’agit jamais que dans le champ esthétique ». Sauf que Picasso peignant Guernica va au-delà de la simple émotion esthétique.
Mais ce qu’on retiendra surtout de cette livraison du Magazine littéraire, c’est l’excellent — et copieux —dossier sur Barthes (avec ce titre malin : « Barthes refait signe »). Avec en prime, des extraits de ses carnets de voyage en Chine, à paraître chez Bourgois début février.


***


Le ministère de la Culture fêtera ses 50 ans en février. Le Monde (du 29 décembre) a publié un entretien passionnant avec Jean-Jacques Aillagon, ou l’ancien titulaire du poste (de 2002 à 2004) dresse un audit sans concession des faiblesses de la rue de Valois : « Empiler les subventions ne fait pas une politique », dit-il notamment — que n’a-t-il essayé d’y remédier, quand il était aux commandes… ? Et il va même jusqu’à s’interroger sur la pertinence de garder un tel ministère, dont il dit encore : « Aucun ministère n’est autant obsédé par sa propre existence, au point de devenir une machine à communiquer ».
Sur l’actuelle titulaire du poste, Christine Albanel, Patrick Sébastien (*), dans le Parisien, tire à boulets rouges : « Elle est la ministre de "sa" culture », dit-il. C’est encore lui faire beaucoup d’honneur. De Christine Albanel, on ne retiendra pas grand-chose, sinon qu’elle a « défendu » l’ahurissant projet de loi sur l’audiovisuel (suppression de la pub sur les télés publiques, nomination des pédégés par le président de la République…), dont il n’est pas interdit de penser qu’il se retournera comme un boomerang sur ses inspirateurs.
Albanel survivra-t-elle au prochain remaniement ? Le Point a demandé à un panel de personnalités de noter les ministres. Albanel arrive en queue de liste. Avec ce verdict sans appel : « Doit quitter son poste » ! Les personnalités en question sont des politologues, des patrons d’instituts de sondages, des universitaires, le directeur de Sciences-Po, la directrice de Normale-Sup et… Térésa Crémisi, la pédégère de Flammarion.


(*) Dès qu’on prononce le nom de Patrick Sébastien, beaucoup de bonnes âmes se bouchent le nez. Le bonhomme a ses défauts, certes, n’empêche : son « Plus grand cabaret du monde » perpétue avec brio la tradition des arts du cirque, des arts vivants, que Jack Lang, en son temps, avait voulu revivifier. C’est, à mes yeux, la meilleure émission de divertissement de la télévision française. Et elle s’inscrit dans une forme de culture qui date de la nuit des temps.

06/01/2009




Sacrée Nénette


« Lire la suite sur Internet »… La formule est à la mode dans la presse écrite. L’édition s’y met à son tour. Intéressant décryptage du phénomène par Bertrand Le Gendre dans Le Monde (supplément radio-tv) du 7 décembre. « Un nouveau modèle se met en place, les éditeurs le testent », écrit Le Gendre. Pas toujours avec bonheur. Autant l’initiative d’Erik Orsenna d’offrir, via Internet, un prolongement à son dernier essai (L’avenir de l’eau, Fayard) est astucieuse et cohérente, autant on peut comprendre que les « lecteurs râlent », comme dit Le Gendre, devant d’autres (mauvais) exemples, qu’il épingle. Comme ce Dictionnaire de la colonisation vendu sans index, et qu’il faut aller chercher sur la toile…  La synergie entre web et papier est un vrai sujet. Tout le monde tâtonne encore et à Livres Hebdo comme ailleurs. Une chose est sûre, cependant : ce n’est pas en proposant des produits papiers tronqués qu’on s’en sortira…


*      *      *


Autre évolution ? qui ne date pas d’hier, mais qui s’accélère : «  notre culture, éminemment littéraire et liée aux mots, est en train d’intégrer la notion d’image ». C’est Dupuy et Berberian qui le disent, et le décortiquent brillamment, dans… TGV Magazine. Les  deux co-présidents du prochain Salon d’Angoulême (ouverture le 29 janvier) font la couverture de ce magazine distribué gratuitement dans les rames TGV, et s’entretiennent, sur trois pages, de leur travail, du statut (selon eux) de la bédé aujourd’hui, de son évolution, etc.


*        *        *


Un qui maîtrise parfaitement l’image, c’est Taschen. Dans l’Express-Sarkozy (J’ai compté : pas moins de 19 photos de Nicolas Sarkozy dans le dernier numéro, dont la photo officielle du quinquennat, destinée aux mairies, sur un tiers de page : on se croirait en Corée du Nord…), « le tycoon allemand de l’édition d’art » (sic) annonce qu’il s’attaque à la littérature. Avec une nouvelle collection, qui mariera classiques littéraires et grands photographes. Inauguration avec un texte de Norman Mailer en mai prochain… On attend de voir, mais quelques éditeurs risquent de se prendre une belle claque. Taschen, on peut toujours critiquer, mais quand il veut faire dans la qualité, il sait faire. Ses « intégrales » de Vinci et de Michel Ange sont des chefs d’œuvre d’édition et d’érudition.


*       *       *


Dans Le Figaro littéraire de jeudi dernier, une (très) bonne idée de papier : les écrivains, vus par leurs gouvernantes, leurs bonnes ou simplement leurs femmes de ménage. Le résultat, hélas, manque d’envergure. Mais l’auteur a retrouvé la femme de ménage de Jacques Prévert : une certaine Nénette. En réalité, Marie-Antoinette pour l’état-civil. Un vrai monde à la Prévert…


*     *      *


François Busnel n’a plus peur de rien. Toujours dans Le Figaro de jeudi (mais à la page télévision), on y apprend que l’audience de sa « Grande librairie », sur France 5, dépasse les meilleures espérances de la chaîne. C’est mérité. Du coup, Busnel peut y aller de ses coups de griffe. Le livre de Houellebecq et BHL ? « Un nanar sidéral »…

Allez, à l’année prochaine !

16/12/2008




A travers la presse...


Dans GQ de décembre (une sorte de Elle pour Lui), où Frédéric Beigbeder occupe le poste d’interviewer en chef, l’invité du mois est Jean d’Ormesson. Beigbeder (qui par ailleurs tient désormais chronique littéraire dans Match : c’est quand même un cran au-dessus de Voici, et il nous a régalés dernièrement d’un fort bon papier sur Paul-Jean Toulet) se mettrait-il en ordre de marche pour postuler dans quelques années à l’Académie ? Sur huit pages (8 pages !), l’échange entre les deux neuilléens (l’un est né à Neuilly-sur-Seine, l’autre y habite) ne décroche jamais de l’agréable conversation de salon, entre gens du même monde qui se crient leur admiration mutuelle. Quand même, cette perle, signée Jean d’Ormesson : « J’ai eu, évidemment, une enfance protégée, mais on ne peut pas faire l’économie de la révolte. Et tu vois, bien que moi n’ayant pas été trotskiste, n’ayant pas été fasciste, je me suis dit qu’il fallait se rebeller d’une façon ou d’une autre et je suis parti avec ma cousine ! C’était pour marquer mon indépendance. On ne peut pas faire l’économie de la révolte… »


***

Un éditeur montré du doigt. Un vendeur en librairie qui se voit confisquer son véhicule et retenir en garde à vue… L’affaire des jeunes de Tarnac soulève des questions autrement plus sérieuses que l’aimable babillage de nos deux compères des beaux quartiers. A supposer qu’ils aient vraiment brisé des caténaires de TGV, « ceux de Tarnac » ont agi stupidement. Mais enfin, il n’y a pas eu mort d’homme : les sabotages en question ne pouvaient en aucun cas faire dérailler les trains. Et même la presse la plus aux ordres a bien été obligée de convenir que le « grand complot de l’ultra-gauche » qu’on a voulu nous vendre a fait « pschiit », la justice n’ayant eu d’autre choix que de relâcher la plupart des « accusés ». Mais c’est tout juste si Eric Hazan, le fondateur de La fabrique, et à ce titre l’éditeur de L’insurrection qui vient, présenté comme la « Bible » de ces jeunes révoltés, n’a pas été traité, dans certains articles, de complice. Et, au plus fort de l’hystérie policière, même les comités de soutien spontanément créés pour venir en aide aux accusés, ont été l’objet de persécutions. Le Monde du 4 décembre nous apprenait ainsi qu’en Belgique, un membre de l’un de ces comités, vendeur en librairie, avait été arrêté, retenu en garde à vue, son domicile fouillé par la police anti-terroriste, ainsi que celui de son employeur et de sa petite amie, et sa voiture confisquée au prétexte qu’elle contenait des documents relatifs à l’affaire de Tarnac.
Personnellement, je trouve plutôt sain qu’il y ait des éditeurs et des libraires pour penser différemment du 20 heures de TF1 ou du SDD (Le Sarkozy du Dimanche).


***

Et « L’affaire du Canard » ? Voilà une autre affaire qui a fait « pschiit ». Certes, Le vrai Canard, publié chez Stock, démarre fort en librairie. Mais c’est plus, à mon avis, un succès de curiosité que de scandale. L’Express de l’autre semaine avait cru frapper un grand coup en publiant les bonnes feuilles de l’ouvrage, avec cette couverture choc, « La face cachée du Canard enchaîné », qui voulait rappeler le tsunami provoqué par la publication de La face cachée du Monde. L’Express cherchait sans doute ainsi à se venger du sobriquet peu flatteur attribué par le Canard à son directeur de la rédaction, Christophe Barbier : Barbier de Servile. Sauf que la lecture de ces bonnes feuilles ne nous apprenait rien que l’on ne sache déjà, ou qu’on ait deviné. Eh quoi, le Canard abriterait ou aurait abrité, sous ses plumes, des accointances avec le pouvoir en place, avec l’extrême gauche, avec l’extrême droite, etc ? Mais comment s’en étonner ? La force du Canard, en près d’un siècle d’existence, c’est d’avoir su marier ces différentes composantes ? et avec humour. Moyennant quoi, il n’est jamais devenu Minute, ni Rivarol, ni Le Crapouillot. En revanche, que l’actuel patron du journal fondé par JJSS et Françoise Giroud crie toutes les semaines au génie du président de la République, et se répande en « Mon amie Carla » (sic) par-ci, « Mon amie Carla » par-là…


07/12/2008




Tout un feuilleton


Le Figaro littéraire a eu l’idée — qu’on qualifiera poliment d’inattendue — de confier son feuilleton à Yann Moix. Moix « succède », en quelque sorte, à Renaud Matignon, disparu voici déjà dix ans, et qui occupa l’emploi durant de fort longues années. Renaud Matignon était un personnage parfaitement infréquentable, capable des pires vilenies. Sa « nécrologie » de Jean-Louis Bory aurait pu figurer, en bonne place, dans Je suis partout, au point que François Nourissier se targuait d’avoir quasiment fait arrêter les rotatives du Figaro Magazine, pour rectifier le tir au sein du groupe Hersant. Mais enfin, Renaud Matignon avait du style. Et un sens inouï de la formule. La littérature de Marc-Edouard Nabe, c’était « Wagner chez les pucerons ». Et Philippe Sollers était le « Bernard Tapie de la chose imprimée »…

Voilà à quelle figure tutélaire le pauvre Moix se retrouve confronté. On lui accordera cette indulgence que le feuilleton est un genre délicat. Et d’ailleurs, qu’est-ce que ce « feuilleton », qui occupe, par tradition, une place de choix — au bas de la première page, ce qu’on appelle en termes de métier le « rez-de-chaussée » — dans les suppléments littéraires ? J’emprunterai la réponse… à un compositeur. Berlioz, dans l’un des chapitres de ses Mémoires, raconte comment à une époque (c’était au début des années 1840), il fut « forcé d’écrire des feuilletons » : « Mon existence après cette époque ne présente aucun  événement musical digne d’être cité. Je  restai à Paris, occupé presque uniquement de mon métier, je ne dirai pas de critique, mais de feuilletoniste, ce qui est  bien différent. Le critique (je le suppose honnête et intelligent) n’écrit que s’il a une idée, s’il veut éclairer une  question, combattre un système, s’il veut louer ou blâmer. Alors, il a des motifs qu’il croit réels pour exprimer son opinion,  pour distribuer le blâme ou l’éloge. Le malheureux feuilletoniste  obligé d’écrire sur tout ce qui est du domaine de son feuilleton (triste domaine, marécage rempli de sauterelles et de crapauds!) ne veut rien que l’accomplissement de la tâche qui lui est imposée ;  il n’a bien souvent aucune opinion au sujet des choses sur lesquelles  il est forcé d’écrire ; ces choses-là n’excitent  ni sa colère, ni son admiration, elles ne sont pas. Et pourtant, il faut qu’il ait l’air de croire à leur existence, l’air d’avoir une raison pour leur accorder son attention, l’air de prendre parti  pour ou contre. »

Pardonnez la longueur de la citation, mais elle résume idéalement la nuance entre critique et feuilletoniste — le feuilleton étant confié à un artiste  (pour ce qui nous occupe ici, un écrivain), ce que ne sont pas tous les critiques. Quand Matignon officiait au Figaro, Bertrand Poirot-Delpech lui faisait écho au Monde des livres. Il avait fait de son rez-de-chaussée une arme de combat pour sa candidature à la Coupole. Il suffisait que l’un quelconque des Immortels produise un opuscule sur n’importe quel sujet, pour qu’aussitôt il ait droit aux honneurs de son feuilleton. Tant que Poirot fut en campagne, comme il ne reculait devant rien, Félicien Marceau fut ainsi assuré d’avoir au moins un papier dans la presse pour chacun de ses romans. Quand les 40 estimèrent l’avoir fait assez lanterner, Poirot fut admis quai Conti, et il abandonna (après un délai de décence) son rez-de-chaussée. Ce fut dommage, car entre deux retapes pour les habits verts, Poirot sut faire vivre avec beaucoup de talent cette chronique partiale du tout et du rien que décrit Berlioz.

Avec Moix, nous serions plutôt partis pour une chronique du rien. Pour son premier papier, jeudi dernier, il ne s’était pourtant pas attaqué à du gros gibier : le premier roman de Guy Bedos. Ce qui nous valut, pour ce galop d’essai, quelques formules définitives, dignes d’être gravées dans le marbre, comme « Il n’y a pas d’âge pour avoir peur de la mort, puisqu’il n’y a pas d’âge pour mourir ». Et un « immarcescible élan de vie » du plus bel effet…
On songe à cette formule vacharde, que s’était attirée Marguerite Duras : « Elle s’est promenée autour d’elle-même avec une satisfaction sans réplique ». C’était de Renaud Matignon.
01/12/2008




L'affaire est dans le sac


L’Express nous apprend dans ses pages « Business » que le maroquinier Lancel, connu pour ses sacs à main, en perte de vitesse, espère se relancer en ouvrant à partir de décembre un nouveau concept de magasins, conçus comme des « librairies de sacs » (sic). On croit deviner l’idée sous-jacente : vendre ces magasins comme des lieux précieux, où l’on vient chiner dans une atmosphère feutrée. Précision : il y aura « des vitrines coulissantes et des tiroirs ». Ça fait combien de siècles que les concepteurs de ce concept n’ont pas mis les pieds dans une librairie vivante ?

 
***


On se doutait bien que Daniel Rondeau, nommé ambassadeur à Malte, s’ennuierait vite sur son rocher, et chercherait des idées pour essaimer dans la Méditerranée. Le sacre de Beyrouth, élue capitale mondiale du livre 2009 par l’Unesco lui en apporte l’occasion. D’après Le Point, Rondeau affrétera, en partenariat avec la Marine nationale, un bateau de guerre, armé… d’une bibliothèque ! Des écrivains seront à bord. Le navire quittera La Valette (capitale de Malte) pour diverses étapes sur les côtes méditerranéennes, avant de finir son périple à Beyrouth, en octobre 2009, pour l’ouverture du Salon du livre francophone. Nom de code de l’opération : « Ulysse 2009 ». Les militaires, qui ont toujours pensé que les livres étaient dangereux, avaient bien raison…


***


Dans Le Point, toujours, ce dessin d’humour, très dans l’air du temps. Un éditeur reçoit un auteur dans son bureau : « Nous allons mettre en place une grosse opération marketing pour le lancement de votre roman, Millanchard. Les noms des personnages principaux, ainsi que le vôtre, seront remplacés par des noms de célébrités ».
Pourquoi pas ? J’ai tendu un bras vers ma bibliothèque. Je suis tombé sur le Docteur Jivago. Je l’ai ouvert au hasard (en plus c’est vrai !), et j’ai appliqué le principe du dessin, me contentant de changer les prénoms :

« Ségolène poursuivait Martine et quand elle l’atteignait, lui donnait des coups de poing. Elle couvrait sa rivale d’injures qui, dans sa bouche de demoiselle bourgeoise, avaient un écho cent fois plus ignoble que les jurons grossiers, prosaïques, que peut crier un homme.

— Ah, garce, ah, roulure ! criait Ségolène. Où qu’on aille, elle est là, à faire des effets de jupe et à rouler ses gros yeux. (…)

— Ah ? Tu es aussi la légitime à François ?

— Légitime ! Je vais te faire voir, moi, grognasse, poison ! Je te laisserai pas partir vivante, me pousse pas à bout !

— Hé ! doucement ! Bas les pattes, enragée ! Qu’est-ce que tu veux ?

— Que tu crèves, chienne, chatte galeuse, traînée…
»
(p. 281 de l’édition originale, Gallimard, coll. Du Monde entier, 1958)

Evidemment, vu sous cet angle, ça redonnerait des lecteurs à un roman qu’on n’ouvre plus guère…
24/11/2008




La bignole est dans sa bibliothèque


La semaine dernière, j’avais hésité à acheter Elle : « 52 pages, pour être simplement belle », disait la publicité dans le métro. J’avais reculé devant l’épreuve. Et pour être « très belle », il fallait combien de tomes ? Mais cette semaine, j’ai raqué pour Marie-Claire, histoire que la presse féminine ne soit pas absente de cette chronique. Dans Marie-Claire, tous les titres sont en anglais, ou presque — c’est so trendy, darling : you know what I mean ? Et il y a des rubriques au titre amusant. Comme le DOP, par exemple : les béotiens s’imagineront qu’il y est question de shampoing, mais pas du tout, le DOP, c’est le « livre dont on parle ». En l’occurrence, Mon évasion, de Benoîte Groult. Un bon choix, certes.
Mais surtout, ce numéro recelait un portrait — pardon, un « poster » — de Florian Zeller. Tout en nuances, le portrait. « En six ans, il a publié quatre romans, il est beau, riche, passe à la télé, c’est impardonnable », résume la « journaliste », à l’appui de sa thèse : ceux qui ne l’aiment pas sont des jaloux. Forcément. Elle ajoute qu’il « respecte ses aînés — Modiano, Le Clezio, Kundera ». Elle oublie de signaler sa grande magnanimité, et pour tout dire sa générosité  : quand on est l’égal de Shakespeare (pour le moins), c’est faire beaucoup d’honneur à des plumitifs comme Le Clezio ou Modiano que de les voir comme ses aînés, id est ses égaux. Et de citer une phrase du grand homme : « La méchanceté m’agace, car elle cache beaucoup de tristesse ». Qu’il se rassure : après avoir lu un papier pareil, on est de bonne humeur pour la semaine.


***


Dans le Monde des livres, sous le titre « Le vertige des nombres », Robert Solé donne très envie de se jeter sur La Conjecture de Syracuse, d’Antoine Billot (Gallimard), « roman labyrinthique et mathématique », ponctué d’intermèdes logiques. Comme ce « paradoxe de Borel », selon lequel un singe pourrait écrire la totalité des livres de la Bibliothèque nationale, pour peu qu’on le laisse taper au hasard sur une machine à écrire pendant un temps infini. Dans la pratique, ça n’a pour l’instant jamais marché : les singes testés ne composaient que des lignes d’une seule lettre, avant de détruire le clavier à coups de pierres. C’est là qu’on voit la suprématie incontestable de la race humaine. Nous, nous avons Florian Zeller. Et puis, un singe peroxydé, ça n’existe pas. Mais j’arrête là : on va croire que je suis méchant — et donc triste.


***


Atiq Rahimi « Le passeur pachtoum » dixit L’Express, était partout. Et partout, on a lu et relu la même anecdote du livre de Marguerite Duras acheté avec ses premiers sous français. Je préfère relever du Goncourt 2008 cette belle formule que rapporte Ariane Chemin, dans les pages « Etranger » de l’Obs : quand on l’interroge sur sa religion, Atiq Rahimi répond : « Je suis bouddhiste parce que je suis conscient de mes faiblesses, chrétien parce que j’avoue ma faiblesse, juif parce que je me moque de ma faiblesse, musulman parce que je combats ma faiblesse, et je suis athée si Dieu est tout-puissant ».
Avec « L’Afghan », les jurés de la place Gaillon auront-ils tiré le jackpot ? Sa Pierre de patience dépassera-t-elle, au finish, Où on va papa, de Jean-Louis Fournier. En tout cas, si l’on en croit Match, son éditeur, Jean-Marc Roberts, le patron de Stock, aurait fait le pari de 600 000 ventes. Mieux que Simone Veil. Roberts, il connaît pas la crise !


***


Le JDD nouvelle formule annonçait une exclusivité : les premières images du tournage de L’élégance du hérisson. En fait, l’Express l’aura doublé  de trois jours : dans les pages « Indiscrets », on y voyait Josiane Balasko, qui interprète Renée, la concierge du roman, dans sa loge — pardon, dans sa BNF. La photo m’a rappelé Mitterrand saisi par l’objectif de Gisèle Freund dans la bibliothèque de l’Elysée. Saisissant. Et Balasko est méconnaissable. Un césar du meilleur rôle en perspective ?
18/11/2008




Galli-galli-galli


« Tu as l’âge parfait pour le Goncourt. Plus jeune, c’est dangereux. Plus vieux, ça ne sert à rien ». Voilà ce qu’a soufflé Antoine Gallimard à Gilles Leroy le jour de son Goncourt. C’était l’an dernier, et Gilles Leroy venait d’être récompensé pour Alabama Song, paru au Mercure de France, filiale de Gallimard. On croyait le Goncourt une affaire d’éditeurs, ce serait aussi une affaire d’état-civil ? A cette aune, on s’explique mieux le choix 2008. Atiq Rahimi a 46 ans, soit à peu de chose près l’âge de Gilles Leroy (48 ans et 11 mois au moment de son Goncourt). Michel Le Bris, avec ses 64 ans, pouvait donc aller se rhabiller… Et se consoler : le prix ne lui aurait servi à rien.

Plus sérieusement, l’anecdote est extraite d’un long récit de Gilles Leroy, recueilli par Clara Dupont-Monod pour Marianne : « Mon année après le Goncourt ». J’avais détesté Alabama Song, que j’avais trouvé souverainement ennuyeux — et archaïque. Mais dans ces deux pages de Marianne, l’auteur se révèle attachant — et touchant. Il raconte son périple dans les librairies pour des séances de signature qui lui font parfois croiser d’étranges lecteurs fétichistes des prix Goncourt. Explique qu’avant le prix, il était sans le sou, et s’était résigné à vendre sa maison. Qu’après le prix, ayant besoin d’une paire de chaussure, il s’apprête à entrer dans un magasin Bata quand une amie l’engueule : « Tu as le Goncourt ! Claque ton fric chez un grand chausseur ! ». Mais finalement, il entre quand même chez Bata… etc. Et il termine : « Depuis longtemps, je vis comme un ours, loin de Paris. Mon rythme de vie est plutôt monacal. Le Goncourt a été mon tourbillon, pour reprendre une expression fitzgeraldienne. Comme si mon livre avait rattrapé ma vie. »


***

Mais revenons au cru 2008. Jérôme Garcin avait-il eu seulement le nez creux ? En tout cas, joli coup pour le cahier culture de l’Obs de jeudi dernier : Ariane Chemin y dressait le portrait sur une pleine page d’Atiq Rahimi, avec ce titre prémonitoire (assorti quand même d’un point d’interrogation) : « Un Afghan prix Goncourt ? ». Accessoirement, on notera aussi que c’est donc P.O.L. qui décroche le Goncourt cette année, pour la première fois de son histoire. Mais défense d’aller plus loin — et de faire remarquer, par exemple, que P.O.L. étant diffusé par Gallimard, c’est la troisième année consécutive que Gallimard « touche » au Goncourt. Pierre Assouline, qui était ce lundi chez Drouant, rapporte sur son blog qu’une confrère, qui s’était risquée à évoquer le sujet devant Bernard Pivot, s’est attiré une volée de bois vert : « Mais vous allez nous fiche la paix avec ces histoires ? lui a répondu Pivot. Qu’est-ce qu’on en a à foutre du diffuseur ? Et pourquoi pas les représentants et les libraires tant qu’on y est ! Incroyable, ça : vous croyez vraiment qu’on vote pour un diffuseur ? Ce qui nous intéresse, c’est le livre. Facile à comprendre, non ? » Facile à comprendre, oui. Facile à admettre, pas forcément…

***

Et certainement pas facile à digérer pour Grasset. Auraient-ils perdu la main, rue des Saints-Pères ? A ce stade, on leur conseille deux solutions : soit se procurer une statuette vaudou d’Antoine Gallimard et la cribler de trous d’épingle. Pour un résultat aléatoire — personnellement, j’ai essayé avec Ségolène Royal, mais pour l’instant ça n’a pas marché. Soit faire comme Jean-Pierre Léaud dans Les 400 coups : se construire un petit autel votif, devant lequel brûlerait en permanence une bougie. A ceci près que la photo de Balzac serait remplacée, ici, par une photo de Jean-Claude Fasquelle, et une autre d’Yves Berger. Le résultat n’est pas non plus garanti, mais qui ne tente rien n’a rien.

 

***

 

« Galligraseuil : on n’en peut plus ! » écrivait dimanche Marie-Laure Delorme, du JDD, dans ses pronostics, laissant du même coup entendre qu’elle aurait préféré voir écartés Del Amo et Michel Le Bris du Goncourt. Pourtant, depuis trois ans, et n’en déplaise à Pivot, c’est plutôt Galli-galli-galli. Ça sonne comme guili-guili-guili, et c’est sûr qu’il y en a que ça doit chatouiller…

 

***

Pour finir en beauté sur les prix de cet automne : le Prix du Meilleur livre étranger, qui fêtait cette année ses 60 ans, a été rebaptisé, du nom de son nouveau sponsor, « Prix du Meilleur livre étranger Hyatt Madeleine ». Il a été décerné, catégorie essai, à Pourquoi êtes-vous pauvres ? de W.T. Vollmann, chez Actes Sud. Précision amusante : le Hyatt Madeleine est un semi-palace parisien. 86 chambres et suites. Premier prix : 370 euros la nuit. Et à ce prix-là, le site internet a la bonté de préciser qu’on a juste droit à une vue sur cour. Je comprends très bien l’interrogation métaphysique de ces braves gens. C’est vrai, ça : pourquoi êtes-vous pauvres ? On croirait du Marie-Chantal.

13/11/2008




Le désespoir des singes...


« On attend sans émotion la remise annuelle des prix », note Raphaël Sorin, dans son blog (sur le site de Libération), où il fête déjà son 40ème billet. Et l’ex-éditeur de Houellebecq, du temps où Houellebecq écrivait des livres, d’en incomber la faute à une « rentrée fadasse ». Sorin se trompe : cette rentrée ne fut pas fadasse, en tout pas plus que la précédente ni que l’antépénultième. Mais il se passe quelque chose du côté des prix, c’est certain. Rarement désintérêt fut plus général, y compris chez les professionnels de la profession. Naguère, le Grand Prix du roman de l’Académie française lançait la saison des lauriers. Qui saurait citer, de mémoire, le nom du lauréat de cette année, récompensé jeudi dernier ?

 

Quant au Goncourt, c’est bien simple : cette année, tout le monde s’en fiche. Sauf chez Grasset, bien sûr, où l’on doit croiser les doigts (et s’agiter en coulisses) pour que Michel le Bris remporte la timbale, ce qui ferait du bien au bilan de la maison. Mais l’attente se porte plutôt du côté du Renaudot : pour qui votera le tout frais nobélisé Le Clezio ? F.O.G. prépare-t-il encore un coup, comme certains le murmurent, et comme beaucoup l’espèrent, histoire de réinjecter un peu de sang dans ce cirque passablement nécrosé ?

 

Jean-Louis Fournier devrait avoir plus de chance avec son Fémina. Risquons même un pari : son livre se vendra peut-être davantage que le futur Goncourt. Jean-Marc Roberts, qu’on devinait à la manœuvre sur ce coup-là, a encore démontré son savoir-faire. Son candidat avait reçu le soutien de Jérôme Béglé, dans Match : dans une « Lettre ouverte » aux jurés des prix littéraires, le chroniqueur maison désignait « l’auteur idéal » : Jean-Louis Fernier.

 

Puisqu’on parle de Jean-Marc Roberts, restons sur lui. Il s’affiche en pleine page de VSD, dans la rubrique « Tout ce que vous ne saviez pas sur… ». On y apprend ainsi toutes sortes de choses essentielles : qu’il a 5 enfants, de 3 femmes différentes (mais le journaliste ne précise pas le montant des pensions alimentaires), que sa mère l’appelait « le petit gros », et qu’il a pris sa première cuite à 14 ans. Comme on le voit, c’est très people, mais puisqu’il n’y a plus que ça qui marche… Dans le même VSD, un petit portrait de Bertrand Latour, qui raconte, dans Un milliard et des poussières (chez Hachette littératures), son expérience de chauffeur de limousine pour des VIP. On y apprend que Latour, féru de littérature, s’était essayé au roman en janvier 2007, avec Les yeux plus gros que l’Amérique (Flammarion). Il avoue lui-même en avoir vendu moins de 500 exemplaires. Cette fois, parce qu’il est question, dans son livre, de Kate Moss et autres personnalités d’importance, les ventes décollent…

 

Mais ne crachons pas sur le people. Si Françoise Hardy caracole dans le peloton de tête des meilleures ventes, c’est pour de bonnes raisons. Elle a réussi un superbe passage chez Ruquier samedi soir. Même les deux petits vieux du Muppet Show (Zemmour et Naulleau) étaient sous le charme. Sa prestation, épaulée par un Ruquier très en verve (« Une vraie histoire d’amour, comme on n’aimerait pas en vivre », devait-il résumer à propos de sa liaison avec Dutronc) et lui aussi conquis, lui aura encore fait gagner quelques dizaines de milliers d’acheteurs. Dont votre serviteur…

 

***

 

P.S. qui n’a rien à voir : VSD, toujours, nous apprend que Frédéric Ferney (ex animateur du « Bateau livre ») s’est reconverti en conseiller culturel d’Alain Juppé. Par les temps qui courent, et les gens qui nous gouvernent, on ne lui reprochera pas son choix : Alain Juppé, c’était pas si mal, finalement.

Mais le pire est peut-être encore à venir. Plus personne ne semble douter que Nicolas Sarkozy a enfin pris la mesure de l’incompétence de Rachida Dati. Ses jours à la Chancellerie sont comptés. Pour autant, le président ne voudrait pas la virer complètement. « Elle serait parfaite à la Culture, pour monter les marches du Festival de Cannes », aurait dit un autre membre du gouvernement. Comme c’est le Figaro de mercredi dernier qui le rapportait, l’anecdote a toutes les apparences de l’authenticité. Elle en dit long sur l’idée qu’on se fait de la culture dans l’actuel gouvernement…

04/11/2008




Les nouvelles stars de la critique


« Perdu » dans la forêt québécoise, au milieu des écureuils et des geais bleus, me voila « privé » de la presse papier française, et de ce réflexe addictif qui consiste a se jeter toujours sur les mêmes titres censés faire l’actualité culturelle. Mais, a chaque nouveau voyage, le sevrage devient de plus en plus facile. Cette fois, il fut même le bienvenu. Je crois que je ne me suis toujours pas remis d’avoir lu dans l’Obs que Nicolas Baverez était une « star de la pensée » (sic), et il m’a paru urgent d’aller respirer ailleurs. Sur le web, évidemment, puisqu’aujourd’hui c’est la que tout se passe, le pire et le meilleur – et que ma cabane au Canada est connectée.

Je me suis ainsi baladé dans l’univers foisonnant des blogs littéraires. Impossible de les dénombrer, tant ils sont précisément innombrables aujourd’hui. J’en ai parcouru des dizaines : passionnants ou insignifiants, amusants ou pontifiants, ennuyeux ou inventifs… (*) mais j’en suis ressorti avec la conviction (les mauvaises langues diront que je découvre l’eau chaude…) que la critique littéraire vivante se faisait maintenant ici, plutôt que dans les grands titres de la presse écrite, prisonnière d’un système qui a fait son temps. Ainsi, certains de ces blogs ont consacré plusieurs posts a la « rentrée littéraire 2008 », mais les romans mis en avant n’étaient jamais ceux auxquels la presse a consacré des pages parfois inutiles (par exemple, pas une ligne, dans ces blogs, sur le nouvel Angot…). De même, nos blogueurs littéraires se permettent-ils royalement des impasses sur les pseudos-événements éditoriaux : pas une ligne, non plus, sur le Houellebecq-Levy. En revanche, tous témoignent d’une curiosité réjouissante pour les auteurs de tous pays et de tous horizons, pour le travail des petits éditeurs, pour les littératures de genre... Ce qui froisse certaines âmes chagrines : Une blogueuse (la lettrine), qui participait au Forum de la SGDL des 20 et 21 octobre sur « L’Ecrivain dans la cité » note : « Une fois de plus, nous en avons pris pour notre grade, en raison de notre amateurisme, qui déplait aux professionnels ; et pourtant, nous sommes de plus en plus approchés par les éditeurs, mais de façon souvent très maladroite, parce qu’ils espèrent que nous ferons de la publicité pour leurs livres… »

(*) une petite sélection express : serialecteur ; lily et ses livres ; buzz-litteraire ; insatiable lectrice ; passiondeslivres ; chez clarabel (tenu par une ancienne lectrice pour France Loisirs) ; cathulu ; doc, doc ! entrez ! (sous-titré « Y’a d’la vie au CDI » : excellent !) ; journal d’une lectrice ; les fanas des livres (toute la famille s’y met…) ; etc.


***


P.S. qui renoue furtivement avec mon ex-blog sur les niou technologies : Il faut lire le compte-rendu édifiant de François Bon (sur son blog : http://tierslivre.net) du lancement de l’offre couplée Fnac-Reader de Sony. Le catalogue de ce lancement inclut son livre sur Bob Dylan, proposé en téléchargement a 18 euros. François Bon a eu l’idée d’aller voir : résultat il a perdu 18 euros. Le fichier reçu était « un monstre sans typo, avec des liens hypertextes en bleu… », etc. Mais François Bon, qui possédait déjà un reader Sony et ne tarit pas d’éloges dessus, précise : « qu’il ne faut pas jeter le Sony reader avec la plate-forme Fnac, conçue par un mastodonte épicier qui ne comprend rien au web. »

Par ailleurs, il soulève un point intéressant : par tradition, un auteur reçoit toujours, a titre gratuit, un justificatif de toute nouvelle exploitation de son œuvre : réimpression, tirage poche, traduction, etc. Pourquoi ne reçoit-il pas pareillement les fichiers numériques destinés a la commercialisation ?

29/10/2008




Le Clézio ne « mérite » pas son Nobel…


Samedi, en acceptant de débourser 1,30 euros, les lecteurs du Monde papier avaient droit, en exclusivité, sur toute une demie-page, à un « point de vue » d’un certain M. Jeannet, se présentant comme « écrivain » (ce qu’il croit être) et professeur (ce qu’il est hélas, et même s’il exerce loin de France, on plaint les Mexicains et les Néo-zélandais qui ne méritaient pas ça). Son titre ? Excusez du peu : «Le Nobel immérité de Jean-Marie Le Clézio».

Ce M. Jeannet avait déjà commis, naguère, un livre d’entretien avec Annie Ernaux ou la suffisance (la sienne) le disputait à l’inanité (toujours la sienne). Cette fois, il pulvérise le « mur du çon », comme on dit au Canard Enchaîné, commençant par comparer Le Clézio à Amélie Nothomb, Alexandre Jardin « et bien d’autres », tous auteurs « qui se vendent bien, véhiculent des idées plus ou moins honorables » (sic), mais ne son pas nobélisables aux yeux de ce petit monsieur, parce qu’ils ne sont pas d’authentiques écrivains. « Le Clezio ferait bien de chercher à comprendre comment un roman est fait », conclut notre ridicule professeur. Franchement, Le Monde espère-t-il gagner des lecteurs en laissant publier de telles inepties ?

Certes, pour les aigris et les ratés du monde des lettres, c’était un peu dur, ces jours-ci : le triomphe de Le Clézio s’affichait partout. Dans le Point, on apprenait que c’était la première fois que Pivot regrettait de ne plus avoir d’émission de télé : « Le Clézio prix Nobel, c’est fou ! J’aurais fait un entretien d’une heure et quart avec lui ». Il est évidemment permis de ne pas aimer Le Clezio. Mais qu’au moins, les arguments soient recevables. Ou épaulés par un vrai style. Franz-Olivier Giesbert, qui dresse, tout ravi, un portrait de son « ami », raconte, toujours dans Le Point, que Le Clézio lui avait confié un jour, après un éreintement de Rinaldi : « C’est quand même un plaisir d’être massacré par un talent pareil ! ». Le même Giesbert, sous sa casquette de juré Renaudot, a une autre occasion de bicher : comme l’explique Le Canard, le 10 novembre prochain, jour de la proclamation du Goncourt, toutes les caméras devraient plutôt se tourner vers ces messieurs du Renaudot… où siège Le Clézio. Déjà que cette année, personne ne s’intéresse au Goncourt (à qui la faute : s’ils avaient récompensé, l’an dernier, un roman qui méritait de l’être)… Depuis 2004, et le couronnement de Suite française, une subtile tectonique des plaques est à l’œuvre, qui pourrait déboucher sur une recomposition du paysage automnal. Je peux me tromper, mais je ne serais pas étonné qu’à l’horizon… disons 2015, le Renaudot ait dépassé le Goncourt en notoriété, et impact sur les ventes en librairie.

***

PS qui n’a rien à voir : L’Express nous apprend que Mme Sarkozy prépare une fondation, dont le but sera probablement de combattre l’illettrisme. Des écrivains devraient lui apporter son soutien. On a hâte de connaître les noms des courtisans. Et le budget devrait être alimenté par « les recettes du disque » de la dame. Problème : ce disque étant un four (à peine 90 000 exemplaires écoulés à date), les illettrés devront plutôt compter sur leurs propres forces.




19/10/2008




C'est la crise


Le Nouvel Observateur a partagé sa « Une » en deux : un tiers « Tout sur la crise » et deux tiers « Le pouvoir intellectuel en France ». C’est très Obs, ça, comme dossier, « Le pouvoir intellectuel en France ». Et c’était supposé répondre au fameux pavé dans la marre de Time sur « la mort de la culture française ». Ça y répond, oui. Et de quelle étrange manière ! 8 pages de dossier. Deux d’introduction, et ensuite 6 pages titrées « Les 50 stars de la pensée ». Je ne sais pas ce qu’est, au juste, une « star de la pensée ». Mais avouez qu’il y a un glissement avec le titre de couverture : passer du « Pouvoir intellectuel en France » aux « Stars de la pensée », c’est comme passer de Brel à la « Star Ac ». Du reste, la liste des « 50 stars » en question est pleine de surprises : A côté de quelques « cautions » incontestables comme Claude Lévi-Strauss, Pierre Nora, Edgar Morin ou Marc Fumaroli, on trouve André Glucksmann, Alain-Gérard Slama et même Nicolas Baverez !
Après les 5 pages, il y a quinze jours, sur le nouveau « livre » d’Alain Minc (tiens, il n’est pas dans les « 50 stars » : un oubli, sûrement), et les bonnes feuilles, la semaine dernière, du Houellebecq/BHL, dont le Canard Enchaîné nous apprend, ce dont on se doutait déjà, qu’elles ont été imposées par le nouveau directeur de la rédaction, L’Obs est décidément en pleine mutation. Mais si c’est pour nous asséner que Nicolas Baverez est une star de la pensée, je ne suis pas sûr de continuer à le lire longtemps. A tant faire, je préfère encore VSD : c’est tout aussi « cheap », mais c’est sans prétention, et au moins, c’est plus drôle. Dans la dernière livraison, Benoîte Groult est interviewée sur une pleine page. Et les questions sont de fond : « Pourquoi vous êtes-vous fait lifter ? », par exemple (sic). Moi, quand je vois une question comme ça, c’est sûr que je me précipite sur la réponse…


***

Il avait l’œil qui pétillait, François Busnel, jeudi soir, au moment de lancer, en direct, sa « Grande librairie » (sur France 5). C’est qu’aidé par les hasards du calendrier, il avait réussi un beau coup : il réunissait sur son plateau Jean Echenoz, qu’on voit rarement à la télé, et Le Clezio, qu’on voit tout aussi rarement, et qui venait de se voir décerner quelques heures plus tôt le Nobel de littérature. On l’a déjà dit ici, Télérama est du même avis, qui l’encense : Busnel réussit la meilleure émission littéraire du PAF. Une fois encore, il a montré qu’il était à la hauteur de ses invités. Le lendemain soir, France 2 avait déprogrammé un excellent Labiche (L’affaire de la rue de Lourcine) pour nous imposer un numéro prétendument exceptionnel du « Café littéraire » de Picouly, avec Houellebecq et BHL. En pleine tourmente boursière, et au lendemain du Nobel de Le Clezio, c’est peu de dire que le « coup marketing » de la semaine précédente faisait déjà vieux jeu. Et une fois encore, l’émission suppurait un ennui insondable. Picouly ne sait définitivement pas mener un débat : quand BHL (qui essayait de sauver les meubles) expliquait que « l’écriture était une activité physique », Picouly aurait dû interpeller Houellebecq là-dessus, au lieu de quoi ses relances manquaient perpétuellement d’à-propos. J’ai zappé au bout de 15 minutes. Le verdict médiamétrie du lendemain fut sans appel : nouvel échec d’audience. Comme fut un échec d’audience la première, sur TF1, du nouveau magazine littéraire de Michel Field. Je n’ai même pas regardé : le titre est trop stupide (« Au Field de la nuit »). « Vol de nuit », programmé à la même heure impossible (minuit), ça avait au moins un peu plus d’allure…
13/10/2008




La littérature à l'intestin


« Aujourd’hui, mieux vaut exaspérer que ne pas exister ». C’est Teresa Cremisi, la PDG de Flammarion, qui le dit (dans le Monde des livres). Elle parle d’or. Car à moins d’être spéléologue en excursion de longue durée dans le gouffre de Padirac, impossible d’échapper au coup éditorial qu’elle a ciselé en mariant Houellebecq et BHL sur une même couverture. Au fond, la gagnante de l’histoire, c’est elle : tout le monde salue le brio de l’opération, menée comme un débarquement allié sur les plages normandes. Après le lancement du Yasmina Reza, il y a un an, voilà l’essai transformé. Tous les auteurs, et ils sont légions, qui désirent d’abord qu’on parle d’eux, voudront désormais faire appel à ses services. « Les auteurs médiatiques ont compris que l’important n’est pas d’écrire, mais d’occuper le terrain », note Jean-Marie Laclavetine. C’est dans l’Obs, et c’est surtout à propos de sa vieille copine Angot, mais l’adage vaut pour d’autres, à commencer par ce tandem improbable de faux ennemis publics. Car toute la presse est à leurs pieds, dans une belle unanimité (et souvent dans la désinformation, quand on lit, ici et là, que les libraires « se sont arraché » la mise en place de l’ouvrage, alors qu’on leur a plutôt forcé la main…). Y compris l’Obs, qui publie les bonnes feuilles du livre, malgré tout le fiel que Houellebecq déverse sur ce journal en général, ses pages Culture en particulier, et Jérôme Garcin, qui les dirige, plus précisément. Quand on conchie les journalistes, « cher Michel Houellebecq » (comme dirait BHL), on va jusqu’au bout et on refuse les interviewes dans les journaux honnis, et on donne encore moins les bonnes feuilles de son livre… Comme le relève perfidement un lecteur du blog de Pierre Assouline (lequel est traité de « ténia » dans le livre), on touche ici à la « littérature à l’intestin ».

Mais bon, assez parlé de ce « pavé des lamentations », comme l’a résumé Charline Vanhoenacker, dans Le Soir, de Bruxelles, et qui conclut : « Le coup marketing de la rentrée n’est même pas le livre de la semaine ».


***

Le ténia, on le sait, avant d’infecter l’homme vit d’abord chez des « hôtes intermédiaires », principalement le bœuf et le porc. C’est le nouveau président du Sénat (dans la hiérarchie protocolaire, deuxième personnage de l’Etat) qui doit en savoir quelque chose : ancien vétérinaire, Gérard Larcher a aussi préfacé et écrit, nous dit Le Monde de vendredi, des textes de « Bestiaux », un beau livre (4 kilos sur la balance) de Yann Arthus-Bertrand paru chez La Martinière en 2006, dans, il faut le dire, une indifférence médiatique prononcée. Une remise en place s’impose d’urgence !


***

On ne sait pas ce qu’Amélie Nothomb pense du ténia. En revanche, dans VSD, elle avoue redouter une éventuelle pandémie de grippe aviaire, mais pense pouvoir y résister, et elle avance même qu’elle sera « la seule survivante ». Et comme on lui parle ensuite du Goncourt, qui lui échappe chaque année, elle ajoute : « Le Goncourt aussi, ça fait partie des microbes auxquels je survivrai ! ».06/10/2008




Qu'on aille chercher Robert !


Dans VSD, les élèves d’une classe de collège parisien jugent leurs camarades d’un autre collège parisien, héros d’Entre les murs, la Palme d’or cannoise inspirée du livre de François Bégaudeau, qu’on ne présente plus (le film, comme le livre, comme l’auteur). Ce qui les énerve, ce sont les fautes de français : « Non, franchement, conjuguer le verbe croire en ‘’nous croîtrons’’ : mais qu’est-ce qu’ils croivent ? ». Et les personnages « trop stéréotypés », avance Marguerite, une élève. « Stéréotypés ? », répète Alexandre, qui ignore le mot. Et hop, il va « chercher Robert ». Que le fameux dictionnaire soit réduit à ce prénom affectueux — comme un bon pote qui rendrait toujours service —, voilà une belle pub. C’est « la Rousse » qui a dû faire la gueule en lisant l’article.
Dans VSD, encore, un article sur ces créateurs de mode (Lagerfeld, Vuitton, etc.) qui se mettent à l’édition. « Les gens de mode sont des touche-à-tout », rappelle une spécialiste de ce milieu. L’inverse est moins vrai. A quand un éditeur qui défile sur les podiums ?

***

Dans Télérama, une enquête intéressante sur les rapports entre le roman et la chanson, les écrivains et les « bardes ». Le sujet est inspiré par les « Correspondances » de Manosque, qui se tenaient le week-end dernier. « La chanson est pour nous un outil d’action culturelle, explique l’un des organisateurs. Les chanteurs sont capables d’attirer un public large. Grâce à eux, la littérature n’est pas qu’un bel objet, accessible aux seuls initiés ». Les centaines de milliers de gens qui poussent tous les jours les portes des librairies et des bibliothèques, qui lisent dans le métro, etc. seront heureux d’apprendre qu’ils sont des « initiés ». Des « initiés » qui ont été plus de dix fois plus nombreux à acheter L’élégance du hérisson que le dernier disque de Mme Carla Sarkozy, qui aura pourtant bénéficié d’une promotion médiatique sans équivalent, du plateau de Michel Drucker à la « Une » du Daily Rotschild (fondateur : Jean-Paul Sartre).

***

Quand l’édition vient au secours du cinéma (ce n’est pas la première fois…) : dans le JDD, Danielle Attali rappelle que personne ne voulait du scénario de Cliente, écrit par Josiane Balasko. Elle en a fait un livre (Fayard 2004, repris au Livre de Poche), et devant le succès de librairie, les portes des producteurs se sont enfin ouvertes. Le film sort mercredi prochain. En même temps que Séraphine (de Senlis), l’histoire de cette bergère mystique du XIXè siècle, devenue peintre, puis qui sombra dans la folie. Toute la presse parle déjà de ce film avec des superlatifs — il faut dire que Séraphine est jouée par l’immense Yolande Moreau. Rappelons qu’en 1986, Alain Vircondelet avait consacré une biographie à Séraphine chez Albin Michel. Elle reparaît le 1er octobre.

***

Dans sa rubrique « Téléphone rouge », l’Obs publie — c’est cruel — les premières lignes du Jour et l’heure, le premier roman de Guy Bedos, à paraître en novembre chez Stock : « Aujourd’hui, j’ai décidé de me tuer. Quand ? Je ne sais pas. Je choisirai le jour et l’heure. Etre en état de choisir. Ne pas trop tarder. Le temps joue contre moi, à présent ». Bon, ben, on va le laisser tranquillement se tuer, non ? Comme ça, on n’en parlera plus.
Alain Minc serait-il un ami de Denis Olivennes, le tout nouveau puissant directeur de la rédaction de l’Obs ? Toujours est-il que l’hebdomadaire consacre pas moins de 4 pages, dans sa rubrique « Les débats de l’Obs », à la promotion du dernier Minc : celui-ci « signe » en effet une Histoire de France (si, si !) en 500 pages, chez Grasset. L’Obs le fait dialoguer avec Jean-Pierre Rioux. Certes, le chapô est censé mettre en garde le lecteur, qui annonce le débat « entre un amateur et un spécialiste ». Mais 4 pages ! Ce pauvre Rioux, d’ailleurs, (Qu’allait-il faire dans cette galère ?) apporte mollement la contradiction. Il préfère laisser Minc palabrer. C’est aussi bien, en effet : on y apprend donc, entre autres perles, que « Turgot était le Mendès France de son époque », et que « Vichy est la faute de Louis XIV ». Ceux qui, impressionnés par sa surexposition médiatique, se posaient encore la question de la valeur intellectuelle d’Alain Minc seront définitivement fixés. Mais 4 pages, quand même ! C’est pas « Robert » qui commettrait ce genre d’impair.
29/09/2008




Plateau télé


Changement de cap. Depuis 1998 que je m'intéressais à l'encre électronique, je crois avoir beaucoup donné pour la diffusion de la «bonne parole». Maintenant que nous y sommes, que les «readers» font l'actualité quasi-quotidienne, j'avais envie de changer d'air. Devant l'insistance amicale, mais néanmoins hiérarchique, de ma rédactrice-en-chef, je démarre un autre blog qui traitera du traitement du livre dans les médias, de l'actualité de l'édition vue par la presse, etc.

Pas très original, direz-vous. D'ailleurs, j'ai longtemps hésité avant de me lancer, mais c'est la formule d'un internaute, pêchée dans «Brèves de Blog», que vient de publier Pierre Assouline aux Arènes (soit dit en passant, je ne voyais pas bien l'utilité de ce livre, qui rassemble quelques-uns des milliards de commentaires générés par son blog «La République des livres», mais la sélection est si bien faite que le résultat en est savoureux, sinon désopilant), qui m'a décidé. «Je n'ai rien à dire, mais je tiens à le faire savoir le premier», écrit cet internaute. J'en fais mon credo, la formule s'appliquant à merveille à cet exercice hautement narcissique qu'est le blog. Et pour ouvrir le bal, parlons de ce qui a déjà fait couler beaucoup d'encre : les nouvelles émissions littéraires du PAF.

Passons rapidement sur l'émission de Christophe Hondelatte, «Vendredi si ça me dit» (France 2, à 19h), qui ne dit rien à personne. Les audiences sont catastrophiques, au point que Julien Courbet a déjà fait savoir qu'il était intéressé pour récupérer la case horaire… On ne pleurera pas sur Hondelatte, que ce naufrage rendra peut-être à un peu plus d'humilité. On aimerait être plus indulgent avec Daniel Picouly, également boudé par le public, hélas c'est impossible. Son «Café littéraire» (France 2, à 23h, un vendredi sur 2) est enregistré dans un décor acidulé, et comme il s'agit de faire «djeune», le public est impérativement jeune. Vendredi dernier, Elie Wiesel était ainsi interviewé non loin d'une jeune fille au décolleté attrayant. Malheureusement, ces jeunes recrutés pour faire de la figuration même pas intelligente, semblent s'ennuyer ferme — et nous avec. Picouly, il faut bien le dire, n'a pas l'étoffe du rôle : devant Elie Wiesel, on le sentait trop intimidé, incapable de relances efficaces. Suivait un débat au thème censé faire chauffer l'audimat : «Où sont les intellectuels ?». Sauf que le casting — Jean Bothorel, Jean-Paul Enthoven et Yann Moix — était navrant (cherchez l'erreur). En quelques minutes, on toucha le fond quand Yann Moix, évoquant «la figure du salaud au sens sartrien du mot», lança, d'une voix stridente, à Jean Bothorel : «Vous êtes un salaud et un traître !». Ce brave garçon n'avait sans doute pas été chercher cela tout seul : il y avait là comme une étrange réminiscence de l'émission de Busnel de la veille, «La Grande librairie», diffusée sur France 5, où Busnel, interviewant Yasmina Khadra, évoquait, à propos du personnage que celui-ci met en scène dans son dernier roman, «la figure du salaud, au sens sartrien du mot, et du traître». A ceci près que chez Busnel, le propos tombait… à propos. Bref, pour revenir sur «Café littéraire», j'ai zappé là : il y a un moment où le spectateur devient complice, par son inertie, de la vulgarité qui s'étale à l'écran.

Reste Busnel. Dont la «Grande librairie» est diffusée le jeudi en prime-time (20h30), en direct, et rediffusée le samedi à 13h30. Beigbeder, qui a proclamé haut et fort tout le bien qu'il pensait de l'émission s'est attiré une volée de bois vert au prétexte qu'il est «employé» de Busnel (il est chroniqueur à «Lire», dont François Busnel est le directeur de la rédaction). Comme j'ai collaboré à «Lire», mais que j'en suis parti voilà bien deux ans, j'espère qu'on ne me servira pas le même reproche si je confirme : Busnel est le meilleur. Il n'a ni le ton un peu compassé d'un Frédéric Ferney, ni la hâblerie brouillonne et dilettante d'un Guillaume Durand, ni l'admiration parfois trop guindée d'un PPDA devant un grand écrivain. Son enthousiasme gourmand de bateleur de foire au vin pour parler des livres rappelle évidemment celui auquel tous rêvent de succéder : Pivot.

Dans une interviewe croisée publiée par «La Croix» ce samedi, sur le thème de la  place du livre à la télévision, Busnel et Picouly donnent chacun leur vision d'une émission littéraire. L'un (Picouly) veut «aller vite, injecter du rythme, être sexy». Sa productrice, Catherine Barma, est du reste celle de Ruquier et d'Ardisson. L'autre (Busnel), veut bien céder «à la nécessité d'une écriture moderne», mais sans rien renier sur le principe d'une émission «strictement littéraire, qui ne mélange pas les genres». Sa «Grande librairie» est rythmée par juste ce qu'il faut de concessions à la modernité (SMS, dessins, portraits, reportages en librairies), mais l'essentiel reste la rencontre frontale avec l'écrivain. L'émission terminée, on avait envie de se précipiter pour lire Yasmina Khadra, Catherine Cusset, Mathieu Enard et Olivier Poivre d'Arvor. C'est bien le but, non ? Mais si Busnel réussit là où les autres échouent, c'est aussi qu'il a beaucoup lu (Hondelatte devrait en prendre de la graine) ; qu'il a essuyé les plâtres avec les «Livres de la 8» sur Direct 8 (comme naguère Pivot avec «Ouvrez les guillemets») et que, comme Pivot encore, il vient de la presse écrite (Pivot a longtemps officié au «Figaro»), une excellente école pour apprendre à partager son amour de la littérature et des écrivains.

Reste que les audiences de Busnel ne sont pas davantage follichones : mais il est sur France 5, alors que c'est lui qui mériterait de décrocher la 2 ou la 3. On lui souhaite, en tout cas, de s'imposer.

Post-Scriptum, qui n'a rien à voir : Une exposition Irène Nemirovsky va s'ouvrir à New York. «L'Express» de jeudi dernier nous apprenait que rien n'est prévu à Paris. Sollicité, le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme, a «catégoriquement refusé». Sa directrice, une certaine Mme Sigal, détesterait Irène Nemirovsky, qu'elle juge un écrivain surestimé. Sans commentaire…23/09/2008




Si Gutenberg savait ça…


La grand-messe annuelle de l’édition numérique, version technique, l’International Digital Publishing Forum, se tient aujourd’hui 14 mai, à New York, au MacGraw-Hill Auditorium, et elle réunira, à guichets fermés, les principaux acteurs mondiaux qui planchent sur les histoires de formats, de DRM, etc. Thème de cette édition 2008 ? « Le marché émergent des e-books ». Et, parmi la quinzaine de « sponsors » de l’événement, aux côtés de Adobe ou d’Ingram, il s’en trouve un, pour l’instant inconnu des Français, mais peut-être pas pour longtemps : Bookbank.

Bookbank, c’est une émanation de CPI Group, le premier imprimeur européen de livres, fondé en 1996 en France par les rachats successifs de Bussière, d’Hérissey, de Brodard & Taupin… avant de poursuivre sa croissance en Allemagne, en Angleterre, aux Pays-Bas, en Pologne… Aujourd’hui, CPI Group réalise 500 millions d’euros de chiffre d’affaires et imprime 650 millions de livres chaque année, dont 230 millions pour le seul marché français. Bookbank n’est pour l’instant qu’une petite cellule de réflexion et d’intervention, basée sur le territoire anglais. Son premier objectif : le « digital asset management ». En plus clair : « proposer un logiciel de gestion d’actif pour les éditeurs ». En encore plus clair : convertir tous les fichiers, de type PDF, en fichiers numériques lisibles sur tous supports — dont les e-books.

Qui, demain, quand le marché des e-books décollera vraiment — ce dont il ne se trouve plus grand monde pour douter —, distribuera les livres numérisés aux lecteurs ? La bataille qui se prépare est bien évidemment celle des plates-formes de diffusion. Beaucoup d’acteurs, d’horizons divers — grande distribution, télécommunications, etc. — rêvent de se partager le gâteau, et accessoirement d’en décrocher la plus grosse part. Bookbank est du lot. Avec un argument qui, ma foi, ne manque pas de poids : grâce à sa prépondérance écrasante dans l’impression papier, CPI est déjà en contact avec plus de… 4 000 éditeurs. Et la perspective ne manque pas de séduction : l’acteur le plus « historique » de la chaîne du livre, l’imprimeur, qu’on pouvait penser marginalisé par la révolution numérique, resterait finalement dans la course. Et pas qu’un peu.  

« C’est un projet extrêmement complexe, pour lequel nous n’avons pour l’instant aucun calendrier précis », confie Bernard Kieffer, directeur de l’innovation chez CPI. Et, sur le site de bookbank (bookbank.com), on se veut rassurant : il n’est pas nécessaire de confier ses livres à imprimer à CPI pour profiter des services de numérisation… Comme on dit au Canard Enchaîné, ça va mieux en le disant.

14/05/2008




Les puces de Maastricht


Je rentre de Maastricht, où j’ai visité la librairie la plus inattendue qui puisse se concevoir. Pour vous représenter les lieux, imaginez l’église Saint-Eustache, à Paris, transformée en librairie… Une nef gothique monumentale, 30 mètres de hauteur sous plafond, un audacieux habillage d’architecture contemporaine, en acier noir, et 45 000 livres à la vente. Consacrée en 1294, confisquée à la Révolution (Maastricht était alors française), l’ancienne église des Dominicains est devenue librairie en décembre 2006. Depuis son ouverture, elle ne désemplit pas : déjà plus d’un million de visiteurs, dont beaucoup entrent pour la photographier, et un chiffre d’affaires, en 2007, première année d’exercice, qui a dépassé les 5 millions d’euros. Pour une ville de 120 000 habitants, c’est remarquable. Mais la librairie est aussi remarquable à un autre titre : elle est entièrement équipée en technologie RFID, ces puces intelligentes, fonctionnant sur la radio-fréquence, et qui s’apprêtent à révolutionner la distribution de masse comme le commerce de détail. Il s’agit d’un test grandeur nature, mené à l’initiative de la chaîne BNG, premier libraire hollandais, avec 15 magasins à l’enseigne de Selexyz. Je ne rentre pas dans les détails ici, ce voyage était prétexte à un reportage dans un dossier sur les puces RFID qui paraîtra dans LH fin mai. Pour vous mettre en appétit, quand même, voici un exemple, parmi tant d’autres, de ce que cette technologie peut apporter : 3 bornes d’interrogation équipent le magasin (bientôt 5). Sur ces bornes, les clients peuvent taper l’objet de leur requête, quel qu’il soit : en un dixième de seconde, la borne leur répond ce qui correspond, dans le magasin, à leur demande, et leur indique l’emplacement où trouver les livres correspondants. Pendant que Tom Harmes, le directeur de la librairie, m’expliquait le fonctionnement de ces bornes, deux gamins hauts comme trois pommes sont arrivés à la borne près de laquelle nous nous trouvions. Le plus grand (il devait avoir sept ans…) a tapé sans hésiter « Donald Duck ». L’écran lui a aussitôt donné trois réponses, et les deux minots ont filé vers le rayon indiqué… Pour l’instant, la localisation reste verbale (« rayon Ceci ou rayon Cela, derrière le troisième pilier…), mais à terme l’emplacement s’affichera sur un plan de la librairie, pour se repérer encore plus facilement. En restant un moment en observation auprès de ces bornes, j’ai pu constater que ce sont les plus jeunes clients qui, spontanément, se sont le mieux emparés de ce service. « Le samedi, quand le magasin est bondé, nos libraires ne peuvent renseigner, tout au plus, que 20% des gens, explique Ton Harmes. Ce qui veut dire que l’immense majorité de nos clients doit se débrouiller par elle-même et s’ils ne trouvent pas, ou s’ils sont découragés par l’attente devant les guichets des libraires, peut-être renonceront-ils à leur achat. Avec ces écrans, chacun, désormais, peut obtenir une réponse précise et rapide. »

Autre leçon de ce voyage : la lecture numérique est bel et bien en train de prendre. En novembre 2007, trois des 15 librairies de BNG se sont risquées à proposer l’iLiad, le reader d’iRex, une filiale de Philips (celui également choisi par Les Echos en France). « Chacune des trois librairies n’avait pris, prudemment, que 10 exemplaires, ils ont tous été vendus en une semaine ! » raconte Ton Harmes. Du coup, l’iLiad est désormais proposé à la vente dans les 15 magasins de la chaîne. A ce jour, il s’en écoulé plus de 350 exemplaires… à 649 euros pièce. D’ailleurs, pendant que je me trouvais près des caisses, un monsieur en a justement acheté un. Une fois équipé de la machine, les lecteurs peuvent lire dessus le principal quotidien hollandais, mais aussi une sélection de titres qu’ils peuvent télécharger sur le site de la librairie. Et les clients sont en train d’inventer leurs propres usages : « Hier, raconte encore Ton Harmes, une mère est venue m’exposer son problème : elle a deux jumeaux, qui rentreront en 6ème à la rentrée prochaine. Ses deux fils pèsent… 25 kilos chacun. Et le cartable d’un élève de 6ème pèse 10 kilos ! Elle voulait savoir si, avec cette machine, il lui était possible de télécharger ou de scanner les livres du programme. Télécharger, non, ce n’est pas encore possible avec les livres scolaires, mais scanner, oui, sans problèmes. Je suis sûr qu’elle va revenir m’acheter deux machines. »

Quand le prix baissera enfin — c’est-à-dire quand la capacité de production mondiale sera effective pour répondre à une demande de masse —, les readers, c’est sûr, exploseront.

05/05/2008




TVA numérique


Annoncée voici dix ans, ou même cinq ans, la création d’un secrétariat d’Etat à l’économie numérique aurait fait sensation. Là, la tentation serait plutôt de se dire « C’est pas trop tôt ». Et la personnalité du bénéficiaire, Eric Besson, qui il y a encore un an appartenait au PS avant de trahir bien peu élégamment son camp, n’incite pas à l’enthousiasme. Enfin, l’annonce le même jour de la création d’un « gendarme du web », Nicolas Princen, destiné à veiller à l’image du président de la République sur le réseau, et qui est déjà dénoncée (avec force ironie) sur la toile comme une forme de censure (plus question de montrer certaines images du salon de l’Agriculture, par exemple ?) a passablement brouillé le message qui était censé destiné impressionner, avec l’arrivée de ce secrétariat d’Etat, le monde de la nouvelle économie.
Mais enfin, puisque désormais secrétaire d’Etat il y a, on veut espérer qu’il se penchera rapidement sur l’une des aberrations qui affectent la diffusion des textes numérisés : alors que les livres bénéficient d’une TVA au taux réduit de 5,5%, les ebooks sont, eux, taxés au taux plein de 18,6%…  19/03/2008




iPod à tout faire


Martin Richard est professeur d’informatique à l’Ecole des mines de Nantes, une école « jeune » (elle a été créée en 1990), qui a pour vocation de former des ingénieurs pour l’industrie, et pour ambition de proposer des méthodes d’enseignement innovantes s’appuyant notamment sur les nouvelles technologies. Et donc, Martin Richard a eu l’idée de transformer l’iPod, le baladeur vedette d’Apple, vendu à des millions d’exemplaires à travers le monde, en cartable électronique. Le test a eu lieu en janvier, auprès de neuf étudiants de troisième année à qui il avait été confié un baladeur du modèle iPod Touch.

Pendant deux semaines, les élèves ont utilisé leur baladeur pour suivre un cours consacré à « la programmation des systèmes embarqués » (systèmes informatiques autonomes, comme on en trouve par exemple dans les satellites) dont le contenu a été adapté à une utilisation nomade. Pour l’essentiel, il consistait en des transparents commentés par la voix du professeur, qui avait également enregistré (en vidéo) une partie de son cours, dans laquelle il donnait une série d’exemples au tableau. Les élèves ont ainsi pu se former chez eux, mais aussi durant leur temps de transport. Puis, pendant les deux semaines suivantes, les élèves ont suivi des séances de travaux pratiques devant un ordinateur, leur permettant d’appliquer les connaissances acquises. Et ils disposaient sur leur iPod de documents de référence, tels que les formules de programmation les plus couramment utilisées.

L’expérience qui a eu un bel écho médiatique (relayé par la presse informatique, bien sûr, mais aussi par le Monde et les Echos), est en cours d’évaluation et les iPod ont été récupérés par l’école. Elle sera renouvelée l’an prochain pour le même cours et devrait s’étendre à trois ou quatre cours de dernière année. Et pourquoi pas, à d’autres disciplines que l’informatique. Elle ne concernera toutefois que des groupes limités d’élèves (pas plus de 15), l’école n’ayant pas les moyens de fournir des iPod à tout le monde (chaque année, 150 à 200 élèves intègrent les première année).

Martin Richard, que j’ai contacté, se dit « flatté » de l’honneur qu’on lui fait de s’intéresser à son initiative, et en rajoute dans la modestie, assurant qu’il n’a rien d’un « grand pédagogue » : « Je ne suis qu'un enseignant ayant fait une expérimentation d'usage de la baladodiffusion, me dit-il. Bon, j'ai quand même une grande expérience des pédagogies alternatives et des dispositifs un peu innovants. Je fais depuis très longtemps de l'enseignement à distance à des adultes ou à des étudiants en Chine ou en Algérie. Mes préoccupations actuelles se focalisent autour des nouvelles façon d'apprendre où l’on mélange beaucoup les formes pédagogiques dans des dispositifs de plus en plus complexes. Par exemple, à l'École des Mines de Nantes nous expérimentons les pédagogies actives dans les premières années de l'école. Ces approches nous permettent de réduire, jusqu'à éliminer dans certains cours, les séances de cours magistraux au profit d'alternance de plusieurs formes pédagogiques comme l'auto-apprentissage assisté, les séances de mise en situation et l'apprentissage par problème. L'usage de la baladodifusion est un outil complémentaire intervenant dans un dispositif précis. » Et, en attente de l’évaluation définitive, il commente encore : « Il est difficile de conclure à la meilleure performance d'un tel dispositif qui remplaçait un cours magistral classique suivi des mêmes travaux pratiques. J'ai pu néanmoins observer quelques éléments intéressants. En particulier, j'ai trouvé que les élèves avaient assimilé plus tôt dans le dispositif certains contenus pédagogiques. Il fallait auparavant attendre le premier ou le second travail pratique pour que certains contenus soient bien assimilés. Dans le nouveau dispositif, j'ai pu vérifier lors de la séance de régulation que certains contenus avaient déjà été assimilés. Est-ce la seule baladodiffusion ? Est-ce l'aspect attrayant du nouveau dispositif qui a entraîné un investissement plus important des élèves ? Difficile encore là de répondre, mais il est certains et reconnu par les chercheurs en pédagogie qu'un apprenant assimile mieux un contenu lorsqu'il est acteur et pas seulement passif face à l'apprentissage. »

J’ai invité Martin Richard à venir raconter de vive voix son expérience et les enseignements qu’il en tire lors d’une table ronde consacrée à la nouvelle diffusion des savoirs à l’ère numérique, qui aura lieu le mercredi 19 mars à 10h, au Salon du livre de Paris, dans le cadre de l’espace « Lectures de dem@in ». Six tables rondes « professionnelles » seront organisées dans cet espace durant le salon et parrainées par Livres Hebdo.

28/02/2008




Seuil virtuel


L’exposition célébrant les 70 ans du Seuil et montrée depuis le 7 novembre dernier au Centre Pompidou s'est terminée lundi dernier — du moins pour ce qui est de sa carrière parisienne. Car outre qu’elle sera visible, à partir du 19 février, à la Bibliothèque francophone et multimédias de Limoges, et ensuite à l’Imec, cette exposition est désormais également consultable… en ligne (http://expositionseuil.bpi.fr). Si j’en parle ici, c’est qu’il s’agit d’une première. Une version Internet de l’exposition a en effet été conçue, qui reprend le cheminement des panneaux montrés dans la « coursive » de la Mezzanine de Beaubourg. Histoire de la maison, histoire des collections… les pages web sont maquettées avec rythme et couleurs, et il est possible de zoomer sur des documents d’archives (couvertures originales, manuscrits, correspondances d’auteurs…). Si Beaubourg offrait déjà une grande partie de ses ressources en ligne (il est par exemple possible de visualiser les dizaines de milliers d’œuvres possédées par le musée d’art moderne), elles étaient pour l’essentiel statiques. Ici, le parcours est, comme pour l’exposition physique, dynamique. Cette première devrait ne pas le rester très longtemps, et constituer le point de départ de toute une collection d’expositions en ligne. Conséquence immédiate : le volet « historique » du site des éditions du Seuil est maintenant complètement dépassé…
Et pendant que j’en suis à parler d’expositions, un mot de cette grande exposition qui se tiendra (du 15 avril au 29 juin) au Victoria & Albert Museum de Londres et intitulée « Blood on paper : The art of the book ». Elle rassemblera une soixantaine d’œuvres empruntées à 38 artistes tels que Louise Bourgeois, Francis Bacon, Jeff Koons, Sol LeWitt, Joseph Beuys, Martin Parr, Balthus, Paul McCarthy, Antoni Tàpies, Picasso, Matisse, etc. Bref, rien que des très grandes pointures de l’art moderne et contemporain, pour « mettre en lumière la foisonnante inventivité avec laquelle les artistes utilisent le livre en tant que médium de création », dixit le communiqué de presse. Et le commissaire de l’exposition, Rowan Watson, d’expliquer : «Dans ses infinies variations, le livre continue d’être l’un des moyens d’expression artistique les plus évocateurs. L’exposition met en lumière ce qui arrive lorsque les plus grands artistes de notre temps, tous s’étant illustrés dans d’autres domaines, se confrontent avec le livre. »

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

06/02/2008




Harry Potter et le Papier Vert


J.K Rowling se lâche… Comme si d’en avoir terminé avec la saga d’Harry Potter lui donnait une nouvelle liberté. Après avoir révélé que Dumbledore était gay — et précisé qu’elle avait demandé aux scénaristes hollywoodiens du 6ème film de ne pas essayer de lui coller une petite amie — , voilà que l’auteure actuellement la plus vendue dans le monde a frappé fort en Finlande, s’opposant à l’impression du dernier tome de la série (Harry Potter et les reliques de la mort) pour le compte de son éditeur finlandais, Tammi, au motif que le papier utilisé par l’imprimeur ne bénéficiait pas du certificat écologique FSC. Certes, la Finlande, en terme de lectorat, est un tout petit marché… mais c’est le plus gros producteur de papier du monde ! Le coup est donc hautement symbolique. « FSC », nous apprend l’Associated Press, qui relate l’affaire, est « une étiquette verte qui garantit que la fabrication d’un produit du bois s’est faite dans le respect de la gestion durable des forêts ». « L’offre de produits FSC en Finlande est très limitée », a reconnu Antti Otsamo, de la Fédération finlandaise des industries forestières, les Finlandais se satisfaisant apparemment de labels moins contraignants, comme le PEFC, mais Antti Otsamo de préciser dans la foulée : « Nous tentons de faire avancer le FSC ».

Comment J.K. Rowling perçoit-elle l’arrivée des lecteurs numériques — qui réduiront drastiquement le recours au papier ? La question mériterait évidemment de lui être posée. En attendant, son initiative est, à notre connaissance, sans précédent : pour la première fois, un auteur se sert de sa notoriété et de son poids économique (en l’occurrence, on sait combien il est immense) pour intervenir dans la chaîne du livre afin d’imposer ses exigences en matière d’environnement. On ne peut, évidemment, qu’applaudir. La prochaine fois J.K. Rowling s’attaque aux camions ?

24/01/2008




Provocation gratuite


On le sait, le 11 décembre dernier Amazon était condamné par les tribunaux, sur plainte du SLF, à cesser la livraison gratuite des livres. A l’issue du verdict, Amazon, se réclamant du « soutien de 12 000 internautes clients » annonçait ne pas renoncer au combat. Depuis, d’autres clients du libraire en ligne ont reçu un courrier qui commence ainsi : « Cher client d’Amazon.fr, aussi incroyable que cela paraisse, la livraison gratuite chez Amazon.fr est menacée ». On y apprend, quelques lignes plus loin, que l’action intentée « par un syndicat de libraires » n’est « ni plus ni moins qu’une tentative cynique d’éliminer la concurrence d’Amazon.fr », etc. Et le courrier se termine par « Nous avons donc besoin de votre aide » — sous-entendez : signez notre pétition.

Ce courrier a été mis en ligne dimanche 13 janvier, en début d’après-midi, sur le blog de Jean-Marc Morandini, chroniqueur radio et télé spécialisé dans l’actualité des médias et, parfois, l’actualité culturelle au sens large. Très visité, ce blog suscite des commentaires innombrables qui en font un parfait Café du commerce : la beauferie y triomphe très souvent, mais certains habitués y font aussi preuve de connaissances pointues et de points de vue intéressants. Dimanche en début de soirée, le post sur Amazon avait été lu plus de 5000 fois, et avait récolté plus de 70 commentaires. Lesquels commentaires étaient à… 99% pour Amazon, et contre les libraires. Il ne m’a pas semblé inutile d’en reproduire quelques-uns ici, car ils montrent bien que, dès qu’il s’agit d’Internet, toute position défensive s’argumentant sur la loi (ici, celle du SLF) est toujours jugée comme attentatoire à la liberté. Enfin, je ne les reproduis pas tous ici, mais plusieurs internautes estiment que la livraison gratuite leur apparaît comme un moyen de « doper le pouvoir d’achat » — thème dont on pressent qu’il sera l’argument numéro 1 de l’année 2008…

Voici donc quelques-uns de ces commentaires (dans leur orthographe d’origine) :

« au moins amazon a le privilege de nous livrer gratuitement sans limite d'achat, ce qui est bien. Pourquoi faudrait il payer la livraison alors qu'en le trouvant sur place dans un magasin fnac on ne paye pas la livraison ? »

« C'est vrai qu'à l'heure où on parle de problème du pouvoir d'achat, condamner une entreprise parce qu'elle propose une livraison gratuite, c'est abérant. Amazon est un vendeur en ligne de très grande qualité, qui propose un évantail de produits très intéressant à des tarifs attrayants. Les libraires défendent leurs intérêts, mais ce ne sont pas ceux des consommateurs. »

« je suis cliente, j'ai reçu la mail et j'ai signé la pétition ;

en plus la livraison est aussi parfois gratuite à la fnac et a alapage, donc j'ai du mal à suivre »

« Quand je vais dans ma librairie, le bouquin que j'achète n'est pas non plus taxé de frais de livraison, puisque je dépense mon essence pour me rendre chez le libraire... Si je choisis de payer un abonnement internet pour faire mes courses, pourquoi devrais-je payer en plus les frais postaux, surtout si Amazon a décidé de prendre sur sa marge pour envoyer le livre ?

C'est le problème d'Amazon. Mon libraire me fait parfois cadeau d'un stylo fantaisie, ou d'un bouquin d'occase... Il prend aussi sur ses marges pour le faire... Alors où est le problème ? Il suffit que les libraires soient plus inventifs, qu'ils renforcent leur capacité de conseil (bon nombre d'entre eux ne connaissent pas ce qu'ils vendent hélas), etc. Il peuvent aussi se spécialiser dans certains domaines, ouvrir le soir, la nuit, le dimanche... Organiser des signatures, des cercles de lecture... Enfin je signale que sur Amazon, non seulement vous pouvez avoir le livre pour le prix avec la remise Lang, mais qu'en plus vous pouvez obtenir 10% de remise, si vous devenez partenaire et que vous passez par les liens que vous mettez sur votre propre site ! ;-) Et ça pour l'instant, le syndicat des libraires n'y a pas encore songé ! »

« J’aime commander chez amazon. C'est simple rapide et la livraison gratuite c'est forcement un plus. Quand on habite un patelin où le plus proche libraire vous propose 4 livres qui se battent en duel, c'est un moyen accesiible à tous. Et je ne me voit pas faire 200 km pour aller à la fnac la plus proche de chez moi!! »

« décidemment, on aide pas les entreprises dans ce pays... je vois vraiment pas où est le problème de la livraison gratuite. Ils n'ont que ça à faire ?? »

« 1. Je ne vois pas en quoi le port gratuit est gênant pour les libraires qui eux ne livrent pas, et donc pratiquent les mêmes tarifs.

2. La FNAC et ALAPAGE également font depuis toujours les ports gratuits pour les livres ET la réduction de la loi Lang. Si la Fnac n'est pas attaquée (probablement parce qu'ils ont des boutiques en plus de leur site), pourquoi Alapage n'est alors pas attaqué également ?

3. Bravo les libraires, d'empêcher la France de lire. On aura tout vu ! Surtout que ça n'amènera pas de monde dans les librairies, si les gens ne se déplacent déjà pas maintenant, ils ne le feront pas après non plus. »

« Quelle absurdité d'interdire la livraison gratuite ! La loi Lang est respectée, le prix des ouvrages eux-mêmes n'étant concerné par aucune remise. La livraison gratuite est un service qui s'applique à tous les biens vendus par le site, en conséquence je ne vois pas en quoi on devrait l'interdire sur les bouquins. Comme si on reprochait à un libraire d'offrir une pochette cadeau à un client... »

« Pourquoi tant d'interdiction sur les livres?? des prix minimum obligatoire, la pub interdite pour un livre, maintenant la livraison gratuite en péril et surement quelques autres choses inconnues du public. Un reste de bon gros snobisme intellectuel péteux ou alors le peuple n'a pas besoin de lire, il a la télé et les pubs, c'est suffisant pour lui??? »

« Et puis le libraire du coin est bien gentil mais à part les best-seller et les prix littéraires, il n'y a pas beaucoup de changement dans ses rayons. Les commandes, quand il arrive à trouver la bonne référence sont longues parfois annulée à terme et il ne peut plus rivaliser avec les conseils générés par informatique. Trop de livres sortent pour qu'il suive maintenant. Donc plutôt que d'attaquer ce qui marche il devrait peut être penser différemment et réorganiser ses méthodes de distribution.

Les auteurs d'autrefois ne sont pas restés aux papyrus après l'invention du papier!! »

« Tout le monde ne vit pas dans une grande ville, et même parfois c'est tout à fait éprouvant de faire plusieurs libraire pour s'appercevoir qu'un livre est n rupture partout, sauf sur amazon ! »

« Plutot que d'entamer un procès, qui est à mon sens surtout au niveau commercial, une preuve de faiblesse, les libraires devraient ouvrir un site internet " Libraires de france" et concurencer directement amazon ! »

« La livraison gratuite est pratique quand on a besoin d'un livre en urgence pour ses cours ! Pas besoin de courir les librairies où on n'est même pas sûrs qu'on trouvera le livre en question!

Et pas seulement : pensez aux personnes qui ne peuvent pas se déplacer, handicapées ou autre, je pense qu'elles apprécient ce service ! »

14/01/2008




Dans un fauteuil


Voilà que Google s’attaque, lui aussi, à un projet encyclopédique sur le Net — baptisé « Knol », en abréviation de « Knowledge », qui veut dire connaissance. En vérité, la consonance de ce nom m’a plutôt évoqué, spontanément, une marque de soupe industrielle, ce qui est assez bien vu pour ce qui devrait, une fois encore, aboutir à de la bouillie encyclopédique. Certes, l’ambition est de se démarquer nettement de Wikipédia : cette fois, les articles seraient écrits par des internautes spécialistes d’une question, qui signeraient, et ne seraient plus modifiables ensuite par l’utilisateur lambda. Sauf que Google n’interviendra pas dans le contenu écrit par les internautes. En clair, il n’y aura personne pour valider et faire le tri. Et dans l’hypothèse où plusieurs auteurs écriraient sur un même sujet, il reviendrait aux internautes de juger le meilleur article. Que peut-on attendre de bon d’un tel projet ? Pas grand-chose, à mon avis. « Knol » — qui en est encore au stade de la conception — a sans doute de bonnes chances d’être moins désastreux que Wikipédia (ce qui n’est du reste pas très difficile), mais ne rétablira pas le sérieux encyclopédique qui fait si cruellement défaut sur le Net.

* *

*

Plus amusante est l’initiative de cet étudiant de l’Ecole de design d’Eindhoven, aux Pays-Bas, qui a conçu un fauteuil robot, actuellement testé dans la bibliothèque de la ville. Le principe ? Tout utilisateur de la bibliothèque, peut, au moyen d’une simple carte magnétique, choisir en arrivant dans les salles de lecture, un fauteuil qui le suivra dans tous ses déplacements : s’il farfouille un long moment dans les travées de livres, à la recherche de celui qui l’intéresse vraiment, il pourra donc s’asseoir le temps de sa consultation, puisque son fauteuil sera derrière lui. Et une fois son choix opéré, il pourra rejoindre une table, à laquelle il s’assiéra sur le même fauteuil, fidèle comme une ombre.

Le personnel de la bibliothèque peut également, très facilement, manœuvrer, sans avoir à les toucher, la batterie complète des fauteuils, pour les disposer, par exemple, en sages rangées, dans la perspective d’une rencontre-débat.

Poisson d’avril — avant l’heure —, penseront les sceptiques…

La technologie employée ici repose notamment sur une utilisation innovante des puces RFID, qui promettent de bouleverser pas mal de choses dans l’industrialisation, la commercialisation et l’utilisation des livres. J’y consacrerai d’ailleurs un article dans L.H. en janvier. Ce sera, en quelque sorte, mon devoir de rentrée.

D’ici là, bonnes fêtes à tous.

P.S. : On peut voir, sur Youtube, une démonstration des « fauteuils volants » de la bibliothèque d’Eindhoven : http://www.youtube.com/watch?v=2Dgaz6NIUFk

20/12/2007




Les étranges effets du wifi


On apprend que la mairie de Paris a décidé d’interrompre le fonctionnement de six points d’accès wifi dans des bibliothèques municipales, après qu’une quarantaine d’employés municipaux, sur la centaine de salariés que comptent ces six établissements, se soient plaints de troubles de la santé (maux de tête, fatigues, vertiges, nausées). L’adjoint à la culture, Christophe Girard, « ne s’explique » pas ces symptômes. Des experts de l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (AFSSET) tentent actuellement de déterminer les « raisons psychologiques ou techniques » (sic) liées à ce dysfonctionnement. En attendant, le comité municipal d’hygiène des installations culturelles de la ville a voté le principe d’un moratoire pour l’implantation du wifi dans les bibliothèques parisiennes…

11/12/2007




Orwell, Orwell, Orwell (trois fois)


Gloire au juge Stephen Crocker ! Ce magistrat américain de l’Etat du Wisconsin s’est opposé à des policiers fédéraux, qui souhaitaient obtenir l’identité de milliers de clients d’Amazon, dont le seul point commun était d’avoir acheté, via le site, des livres d’occasion à un même revendeur, accusé d’importante fraude fiscale. Les policiers prétextaient que la connaissance de ces acheteurs — pourtant tous de bonne foi et parfaitement innocents — et de leurs habitudes de consommation sur Amazon leur permettrait d’étayer leur dossier contre le prévenu.

Dans ses attendus, le juge Crocker, pour justifier d’avoir débouté les policiers, explique que «si la nouvelle se répandait que des enquêtes policières fédérales de type Orwellien [il y va fort, Crocker : j’adore !] allaient jusqu’à fouiller les habitudes de consommation des lecteurs clients d’Amazon, cela dissuaderait un nombre incalculable de clients potentiels de renoncer, et sans doute pour toujours, à l’achat de livres en ligne». Il a donc proposé la manœuvre inverse, et beaucoup plus logique : demander à Amazon d’adresser à ses clients un courrier les informant qu’une enquête était en cours, et qu’ils pouvaient, s’ils le souhaitaient, contacter la police. Du coup, les fédéraux ont préféré carrément jeter l’éponge.

David Zapolsky, chargé des litiges à Amazon, en a profité pour faire la pub de sa boîte, présentée comme irréprochable pour la protection des droits privés de ses clients : «Chaque fois que les autorités nous demandent des informations, et que nous ne pouvons obtenir de justification précise sur ces demandes, et dès lors que nous ne sommes pas sûrs que ces demandes ne violent pas le Premier Amendement [ndr : celui relatif à la liberté d’expression et de conscience, autant dire hyper méga sacré], nous faisons automatiquement appel à un juge».

Il est à noter que si la requête des fédéraux avait été adressée à un quelconque établissement bancaire, ou émetteur de cartes de crédit, le fichier des clients, avec leurs identités et leurs adresses, et tout, et tout, aurait été transmis sans le moindre embarras de conscience. Mais il semblerait qu’en Amérique, et c’est finalement une bonne nouvelle, les librairies et les bibliothèques soient particulièrement protégées par le respect du Premier Amendement. La décision du juge Crocker vient ainsi enrichir une déjà riche jurisprudence, toute dans le même sens, et dont l’exemple le plus fameux restera la rebuffade infligée, en 1998, au procureur Kenneth Starr (ce conservateur teigneux qui voulait faire tomber Bill Clinton). Clinton ayant expliqué à la justice que Monica Lewinsky (vous savez, la stagiaire…) lui avait offert « un livre ou deux », Starr avait exigé de Kramerbooks, une librairie connue de Washington, proche de la Maison Blanche, de lui communiquer les achats de ladite Monica. Kramerbooks avait refusé, au nom du respect du Premier Amendement, et Starr en avait été pour ses frais. Tant mieux. Et tant pis : on ne saura donc jamais si Monica avait acheté « Vox », le roman de Nicholson Baker où il est principalement question de sexe au téléphone, comme en était convaincu Starr, ou plus bêtement… un livre sur les cigares.

Vive le juge Crocker, vive Monica, vive Bill et Hillary Présidente !

****

Cette histoire m’amène à dire un mot de Facebook, la tarte à la crème du moment. Facebook par-ci, Facebook par-là : plus à la mode, tu meurs. Sauf que moi, Facebook, ça ne m’a pas un seul instant inspiré. Il y a trente ans, ou quelque chose comme ça, un truc aussi, avait été furieusement à la mode : la CB, ces radios dans les voitures. C’était formidable, paraît-il, pour se faire de nouveaux amis, engager le dialogue, créer du lien — ça a duré quoi ? un an ? Facebook, c’est un peu la même chose : l’illusion de créer du lien social, quand celui-ci se délite à tout va et que les gens n’ont jamais été aussi seuls qu’aujourd’hui. Les amis, aujourd’hui, sont virtuels (ces pages de Myspace, où s’affichent « Machin a 25679 amis », « Chose à 78654 amis », c’est d’un ridicule achevé…). Désolé, moi je préfère les amis que je peux toucher physiquement et avec qui je peux vider quelques bonnes bouteilles. Bon, enfin quelques utilisateurs de Facebook commencent à déchanter, en voyant l’utilisation qui est faite de leurs données personnelles à des fins mercantiles. J’ai envie de dire : mais quelle naïveté ! Comme si ce n’était pas prévisible depuis le début ! Ce qu’Orwell avait prédit dans « 1984 » est peu à peu en train de se mettre en place : on veut tout savoir de vous, vous traquer, vous espionner dans vos moindres gestes, et orienter vos comportements. Sauf que le dictateur, derrière tout ça, n’est pas politique : c’est juste le commerce, la pub et le marketing.

****

Yann Martel est en colère. L’auteur de « L’histoire de Pi » (Man Booker Prize 2002, dont on attend l’adaptation au cinéma par Jean-Pierre Jeunet) est parti en guerre contre Stephan Harper, le premier ministre canadien — rappel : Martel est lui-même Canadien, Québécois d’origine, qui vit aujourd’hui dans une province anglophone du pays —, au motif que celui-ci est inculte et ne s’intéresse pas aux livres. « Si Harper lisait des livres, et pas juste des traités d'économie, on le verrait dans ses politiques. Or ses politiques en matière de culture, c'est de couper partout, explique Martel. C'est inadmissible. Si on lit, c'est qu'on aime les livres et si on les aime, on les défend. Stephen se fout éperdument des livres. Lorsqu'on lui a demandé quel était son livre préféré, il a cité le Livre des Records Guinness en se trouvant très drôle. Moi, je trouve ça pitoyable. Harper semble ignorer que la partie cruciale d'un peuple, c'est sa culture, pas son économie. Comment peut-il faire fi d'une facette aussi essentielle et fondamentale de l'existence? Et surtout, que comprend-il de la vie, que sait-il de notre expérience commune sur terre, s'il ne lit pas? Ça me dépasse ! » Martel a donc décidé d’envoyer des ouvrages, choisis par lui-même, au chef du gouvernement. Dans la foulée, il a créé un site, « Que lit Stephen Harper ? » (www.whatisstephenharperreading.ca, site bilingue, of course) pour que le public ait accès en même temps que le premier ministre aux ouvrages suggérés. Depuis avril, et à raison d’un livre envoyé tous les deux lundis, Stephen Harper a déjà reçu 17 livres (le 18è partira aujourd’hui) et l’éventail des auteurs est très large, qui va de Tolstoï à Agatha Christie en passant par… Orwell — hé, hé, vous vous demandiez où il était Orwell, cette fois, n’est-ce pas ?

A ce jour, Stephan Harper n’a accusé réception que d’un seul envoi — par une note de son assistante —, mais Martel est décidé à continuer l’exercice tant que Harper sera au pouvoir : « J’espère que ça ne durera pas dix ans », dit-il.

Toute ressemblance avec un autre pays, dont le chef de l’Etat ne lit pas de livres — même pas ceux qui lui sont consacrés —, sinon peut-être les albums de coloriage édités par Chiflet, serait évidemment fortuite et très, très malintentionnée.

10/12/2007




Le Quid tué Net


« Je cherche à comprendre pourquoi il n’y a toujours pas de Quid édition 2008 ? », s’interrogeait récemment un internaute, sur un forum dédié à la culture. La réponse est simple : il n’y aura plus de Quid, du moins dans sa version papier. C’est la fin d’une aventure de 43 ans, qui fit les beaux jours de la librairie. Pendant des lustres, à peine parue dans les premiers jours d’octobre, chaque nouvelle édition de cette encyclopédie tout terrain se hissait aussitôt en tête des meilleures ventes de Livres Hebdo. Bon an, mal an, il s’en écoulait dans les 500 000 exemplaires. Une vraie rente de situation. Puis, avec l’arrivée d’Internet, les ventes ont commencé à diminuer. Elles étaient tombées, semble-t-il, en-dessous de la barre des 100 000 exemplaires. Robert Laffont, qui avait succédé voici une trentaine d’années à Plon pour éditer l’ouvrage, a préféré jeter l’éponge.

Le Quid, bien sûr, n’est pas tout à fait mort : il est lui-même présent sur Internet depuis dix ans, mais en dépit du million de visiteurs mensuels que revendique quid.fr, le site n’est toujours pas à l’équilibre. Voici quelques mois, Fabrice Frémy, le directeur général de la maison, et fils des fondateurs, expliquait son ambition d’en faire une « agence d’actualités encyclopédiques ». Et de s’adosser à d’autres sites, pour générer plus de trafic et attirer la publicité en ligne.

Sauf que le Quid en ligne, ce n’est plus tout à fait le Quid. Ce dictionnaire pas comme les autres était d’un usage très convivial : combien de fois n’avons-nous pas, les uns et les autres, assisté à un dîner entre amis où, à un moment, quelqu’un sortait le Quid pour vérifier un chiffre, chercher un renseignement. Et puis, en tournant les pages, on tombait sur d’autres chiffres, d’autres données, qui alimentaient la conversation : le Quid, c’était un peu les Miscellanées de ce bon M. Schott avant l’heure. Désormais, il faudra ouvrir un ordinateur, ce qui n’est pas exactement la même chose. Et puis, comme l’expliquait très bien la semaine dernière Yann Chapelon, le directeur général de Télérama, au forum du SPCS (Syndicat de la presse culturelle et scientifique) sur le numérique, « Internet rebat les cartes ». Alors que sur le papier, le Quid s’était bâti un quasi-empire, d’autres, sur le Net, lui ont grillé la politesse. Il s’agit, bien sûr, principalement de Wikipédia, dont j’ai déjà amplement dit ici tout le mal que je pensais. Il faudra sans doute des années avant que le Quid ne retrouve son image de référence obligée — si jamais il y parvient. En attendant, la — vraie — culture encyclopédique en prend un sacré coup. La révolution numérique n’a pas toujours que du bon.

30/11/2007




Amazon mettra-t-il le feu ?


" Il " fait la couverture de Newsweek. Il ? Le Kindle, bien sûr, ce livre électronique concocté par Amazon, et dont le lancement, tant retardé (voir ce blog), a enfin été annoncé hier 19 novembre lors d’une conférence de presse new-yorkaise. Le grand hebdomadaire américain, qui paraît également le lundi, avait donc choisi d’en faire son événement, y consacrant une enquête de plusieurs pages baptisée " L’avenir de la lecture" ("The future of reading"). Les journalistes de Newsweek avaient fait, quelques jours plus tôt, le déplacement de Seattle, siège social d’Amazon, pour y rencontrer son PDG-fondateur charismatique, Jeff Bezos. Celui-ci n’a pas hésité à leur déclarer qu’il s’agissait là du "projet le plus ambitieux" jamais concocté par sa firme : "Changer le livre, et pourquoi pas, changer jusqu’à la manière que nous avons de lire". Vaste chantier, en effet, mais, comme le rappelle Newsweek, le livre a plutôt bien réussi, jusque-là, à Jeff Bezos, puisque c’est avec des livres que ce lecteur impénitent (et mari d’une romancière) a construit sa fortune, et la première grande entreprise mondialisée du net.
"Les livres, déclare encore Jeff Bezos, sont le dernier grand bastion de l’analogique", estimant que les incursions livresques dans le monde numérique restent pour l’instant marginales, à l’inverse d’autres secteurs de la culture, liés au son ou à l’image. Et Neewsweek d’enfoncer le clou en rappelant que la lecture est de plus en plus concurrencée par d’autres loisirs liés au numérique, et "que la mort récente de Norman Mailer n’a fait que souligner la fin d’une époque" où un écrivain était un personnage assez considérable pour projeter son ombre portée sur la société.
Bref, le défi du Kindle et des autres machines du même genre, est clair : se montrer aussi pratiques qu’un vrai livre, mais réussir à faire mieux. De ce point de vue-là, le Kindle offre en effet certains agréments (notamment la connexion sans fil au réseau) qui devraient enfin permettre, estime Newsweek, à un livre électronique d’entrer sérieusement en concurrence "avec le vieil exemplaire d’Autant en emporte le vent ayant appartenu à votre mère". Sans compter que le kindle ne se limite pas aux livres : il reçoit la version électronique de journaux et magazines (dont Le Monde et Les Echos), et vous pouvez également enrichir votre bibliothèque personnelle de documents word ou PDF qui vous seront adressés par des proches ou des relations de travail dans la boite mail de votre kindle. Enfin, le kindle peut aussi lire des fichiers MP3. Bref, Jeff Bezos de résumer l’engin, avec ce goût qu’ont les Américains pour les formules assonantes : "It’s not a device, it’s a service" ("Ce n’est pas une machine, c’est du service").
Mais bon, pour l’instant, impossible de se forger une idée précise de ce côté-ci de l’Atlantique : pas plus que le SONY PRS 500 lancé l’an dernier, le Kindle — et "kindle", rappelons-le, peut vouloir dire, entre autres significations, "embraser" — n’est pas prévu pour l’instant à la commercialisation en Europe. Contentons-nous donc de ce qu’en disaient déjà hier d’augustes confrères, dont l’autorité nous en impose.
D’abord, ZDNet (la version américaine), qui avait pu tester l’appareil depuis quelques jours. Le bilan est globalement positif : la lisibilité, la légèreté et la praticité de l’appareil sont mises en avant, ainsi que l’étendue de l’offre de démarrage (90 000 livres déjà présents dans la boutique en ligne du kindle, aussi bien les meilleures ventes du moment que des grands classiques et des livres de fonds…). Au chapitre des mauvais points : l’esthétique (le kindle définitif est à peu près aussi moche que le laissaient supposer les photographies de prototypes diffusées depuis un an dans la presse), l’insuffisante capacité de stockage de la machine et l’ergonomie de son système de navigabilité. Résultat des courses, pour ZDNet : un bon appareil, qui justifie d’être vendu 100 dollars plus cher que son concurrent de Sony, mais qui ne représente encore que le "modèle 1.0" du livre électronique. En d’autres termes, le marché ne devrait décoller qu’avec les machines suivantes.
C’est, encore plus crûment dit, ce que pense le New York Times : "Assez parlé du Kindle 1.0, à quand le Kindle 2.0 ?" titrait hier l’édition en ligne du grand quotidien. Et d’énoncer les améliorations attendues pour la seconde génération du kindle : un écran tactile plutôt qu’une molette de navigabilité, de la couleur, etc. A défaut de quoi, le Kindle ne restera pour l’instant, pour reprendre l’expression d’un internaute sur un forum américain, qu’un "Sony Reader sous stéroïdes"... 20/11/2007




Cellulaires souches


Deux informations, tombées à peu près en même temps hier, et qui, en se télescopant, font sens. Primo, l’annonce par Google de ses projets dans la téléphonie. Et deuxio les chiffres de vente des ordinateurs portables au Japon (rapportés par l’Associated Press), qui s’affichent en baisse pour le cinquième trimestre consécutif, tant pour les ordinateurs de bureau que pour les ordinateurs destinés aux particuliers.

Commençons par ce deuxième point. Ainsi donc, un quart de siècle après les débuts de la révolution informatique de l’ordinateur partout — au bureau et à domicile —, le Japon pourrait être le premier grand marché à faire machine arrière. D’après les analystes, la tendance amorcée en 2006 ne donne pas signe qu’elle pourrait s’inverser (au point qu’un fabricant comme Hitachi a décidé de ne plus produire pour les particuliers), et serait une préfiguration de ce qui attend les autres pays industrialisés : l’ordinateur se verrait désormais dépassé par d’autres dispositifs électroniques. Deux en particulier : les téléviseurs à écran plat (le plus grand possible), qui peuvent se connecter directement à Internet via une simple console de jeux. Et les téléphones portables. D’après une enquête réalisée en 2006 par le ministère des Affaires intérieures, plus d’un Japonais sur deux envoie aujourd’hui des courriels et accède à Internet depuis son cellulaire. Et l’essor des sites de réseau social, type Facebook, s’appuie également sur ce mode de communication. A tel point que le site social qui se développe le plus vite au Japon, Mobagay Town, a été conçu pour fonctionner exclusivement sur téléphones portables.

On comprend, dès lors, que Google ait tout intérêt à prendre pied sur un marché qui sera demain le principal tuyau d’écoulement de la masse de contenus accumulés par le moteur de recherche. D’où l’annonce, faite hier, de la mise sur pied — avec 33 partenaires constructeurs, opérateurs et développeurs ! — d’un système « ouvert » pour téléphones mobiles, baptisé « Androïd », et la sortie, avant la fin 2008, de téléphones bon marché tournant sous ce système… Avec « Androïd », Google disposera d’appareils spécifiquement adaptés à ses produits : les emails (Gmail), les cartes et plan (Google Maps), la vidéo (Youtube), les sites de socialisation… et bien sûr, la recherche de livres.

06/11/2007




Martine c’est ma copine


Il y a tout juste une semaine, Benoît Yvert, le directeur du livre, en ouverture du Forum de la SGDL où il fut beaucoup question de numérique, évoquait le « fossé », dans ce domaine, entre « les plus de quarante ans et les autres ». Ce qui suit concerne résolument les moins de quarante ans.

D’abord, Martine. Eh oui, la Martine de « Martine à la ferme ». Héroïne infatigable, depuis plus d’un demi-siècle (le premier album, « Martine à la ferme », justement, est paru en 1954) d’aventures toutes de « fraîcheur, d’authenticité et de merveilleux », comme le dit son heureux éditeur, Casterman. Quand on sait l’inventivité déployée en littérature jeunesse depuis déjà quelques décennies, « fraîcheur » et « authenticité » riment, ici, avec un irrésistible parfum de désuétude. Mais enfin, ça marche : 57 titres au catalogue, plus de 50 millions d’exemplaires vendus dans le monde francophone, des traductions dans d’innombrables pays et une foultitude de produits dérivés. Et les aventures continuent. Marcel Marlier, désormais seul au générique (son co-auteur, Gilbert Delahaye est disparu en 1997) poursuit la série avec l’aide de son fils. Dans le dernier album, « J’adore mon frère ! », paru le 17 septembre, on voit Martine taper à l’ordinateur. A l’échelle de Martine, c’est une révolution…

Mais la vraie nouveauté, c’est que l’album originel, « Martine à la ferme », existe désormais en version jeu vidéo sur console Nitendo ! Ce n’est pas tout à fait une première : Martine, jeune fille résolument moderne, existait déjà en jeu d’éveil pour PC depuis 2005. Mais là, on change d’échelle : développé par une société spécialisée, en partenariat avec Casterman, « Martine à la ferme » version Nitendo (40 euros environ, le jeu) explore toutes les fonctionnalités de la console. C’est Patapouf qui ne va pas en revenir…

Autre innovation, qui illustre bien comment les nouvelles générations de lecteurs seront biberonnées au numérique et au multimédia : le Nabaztag se met aux livres d’enfants. Cékoi, le Nabaztag ? Un petit lapin stylisé communiquant, merveille de technologie, relié 24h sur 24 à Internet par wifi. « Nabaztag », c’est de l’arménien, et ça signifie précisément lapin (ou lièvre…). L’un des deux inventeurs du Nabaztag, Rafi Haladjian, étant d’origine arménienne, voilà pour l’explication de ce nom inattendu. Le Nabaztag (un peu moins de 150 euros pièce) s’allume, bouge les oreilles, donne l’heure et remplit tout plein d’autres fonctionnalités : vous alerter de l’arrivée d’un mail, vous réciter les derniers bulletins météo, ou le fil AFP, etc., etc. Bref, le genre de gadget parfaitement inutile et qui sera bientôt irremplaçable dans des milliers de foyers. La nouvelle version du Nabaztag, encore enrichie, est désormais capable de renifler les puces RFID, ces puces intelligentes qui équiperont bientôt la plupart des objets de consommation, livres compris.

Désormais, le Nabaztag sait également lire ! Enfin, pour l’instant, un seul livre, mais pas n’importe lequel : « La belle lisse poire du prince de Motordu », de Pef, intronisé dès sa parution, en 1980 chez Gallimard, comme l’un des grands classiques de la littérature jeunesse contemporaine. En reniflant la puce RFID collée dans la couverture du livre, Jeannot-Nabaztag sera capable d’identifier l’ouvrage, et d’aller en chercher l’histoire sur Internet, pour la lire ensuite à voix haute. Il suffira de bouger les oreilles du lapin pour naviguer dans le récit (passer au chapitre suivant, par exemple), et l’animal, doté de mémoire, pourra reprendre la lecture à l’endroit où il s’est interrompu la fois précédente. Il sera également possible de choisir entre deux voix : celle de Pef, ou celle du lapin, pour lire le récit. Fabuleux, non ? La commercialisation est prévue pour la mi-novembre. Et quatre autres livres de Gallimard Jeunesse devraient suivre dès 2008.

Avec tout ça, on se demande à quoi vont bien pouvoir encore servir les grand-mères.

http://www.ma-copine-martine.com

http://www.nabaztag.com

16/10/2007




L’amour en digital


La nouvelle est d’importance : Harlequin proposera désormais l’ensemble de ses nouvelles parutions, simultanément en version papier et en version e-book, soit près de 120 titres par mois. Ceci, toutefois, ne concerne pas, pour l’instant, la filiale française (détenue à 50% par Hachette), mais uniquement la maison-mère, nord-américaine (Harlequin est une société canadienne) et qui publie donc en langue anglaise pour le marché anglo-saxon. Téléchargeables sur le site Internet de l’éditeur (www.eharlequin.com), ces e-books seront proposés au format Mobipocket et au format Sony (pour les possesseurs du PRS 500). Le prix ? A peine inférieur à la version papier (la ristourne serait de l’ordre de 6%). Mais l’important n’est pas là.
Si on connaît un peu la littérature de genre, et qu’on s’intéresse au phénomène du roman sentimental en particulier, on sait qu’il s’agit du secteur éditorial le plus marqueté qui soit : rien, chez Harlequin, n’est jamais laissé au hasard, et TOUT, y compris le choix des couvertures, est d’abord avalisé par des panels de lectrices soigneusement auscultés. Bref, Harlequin ne se lance pas dans l’aventure du e-book à la légère : en fait, voici deux ans que certains titres de l’éditeur étaient déjà disponibles sous cette forme. Or, toutes les remontées d’informations des lectrices se sont avérées positives. A leurs yeux, les e-books possèdent au moins deux qualités très précieuses : l’immédiateté d’achat et de consultation, et la possibilité de les avoir toujours avec soi, au gré de ses déplacements. Car si l’édition de romans sentimentaux obéit à des règles très strictes, leur lecture obéit, quant à elle, à une constante régulièrement constatée dans toutes les enquêtes : elle est compulsive. N’allez pas croire, pour autant, que les lectrices (puisque ce sont très majoritairement des femmes) de romans sentimentaux sont à l’écart du monde et de la nouveauté. Au contraire, un grand nombre d’entre elles se sont emparées du web, où elles tiennent des forums de discussion spécialisés.
Bref, l’annonce d’Harlequin apparaît bien comme le signe que la lecture numérique pourrait rapidement devenir de plus en plus « mainstream ».


* * *


C’est la rumeur du jour, sur certains sites américains à prendre donc comme telle, mais enfin, elle n’est pas neutre. Depuis le lancement de l’Iphone, on n’a cessé et dans ce blog, comme ailleurs , de gloser sur l’utilisation qu’Apple pourrait faire de cet appareil à des fins de lecture numérique. Et si on s’était trompé du tout au tout ? A en croire, en effet, ladite rumeur, Apple fourbirait un AUTRE appareil, qui serait, tenez-vous bien, la version ressuscitée du défunt Newton. Newton ? une sorte « d’ancêtre » des PDA, dont le projet initial remontait à 1987 et qui avait été dévoilé à la presse en 1992. Trop en avance sur son temps, le Newton s’était soldé par un flop retentissant Apple devait complètement jeter l’éponge en 1997 tandis que les Palm et autres Psion prenaient leur envol planétaire. Si la rumeur est fondée, Apple dévoilerait en janvier prochain, dans le cadre du MacWorld de San Francisco, une nouvelle version de son Newton, qui en ferait (écran plus large, notamment) une formidable… machine à lire des e-books.
Lire un Harlequin sur un Newton ? Voilà qui constituerait un raccourci saisissant de l’’époque… 27/09/2007




Le GPhone existe…


… et je ne l’ai pas rencontré. GPhone ? Pour Goggle Phone, le téléphone mobile que fourbirait Google. La rumeur date de 2005, elle n’a cessé, depuis, d’enfler : sur… Google, justement, on recense à cette date près de 5 millions de pages web, en anglais, qui parlent du GPhone ! La rumeur a brusquement rebondi, voici quelques jours, quand un grand journal indien annonça son lancement effectif pour le courant du mois de septembre, et qu’une source est-asiatique (Singapour) affirma que la machine fonctionnerait sous Linux. L’absence de tout commentaire de la part de Google (comme toujours) ne fait évidemment qu’ajouter à la fièvre. En attendant, bien malin qui pourrait dire si le GPhone est ou n’est pas une chimère.

« C’est un peu comme l’OVNI de Roswell, commentait la semaine dernière le Los Angeles Times, qui consacrait un grand article au sujet : très peu de gens savent s’il a réellement existé, mais tout le monde a un avis sur la question. » On notera tout de même qu’au terme de son enquête, le LAT recensait plus de spécialistes de la Silicon Valley qui croient à la véracité du projet GPhone, que de sceptiques. Ces derniers se demandent surtout ce qu’irait faire Google, firme de contenu, sur le marché, risqué et délicat, du hardware (les matériels communicants, autrement dit les contenants). On peut leur objecter que justement, jamais, avant Google, aucune entreprise n’avait réussi une telle convergence (et une telle logique) de contenus, et qu’il ne manque plus qu’un tuyau unique pour recevoir tous ces contenus et faire d’une entreprise déjà hyper profitable, une entreprise méga profitable.

Qu’on y songe : depuis sa création, Google n’a cessé, soit par croissance interne, soit par des acquisitions (qui se sont multipliées depuis ces deux dernières années), de bâtir une offre Internet globale : le moteur de recherche, bien sûr, mais aussi les bases de données, avec notamment Google Books, Google Maps et Google Earth ; le mail (avec Gmail) ; la video (avec le rachat de YouTube) ; la publicité, avec AdSense et le rachat, en 2006, de DoubleClick, l’une des plus grosses régies de publicité sur Internet ; etc.

En outre, il n’échappe à personne, et surtout pas aux dirigeants de Google, que la principale porte d’entrée d’Internet de demain ne sera plus l’ordinateur, mais le téléphone portable.

On comprend mieux, alors, pourquoi l’idée d’un GPhone — déjà baptisé par certains « iPhone killer » — enflamme à ce point la blogosphère. Et avouez que son lancement, s’il devait se faire bientôt, ne tomberait pas trop mal : ce samedi 15 septembre, Google a fêté ses dix ans d’existence. Dans la plus grande discrétion, comme d’hab.

17/09/2007




Rentrée numérique


C’est le New York Times qui, dans son édition du 5 septembre dernier, posait la question : l’automne 2007 marquera-t-il le début du (lent) basculement de la lecture papier vers la lecture électronique ? Le quotidien américain s’appuyait sur deux rumeurs persistantes : d’abord, le lancement cette fois semble-t-il imminent (on parle désormais de la mi octobre) du Kindle, ce reader développé par Amazon et fonctionnant avec la technologie de l’encre électronique, dont j’ai déjà parlé ici. Et d’autre part, le projet qu’aurait Google de permettre très bientôt la consultation intégrale d’une partie des livres numérisés dans son immense bibliothèque virtuelle, y compris ceux sous copyright… mais moyennant finances (la redevance payée par les utilisateurs serait fixée par les éditeurs, et partagée avec Google). Pour l’instant, ni Amazon, ni Google ne communiquent officiellement sur ces informations.

En attendant, ce sont Les Echos qui, en France, ont créé l’événement, en lançant aujourd’hui leur version e-paper, laquelle sera enrichie d’une librairie électronique forte déjà d’un millier de titres (lire en rubrique numérique). Saluons l’initiative du quotidien économique, qui joue ici un rôle de pionner pour la diffusion, auprès du grand public, d’une technologie encore surtout connue des professionnels du numérique. La nouvelle valait bien de mettre un terme à la longue vacance estivale de ce blog…

12/09/2007




Machine divine ?


Dans à peine plus de deux semaines — le 29 juin, très précisément — l’iPhone sera donc mis en vente. Inutile de rappeler que la mise sur le marché de l’appareil le plus attendu de l’année, sinon de la décennie — « long rumored et much hyped », pour reprendre la formule qui circule dans nombre de médias américains —, est un événement. Selon la dernière livraison de Business Week, Apple pourrait déjà s’appuyer sur un stock de 3 millions d’exemplaires fabriqués. Nonobstant, ATT (l’opérateur téléphonique qui a obtenu l’exclusivité de licence, via sa filiale Cingular) a commencé d’embaucher du personnel destiné à « contrôler la foule » dans ses points de vente. Et la bestiole, déjà mise aux enchères sur eBay, se négocie actuellement entre 600 et 1000 dollars l’unité ! La preuve que ceux qui ne veulent pas piétiner en magasin, ou qui vivent hors du territoire US, sont prêts à payer cher pour s’offrir le plaisir de posséder un iPhone au plus vite.

Si le tsunami commercial attendu est bien au rendez-vous, l’événement, il sera là : pour la première fois, un « smarphone », autrement dit un téléphone qui n’est plus seulement un téléphone, mais un terminal intelligent, multimédia, capable d’accueillir vidéo, mail et télévision, partira à la conquête du grand public, là où le Blackberry et ses confrères étaient pour l’instant restés confinés à un public de professionnels, de fondus d’informatiques, ou de CSP+. Et l’écrit, là-dedans ? On espère que Steve Jobs y a pensé, que des éditeurs trépignent, et qu’à terme, l’iPhone — que certains, outre-Atlantique, n’hésitent pas à qualifier de « God machine » — s’ouvrira à des contenus autres que purement audio-visuels.

En France, l’iPhone ne sera pas commercialisé avant les fêtes de fin d’année.

11/06/2007




Et l’encre numérique continue d’avancer...


Le 20 juin, les Echos donneront une conférence de presse pour annoncer le lancement officiel de leur version e-paper. Mais, depuis déjà un peu plus d’un mois, une souscription est ouverte auprès des futurs abonnés de cette version révolutionnaire du quotidien économique. Philippe Jannet, directeur des éditions électroniques des Echos, ne veut pas pour l’instant donner de chiffres précis, mais il semble se frotter les mains : « Nous avons enregistré un taux de retour sur notre mailing exceptionnel », dit-il. Preuve que l’intérêt du public commence à se manifester sérieusement.

Et pendant ce temps, l’encre électronique continue de se perfectionner. Elle a été l’une des vedettes du SID 2007, symposium mondial de l’affichage électronique, qui s’est tenu fin mai à Long Beachn, en Californie. Le français Nemoptic y a présenté ses derniers modèles. Ainsi que Samsung et d’autres grands noms de l’électronique. Au point que Russ Wilcox, le patron de la société E-ink a pu constater « une accélération surprenante » de l’offre en produits flexibles.

Enfin, de son côté, Amazon continue de fourbir — mais dans le plus grand secret — son modèle de reader à base d’encre électronique. Stéphanie Van Duin, nommée le 14 mai dernier directeur du développement du groupe Hachette — « et le développement d’un groupe d’édition, aujourd’hui, c’est le numérique », nous avait-elle expliqué au lendemain de sa nomination — était ces jours-ci aux Etats-Unis, pour notamment assister à une démonstration de ce fameux reader. Mais les cadres d’Amazon lui avaient bien spécifié, avant, que la démonstration aurait lieu « dans un bureau fermé ». Un peu comme ces lectures, durant la foire de Francfort, où l’on donne à lire à quelques éditeurs triés sur le volet les manuscrits les plus chauds de l’année, à condition qu’ils s’enferment dans des boxes aveugles, durant un temps limité, sans possibilité de communiquer avec l’extérieur. C’est dire si, pour Amazon, le projet est d’importance…

08/06/2007




Un bon livre est un livre mort


Qu’on me pardonne cette petite excursion en dehors des terres virtuelles des nouvelles technologies, mais je voudrais revenir sur la photo officielle du nouveau président de la République, qui sera placardée pour cinq ans dans toutes les mairies. On a déjà beaucoup glosé sur ce cliché dans la presse, les anti- comme les pro- sarkozy s’accordant pour dire qu’elle était ratée, et ce pour diverses raisons. Notamment, cette idée bizarre d’avoir posé dans la bibliothèque de l’Elysée, alors qu’on ne connaissait pas Nicolas Sarkozy comme un lecteur, qu’il n’a du reste jamais cherché à donner cette image de lui, et que si son nom figure sur des livres programmatiques, il n’est pas certain qu’il les ait écrits de la première à la dernière ligne. Mais passons. Cette photo m’en rappelle irrésistiblement une autre : celle du baron Seillère, dans Paris Match, lorsqu’il s’était emparé d’Editis. Il avait posé, pour l’hebdomadaire, devant la bibliothèque du château familial.

Dans les deux photos, la toile de fond est rigoureusement la même : des livres soigneusement alignés, dorés sur tranches, qui de toute évidence dorment là depuis longtemps et ne donnent pas l’impression d’être jamais tirés de leur sommeil. Quand, s’agissant du baron Seillère, on vient de mettre la main sur le deuxième groupe d’édition français, qui publie, toutes filiales confondues, des milliers de titres nouveaux par an, cette absence flagrante du moindre livre récent en arrière plan ne manquait déjà pas d’étonner. Pour Nicolas Sarkozy, elle fait encore plus question. François Mitterrand, aussi, avait posé dans la bibliothèque de l’Elysée. Sauf qu’il était assis, et qu’il tenait un livre ouvert dans les mains — bon, d’accord, on aurait pu trouver plus actuel que les Essais de Montaigne, mais enfin le symbole était là : le président était montré comme interrompu dans sa lecture. Le pouvoir s’abreuvait du savoir, et le savoir passait par le livre.

Là, rien. Ces livres exhibés ici sont comme des livres morts, figés pour composer un beau décor. On devine que l’objet livre garde encore, aux yeux du nouveau dépositaire du pouvoir républicain, une forte image statutaire. Comme le costume-cravate qu’il porte sur lui. Ces livres, au fond, ne sont que le costume-cravate des murs de la photo officielle du quinquennat. Mais le pouvoir, désormais, s’exerce autrement. Cf l’image du président joggant, en short et tennis, diffusée à l’envi les premiers jours de sa prise de fonctions et dont Alain Finkielkraut, dans une envolée sidérante que pour une fois on ne pouvait qu’applaudir, a parfaitement démontée sur le plateau de Mots Croisés.

Le message de cette photo officielle, il est là, à mon sens : nous assistons à une mutation, dans laquelle le pouvoir ne passe plus ni par le savoir, ni par les livres. Au mieux, aujourd’hui, un livre n’est qu’un produit de divertissement susceptible de dégager du cash flow. On comprend alors que les intellectuels qui les produisaient ne font même plus peur.

* *

*

Question subsidiaire : au fait, il y a quoi, dans la bibliothèque de l’Elysée ? Des trésors de bibliophilie ? Des trésors tout court ? Ou une simple bibliothèque bourgeoise, joliment reliée ?

30/05/2007




Dieu, bientôt en ligne


Internet au secours des manuscrits les plus rares et les plus anciens : c’est, parfois, toute la beauté de la révolution numérique qui est en cours. Ainsi, l’une des deux plus anciennes Bibles connues, le « Codex Sinaïticus », ramené d’Egypte (« volé », diront certains) par un savant allemand au 19ème siècle, puis dispersée dans quatre pays, va être assemblée sur Internet.

Le projet, initié par la British Library, et soutenu par diverses fondations privées, prévoit de numériser les 400 pages du manuscrit, considéré par tous les experts, avec le « Codex Vaticanus », comme la plus ancienne Bible du monde, et dispersé entre Leipzig, Londres, Saint-Pétersbourg et le monastère Sainte-Catherine en Egypte.

Le « Codex Sinaïticus », comme le « Vaticanus », aurait été rédigé entre 330 et 350 (juste après la conversion de Constantin) sur des peaux, dont l’excellente qualité a permis leur conservation jusqu’à nos jours. Mais tandis que le « Vaticanus » n’a plus bougé de la bibliothèque Vaticane depuis le 15ème siècle, l’histoire du « Sinaïticus » est à peu près aussi rocambolesque que celle du Saint-Graal revisitée par Indiana Jones. Aujourd’hui, 43 pages du manuscrit sont conservées à la Bibliothèque universitaire de Leipzig. Saint-Pétersbourg, qui a un temps détenu 347 pages, n’en possède plus que 5, les 342 autres ayant été vendues par Staline à l’Angleterre en 1933 pour la somme de 100 000 livres. Enfin, 12 pages sont toujours entre les mains des moines du monastère Sainte-Catherine, où il avait été découvert, et qui ont longtemps réclamé, en vain, le retour de leur précieux bien. Plutôt que de continuer à attendre, ils ont préféré participer au projet de numérisation qui rassemble, outre la British Library, l’Université de Leipzig et la Bibliothèque nationale russe. Ses promoteurs prévoient de présenter, à partir de 2009, une reconstitution virtuelle sur Internet du « Codex Sinaïticus » dont les pages, qui comptent près de mille sept cents ans d’âge, sont désormais rigoureusement intransportables.

27/04/2007




Amazon prêt à lancer son reader


Si l’on en croit nos confrères de Publishers Weekly, en marge de la foire de l’édition londonienne, qui s’est tenue la semaine dernière, deux « buzz » alimentaient les conversations, en matière de numérique. D’abord, le nombre croissant, semble-t-il, d’éditeurs anglais qui, après avoir été très réticents, sinon hostiles, au projet Google Book’s Search, seraient en train de basculer, et de « pactiser » avec le moteur de recherche. L’autre rumeur concernait le lancement, incessamment sous peu — « dans le courant du printemps », donc dans un maximum de huit semaines — du reader d’Amazon fonctionnant à l’encre électronique. Toujours d’après Publishers Weekly, l’engin — baptisé, on le sait, Kindle — aurait été testé par plusieurs éditeurs tant américains qu’anglais, qui auraient été favorablement impressionnés par ses possibilités, tous s’accordant à le décrire comme bien meilleur que le reader de Sony. Et Publishers Weekly de préciser que la bête vaudrait dans les 400 dollars.

Publiée le 18 avril, sur le site de PW, l’info était aussitôt reprise par les principaux sites technologiques anglo-saxons, et abondamment commentée par les internautes. En négatif. Alors qu’on s’attendait à un prix de lancement très attractif du Kindle, le chiffre de 400 dollars, s’il est confirmé, a fait l’effet d’une douche froide (c’est plus cher que le Sony, déjà cher !). D’autant que le Kindle, s’il est un bijou de technologie, pèche par un design catastrophique. Les plus gentils le comparent à un Atari (ces consoles de jeux et ordinateurs individuels… antédiluviens, qui existaient dans les années 1980), les plus méchants se demandent s’il n’a pas été dessiné par « une bande de savants de l’ex-URSS »…

Nonobstant, l’encre électronique continue d’avancer dans les directions les plus variées. On se souvient du projet, que j’avais évoqué, de montre avec affichage des heures à base d’encre électronique imaginé par Seiko. Lancée début 2006, l’idée semblait ensablée, sinon naufragée, Seiko ne donnant plus de nouvelles. Eh bien, la firme japonaise a surpris son monde en profitant de BaselWorld 2007, le grand rendez-vous mondial de l’horlogerie, qui s’est tenu cette année du 12 au 19 avril, pour dévoiler la chose en chair et en os — si l’on ose dire. Là, en revanche, le design est très séduisant. La montre en question ayant des airs de bracelet en cristal, on comprend que Seiko destine, pour l’instant, cette innovation à un public féminin, qui pourrait être séduit par ce concept hybride entre le bijou de luxe et la montre high-high-tech. Le prix aussi, sera luxueux : 2000 dollars. Commercialisation au plus tard à l’automne, semble-t-il.

23/04/2007




Quand les codes vont se barrer...


Les codes-barres, c’est fini. Ou presque. Dans dix ans, voire moins, les rectangles noir et blanc à base de rayures et de chiffres apparus dans les années 1980 et imprimés sur tous les produits unitaires de consommation courante, du flacon de shampooing au livre, auront définitivement disparu au profit de la technologie RFID (Radio Frequency Identification). Déjà, les puces RFID occupent une place de plus en plus grandissante dans certains secteurs marchands — la pharmacie, par exemple. Et ce n’est qu’un début, car les géants mondiaux de la distribution de masse n’attendent, pour basculer, que certaines améliorations techniques (une plus grande résistance des puces, notamment à l’humidité), et surtout la chute des prix. Or, d’après les experts, la puce RFID à un centime d’euro l’unité, c’est pour demain.

La puce RFID remplit, à la base, les mêmes fonctions que le code-barre : l’identification rapide et fiable des articles. Mais là où le code-barre est limité dans la délivrance d’informations, la puce RFID peut enregistrer toutes sortes de données sur l’origine, la traçabilité du produit, etc. Bref, il s’agit d’ « étiquettes intelligentes ». Qui, avantage non négligeable, font également office de sécurité antivol. Last but not least, là où le code-barre nécessite, pour être lu, l’approche physique d’un scanner, la puce RFID, fonctionnant comme son nom l’indique sur la base de fréquences radio, est à lecture volumétrique. Lorsque la technique sera généralisée à tous les produits de consommation courante, il ne sera donc plus nécessaire, au supermarché, de sortir ses achats du caddie pour les aligner sur le tapis de caisse : c’est tout votre chariot qui sera facturé d’un bloc, d’un seul coup de pistolet, ou même en passant sous un portique idoine. Autrement dit, plus de caisses… et plus de caissières, ce qui sera évidemment le revers de la médaille en termes d’emplois.

Aujourd’hui, c’est une société d’origine française, TagSys, qui est le leader mondial des infrastructures RFID. Née il y a une dizaine d’années, la société, d’abord basée à Marseille, a désormais installé son siège aux Etats-Unis (dans le Massachusetts) et rayonne aujourd’hui à travers le monde. Pour TagSys (http://www.tagsysrfid.com/), le livre est, depuis longtemps, un produit intéressant pour cette nouvelle technologie. C’est même aujourd’hui son deuxième plus gros marché, après les blanchisseries industrielles. Dès 1999, première mondiale, TagSys équipait entièrement la Bibliothèque Nationale de Singapour. Beaucoup d’autres ont suivi, comme la bibliothèque de Seattle, ou celle de Hambourg. Avantage pour les bibliothèques : la sécurité antivol, la traçabilité du document et une plus grande facilité d’inventaire, puisqu’au lieu de manipuler chaque document, il suffit désormais de passer dans les rayonnages avec un pistolet décodeur (lire aussi dans notre rubrique « actualité » le témoignage de la Bibliothèque de Nogent-sur-Marne, équipée depuis un an).

Et voilà maintenant que les libraires s’y mettent. Le pionnier en la matière est BGN (Boekhandels Groep Nederland), le plus important libraire hollandais avec 42 magasins et jusqu'à 40.000 livres vendus chaque jour. Il a lancé à la fin de 2006 une expérimentation dans deux magasins. Là encore, le premier avantage est de faciliter les inventaires : grâce à la technologie RFID l'inventaire d'un magasin ne devrait plus nécessiter que deux heures de travail et mobiliser uniquement deux employés. Jusqu'à présent, BGN fermait le magasin une journée entière et requerrait une vingtaine de personnes.

Si l'expérience est un succès, BGN étendra le système à l'ensemble de ses librairies. Les puces RFID permettront alors de proposer de nouveaux services à valeur ajoutée aux clients : Une fois l’inventaire réalisé, la base de données de la chaîne de librairies sera mise à jour en temps réel à chaque entrée d'un ouvrage et à chaque vente. Il sera ainsi possible de savoir à un instant T dans quel magasin est répertorié tel ou tel titre. Les clients pourront savoir sur le site internet de BGN où trouver le livre qu'ils cherchent, et éventuellement le commander. Ils pourront par la suite être prévenus automatiquement par SMS ou e-mail lorsque leur ouvrage arrivera en magasin. Des projets similaires sont à l'étude en Afrique du Sud et au Portugal.

A terme, c’est toute la chaîne du livre qui sera concernée, car les puces RFID, à mesure qu’elles se généraliseront, seront appliquées, comme les codes-barres aujourd’hui, dès la genèse du produit. C’est-à-dire, pour le livre, chez l’imprimeur (notons qu’il existe deux sortes de puces RFID : les « passives », à lecture seule, et les « actives », qui peuvent être réinscriptibles et modifiables quasiment à l’infini).

Ce qui ouvre des perspectives dont on n’a pas forcément encore idée. Dans le Monde de samedi dernier, un expert en nouvelles technologies, Bernard Benhamou, évoquait, dans un entretien, « l’Internet des objets » qui se profile : « Si le premier milliard d’internautes s’est connecté au réseau par le biais des ordinateurs, le deuxième milliard sera connecté à Internet par toutes sortes d’objets : produits alimentaires, vêtements, livres… à mesure que les codes-barres (…) seront remplacés par les puces RFID (…). A terme, il sera possible de stocker sur Internet toutes les informations relatives à la vie de ces objets (lieu de fabrication, acheminement, contrôles effectués, etc.)… »

03/04/2007




Trafic d’affluence


Pour l’ouverture du Salon du Livre, Libération a eu l’idée de confier la rédaction entière de l’édition du journal (numéro d’hier) à des écrivains. Bonne idée. A Livres Hebdo, nous avons choisi de monter un dossier sur l’Internet. Pas non plus une mauvaise idée, quand on voit comment les professionnels du livre se sont emparés du sujet, mais aussi comment ils sont encore très loin d’en avoir saisi toutes les opportunités. Un exemple, emprunté à l’actualité récente, me paraît plus parlant que n’importe quelle démonstration. Il y a quelques semaines, le site du Nouvel Observateur, l’un des plus consultés de l’information francophone, a offert au philosophe Michel Onfray d’y tenir un blog. Dès la mise en ligne du premier post signé de l’auteur de la Contre histoire de la philosophie, ils étaient, le jour même, des dizaines d’internautes à se réjouir de l’initiative et à commenter les propos qu’ils découvraient. Il n’a pas fallu un mois pour que le blog de Michel Onfray ne devienne le plus consulté de ceux de l’Obs, contribuant encore à accroître l’affluence que le site génère quotidiennement. Quand on connaît la popularité actuelle d’Onfray, ce qui s’est passé était prévisible. Mais alors, pourquoi diable l’éditeur d’Onfray (Grasset, en l’occurrence) n’a-t-il pas proposé à son auteur vedette de tenir blog sur le site grasset.fr ? La réponse est simple : vraisemblablement personne n’y a songé. Du reste, le site de Grasset, comme de celui de nombre d’autres grandes maisons littéraires, est globalement très pauvre. Et pas le moins du monde interactif. Quel magnifique gâchis ! La présence d’un blog d’Onfray sur le site de son éditeur aurait généré un trafic qui aurait bénéficié à l’ensemble de la maison, à la fois en termes d’image de marque et aussi pour faire connaître le reste du catalogue.

Combien sont-ils, les auteurs français susceptibles de se lancer dans l’aventure d’un blog et capables de fédérer aussitôt sur leur nom un public de visiteurs réguliers ? Sans doute pas beaucoup plus d’une vingtaine. Faudra-t-il attendre qu’ils soient tous annexés par des sites d’information avant que l’édition ne se réveille ? Et pourquoi les grandes maisons n’ont-elles pas le goût de s’investir davantage dans la création de sites qui donnent enfin envie de s’y attarder ? Les « petites » maisons sont, à cet égard, souvent beaucoup plus performantes, car elles ont compris depuis longtemps que l’Internet est une vitrine formidable pour accroître la visibilité de leur maison. Un chiffre donnera la mesure du phénomène : aux Arènes, où le site est conçu comme une « prolongation » de plusieurs ouvrages de la maison, les compteurs enregistrent déjà 90 000 visites mensuelles. Et ça continue de monter…

Mais l’offre insuffisante de beaucoup de maisons, grandes ou petites pour le coup (il existe même des éditeurs qui n’ont pas encore de site …), n’est pas seulement liée à une sous-estimation, voire une méconnaissance du phénomène Internet, mais plus prosaïquement à un manque de bras. Des sociétés de service voient donc le jour, qui proposent aux éditeurs débordés une offre Internet à plusieurs entrées. Une « ancienne » (elle est encore toute jeune) de Livres Hebdo, Aurélia Jakmakejian, dont beaucoup se souviennent sans doute de l’enthousiasme et de sa passion pour les niou-technologies, vient ainsi de monter un département édition au sein d’une entreprise, Immanens, spécialisée dans la diffusion de contenus culturels. « BookView », c’est son nom, est un « outil de valorisation du livre destiné à l’ensemble des acteurs du livre ». La liste des tâches assurées par BookView (comme l’envoi et le suivi de services de presse sécurisés) est trop longue pour figurer ici. Si vous voulez en savoir plus, contactez donc Aurélia ( mailto:a.jakmakejian@immanens.com), ou passez la voir au Salon du Livre (stand C 179). Ne serait-ce que pour lui claquer une bise.

23/03/2007




Convergences


Donc, Microsoft attaque Google pour son approche « cavalière » du respect des droits d’auteur. La nouvelle (lire aussi sur ce site, en rubrique Numérique) a surtout provoqué… un fantastique éclat de rire dans la communauté mondiale des internautes. Comme l’a résumé l’un d’eux, « c’est l’hôpital qui se moque de la charité ». Que Microsoft essaie de se faire passer pour un « chevalier blanc », voilà en effet qui ne manque pas de sel. Mais on peut surtout interpréter la sortie déplacée de Thomas Rubin comme une manifestation supplémentaire de la nervosité d’une entreprise naguère universellement triomphante, qui aujourd’hui perd de plus en plus la main et est désormais surtout riche d’un capital de détestation. Dans Livres Hebdo (papier) à paraître demain, on pourra lire l’entretien que j’ai réalisé avec Philippe Jannet, directeur des éditions électroniques des Echos, sur le lancement, courant avril, de la version e-paper du quotidien économique (oui je sais, c’est de l’auto-pub, mais on n’est jamais mieux servi que par soi-même…). Si je suis convaincu que rétrospectivement l’initiative des Echos fera figure, dans quelques années, de date importante, je ne m’attends pas à un succès public. D’abord, parce que la technologie du papier électronique a encore besoin d’être perfectionnée (même si ça va très vite) ; qu’elle est encore chère, et que la viabilité d’un appareil à usage unique me paraît risquée. Philippe Jannet le déplore d’ailleurs lui-même : il aurait préféré être suivi par des confrères, pour lancer d’emblée un « kiosque » de la presse française sur e-paper. Quand bien même pourrait-on lire quotidiens et magazines sur un même reader, cela ne suffirait pas. L’heure est de plus en plus à la convergence : textes, images, son. Cf le futur iPhone d’Apple, basé justement sur une telle approche, et dont le succès commercial annoncé, s’il est avéré, signera bel et bien, dès l’été prochain (du moins aux USA), l’avènement de la convergence numérique comme mass media. Ce qui me ramène à Microsoft versus Google. Car la vraie nouvelle de la semaine, c’était moins la protestation offensée de Microsoft sur les méthodes « cavalières » de Google en matière de droits d’auteurs, que la précision des liens de plus en plus étroits que semblent lier Google et Apple. On savait déjà qu’Eric Schmidt, le PDG de Google, siège depuis septembre dernier au conseil d’administration d’Apple. Lundi, alors qu’il participait à une conférence à San Francisco, Eric Schmidt a été interpellé par un investisseur qui voulait en savoir davantage sur les rumeurs selon lesquelles Google et Apple travailleraient à concevoir ensemble un ordinateur personnel. Eric Schmidt n’a pas confirmé. Mais il n’a pas non plus démenti. L’un conçoit des appareils design, qui depuis le succès planétaire de l’iPod ont de plus en plus la faveur du public (Apple) et apporte le son (iTunes). L’autre, n’en déplaise à Thomas Rubin, possède d’immenses contenus : des images (Google Maps, Google Earth), du texte (Google Books) et les outils d’indexation qui vont avec. Microsoft fait très XXème siècle, tout à coup.

08/03/2007




Humour viking


Le bon vieux livre papier s’est-il d’emblée imposé comme allant de soi ? Plus personne de cette époque n’étant là pour en parler, toutes les conjectures sont permises. De facétieux Norvégiens ont imaginé, dans une désopilante saynette médiévale, que le passage du « volumen » au « codex » avait fait s’arracher les cheveux de quelques-uns. Baptisée « Introducing the book », cette vidéo a déjà été visionnée plus de 450 000 fois sur You Tube en seulement trois mois et demi. Parlée en norvégien, mais avec sous-titres en danois et en anglais, elle met gentiment en boîte tous ceux que dépassent les nouvelles technologies de l’information. Depuis l’ordinateur, jusqu’à, bien sûr, l’e-book. C’est vraiment très drôle. Dans les innombrables commentaires attachés au document, on y découvre notamment celui de bibliothécaires qui ont retrouvé avec beaucoup d’humour la transposition de leurs inquiétudes lorsqu’ils ont commencé à indexer des documents numériques… Pas la peine d’en dire plus : je vous laisse aller voir.
La video est maintenant visible sur http://www.youtube.com/watch?v=xFAWR6hzZek19/02/2007




Kindle Suprise


« J’ai vu le reader que prépare un grand libraire américain… », m’explique Philippe Jannet, directeur des éditions électroniques des Echos, de retour d’un voyage aux Etats-Unis et avec qui je suis venu réaliser un entretien, à l’occasion de la prochaine disponibilité (mi avril) des Echos sur papier électronique. Je lui demande alors de préciser s’il s’agit « d’un grand libraire en ligne ? » Il hoche la tête, mais m’explique qu’il a vu la bête, sans avoir le droit d’en parler. N’importe, l’essentiel est dit. Puisqu’il s’agit bien « d’un grand libraire en ligne », je ne vois qu’Amazon, dont on connaît déjà depuis quelque temps les ambitions en la matière. Le 11 septembre dernier, le site spécialisé engadget.com avait dévoilé les premières images du reader conçu par les ingénieurs au service de Jeff Bezos pour contrer les ambitions de Sony en matière d’e-book. L’objet, muni d’un clavier et d’une connectique sans fil, à l’inverse du Sony PRS 500, s’appellerait le Kindle. « Kindle » a deux significations possibles, qui sont, en français, soit « exalter », soit « allumer », pour « allumer un feu ». On pourrait penser qu’Amazon a ainsi baptisé son joujou pour « allumer », sinon booster la vente de livres digitaux. Version accréditée par la rumeur qui avait couru, au mois de novembre, parmi les blogueurs américains, que le Kindle serait proposé à 50 dollars, soit un prix bradé par rapport à son coût de fabrication. D’après Philippe Jannet, le prix serait plutôt de l’ordre de 99 dollars — histoire, donc, de tomber symboliquement en dessous de la barre des 100 dollars. La date de lancement ? Ses interlocuteurs l’ont donnée à Philippe Jannet, mais là-dessus,malgré mes insistances, il n’a rien voulu lâcher. Enfin, si la date de lancement est déjà fermement arrêtée, autant dire que c’est pour bientôt.

12/02/2007




Les projets de Google (suite)


Il est tout jeune, il s'appelle David Petrou, il joue du piano (il a étudié Bach), mais aussi de la batterie, il court a vélo, aime voyager, et il a emménage il y a quelques mois a New York, ou il travaille désormais comme ingénieur software chez Google. « L'un de mes premiers gestes, en arrivant a New York, raconte-t-il dans son blog (http://booksearch.blogspot.com/2007/01/books-mapped.html), fut de me procurer des livres parlant de cette grande ville : des guides, mais aussi des ouvrages a caractère historique, des récits... Malheureusement, n'étant pas familier, dans le détail, de la plupart des lieux cités, toutes ces références pittoresques restaient très flottantes dans mon esprit. » Ainsi, il n'avait même pas réalisé que son trajet quotidien en vélo pour se rendre a son bureau le faisait passer juste devant la maison qu'avait occupée Orson Welles, dans la 14eme rue. Pourquoi, s'est alors demande David, n'essaierait-on pas de visualiser sur une carte les endroits mentionnes dans un livre ? C'est maintenant chose faite : vendredi dernier, David annonçait que lui et son équipe ont commence d'animer l'information statique contenue dans les livres numérisés par Google en liaison avec les cartes interactives de Google Maps. Bref, pour parler technophile, David a crée un mashup entre Google Books et Google Maps. Pour l'instant, une poignée d'ouvrages, seulement, en profitent : Le Tour du monde en 80 jours de Jules Verne (mais si !), Guerre et Paix de Leon Tolstoï, Le voyage de Marco Polo, une biographie de Bach (on voit que les gouts de David ont influe...) et le Rapport de la commission parlementaire américaine sur les attentats du 11 septembre 2001. Mais, a terme, l'idée est de créer un lien hypertexte pour chaque lieu cite dans tous les types d'ouvrages, lien qui conduira automatiquement a une ville, un lieu-dit, un quartier sur une carte numérique, ou sur une photo satellite de Google Earth. Evidemment, ca fait du travail. Mais imaginez le profit que pourra ensuite tirer tout utilisateur de reader portable. Et cette histoire montre bien, accessoirement, que la bibliothèque numérique mondiale voulue par Google est portée, dans l'entreprise, par un certain nombre de talents inventifs qui sont en train de lui donner une cohérence globale qui pourrait bien la rendre incontournable. Jean-Noel Jeanneney va apprécier...

30/01/2007




Les projets de Google


A ma connaissance, Google n'a, à ce jour, signé aucun accord avec un éditeur anglo-saxon  pour l'ouverture d'une boutique en ligne qui vendrait des ouvrages telechargeables sur ordinateur et, a terme, sur e-books. Cette precision, d'entree de jeu, pour contredire ce qui s'est ecrit un peu rapidement, ici et la, sur le Net. Cela dit, l'idée est desormais officiellement dans l'air - et ce n'est pas une mince nouvelle. Ce qui s'est exactement passé, c'est qu'il y a une dizaine de jours les patrons de Google ont rencontré un aéropage choisi d'éditeurs americains pour leur confier leurs projets. Il est ressorti de cette rencontre - comme l'a raconté Business Week le 23 janvier - que le fameux Google Book Search, qui a déjà fait couler tellement d'encre, n'était finalement que la face émergée d'un sacré iceberg. Pour faire court : Google

1) mise à fond sur la dématerialisation du livre,

2) est convaincu que le marché des e-books, pour peu qu'on offre au public des machines attractives a un prix raisonnable, ne va plus tarder à décoller,

3) Ambitionne d'être l'Amazon de ce nouveau marché.

Bref, la numérisation a tout va de millions de livres initiée par le leader des moteurs de recherche servira, in fine, des ambitions purement marchandes : demain, ces livres pourront non plus seulement se consulter par extraits, mais s'acheter dans leur intégralité sous forme numérique téléchargeable.

Pour les libraires traditionnels, qui voient les ventes en ligne de livres papier mordre chaque année un peu plus sur leurs plates-bandes, c'est une mauvaise nouvelle de plus. Et pour les éditeurs qui ont déjà abandonné a Google le soin de numériser leur production, ce serait définitivement accepter de s'en remettre a cette firme pour l'exploitation dématerialisée.

On comprend que pour l'instant, ils préfèrent réfléchir. Ainsi, ni Oxford University Press (deja partenaire de Google Book Search), ni Simon & Schuster, tous deux interrogés par Business Week, n'ont souhaité commenter la nouvelle.

De toute façon, rien de concret ne se fera dans l'immédiat. Les dirigeants de Google ont bien precisé qu'ils ne croient pas a la lecture sur ordinateur, et donc que leur projet de giga librairie online sera tributaire du décollage des readers portatifs à base de technologie e-ink. Mais, de ce coté-là, les choses continuent d'avancer très vite. A l'issue du CES (Consumer Electronics Show) de Las Vegas, le patron de Sony, Howard Stringer, interrogé lors d'un tres long chat avec Gamespot News sur les projets de son entreprise tous azimuts a devoilé que Sony préparait déjà une nouvelle version de son PRS 500, laquelle serait desormais ouverte au Wifi - et ceci dans le but, notamment, de contrer les ambitions d'Amazon en matiere d'e-book, Howard Stringer se disant convaincu que la société de Jeff Bezos pourrait "in a relatively short term" lancer son propre reader. Autre nouveauté : Howard Stringer annonce, dans la même discussion, l'ambition de Sony de s'attaquer désormais au marché de l'education pour concevoir ses futurs e-books.

29/01/2007




Retour à la case « volumen »


Il ne s’agit pas de revenir, ici, sur le feuilleton qui agite le petit monde de la distribution depuis la reprise, il y a trois ans, du Seuil par La Martinière. Le « volumen » dont il sera question aujourd’hui est beaucoup plus ancien, puisqu’il désignait, rappelons-le, la forme primitive du « livre » (le mot n’existait pas encore), à l’époque des papyrus : un rouleau (volumen, donc, du latin volvere, rouler, dérouler) que l’usager déroulait au fur et à mesure de sa lecture, avant de l’enrouler de nouveau pour le ranger sur les étagères d’une bibliothèque (celle d’Alexandrie n’était composée que de volumen). Au volumen, succéda le codex (le livre composé de pages assemblées en cahiers, tel que nous le connaissons encore), d’abord écrit sur parchemin, puis imprimé sur papier.

Amusant clin d’oeil de l’histoire, l’encre et le papier électroniques pourraient nous ramener à l’époque du volumen. La finesse des supports et leur plasticité incitent en effet certains chercheurs à proposer des produits « roulables ». C’est notamment la voie choisie par Polymer Vision, une start-up incubée chez Philips, qui présentait, dès l’automne 2005 un prototype, le Readius, allant dans ce sens. Enroulé (c’est-à-dire refermé sur lui-même), le Readius est de la taille d’un petit téléphone portable. Déroulé, il offre un écran de 5 pouces (à peu près 13 centimètres). D’ici quelques mois, le Readius devrait passer du stade de prototype à celui de réalité industrielle. Le 3 janvier dernier, le jour même où Plastic Logic annonçait la création de la première usine européenne de matrices électroniques flexibles dévolues à la lecture (voir sur ce blog), une autre annonce, passée presque inaperçue en comparaison, méritait cependant toute notre attention. Polymer Vision est sortie de l’incubation pour devenir une société à part entière, Polymer Vision Ltd, ouverte à des capitaux extérieurs (une société de capital-risque luxembourgeoise a notamment investi 20 millions d’euros dans l’affaire). L’objectif de la nouvelle entité est de démarrer dès cette année la production à grande échelle du Readius. Lequel appareil pourrait ouvrir une nouvelle voie commerciale, puisqu’il serait proposé à la fois comme téléphone mobile, assistant internet et e-book. A suivre, donc.

* *

*

On a beaucoup parlé, ces derniers jours, de l’iPhone. Emballement unanime pour son design, absolument parfait. Déception de ceux qui l’espéraient omnipotent. L’iPhone ne fera pas grille-pain. Il ne fera pas non plus e-book. En revanche, les vidéos de présentation lors du grand show de Steve Jobs montraient clairement qu’il serait, d’entrée de jeu (pour le marché américain du moins), programmé pour accueillir les audio-books. On peut supposer que le partenaire de l’iPhone sera à nouveau Audible, déjà partenaire de l’iPod, via iTunes.

* *

*

Si vous rêvez de devenir l’un des premiers cobayes français de l’encre électronique, courez vous inscrire sur le site des Echos, dont je rappelle qu’il proposera bientôt (en principe le 1er mars) une version e-paper à quelques centaines de ses lecteurs : http://www.lesechos.fr/epaper/inscription.htm

* *

*

Le fameux projet d’ordinateur à 100 dollars inventé par le MIT et soutenu par de nombreux gouvernements, au design ludique (vert et blanc), avance à grands pas (http://www.laptop.org/ ). Pour lui aussi, 2007 devrait être l’année du passage à la fabrication industrielle. Aux dernières nouvelles (si j’en crois la presse nord-américaine), ses concepteurs opéreraient un revirement en apparence stratégique, mais qui pourrait servir, in fine, leur objectif initial. L’ordinateur à 100 dollars était en effet destiné, à l’origine, aux écoliers et étudiants des pays émergents : Inde, Chine, Brésil, Nigeria, etc. Il pourrait, dès 2008, être proposé, en fait, à tous les consommateurs de la planète. Avec cette nuance que nous autres clients des pays occidentaux serions obligés d’en acheter non pas un, mais deux exemplaires, l’autre étant offert à un enfant de pays émergent.

18/01/2007




Papier électronique : baptême industriel


Nous n’en sommes encore qu’à la première semaine de 2007 et ce millésime qu’on prédisait crucial pour la concrétisation des espoirs générés par l’encre et le papier électronique ne déçoit pas, pour l’instant, ses attentes. Mercredi 3, une étape importante a été franchie, avec l’annonce par Plastic Logic de l’implantation à Dresde (ex-RDA) de sa première usine de production en série d’écrans électroniques dits « e-paper ». Fondée en 2000 à Cambridge, au sein du Laboratoire Cavendish (le Département de physique de la célèbre université) et désormais société autonome, Plastic Logic, comme son nom l’indique, a développé un procédé de fabrication de matrices électroniques souples et flexibles. Combinées à la technologie de l’encre électronique, ces feuilles, à peine plus épaisses qu’une feuille de vrai papier, disposeront d’une batterie « autonome pendant plusieurs milliers de pages », assure le constructeur dans son communiqué officiel. Plastic Logic ne fournira pas le produit final délivré au consommateur, mais uniquement la « matière première », si l’on peut dire, des e-books : ceux-ci pourront recevoir différents habillages, qu’on espère sexy et ergonomiques, en fonction des marques d’électronique grand-public (Sony ou Philips, par exemple) ou des distributeurs (Amazon…) qui, eux, les commercialiseront avec des offres de contenu.

Le passage à l’étape industrielle aura évidemment pour première conséquence de faire chuter les coûts de revient du papier électronique, et partant les coûts de vente des e-books. Le projet est d’envergure : 100 millions de dollars seront investis, apportés par des investisseurs industriels (Intel, BASF), ou financiers (Bank of America) et surtout, des sociétés de capital-risque. Si le choix de Dresde peut, a priori, surprendre, il s’explique en réalité très logiquement : de nombreux groupes d’électronique, comme l’Allemand Infineon ou l’Américain AMD ont déjà des sites de production alentour, ce qui vaut à la région le surnom de « Silicon Saxony ».

La production devrait démarrer en 2008, avec une capacité initiale de plus d’un million d’écrans par an ! Le marché suivra-t-il ? Plastic Logic en est assuré, qui l’estime à plus de 40 millions d’unités en 2010. C’est dans trois ans.

05/01/2007




Moteur !


Maintenant que l’Internet est de plus en plus audio et visuel — podcasts, photos et vidéos — , se pose le problème de la recherche des documents. Il existait déjà des moteurs de recherche à usage professionnel. Mais le vrai marché est celui des internautes grand public — vous et moi — à qui il faut des Google (pour la simplicité d’usage) de l’image. Et une recherche directement consultable en ligne. Des start-up s’y emploient activement. Comme blinkx (blinkx.com), une petite start-up californienne, lancée en 2004, et qui affirme avoir déjà indexé plus de 7 millions d’heures de programmes télévisés. Grâce à un système de reconnaissance de la parole, le moteur de recherche va chercher dans les programmes tous les passages correspondant aux mots clés que vous avez tapé. Ainsi, j’ai tapé Meryl Streep, et en un quart de seconde j’avais le choix entre 181 vidéos où l’actrice apparaissait : Meryl Streep recevant un Golden Globe, Meryl Streep interviewée avec Denzel Washington, etc.

Autre curiosité, beaucoup plus récente, pluggd (pluggd.com), moteur plus particulièrement réservé aux podcasts, encore dans sa phase bêtatest. Non seulement pluggd (issu d’une start-up basée à Seattle) est un annuaire de podcasts classés par genre, mais, cerise sur le gâteau, si vous effectuez une recherche bien précise, il ambitionne de vous indiquer visuellement à quel moment vous trouverez ce que vous cherchez dans la durée d’écoute totale du document sélectionné. Par exemple, si je veux retrouver ce qu’a dit le Masque et la Plume du dernier Martin Scorsese, pluggd m’y amènera tout droit. Evidemment, c’est encore un peu de la science-fiction, ne serait-ce que parce que pour l’instant, aussi bien blinkx que pluggd ne fonctionnent qu’avec l’anglais.

Troisième curiosité, encore plus récente, puisqu’elle se lance tout juste : Polar Rose (une start-up suédoise, cette fois), qui veut, elle, vous aider à identifier des photos. Nombre de photos circulant sur le web sont dépourvues de toutes données sémantiques (en clair, elles ne sont pas légendées, ou insuffisamment). D’où la difficulté de rechercher et trier des photos en ligne. Polar Rose ne résoudra pas l’ensemble du problème, mais entend du moins s’attaquer aux photos d’homo sapiens sapiens (c’est-à-dire nous), grâce à un système de reconnaissance facial sophistiqué. Identifié formellement une fois, un visage le sera ensuite dans tous les clichés disponibles en ligne. Supposons, par exemple, que je m’intéresse à Emile Zola et qu’Emile Zola apparaisse dans des photos où, n’étant pas seul sur le cliché, son nom n’a pas été légendé. Il suffit que le visage de Zola ait été identifié sur un autre cliché, formellement légendé, par Polar Rose, pour que le moteur de recherche me soumette ces documents, qui sans cela, seraient passé hors de ma recherche. Comme on est là dans du web communautaire, Polar Rose compte sur les internautes (le système leur sera fourni par un plug-in) pour se charger de tout ou partie du travail d’identification.

Ces outils magiques, qui viennent s’ajouter à l’indexation de l’écrit et aux liens hypertextes, donnent une autre dimension au web. La vraie fracture numérique ne sera pas entre d’un côté les utilisateurs d’Internet et de l’autre les exclus, car, à terme, tout le monde ou presque surfera sur la Toile (le fameux projet d’ordinateur à 100 euros pour les pays émergents avance son bonhomme de chemin). La vraie fracture numérique sera plutôt entre les utilisateurs passifs et moutonniers du web, et ceux qui en auront un usage virtuose grâce aux multiples sources de recherche et d’indexation qu’ils sauront maîtriser.

03/01/2007




Les Echos ouvrent le bal


Ce n’est pas une première européenne, puisqu’aux Pays-Bas un quotidien néerlandophone, De Tiedj, les a précédés, mais c’est à tout le moins une première hexagonale : aujourd’hui, dans le cadre d’une nouvelle rencontre organisée par l’observatoire Tebaldo sur l’encre et le papier électroniques, les Echos annonceront le lancement, dans les prochaines semaines, d’une version e-paper à destination du public. Plus ambitieuse qu’un simple test technique, l’offre des Echos sera liée ou non à la prise d’un abonnement (donc liberté totale), et il sera possible de souscrire dès aujourd’hui pour une mise à disposition des lecteurs portables au cours du premier trimestre 2007 (vraisemblablement février). Les Echos et Tebaldo espèrent ainsi séduire quelques milliers (entre 3 et 5000) de lecteurs du quotidien économique, prêts à basculer pour sa version e-paper. A l’heure où j’écris ces lignes, l’annonce n’étant pas encore officiellement faite, j’ignore le nom du fabricant du reader (prestataire chinois ?) et je n’ai pas non plus de détails sur les prix de l’abonnement, mais, fait significatif, le coût propre du reader ne devrait pas être très important, Les Echos et leurs annonceurs partie prenante de l’opération étant disposés à en supporter une bonne partie.

Autre innovation importante : Les Echos ne seront pas seuls prestataires de contenu. On saura également aujourd’hui combien d’éditeurs participent à l’aventure. La présence d’un au moins, et non des moindres, est d’ores et déjà avérée : Flammarion. L’éditeur, qui consentira en janvier un important effort de promotion pour le lancement du Syndrome Copernic, le deuxième thriller d’Henri Loevenbruck, mettra sur e-paper son premier roman, Le testament des siècles (paru en 2003 : 80 000 exemplaires vendus), ainsi que le 1er chapitre du Syndrome Copernic. L’objectif, pour l’instant, est moins d’attirer un nouveau public à Henri Loevenbruck qu’à tester les expériences de lectures induites par ce nouveau support. L’auteur, fana de nouvelles technologies (et concepteur de son propre site Internet), est partie prenante — et enthousiaste — de l’aventure. Ensemble, auteur et éditeur ont réfléchi aux moyens de donner sur e-paper une version enrichie (comme pour les bonus sur les DVD) du Testament des siècles.

•Pour en savoir plus sur l’initiative des Echos, branchez-vous sur www.ganaxa.com, une nouvelle structure opérationnelle e-paper accompagnée par Tebaldo.

19/12/2006




Je scanne, tu scannes, ils scannent…


Si le marché du livre numérique se cherche toujours un modèle économique, au moins une catégorie d’acteurs doit, en ce moment, se frotter les mains : les fabricants de scanners. Microsoft lance en effet sa propre bibliothèque numérique en ligne, une de plus, Live Search Books, dont l’objectif avoué est bien sûr de concurrencer Google Book Search. Pour l’instant, et pendant au moins six mois, Live Search Books (en fait, la version remaniée, plus ample et plus ambitieuse que MSN Book Search, expérimentée en version bêta dès le début de 2006) n’est qu’en phase de bêta-test. Des dizaines de milliers de livres provenant, dans un premier temps, de la British Library ainsi que des universités de Toronto et de Californie seraient concernés. Les livres ainsi scannés étant consultables sur le site, ou téléchargeables en format PDF.

Ce qui est à noter, c’est que la philosophie du projet est exactement contraire de celle de Google. Quand l’un, Google, scanne à tout va (et c’est ensuite aux éditeurs ou aux auteurs de protester et de faire valoir leurs droits lorsqu’il existe encore un copyright), Microsoft n’entend, dans l’immédiat, scanner que des ouvrages libres de tout copyright. Pour les ouvrages sous copyright, la firme de Redmond a ouvert une plate-forme en direction des éditeurs, où ceux-ci sont invités à proposer les ouvrages qu’ils souhaitent voir intégrer le projet. C’est gratuit (hors l’envoi postal des livres, qui ne sont pas restitués), Microsoft prenant entièrement à sa charge le coût du scannage.

Avec cette démarche, Microsoft s’épargnera donc les procès en cascade que doit affronter Google. On constatera, en tout cas, qu’après Google, donc, et Yahoo, Microsoft est encore un nouvel acteur non issu du monde du livre à s’emparer de la numérisation des fonds. Quant au projet de Bibliothèque numérique européenne, peut-être avance-t-il, mais alors dans la discrétion la plus sauvage…

PS, qui n’a rien à voir : si l’on en croit les rumeurs de plus en plus insistantes qui circulent actuellement sur le Net, l’iPhone (version de l’iPOd d’Apple faisant également office de téléphone mobile), fameuse arlésienne depuis déjà pas mal de temps, serait lancé… dès le mois prochain, en janvier 2007 donc. Des sources bien informées feraient même état de 12 millions d’exemplaires commandés en fabrication par Apple à une usine japonaise. C’est dire s’ils croient au succès planétaire du joujou, dont des photos très alléchantes (mais correspondent-elles à la réalité) circulent également depuis quelques jours. Et l’iPod ebook, c’est pour quand ?

08/12/2006




L’Affaire Dreyfus


Je n’avais pas prévu de reparler de Wikipédia de sitôt, puisqu’aussi bien on sait tout le dégoût que m’inspire cette aventure. Mais c’est François Gèze, le PDG de La Découverte, avec qui je participais hier à un débat sur France Culture, qui m’y incite. Voici en effet ce qu’il vient de découvrir : tapez « Affaire Dreyfus » dans Google. La notice de Wikipédia relative au sujet arrive (hélas, hélas, hélas…) en tête de liste. Ouvrez-la. Descendez à la bibliographie, presque tout en bas. Et là, en première référence, on lit :

•Henri Dutrait-Crozon, « Précis de l’Affaire Dreyfus, etc. », 3ème édition, Paris 1938.

Avec ce commentaire, en toutes lettres : « Ouvrage fondamental à consulter en priorité ».

François Gèze m’a expliqué qu’il avait aussitôt alerté la Ligue des Droits de l’Homme. Je m’étonne presque que le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), dont on sait la vigilance, et qui a depuis longtemps le Dutrait-Crozon dans son collimateur, n’ait pas encore eu vent de cette histoire.

Pour mieux comprendre de quoi il s’agit, voici ce qu’en écrivait Pierre Vidal-Naquet. Le texte ci-dessous, extrait de « Mes affaires Dreyfus », figure in-extenso sur un site (www.pierre-vidal-naquet.net) ouvert voici à peine plus d’un mois par des amis de l’historien disparu en juillet dernier, et qui se proposent de servir sa mémoire de différentes façons (ils ont notamment organisée une Journée d’hommage à la BNF le 10 novembre).

Voici cet extrait. J’ai moi-même recoupé des passages, indiquant, selon l’usage, chaque coupe par le symbole : (…)

« Dans la littérature antidreyfusarde, il existe, à côté des pamphlets enflammés de Barrès ou des éructations folles de Drumont, voire du premier livre de Georges Bernanos, La Grande peur des bien-pensants, avec son exaltation des démonstrations démentes de Bertillon, un livre qui a éduqué une génération d’hommes et de femmes d’Action française, c’est le Précis de l’affaire Dreyfus signé Henri Dutrait-Crozon, pseudonyme de deux officiers d’Action française, les colonels Frédéric Delebecque et Georges Larpent. (…) Le premier travail de ces deux « savants » a été publié en 1905 : Joseph Reinach historien. Révision de l’histoire de l’affaire Dreyfus, avec une préface de Charles Maurras – vous savez que Maurras s’écria lorsqu’il s’entendit condamner en 1945 : « C’est la revanche de Dreyfus. » (…) Après leur livre de 1905, les Dutrait-Crozon publieront en 1909 leur Précis de l’affaire Dreyfus, qui fut réédité en 1924, édition dite définitive, puis en 1938. J’ai longtemps possédé un exemplaire de cette dernière édition qui, comme me l’a fait remarquer François Hartog, se présente comme un Lehrbuch allemand, avec la table des matières au début. Il a été mis à jour après la publication des Carnets de Schwartzkoppen (l’attaché militaire allemand à Paris), parus après sa mort et relatant les visites qu’il reçut d’Esterhazy (tout cela est aujourd’hui archiconnu, grâce notamment aux travaux de Marcel Thomas). Nos hommes d’Action française écrivaient : « Mais que vaut ce témoignage, c’est ce que bien peu de gens se sont donné la peine de rechercher. » Et naturellement, à leurs yeux, ce témoignage ne vaut rien. Grâce aux enfants de Madeleine Rebérioux, je possède maintenant l’édition de 1924, dite définitive. On y lit par exemple ceci, page 47, à propos de l’état d’esprit de la défense de Dreyfus après la dégradation : « On cherchait déjà un agent pour trouver quelqu’un à substituer au condamné. » Si on se reporte à la référence, on verra que Dreyfus et les siens demandaient en réalité que l’on cherche le vrai coupable. Esterhazy sera défini par les Dutrait-Crozon comme l’homme de paille des Juifs ayant imité l’écriture de Dreyfus… Tout cela a quelque chose de vertigineux et qui continue à me frapper de stupeur. J’éprouve le même sentiment en lisant le livre d’Arthur Butz, The Hoax of the XXth Century, (L’escroquerie du XXe siècle), c’est-à-dire les chambres à gaz hitlériennes. Livre qui, comme le Dutrait-Crozon, se vend présentement comme livre d’histoire, avec tout l’appareil nécessaire. Il n’y manque qu’une chose, une petite chose que je me permets d’appeler la vérité, humble fille qui sort toute nue du puits. Il faut bien reconnaître que ces falsifications ont fait des progrès par rapport au R. P. Loriquet qui, au temps de la Restauration, écrivait dans un manuel que la France avait été quelque temps commandée par le marquis de Buonaparte, général en chef des Armées du Roy… Il arrive que le positivisme ait du bon, mais l’imitation du positivisme telle que la pratiquèrent et Dutrait-Crozon et Butz a de quoi nous plonger dans un abîme de perplexité ».

Merci à François Gèze de nous avoir signalé cette « malencontreuse erreur », sans doute, comme ne manqueront pas de la minimiser les zélateurs de Wikipédia. L’ennui, c’est que sans même descendre jusqu’à cette note, il y a de quoi être alerté par le petit texte introductif de l’article lui-même. On y lit, en résumé de l’Affaire, qu’elle est « considérée par l’historiographie comme l'un des épisodes fondateurs par ses conséquences de la politique française contemporaine et de l'idéologie républicaine dominante encore aujourd'hui ». Voilà, en soi, une phrase qui ne veut strictement rien dire. Sauf pour un public « averti », qui justement, n’a que mépris pour « l’idéologie républicaine dominante ». La formule tient tout à la fois du clin d’œil complice et du message subliminal à destination des futurs nouveaux convertis.

30/11/2006




La lecture électronique décolle au Japon


Ne lisant pas le Japonais, je vous livre ci-dessous un mix de ce que j’ai pu lire à la fois sur des sites américains, ainsi que la traduction française récemment donnée par l’AFP (Agence France Presse), d’un rapport rendu fin septembre par Impress R&D, Institut japonais de recherches en marketing spécialisé dans les nouvelles technologies, le media crossing et les e-books (malgré leur nom anglophone, à l’exception de leur fiche technique leur site Internet est entièrement en japonais). En gros, ce rapport explique que le marché japonais des livres électroniques a atteint en 2005 (selon l’exercice fiscal qui va d’avril 2005 à mars 2006) 9,6 milliards de yens, soit un peu plus de 60 millions d’euros.

C’est le marché des livres électroniques pour téléphones mobiles qui croît le plus vite : inexistant avant 2002, il a atteint 4,6 milliards de yens, soit un peu plus de 30 millions d’euros en 2005, soit quatre fois plus que l’année précédente. Désormais, ce marché est quasiment l’équivalent de celui des livres électroniques pour PC et PDA (assistants numériques de type Palm), qui s’est élevé lui, pour la même période, à 4,8 milliards de yens, en croissance « seulement » de 45% : « La croissance fulgurante du marché des livres sur cellulaires s'inscrit dans un contexte d'optimisation des fonctions des téléphones portables et des réseaux cellulaires, explique Impress R&D dans son rapport. À partir de 2004, il est devenu techniquement possible de télécharger un livre entier sur un cellulaire, dont les écrans sont de plus en plus larges et de mieux en mieux définis ».

L’ensemble du marché est tiré par les mangas, qui représentent déjà plus du tiers du marché du livre électronique : 1,1 milliard de yens (7 millions d’euros) pour les PC et PDAs, et 2,3 milliards de yens pour les mobiles. Viennent ensuite les romans roses pour adolescentes et les ouvrages liés au monde de l’entreprise. Pour pouvoir télécharger ces ouvrages, il suffit de s’abonner à des librairies en ligne, parfois gratuitement, ou pour des coûts modiques (2 euros, maximum, par mois), ensuite les ouvrages sont vendus à des tarifs dépendant de leur longueur, mais dans une échelle dont le plafond n’excède jamais dix euros, soit beaucoup moins cher que l’édition papier. Pour attirer les lecteurs, les sites offrent de nombreux et longs extraits gratuits. Comme dans une librairie physique, les ouvrages sont placés par rayonnages, accessibles par clics. Les dernières sorties et les meilleures ventes sont placées en tête de rayon avec les commentaires des libraires.

Devant la croissance très prometteuse du marché, ce ne sont pas seulement les grandes maisons d'édition qui s'y mettent : « Des fournisseurs de contenus qui n'avaient pas de liens avec le milieu veulent aussi en profiter », souligne Impress R&D, ajoutant que l'arrivée de nouveaux entrants rend l'offre plus large et la concurrence plus féroce.

29/11/2006




Affligeant…


Une fois de plus, j’endosse la peau du trouble-fête qui trouve que, décidément, Internet, c’est parfois bien, mais c’est aussi trop souvent la pire des choses. Tout le monde connaît ou a entendu parler du site e-Bay : une réussite, du point de vue de l’audience, c’est certain, mais aussi, des enquêtes l’ont montré à plusieurs reprises, une plate-forme de commercialisation des contrefaçons en tous genres.

Plus fort encore : un malin y a mis en vente depuis hier un exemplaire rescapé du pilonnage des exemplaires de If I dit it, le « livre » d’O.J. Simpson qui devait paraître aux Etats-Unis le 30 novembre. Résumons, pour ceux qui ne se souviennent pas de l’affaire : en 1994, le footballeur vedette O.J. Simpson est sérieusement soupçonné d’avoir poignardé sa femme (qu’il battait), et un ami de celle-ci. Tout l’accuse. Au terme d’une course-poursuite avec la police filmée par toutes les télés, il se rend finalement aux autorités. Son procès, l’année suivante, tourne à l’opposition entre communauté blanche et noire. Et aboutit à ce coup de théâtre : le jury acquitte pénalement Simpson… mais le déclare responsable civilement, et l’oblige à s’acquitter de dommages et intérêts auprès des familles des victimes (à hauteur de plus de 30 millions de dollars : somme dont il n’a jamais versé un sou à ce jour).

Onze ans après ce procès incroyable, O.J. Simpson, que la morale n’étouffe toujours pas, « pond » un ouvrage dans lequel il raconte comment il s’y serait pris s’il avait effectivement poignardé sa femme. On nous promet un luxe de détails à la clé. Il se trouve un éditeur, Regan Books, une division d’Harper Collins (du groupe Murdoch, ceci explique cela) pour publier la chose. Pour accompagner la sortie, deux émissions spéciales sont prévues sur la chaîne Fox News (appartenant au même Murdoch). Apprenant la nouvelle, les familles des victimes menacent d’attaquer en justice. Mais c’est toute l’Amérique, ou presque (ouf, pour une fois) qui est choquée par le procédé. Même au sein de la chaîne Fox News, pourtant le fer de lance de la réaction conservatrice américaine, des voix s’élèvent pour trouver l’histoire « dégoûtante ». Des pétitions circulent. On appelle au boycott de toute entreprise qui achèterait des écrans publicitaires dans les deux émissions en question. Du coup, Murdoch fait machine arrière : il s’excuse publiquement, ce qui est rarissime chez lui, renonce à la publication de l’ouvrage, et annonce que tous les exemplaires fabriqués ont été détruits. Tous ? Sauf un, apparemment, et donc mis en vente sur eBay. L’audacieux vendeur prend d’emblée les devants : « Epargnez votre salive, inutile de m’envoyer des mails d’insulte, je ne les lirai pas », dit-il à peu près en substance. Lui non plus, la morale ne l’étouffe pas. Pas plus que les gérants du site eBay qui ont préféré le doux tintement des espèces sonnantes et trébuchantes à la voix de la décence.

Le pire, c’est qu’évidemment il s’est trouvé des gens pour enchérir. A 5h30, heure de Paris, ce vendredi matin 24 novembre elles atteignaient déjà 6000 dollars. Elles étaient censées continuer jusqu’à demain samedi 13h30, heure PST, soit 22h30 chez nous… Heureusement, une flopée de petits malins ont réussi à faire capoter l’affaire, en lançant des enchères fantaisistes (de 100 000 jusqu’à 10 millions de dollars…). Devant, semble-t-il, la difficulté à faire le tri, le vendeur a été obligé de tout annuler à 6 heures du matin, heure de Paris. On espère définitivement.

A moins encore, n’écartons pas l’hypothèse, qu’il ne se fût agi que d’un coup de bluff et qu’il n’ait pas possédé le livre. Quoi qu’il en soit, le site eBay, lui, ne s’est pas posé la question. Tout est bon à vendre, n’est-ce pas ? On achète quoi, demain sur eBay ? Un pyjama à rayures rescapé d’Auschwitz ?

24/11/2006




Les Echos avancent…


Si plusieurs journaux français planchent déjà sur l’encre électronique, on sait que Les Echos est l’un des plus avancés dans la réflexion sur le sujet, ainsi que dans la communication de cette réflexion. Début 2007 (probablement dans la première quinzaine de février), un nouveau pas devrait être franchi avec la réalisation d’un test grandeur nature auprès d’un millier de lecteurs du quotidien économique, qui se verraient équipés d’un reader fonctionnant sur papier électronique. Se verront-ils offrir l’e-book ou leur sera-t-il demandé une participation financière ? Quel modèle de reader sera-t-il choisi pour l’expérience ? Rien de tout cela n’est pour l’instant dévoilé. Mais sans doute en apprendra-t-on davantage lors de la prochaine rencontre Tebaldo sur le papier et l’encre électronique, organisée le mardi 19 décembre prochain à Paris (pour les renseignements pratiques : http://www.tebaldo.com ).

Quoi qu’il en soit, cette expérience sera également partagée par l’édition : outre la version électronique des Echos, quelques livres seront en effet disponibles dans cette phase de test. J’y reviendrai tout prochainement, avec le témoignage d’un éditeur ayant accepté de participer à l’expérience.

PS : Preuve que l’encre électronique commence d’intéresser de plus en plus de gens, Bruno Rives (l’observatoire Tebaldo) et Sciences-Po (l’école, mais aussi les Presses de Sciences-Po, son département édition), réfléchissent ensemble pour mettre sur pied une sorte de « laboratoire » qui réfléchirait à l’évolution du livre et des modes de lecture avec la révolution du papier électronique.

20/11/2006




« Franco » de port


Lundi 6 novembre, 13h19. Le Renaudot a été attribué depuis moins de vingt minutes et déjà une internaute vient congratuler Alain Mabanckou, le lauréat, pour Mémoires de porc-épic (Seuil) sur son blog : « Je veux être la première à vous féliciter pour le Renaudot », écrit-elle. Dans les heures qui suivent, des dizaines d’autres vont l’imiter. Depuis l’été 2005, en effet, Alain Mabanckou tient blog sur la toile (http://www.congopage.com/rubrique.php3?id_rubrique=217). Un blog où il n’est pas seulement question de littérature, mais aussi de politique, de société… Et à l’occasion un forum, qui s’ouvre à d’autres paroles, d’autres contributions, osant par exemple un regard progressiste sur la question très tabou de l’homosexualité en Afrique.

L’an dernier, à la même époque, Alain Mabanckou, déjà en course pour le Renaudot avec Verre cassé, avait commenté, dans son blog, sa mésaventure, Nina Bouraoui l’ayant emporté d’une voix sur lui : « Il n’y a pas ‘’d’échec’’ ou de ‘’victoire’’ dans le monde des Lettres, la littérature ne relevant guère du pugilat, mais de l’expression la plus variée des univers, et chacun a le droit d’être sensible à tel univers et de ne pas être captivé par tel autre. Je salue donc ce prix Renaudot décerné à Nina Bouraoui, et je sais qu’elle saura toujours nous enchanter, avec cette écriture de pointe, faite de nervosité intelligente et de maturité dans l’Art… » écrivait-il, fair-play, dans son post du 4 novembre 2005.

Cette année, il n’a pas encore réagi sur la toile, mais ses « fans », eux, crient largement victoire. Comme toujours, lorsqu’un prix littéraire est décerné à un représentant d’une minorité, l’interprétation est souvent politique : « On l’a eu ! » écrit ainsi une internaute, qui songe sans doute à englober toute l’Afrique. Mais ils sont surtout très nombreux à fustiger (ou à railler avec beaucoup d’ironie) la fausse nationalité attribuée au lauréat dans les médias français. « L’AFP, dans sa dépêche, vous présente comme franco-congolais, cela m’a fait sourire pour la récup », écrit ainsi un internaute à 14h46. D’autres relèveront la même erreur dans les différents journaux radio ou télévisés (ainsi du 20h de France 2 et même, plus embêtant, sur RFI…), la palme de la palme revenant, semble-t-il, à Michel Field, sur LCI, qui aurait présenté Alain Mabanckou comme… franco-sénégalais. La vérité, c’est qu’il est congolais tout court, né au Congo-Brazzaville. La francophonie est une belle chose, dont nous pouvons nous enorgueillir, surtout quand elle contribue à vivifier la littérature. Inutile de la polluer avec des relents de colonialisme.

08/11/2006




Dalloz tout droit sur Internet


A ceux qui s’imagineraient que le droit est une matière poussiéreuse, et les juristes des tâcherons de la paperasserie rongés par la scoliose et sortis d’une caricature de Daumier, on ne saurait trop leur recommander une visite du blog lancé voici tout juste deux semaines par les éditions Dalloz (http://blog.dalloz.fr). Le but ? Investir Internet en tant que « médiateur d’idées et de pratiques », et « ouvrir un espace de débat sur les questions de droit qui traversent aussi bien la pratique professionnelle des juristes que les questions de société », expliquait Renaud Lefebvre, directeur-général adjoint et directeur éditorial de Dalloz, dans le post inaugural, daté du mardi 17 octobre. Le billet daté de dimanche dernier 29 octobre (eh oui, à peine créé, ils nourrissent leur blog même le dimanche, chez Dalloz… que fait l’inspection du travail ? ) est une parfaite illustration de ce propos. Titré « Gare à l’ayant-droit », il évoque le retrait des bacs, ordonné par la justice, du premier album solo du rappeur Joey Starr, poursuivi par les héritiers de Georges Brassens, qui lui reprochent d’avoir repris (et détourné) la fameuse chanson Gare au gorille sans leur autorisation.

Dalloz qui parle de Joey Starr (pour ceux qui ne connaissent pas : le fondateur du groupe NTM — comme Nique Ta Mère) et s’autorise des titres calembours, avouez que ça bouscule l’idée vieillotte qu’on pouvait se faire d’un éditeur juridique, non ? Mais ce n’est pas tout. En seulement deux semaines d’existence, le blog Dalloz paraît bien parti pour s’imposer comme le carrefour numérique de toutes les questions ayant trait au droit. Ses auteurs seront multiples, puisque puisés dans le vivier sans cesse renouvelé des auteurs de la maison. Et ils s’exprimeront, promet Renaud Lefebvre, « dans le ton libre et direct » que permet la forme du blog. Le résultat est parfois passionnant, comme ce post du 18 octobre titré « Le droit est la seule arme du pauvre » et signé de Martin Hirsh, président d’Emmaüs France, et par ailleurs préfacier et co-directeur du Code des droits contre l’exclusion, paru le 12 octobre.

Au fur et à mesure de leur parution, les posts seront classés selon un rubriquage dont on devine déjà les premières esquisses : « Droit et culture », « Les mots du droit », « Droits d’avants, droits d’ailleurs », etc. Et bien sûr, les commentaires des internautes viendront enrichir le débat.

en savoir plus : http://www.livreshebdo.fr/actualites/DetailsActuRub.aspx?id=244

31/10/2006




Prix unique


On s’éloigne un tout petit peu des nouvelles technologies et du livre, quoique pas tant que cela, et c’est en tout cas réjouissant. Lu dans Le Monde de ce week-end un article faisant état de l’effondrement des ventes de DVD (la baisse approche les 13% en valeur entre juillet 2005 et juillet 2006, et pour le seul secteur du cinéma elle atteint les 18%). Depuis l’apparition de ce support, les ventes de DVD connaissaient régulièrement une croissance à deux chiffres. Le retournement de tendance est brutal, puisque la baisse, inaugurée en 2005, est désormais elle aussi à deux chiffres. Certes, le développement de la piraterie sur Internet n’est pas totalement étranger à ce résultat. Mais ce n’est pas la seule explication. « On a assisté pendant des années à un phénomène de "gavage", de surabondance de l'offre, avec comme corollaire des opérations de bradage sur Internet », soulignait dans l’article Renaud Delourme, PDG des Editions Montparnasse et président de l'Union de l'édition vidéographique indépendante. « Faire d'un DVD un produit d'appel pour la grande distribution, comme le saumon ou le foie gras, ce n'est pas bon. Privilégier la quantité sur la qualité conduit à la désaffection du public », expliquait encore M. Delourme, qui ajoutait que la baisse sauvage des prix du DVD avait désorganisé le marché. Et de conclure : « Les majors hollywoodiennes ont baissé leurs prix, la Fnac vend moins cher ses nouveautés, les tarifs chutent parfois de 50 % trois mois après la sortie d'un titre. Il a manqué un prix unique du DVD semblable au prix unique du livre. »

No comment.

23/10/2006




Cactus


Joli mot, hier, chez Michel Field, sur LCI, de Jean d’Ormesson. Interrogé sur l’avenir du livre, le romancier académicien (au passage, il a été d’une prudence de sioux sur le choix final des 40 pour leur Grand Prix du roman, décerné la semaine prochaine, même si on pouvait deviner que Littell n’était pas d’emblée sa tasse de thé) a commencé par souligner que le livre — et l’édition — n’avaient jamais été si florissants qu’aujourd’hui. Mais, usant d’une métaphore empruntée à la botanique, il a aussi rappelé que « les cactus fleurissent avant de mourir ». Manière de dire qu’à son sens, le livre, tel que nous le connaissons sous sa forme actuelle, vit ses derniers beaux jours. Plus au fait qu’on ne pourrait l’imaginer des enjeux actuels, il a cependant précisé que la presse écrite (le journal papier) disparaîtra la première — « à l’horizon sans doute de cinquante ou soixante ans, et en toute hypothèse on peut avancer, sans trop se tromper que le 22ème siècle ne verra plus de presse écrite ». Quant au livre, « il passera » aussi (au sens de trépasser), mais « la littérature, elle restera, sous une forme ou une autre, et au fond, c’est là l’essentiel ». Un vrai « d’jeune », Jean d’Ormesson !

20/10/2006




Une alternative à Wikipedia


J’ai déjà eu ici l’occasion de dire tout le mal que je pensais de Wikipedia, cette « encyclopédie » collective née en 2001, qui est en réalité la négation même de l’esprit encyclopédique tel qu’il s’est forgé au siècle des Lumières. Pour l’instant, cette aventure navrante ne cesse d’engranger des succès d’audience — comme la Star Ac de TF1 ne cesse de cumuler les bons audimats, sauf que personne, pas même Etienne Mougeotte, n’irait prétendre que la Star Ac incarne la référence en matière de variété…

Mais la résistance s’organise. Dans son édition d’hier, le Financial Times révélait l’existence d’un projet concurrent, lui aussi gratuit, baptisé Citizendium (pour Citizen compendium of everything, qu’on pourrait traduire par « ressources citoyennes sur tout et n’importe quoi », ou, moins légèrement, par « abrégé citoyen des connaissances »). Il est révélateur de constater que le porte-parole du projet n’est autre que Larry Sanger, l’un des fondateurs de Wikipedia, qui avait justement quitté le navire au bout seulement d’un an, effondré qu’il était par son contenu.

Le principe de Citizendium ? Surfer sur la vogue du wiki, donc continuer de faire appel à la participation collective, mais en s’entourant cette fois d’experts. Et même, le « gros » mot est lâché : d’éditeurs. On s’amuse, d’ailleurs, dans le pitch de présentation de citizendium (httpp://citizendium.org) de voir avec quelles prudentes circonlocutions les auteurs du projet avancent le terme d’ « editors », conscients qu’ils risquent de choquer les tenants d’un Internet sans barrière d’aucune sorte. Mais réintroduire la notion d’éditeur, c’est tout simplement revenir à cette validation du savoir, fondement de l’esprit encyclopédique que Wikipedia ignore superbement. Autre « innovation », qui serait pareillement un retour aux (bonnes) sources : les articles, du moins les plus importants, seraient signés.

Pour l’instant, Citizendium n’en est qu’à l’état de vœu pieux : « Nous ne savons pas si ça va prendre, ni si ça va marcher », expliquent ses animateurs. En attendant, Jimmy Wales, autre co-fondateur de Wikipedia, et toujours aux commandes, interrogé par le FT, répondait « qu’au nom de la liberté d’expression », il n’entendait rien changer à ce grand foutoir de l’à-peu-près qu’est Wikipedia. L’ignorance a encore de beaux jours devant elle.

18/10/2006




L’œuf et la poule


Une bibliothèque familiale ouverte 7 jours sur 7, 24h sur 24 ? C’est le projet Cyberlibris famili, lancée sous forme de test au début de l’été. Fondée en 2001, Cyberlibris (www.cyberlibris.com) était déjà active dans deux domaines : l’universitaire, à destination des étudiants (cyberlibris academia) et le management, à destination des cadres (cyberlibris executive). Ses animateurs, Eric Bryis, co-fondateur, et François Lascaux, directeur du marketing, ont voulu, avec la déclinaison « famili », viser le grand public. Un millier, environ, de « bêta-testeurs » (dont ma pomme) ont essuyé les plâtres durant l’été, avant le véritablement lancement du service, prévu j’imagine pour les prochaines semaines.

Cyberlibris famili, c’est quoi, concrètement ? Une bibliothèque numérique, donc, qui regroupe des ouvrages selon six thématiques : Famille, Maison, Cuisine, Santé, Loisirs et Argent. L’utilisateur peut feuilleter librement les ouvrages proposés (qualité excellente d’affichage : on a l’impression d’avoir le bouquin sous les yeux) et les ranger dans ses « étagères » virtuelles, où il pourra les consulter ensuite à loisir, les annoter s’il le souhaite, etc. Bref, plutôt un bon concept. A terme, quand le service sera vraiment ouvert, l’utilisateur paiera une redevance mensuelle (de l’ordre de 5 euros par mois) sur laquelle les éditeurs seront rémunérés au nombre de clics enregistrés par leurs ouvrages.

Fin septembre, l’équipe de cyberlibris a publié, sur son blog (http://famili.vox.com) les résultats du bêta-test. On découvre ainsi que les livres de cuisine sont plébiscités (plus de 40% des choix) et qu’à l’inverse la rubrique « Argent » est en queue de peloton. Ouf ! Parmi les souhaits des testeurs, on relève notamment le désir de pouvoir commenter les ouvrages à destination des autres utilisateurs (une fonction typiquement interactive du Net, qui constituerait en effet un « plus » très agréable).

Où ça pêche, pour l’instant, c’est par le choix trop limité. 709 livres, à ce jour, proposés par une vingtaine d’éditeurs (Amphora, Dunod, La Découverte, Jean-Paul Gisserot, les guides Mondeos…), c’est bien peu, pour constituer une bibliothèque digne de ce nom. Les animateurs de Cyberlibris annoncent l’arrivée prochaine de nouveaux éditeurs séduits à leur tour par l’idée (dont les éditions Ouest-France) : on ne peut que leur souhaiter d’élargir, au plus vite, leur offre. Car, comme ils le reconnaissent eux-mêmes dans leur éditorial, « La bibliothèque numérique, c’est un peu comme l’œuf et la poule : une bibliothèque n’attire des abonnés que si elle dispose d’un riche contenu ; une bibliothèque numérique ne peut séduire les éditeurs que si la communauté des abonnés est étoffée ». La balle, à vrai dire, est davantage dans le camp des éditeurs que des abonnés : il suffirait qu’ils se convainquent que ce type de vitrine numérique, loin de cannibaliser le livre papier, est au contraire un nouveau vecteur de promotion pour leur production.

10/10/2006




Les bonnes et les mauvaises surprises de Sony


De retard en retard, on n’osait plus l’espérer. Dimanche 1er octobre, Sony a enfin lancé sa librairie digitale en ligne (ebooks.connect.com), plate-forme commerciale et de téléchargement pour son fameux e-book en encre et papier électronique, le Reader. Doit-on en conclure que le Reader est donc, lui aussi, mis en vente ? At last ? Oui ! L’appareil, dont le nom commercial officiel est désormais le Sony PRS 500, est prévu pour débarquer dans les 200 librairies de la chaîne Borders dans le courant du mois. Mais on peut d’ores et déjà le commander en ligne (à condition d’être résident américain) sur le site Sony (sony.com/reader). Sauf que. Sauf que, « face à une très importante demande, les commandes ne pourront être servies qu’à la mi-novembre », prévient-on déjà le client. Info, ou intox ? Après tout, l’accumulation des retards ayant aiguisé l’impatience des technophiles, il ne serait pas étonnant que l’ouverture du guichet de vente ait provoqué un raz-de-marée. Comme l’a très joliment résumé Peter Svensson, un journaliste de l’Associated Press, dont l’article a été publié dans plusieurs journaux régionaux américains dimanche, le livre « qui était jusqu’ici l’orphelin du monde digital » est sans doute à l’aube d’entrer dans une nouvelle ère : « Si le Reader de Sony ne constitue pas un iPod pour livres, c’en est en tout cas la première étape », ajoutait-il. Voilà pour les bonnes surprises.

Et maintenant, les mauvaises. Elles sont de taille. D’abord, le prix du Sony PRS 500 : 350 dollars (très exactement 349,99) : cher, très cher, et même très, très cher pour la bourse de l’Américain moyen. A ce prix-là, pas sûr que l’afflux de commandes risque d’engorger longtemps les services de livraison de Sony… Mais là où les bras m’en sont tombés, c’est en découvrant le prix des ouvrages proposés en téléchargement. La boutique, qui vient donc tout juste d’ouvrir, ne permet encore qu’un choix limité. Pour s’en tenir à la seule littérature, l’offre se cantonne surtout pour l’instant aux best-sellers. Le Da Vinci Code, Anges et démons, le dernier roman d’Anne Rice, Le diable s’habille en Prada, etc. Ou quelques grands classiques. Comme Gatsby le Magnifique, vendu… 7,99 dollars. Trop cher à mon avis. Anges et Démons est lui à 5,59 dollars. Trop cher encore, pour un livre dont la carrière en librairie est pour l’essentiel derrière lui. Mais le « mur du çon » (comme on dit au Canard) est pulvérisé avec Predator, de Patricia Cornwell, vendu… 21,56 dollars en téléchargement ! L’ouvrage (une enquête de Kay Skarpetta) est « vieux » d’un an. Son prix de vente grand format (hard cover) est de 26 dollars et des brouettes en librairie. Mais Amazon le propose désormais avec 35% de remise, à 17,79 dollars, quand la version poche (paperback) est, elle, déjà disponible à 9,59 dollars. Vendre le téléchargement de Predator plus de 21 dollars, c’est au mieux une hérésie, au pire une escroquerie. A tout le moins un contresens absolu. Sony, probablement, n’y est pour rien. On a beaucoup dit que les retards de lancement du Reader étaient en partie imputables aux difficiles négociations avec les éditeurs pour constituer un catalogue. Ces derniers ne font que marquer contre leur camp quand ils s’obstinent à freiner la complémentarité des supports, plutôt que l’encourager.

* *

*

Sinon, toujours au chapitre de l’e-book version encre électronique, Amazon, qu’on savait depuis un moment s’intéresser au sujet (ce qui expliquerait notamment qu’Amazon ait refusé de vendre le PRS 500 sur son site), a dévoilé il y a quelques jours son premier prototype, l’Amazon Kindle. Un e-book à clavier, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas très glamour. Côté design, Sony les bat à plate couture (d’ailleurs, pour ceux que ça intéresse, le site américain engadget.com a publié la semaine dernière toute une série de clichés du Reader).

03/10/2006




Les idées de Richard Figuier (suite et fin)


Je poursuis ici la relation de notre dialogue avec Richard Figuier. Cette fois, il est question d’hybridation entre la forme livre et la forme numérique. Hybridation voulant dire : apparition d’un nouvel être viable qui participe des deux.

« Comment envisager cet hybride ? s’interroge Richard Figuier.

· Je peux tirer d’Internet n’importe quel « livre », au sens du pur objet, c’est le « tirage », l’impression.

· Je peux juxtaposer un contenu numérique et un livre, insérer un livre dans une pochette de CD-Rom.

· Je peux renvoyer de l’un à l’autre, c’est la complémentarité, le numérique est alors comme la « démonstration » du livre.

· Je peux passer de l’un à l’autre : c’est le modèle Darnton pour les sciences humaines, dans lequel l’essentiel de la thèse se présente sous forme livre et l’étayage scientifique (sources, notes, commentaires critiques) sous forme numérique. A la différence près que le numérique permet des choses que le livre n’autorise pas : la présentation de la pièce d’archives en mode image et en mode texte, une cartographie évolutive, etc.

Mais suis-je vraiment dans l’hybride ? Ne reste-t-on pas dans la cohabitation entre ce que chaque forme peut donner ? Peut-on aller au-delà d’un usage différencié des formes selon leurs logiques propres ? Un hybride « objectal » (un objet qui participerait des deux) serait-il possible ? On pense évidemment à l’e-book, dont l’un des grands atouts est de pouvoir lire les liens hypertextes d’un ouvrage. Mais ce n’est pas un livre : l’e-book est plus proche de la tablette multi-inscriptible que du livre. »

Alors, comment honorer éditorialement ce qu’écrit Blanchot à propos de Mallarmé : « Un coup de dés annonce un livre tout autre que le livre qui est encore le nôtre : il laisse pressentir que ce que nous appelons livre selon l’usage de la tradition occidentale, où le regard identifie le mouvement de la compréhension avec la répartition d’un va-et-vient linéaire, n’a de justification que dans la facilité de compréhension analytique. Au fond, il faut bien nous en rendre compte : nous avons les livres les plus pauvres qui se puissent concevoir, et nous continuons de lire, après quelques millénaires, comme si nous ne faisions toujours que commencer à apprendre à lire. »

Richard Figuier propose une piste, et on arrêtera là : plutôt que de vouloir, aujourd’hui, créer de nouvelles maisons d’édition traditionnelles, il faudrait, selon lui, créer de vrais « laboratoires éditoriaux », qui testeraient des formes nouvelles (des objets non clos, notamment) et exploreraient toutes les possibilités offertes par le numérique.

Si vous souhaitez prolonger la discussion avec lui, voici son mail : rfiguier@wanadoo.fr

27/09/2006




Les idées de Richard Figuier


Richard Figuier fut l’un des premiers visiteurs de notre site, en juin dernier. Et il avait posté une réaction aux propos de Patrick Bazin, le conservateur en chef de la BM de La Part-Dieu (Lyon) qui invoquait, dans notre série « Le livre dans 10 ans », la nécessaire « hybridation » du métier de bibliothécaire à l’aune des changements (technologiques, mais pas seulement) en cours. J’ai voulu entamer un dialogue (par mail, puis par téléphone) avec lui, dont je restitue ici, en deux épisodes car c’est un peu long, l’essentiel.

D’abord, pour le situer, Richard Figuier a dirigé pendant plusieurs années le département Sciences humaines d’Albin Michel. Puis il est parti au Seuil, maison qu’il a quittée en 2003. En 2005, François Dupuigrenet-Desroussilles, alors directeur de l’ENSSIB, à Villeurbanne, lui a confié la mission de réfléchir à l’instauration d’un module d’enseignement d’économie du livre pour les élèves conservateurs et bibliothécaires. Il a remis son rapport en juin dernier. Cette expérience lui a permis de réfléchir à l’articulation entre bibliothèques et économie du livre : « Pour l’instant, c’est une boîte noire », dit-il, un rien provocant : « Les bibliothécaires n’ont pas vraiment idée de l’objet qu’ils achètent. Dans le Code des marchés publics, les livres sont assimilés à des biens fongibles, comme les ordinateurs qui équipent les salles de lecture. »

Poursuivant la réflexion, Richard Figuier a eu l’idée de concevoir le projet d’une Ecole Européenne du livre. Son présupposé tient en quelques mots : la transmission des savoirs est devenue obsolète. « Les formations actuelles aux métiers du livre (librairie, édition) ont trente ans et ne sont plus adaptées aux défis modernes. Aujourd’hui, le livre n’existe plus seul : il est un parmi des supports, un parmi des médias avec lesquels il doit faire système. De ce fait, le paysage éditorial se recompose autour de grands groupes monopolistiques intégrant non seulement toute la chaîne du livre, mais l’ensemble des médias. Ces mutations anthropologiques, culturelles et économiques ne réclament elles pas de nous une nouvelle approche de la formation aux métiers du livre ? N’exigent-elles pas une refondation totale de notre rapport au livre inspirée d’une juste considération de son essence ? L’hypothèse d’un changement de paradigme culturel ne fait que renforcer cette nécessité afin qu’une articulation harmonieuse, plutôt qu’une confusion chaotique, puisse naître entre les différents supports et médias. »

Il estime ainsi qu’il devient urgent de faire table rase de la « division, presque de classe » entre éditeurs et libraires (ils se rencontrent rarement, sinon pour échanger leurs doléances), « héritée de la division du travail forgée par le XIXe siècle, quand l’éditeur s’est tout à coup émancipé des autres composantes du métier représentées par le libraire et l’imprimeur. Son autonomisation a renvoyé le libraire au rôle de petit détaillant et l’imprimeur à celui de fournisseur. Aujourd’hui, un siècle et demi après cette apparition de la figure de l’éditeur, on constate que celui qui a pris, en définitive, le contrôle de la chaîne, le distributeur, n’est pas autre chose que le point le plus extrinsèque au livre. Il est donc impératif, non seulement pour que les professionnels recouvrent l’initiative, mais pour que les métiers retrouvent leur sens, que la formation de l’avenir soit fondée sur l’identité du métier d’éditeur/libraire/imprimeur. La segmentation des tâches, principale cause de la perte de sens, ne doit pas faire perdre de vue l’unité du processus et sa globalité. Donner l’existence au livre suppose que l’on consent à ne jamais renoncer à cette vue globale. »

Richard Figuier voudrait donc voir émerger une génération d’éditeurs-libraires « consciente de l’unité et de la globalité du monde du livre, capable de dialogue entre gens de métier ». Ce qui impliquerait non seulement un tronc commun de formation, mais des stages communs. « Je n’aime pas l’expression de ‘’chaîne du livre’’, dit-il, le libraire ne prend pas la suite de l’éditeur, il achève le geste de l’éditeur ».

La formation aux nouvelles technologies serait par ailleurs entièrement repensée : « Après les malencontreuses prophéties de l’année 2000 assurant que le livre était à ranger au magasin des accessoires, la réflexion a repris ses droits et l’on est persuadé désormais que nous entrons à peine dans une phase de cohabitation du numérique et du papier, de l’édition papier et électronique. Celle-ci va et donne déjà lieu à la naissance de formes mixtes entre édition traditionnelle et TIC. D’où la nécessité pour les éditeurs/libraires d’être « bilingues », de se situer au croisement du papier et du numérique, de travailler sur le moment numérique du papier et le moment papier du numérique. Mais ce bilinguisme ne sera pleinement effectif que si les futurs éditeurs/libraires entrent dans l’intelligence de l’informatique. Sans être informaticiens, ils doivent comprendre que l’informatique, c’est des langages, des protocoles d’écritures dont il est impératif de pénétrer la logique et la structure. Il ne suffit plus de manier correctement les logiciels les plus usités (Word, Excel, Photoshop, etc., et les logiciels de librairie bibliographiques ou de gestion – Dilicom, Electre ou Tite-Live, Ellipse, etc.) : acquérir une véritable culture informatique permettra un réel dialogue sans dépendance avec les développeurs et une adaptation de l’outil aux besoins du métier. »

Enfn, pourquoi une école européenne ? « Parce qu’on voit bien qu’il se détache un modèle européen du livre, et c’est donc à cette échelle qu’il faut désormais raisonner avec un esprit commun ».

Richard Figuier a envoyé son projet à divers responsables nationaux et régionaux. Pour l’instant sans succès : « Olivier L’Hostis [ndr : du SLF] m’a dit que j’avais dix ans d’avanceEt les formations existantes s’accrochent à leur cocotier. »

(A suivre)

21/09/2006




Convergence, Divergences


« Je pense que le mythe du journal papier est mort. Cette heure sacrée de nos pères et grands-pères quand ils lisaient le samedi matin leur journal, ce moment élu où ils ne voulaient pas entendre d’autre bruit dans la maison que le grincement du papier journal est mort aussi, comme l'industrie du charbonnage est morte elle aussi. »

Pêchée au hasard, c’est l’une des centaines — sans doute des milliers, à l’heure où vous lirez ces lignes — de réactions envoyées en ligne sur le site de Libération à la suite de leur double page d’appel à l’aide d’hier. Si Libération, qui va mal (nul ne l’ignore plus aujourd’hui) espérait susciter, avec ce SOS, une marée de soutiens, c’est râpé. Au dire des responsables web de la maison, aucun article n’avait pourtant jamais déclenché un tel afflux de réactions, mais celles-ci sont majoritairement négatives. Libé, se plaignent ses lecteurs, aurait perdu son âme et ce qui lui arrive ne serait que juste retour des choses. Ce n’est pas le lieu ici d’en débattre ni d’en juger, mais la lecture de ces centaines de billets est passionnante pour quiconque s’intéresse à l’avenir de la presse en particulier et de l’écrit en général.

On voit bien, en filigrane, que dans ce public de lecteurs de presse (et ne perdons pas de vue que les acheteurs de journaux sont aussi des acheteurs de livres : la consommation culturelle est toujours cumulative), un basculement s’est désormais totalement opéré : s’agissant de la simple information (« les news », comme le résume un internaute), deux médias triomphent aujourd’hui, la radio et l’Internet. Acheter et lire un journal papier n’a plus de sens, disent-ils, que si ce journal est capable de leur offrir une forte plus-value dans le traitement de l’information : prises de position, éclairages, ton spécifique, etc. Bref, marquer ses divergences avec la sorte de pensée unique qui sort du robinet à informations. Bruno Patino, directeur de la publication de Télérama, dans l’entretien qu’il nous a accordé et que nous publions aujourd’hui à l’occasion de la nouvelle formule de l’hebdomadaire culturel, ne dit du reste pas autre chose : un titre généraliste qui n’est pas capable aujourd’hui d’asseoir sa personnalité ne pourra que souffrir.

Le même jour où Libération découvre que ses lecteurs sont de moins en moins disposés à payer 1,20 euros pour « un journal qui a perdu toute sa personnalité » (dixit moult internautes), on apprenait qu’Arnaud Lagardère venait de débarquer un baron historique de son groupe, Gérald de Roquemaurel, patron de la branche presse d’Hachette (et fils ou neveu, je ne sais plus, d’Ithier de Roquemaurel, qui dirigea naguère la branche Livre), pour le remplacer par un cadre venu des télécommunications, qui sera chargé d’opérer la « convergence » (mot magique à la mode) entre les activités presse et les activités numériques de Lagardère.

Quand on lit tout cela, on se dit que le livre demeure miraculeusement « préservé » du maelström qui touche la presse écrite. Quand on lit tout cela, on se dit qu’il n’est pas possible que ça dure encore longtemps.

15/09/2006




De quoi sera fait le tableau noir de demain ?


Le sujet ne pouvait pas mieux tomber : pour leur 15ème édition, les Entretiens Nathan, qui se dérouleront le 14 octobre prochain à l’Unesco, ont choisi comme thème « Quel avenir pour l’école ? » L’actualité, en ce domaine, regardant un peu trop dans le rétroviseur, les promoteurs de cette journée ont voulu dresser un pont « entre passéisme nostalgique et utopie moderniste », résume Didier de Calan, conseiller à la présidence et directeur pédagogique aux éditions Nathan. Côté utopie moderniste, un stand présentera l’encre électronique, et Frédéric Kaplan, chercheur chez Sony, dont nous avions publié un entretien au printemps dernier dans LH, en ouverture de la série « Le livre dans 10 ans », donnera une conférence sur « les technologies discrètes » : « Sa vision originale est extrêmement stimulante pour qui se préoccupe de l’avenir du livre », commente Didier de Calan. Daniel Andler, spécialiste des sciences cognitives et professeur de philosophie des sciences à la Sorbonne dissertera pour sa part « Du bon usage des sciences et des techniques ».

Autre temps fort de la journée : le dévoilement d’un sondage réalisé par la Sofres, en partenariat avec… Microsoft, auprès de 750 enseignants et autant de parents d’élèves, sur le thème « Ecole d’hier, Ecole de demain » : « Le sondage comportera notamment des questions très précises sur les attentes des uns et des autres en matière d’introduction des nouvelles technologies à l’école », explique encore Didier de Calan.

•Programme complet sur le site http://www.nathan.fr/

13/09/2006




Le Monde teste l’encre électronique


On savait Les Echos très en pointe, parmi les journaux français, pour explorer les possibilités de l’encre électronique. Ils ne sont pas les seuls. Le Monde s’est lui aussi lancé dans l’aventure. Mais beaucoup plus discrètement.   «Ça n’est pas un secret : nous testons, au Monde, l’encre électronique, et nous réfléchissons à ce que son arrivée impliquera d’évolutions dans notre métier, simplement nous ne voyons pas l’utilité de communiquer pour l’instant sur le sujet» explique Bruno Patino.

Le président du directoire de Télérama (groupe Le Monde) est aussi président du Monde Interactif, la filiale Internet du quotidien, dont il fut le directeur général de juillet 2000 à novembre 2003, pour prendre ensuite la direction de Télérama. Mais avant d’intégrer le groupe Le Monde, Bruno Patino fut, de 1997 à 1999, secrétaire général de la branche littérature générale d’Hachette Livre. A ce titre, et parce qu’il est passionné de nouvelles technologies, il avait assisté, dès 1998, à Londres, à l’une des toutes premières démonstrations de l’e-ink, organisée par ses inventeurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT).

 «A l’époque, raconte Bruno Patino, la définition était très faible et les lettres faisaient plusieurs centimètres de haut, la dernière fois que je suis allé les voir à Cambridge ils étaient capables de reproduire des icônes, pour l’instant en noir et blanc, mais ils passeront bientôt à la couleur. Les progrès techniques sont donc rapides et considérables, malgré tout le moment n’est pas encore venu, à mon sens, où le papier numérique va débarquer sur le marché. Il ne pourra vraiment s’installer que lorsqu’il présentera toutes les fonctionnalités du papier, plus quelque chose. Or, pour l’instant, quand vous faites l’addition des + et des — , il lui manque des fonctionnalités inouïes. Sa fragilité, notamment, est encore un handicap. Tant que je ne pourrai pas lire l’e-paper aux toilettes, être bousculé dans le métro avec, ou renverser du café dessus, il ne prendra pas auprès des consommateurs. D’autre part, je suis convaincu, mais alors convaincu à un niveau que vous ne pouvez pas imaginer, que laisser le consommateur acheter l’outil n’aura pas de sens. Et sans doute ne l’achètera-t-il pas, d’ailleurs. Ce sont les entreprises de communication — de presse, comme la nôtre — qui le fourniront à leurs lecteurs. Mais, avant d’en arriver là, il faudra que les courbes de prix du papier numérique et du prix du papier journal se soient croisées. Actuellement, le papier journal repart à la hausse, mais pour l’instant, il reste le plus compétitif. Mais un jour, c’est sûr, les courbes se croiseront, et ce jour-là, Le Monde et d’autres pourront fournir l’outil à leurs lecteurs. Sauf qu’aucun analyste n’est capable, aujourd’hui, de prédire quand arrivera ce moment. Enfin, les appareils ne possèdent toujours pas une autonomie satisfaisante. Sony et d’autres constructeurs ont déjà fait des progrès considérables dans ce domaine-là aussi, mais c’est encore insuffisant. »

Bref, pour Bruno Patino, inutile d’appâter le grand public avec une technologie qui ne peut pas encore aligner « ni outil de commercialisation, ni mode de connexion éprouvé, ni fonctionnalités supérieures au papier ». Ce qui n’empêche pas qu’il est urgent de s’y intéresser :   «Le New York Times a créé un laboratoire de veille sur le sujet. Tous les grands groupes de presse devront faire de même à brève échéance.  »

05/09/2006




Les prophéties Gutenberg


2043. Non, ce n’est pas le titre d’un film de Wong Kar-Wai (c’était 2046), mais le terme fixé par The Economist à la presse papier payante. Au-delà, terminé : le Net et les gratuits auront définitivement gagné la guerre. Dans Une presse sans Gutenberg (Grasset, octobre 2005), Bruno Patino et Jean-François Fogel listaient déjà les diverses dates prophétiques pour le même verdict, annoncées ici et là depuis dix ans : 2004 (c’est râpé !), 2011, 2024, 2040… L’exercice peut bien sûr faire sourire (et d’abord, pourquoi 2043 plutôt que 2042 ou 2044… ?), il n’en traduit pas moins les interrogations, pour ne pas dire les angoisses, des entreprises de presse. Cette même semaine dernière, tandis que The Economist consacrait ainsi sa Une à la question (avec ce titre choc : « Qui a tué les journaux ? »), Libération publiait vendredi un entretien avec David Targy, directeur d’études au cabinet Précepta, auteur d’une volumineuse étude (plus de 340 pages…) parue début juillet et intitulée Stratégies de développement des médias sur l’Internet.

Des stratégies, il en existe en effet plusieurs. Quelle est la bonne ? Personne, pour l’instant, ne sait y répondre, tant les chiffres sont à la fois parlants et accablants. Ainsi, aux Etats-Unis, The Economist soulignait que la publicité dans la presse écrite avait stagné au 1er semestre 2006, alors qu’elle avait augmenté de 35% sur le Net. Mais comme le faisait remarquer David Targy dans Libération, les rentrées publicitaires des sites Internet des médias sont encore dérisoires et n’assurent pas leur rentabilité : 150 millions d’euros, en France, pour l’année 2005 (avec des tarifs souvent bradés), soit une goutte d’eau par rapport aux 16,5 milliards de chiffre d’affaires publicitaire des médias (télévision comprise) pour la même année. Ne pas être présent, pour un journal, sur le Net, c’est aujourd’hui suicidaire. Mais être présent n’est pas forcément moins suicidaire.

La grande question que tout le monde se pose aujourd’hui, (car on sent bien que c’est de sa plus ou moins bonne résolution que dépendront tout à la fois la pérennité des journaux papier, et l’équilibre économique de leur version Internet), c’est celle de l’articulation entre le contenu papier et le contenu numérique. Et pour l’instant, tout le monde tâtonne. Le New York Times a, par exemple, prévu de fondre l’année prochaine ses deux rédactions en une seule, à la faveur de son emménagement dans le nouvel immeuble qu’il se fait construire. Mais personne n’est en mesure de dire si une telle mesure est la panacée.

Inutile de préciser qu’à Livres Hebdo aussi, on se pose la question : notre site vient tout juste de démarrer et nous en sommes encore à essuyer les plâtres, mais nous avons bien compris qu’il ne suscitera la curiosité, et que l’hebdomadaire ne continuera à susciter la curiosité, que si nous trouvons un juste équilibre et une juste complémentarité entre les deux médias. Difficile dilemme — mais passionnant au demeurant. Une chose est sûre, comme le soulignait David Targy dans Libération : les « sites alibis » (comme dans la PQR, qui se contentent de lister les titres des quotidiens) ou les « sites compagnons » (un simple décalque de tout ou partie de l’édition papier), « parce qu’ils ne tiennent pas compte des spécificités d’Internet », sont condamnés à terme.

Le problème vaut aussi pour l’édition. Après s’être timidement lancés sur Internet, les éditeurs s’en sont d’abord tenus à des « sites catalogues ». Puis on a vu apparaître une deuxième génération, voire pour certains une troisième génération de sites, plus fouillés, plus riches, plus interactifs. Dans certains domaines privilégiés — le scolaire, les sciences humaines, les essais… —, mais aussi dans les littératures de genre (la SF, la Fantasy…) et pourquoi pas dans la littérature tout court ou les documents « brûlants », la prime ira demain aux éditeurs les plus inventifs, qui sauront proposer une articulation originale entre le livre papier et ses développements sur le Net. Comme l’expliquait au printemps Malo Girod de l’Ain (MM2 Editions) dans notre série « Le livre dans 10 ans », l’amour ou l’intérêt pour tel ou tel livre suscite souvent des « communautés » d’affinités entre lecteurs. Or, le Net est justement l’outil communautaire par excellence.

Puisque l’époque est aux prophéties, risquons la nôtre : Mieux un journal réussira son site Internet, et plus longue sera sa pérennité sur papier (on le voit déjà avec le Nouvel Observateur, référence des sites d’information en ligne, et qui continue la course en tête des news magazine ; à l’inverse, l’Express qui a sans doute le site le plus raté de toute la presse française, perd des lecteurs en kiosque). Et mieux un éditeur réussira sa vitrine sur le web, mieux il sera remarqué en librairie.

29/08/2006




Le Reader de Sony bouderait l’Europe ?


« Sony does not have any current plans to expand distribution of the Reader out the US ». En d’autres termes, Sony n’a pas prévu, dans l’immédiat, de commercialiser son e-book chez nous. C’est donc encore partie remise pour faire connaissance avec ce premier modèle pensé grand public de livre électronique. Aux Etats-Unis, en revanche, les choses semblent se préciser. Après avoir été maintes fois retardé — un retard qui alimentait toutes les spéculations — le Reader pourrait être mis en vente avant Noël. Les responsables de Sony promettent en tout cas d’annoncer une date précise en septembre. Et l’offensive de séduction a commencé en direction des relais d’opinion, pour revaloriser l’image d’un produit malmené par les rumeurs.

C’est ainsi que, démarche tout à fait inhabituelle de la part de la firme, l’équipe Sony dédiée au projet Reader a proposé aux lecteurs de Make Magazine de répondre à toutes leurs questions concernant l’objet. Lancé au printemps 2005, sorte de Modes & Travaux du bricolage tous azimuts, mais spécialement high-tech, Make s’est imposé, en à peine plus d’un an, comme la « bible » du DIY (Do it yourself), très en vogue chez les fondus de nouvelles technologies. La liste des questions (très précises) et des réponses (non moins précises) concernant le Reader a été publiée le 11 août dernier (elle est disponible sur le site de Make : www.makezine.com). C’est ainsi qu’on y apprend, à la question de savoir « Quand le Reader sera-t-il disponible en Europe et en Asie ? » que Sony, dans l’immédiat… (voir plus haut). Fureur et déception. Et interrogations : la firme japonaise, qui souhaitait conquérir rapidement le marché (encore à trouver) de l’e-book grand public (et imposer au passage son format propriétaire), semble notamment ramer sur des problèmes ayant trait au contenu (négociations avec les éditeurs, ampleur de la bibliothèque proposée, etc). On aimerait être une petite souris pour savoir comment les concurrents que la rumeur dit plancher sur le livre électronique (Amazon ; Apple via son iPod,…) aborderont cet épineux sujet.

24/08/2006




Geoportail 0 – Google Earth 1


Avez-vous déjà réussi à vous connecter sur le site Geoportail ? Moi pas. Lancé, fin juin, à grand renfort de communication tous azimuts (on imagine la facture envoyée par les attachés de presse), ce site conçu par l’IGN (Institut Géographique National) était supposé nous montrer la France vue d’en haut, avec une précision inégalée. Ah, on allait voir ce qu’on allait voir — sous-entendu : Google Earth, à côté, c’est du pipi de chat. Pour l’heure, en ce qui me concerne, je n’ai rien vu : j’ai beau disposer d’un ordinateur récent, d’une connexion haut-débit, et avoir essayé à de multiples reprises, de jour comme de nuit, de me brancher sur le site, je n’ai jamais pu dépasser la page d’accueil. Et si l’on en croit ce qui se lit ici et là sur le Net spécialisé dans les niou-technologies (chez SVM, par exemple), je n’ai de toute façon rien perdu, tellement le résultat se révèle indigent. Faut-il rire ou pleurer de ce naufrage pathétique ? La presse, qui s’était fait complaisamment l’écho du lancement du site, s’est bien gardée, depuis, d’évoquer un fiasco qui illustre, jusqu’à la caricature, ce que nos amis étrangers nous reprochent souvent à nous Français : un mélange rare d’arrogance et d’incompétence. Et pendant ce temps-là, Google Earth (qui ne s’arrête pas seulement aux frontières de l’Hexagone, mais couvre, comme son nom l’indique, toute la planète…) fonctionne au quart de poil, et n’en finit pas de séduire de nouveaux internautes à travers le monde.

Ce qui se passe avec la géographie aurait-il des raisons de ne pas se reproduire avec les livres ? Hélas, on a bien peur que non. Pendant que le projet de bibliothèque européenne numérique reste toujours dans les limbes, Google Books avance patiemment et sûrement ses pions. Dernière nouveauté en date, et non des moindres : le 9 août, l’Université de Californie, qui rassemble à elle seule dix campus (dont le fameux Berkeley), une centaine de bibliothèques et un fonds global de 34 millions de volumes, annonçait qu’elle se ralliait à son tour au projet. Le communiqué rendu public par la présidence de l’Université pour justifier sa décision illustre, une fois de plus, le pragmatisme des Américains : outre que la numérisation des fonds va permettre « une formidable accélération » de l’accès au savoir, elle apparaît désormais comme un devoir ressortant de la mission de conservation des bibliothèques. Les dirigeants de l’Université de Californie ont été très frappés par le malheur « arrivé l’année dernière à nos collègues de Louisiane et du Mississippi », suite au passage meurtrier du cyclone Katrina (des bibliothèques entières ont été ravagées en 24 heures). Si la Californie n’a jamais connu de cyclones, ses dirigeants rappellent qu’elle est située sur une zone géographique sensible aux tremblements de terre, et qu’enfin, « une grande partie de nos fonds est imprimée sur du papier acide qui résiste très mal au temps ». Argumentation imparable et pleine de bon sens.

Ce nouveau succès pour Google Books contribue à l’installer un peu plus dans le paysage. On n’ose encore dire qu’il devient incontournable, mais nous n’en sommes pas loin. C’est évidemment très chagrinant pour tous ceux que révulse « l’impérialisme yankee ». Mais la pratique quotidienne du réseau rend les internautes très exigeants sur la qualité et la rapidité des services offerts. Entre un site « qui marche » et offre du contenu et un autre qui ne marche pas, le verdict est sans appel. Geoportail finira bien un jour par fonctionner, mais la bataille de crédibilité par rapport à Google Earth est irrémédiablement perdue. Leçon à méditer.

16/08/2006




(Perverse) Longue Traîne


J’avais promis d’y revenir. La « Longue Traîne », c’est donc l’une des tartes à la crème du moment, prétendu miracle de la nouvelle économie induite par Internet. En deux mots, de quoi s’agit-il ? « Théorisée » en octobre 2004, dans un article de la revue Wired, la Longue Traîne désigne l’interminable cohorte des petites ventes (entendez : en faible nombre d’exemplaires, voire à l’unité), réalisées par les sites de commerce en ligne du type Amazon, pour des produits parfois anciens, et qui en tout cas n’ont rien à voir avec les blockbusters du moment. Chaque opération, prise en soi, paraît dérisoire. Mais leur accumulation finit par devenir significative en termes de chiffre d’affaires, au point de peser plus lourd que les ventes réalisées par les hits. L’auteur de l’article évoqué en arrivait à cette conclusion : « L’avenir des marchés culturels réside dans les millions de marchés de niche cachés au fin fond du flux numérique ».

L’analyse est pertinente s’agissant de produits effectivement dématérialisés et vendus uniquement sous cette forme. Autrement dit, elle vaut, en musique, pour iTunes. Plus le catalogue de ce disquaire virtuel sera étoffé, plus il générera du bénéfice : en matière d’œuvres dématérialisées, le coût marginal de transaction est nul, il ne revient donc pas plus cher d’écouler un disque rare de flamenco, que le dernier Madonna. Et la somme des ventes de musiques « de niche » devient effectivement, au final, aussi intéressante que celle de tous les Madonna, Voulzy et Raphaël réunis.

Mais la Longue Traîne se révèle beaucoup moins vertueuse avec des produits vendus encore très majoritairement sous leur forme physique comme le livre. Certes, comme le montrait l’article de Wired, Amazon réalise, en Amérique, mais aussi en Europe, une part significative, sinon majoritaire, de son chiffre d’affaires avec des livres de fonds. Mais cette demande du marché impose à l’opérateur de construire toujours plus d’entrepôts de stockage, et toujours plus grands et gourmands en personnel (Amazon a commencé en avril dernier la construction d’un entrepôt de 75 000m2 chez notre voisin allemand, par exemple), là où la recherche de la rentabilité lui imposerait au contraire de se contenter d’entrepôts de flux. Cette fois, s’agissant de produits physiques, le coût marginal de transaction n’est plus à négliger : vendre le dernier Giesbert sur Chirac, ou un livre paru voici vingt ans et dont Amazon n’écoulera qu’un seul exemplaire dans l’année, ne revient pas du tout à la même chose. Que le chiffre d’affaires soit au rendez-vous, c’est une évidence. Pour ce qui est de la marge, c’est une autre histoire…

Il n’en demeure pas moins vrai qu’Internet et la vente en ligne ont dopé le commerce du livre de fonds : les systèmes de recommandation ; l’accès à toutes sortes de bibliographies grâce aux moteurs de recherche… etc, redonnent une seconde vie à des milliers d’ouvrages tombés dans l’oubli, bien qu’encore disponibles — tant mieux pour leurs auteurs. Mais c’est justement là l’autre effet pervers de la Longue Traîne, et le plus redoutable. Toutes ces ventes à l’unité que l’on constate, et qui sont bien réelles, de livres de fonds, n’ont pas généré une croissance globale du marché du livre, qui serait même plutôt en contraction. Elles n’ont pas non plus mordu sur les best-sellers : l’existence de la Longue Traîne ne fait pas vendre un seul exemplaire en moins du Da Vinci Code ou du dernier Mary Higgins Clarke.

Pourtant, il faut bien un perdant quelque part : si l’on vend plus d’un côté, dans un marché en stagnation ou en légère régression, c’est qu’on vend moins ailleurs. Des études précises le mettront probablement en évidence un jour, mais il est facile, à l’intuition, de deviner qui est la victime : le marché des nouveautés. Pas n’importe quelles nouveautés : les plus exigeantes, et donc les plus fragiles, mais celles par excellences appelées à devenir le fonds de demain. On peut supposer, par exemple, qu’en sciences humaines, secteur déjà au bord de la crise de nerfs, la Longue Traîne ne fasse que rendre un peu plus périlleux la publication de titres de moins en moins vendus à leur sortie. Au bout du compte, c’est la création intellectuelle qui en pâtirait.

17/07/2006




Effet d'annonce


Bon. On aime bien les éditions Verdier. Et on plébiscite l’excellent Banquet du Livre, qu’elles organisent chaque année dans leur beau village de Lagrasse, dans l’Aude (l’édition 2006 aura lieu du 12 au 18 août). Mais on reste perplexe devant l’annonce tonitruante faite, mercredi dernier 5 juillet, dans leur lettre d’information (accessible via le site : http://www.editions-verdier.fr). De quoi s’agit-il ? D’offrir au public un moteur de recherche pour explorer l’œuvre de l’un de ses auteurs — en l’occurrence Benny Levy pour commencer. Concrètement, vous tapez le mot ou l’expression qui vous intéresse (« gauchisme », « judaïsme », « Sartre », « Steevy et Loana »… ce que bon vous semble), vous choisissez ensuite, parmi les titres de l’auteur au catalogue, celui que vous souhaitez explorer, et vous lancez la recherche. En un quart de seconde chrono, l’écran vous informe si des occurrences (et si oui, en quel nombre) correspondent à votre recherche.

Se voulant « une alternative » à la googlisation, l’initiative est présentée comme « la première du genre, pour le corpus d’un auteur ne relevant pas du domaine public ». On se calme. Il y a trois mois, ou un peu plus, l’Institut d’Etudes Levinassiennes (http://levinas.co.il/) avait déjà fait la même chose. Seule (petite) différence : le moteur de recherche levinassien ne fait que renvoyer, pour chaque occurrence, à un numéro de page du livre concerné. Ici, on a droit à une citation, mais tellement courte (généralement pas plus d’un bout de phrase contenant ladite occurrence) qu’elle se trouve inexploitable en l’état.

Bref, dans l’un et l’autre cas, il ne s’agit ni plus ni moins que d’indexation en ligne. Un outil certes magnifique, dont on ne peut que déplorer qu’il ne soit pas d’un usage plus répandu, maintenant que la technologie le rend possible. Mais ce bel outil n’est opérant que si l’on possède chez soi les livres physiques dans lesquels on souhaite procéder à une recherche. Ou à défaut, en allant les consulter en bibliothèque avec son ordinateur. Supposons, maintenant, que le procédé se généralise tel quel : s’il devait falloir, demain, à chaque nouvelle recherche sur un auteur, se connecter au moteur de recherche de chacun de ses éditeurs, et n’obtenir à chaque fois que des réponses sibyllines, il n’est pas sûr que les internautes n’iront pas plébisciter une autre solution — Google, justement. Ou comment la supposée « alternative », pourrait bien involontairement apporter de l’eau au moulin de l’ogre américain…

10/07/2006




Marketing viral


Des sites pour lancer un film, on connaît depuis longtemps. Pour lancer un album musical aussi. Pour lancer un livre, c’est encore très rare. Certes, il y a les blogues d’auteurs, de plus en plus nombreux, et qui n’hésitent pas, à l’occasion, à se transformer en vitrines publicitaires — selon le bon vieil adage qui assure que l’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. Mais un vrai site, conçu par l’éditeur, avec la collaboration de l’auteur, pour accompagner la parution d’une nouveauté, ça, non, la profession n’en a pas encore l’usage courant. L’initiative de Gallimard avec le dernier roman de Tahar Ben Jelloun, Partir, fait donc un peu figure d’événement.

En vérité, la vénérable maison de la rue Sébastien Bottin s’était déjà essayée au genre, notamment sur Alexandre Jardin (pour Les Coloriés) et sur Daniel Pennac. Mais c’est la première fois que Gallimard propose un site aussi travaillé, avec extraits du livre, interview-vidéo exclusive de l’auteur, livres dédicacés à gagner, etc., : « Nous sommes allés jusqu’au bout de la logique de ce type de support », résume Alban Cerisier, responsable du développement numérique de l’éditeur.

Lancé voici bientôt deux mois, en fait un dérivé du site amiral de Gallimard (http://www.gallimard.fr/benjelloun.partir/), ce mini-site promotionnel, communiqué d’abord à tous les abonnés de la newsletter gallimardienne, a été relayé par divers médias du web (le blogue de Pierre Assouline, en premier lieu) et signalé sur des sites marchands (notamment celui de la Fnac). D’autres blogueurs l’ont à leur tour découvert et affiché en liens dans leurs posts. Bref, l’adresse du site a essaimé chaque jour davantage, et continue encore aujourd’hui d’atteindre de nouveaux internautes : pour ceux qui ne connaissent pas encore, c’est typiquement un exemple de marketing viral, cette communication publicitaire « par infusion », si l’on peut dire, propre aux nouvelles technologies (Internet, téléphones cellulaires…).

Comme Gallimard a toujours répugné à communiquer sur les chiffres, quels qu’ils soient, nous n’avons pas pu savoir combien de visiteurs s’étaient promenés sur le site, mais Alban Cerisier se dit « très satisfait » du résultat. Avec un bémol, toutefois, et de taille : « Le projet nous a coûté relativement cher. Nous allons réfléchir à des formats moins lourds et moins onéreux, de façon à vraiment pouvoir user du marketing viral comme d’un vecteur à part entière de promotion du livre ».

En l’occurrence, le projet « Partir » a été décidé et monté à la seule initiative de l’éditeur, mais plusieurs auteurs de la maison, qui ont suivi l’expérience avec intérêt, voudront du même traitement pour leurs futurs ouvrages. Attention, quand même à ne pas trop le banaliser : pour un film sorti en salles, il se publie vingt ou trente fois plus de livres. A l’effet mode et nouveauté pourrait rapidement succéder l’overdose et la noyade.

07/07/2006




ITunes sur la piste des étoiles


Franche déception, mardi dernier, pour la 3ème Journée Tebaldo sur l’encre et le papier électronique. Autant la précédente journée, le 17 mars dernier, s’était révélée riche à tous points de vue, autant celle-ci ne fut qu’une pâle resucée de tout ce qu’on savait déjà sur le sujet. Avec quelques marronniers d’usage, comme ce couplet euphorique sur la Longue Traîne (concept plus mode, tu meurs : j’y reviendrai dans un prochain billet), ou le vertige du futur très haut débit pour tout le monde. La séance, cette fois, avait lieu dans les locaux du journal Les Echos, dont on sait qu’il ambitionne d’être le premier à lancer une édition sur papier électronique. Mais quant à l’état d’avancement exact du projet, les responsables du quotidien ont préféré jouer la discrétion. Même discrétion de la part de La Martinière : Emmanuel Schalit, le DG, annoncé au programme et qui devait lever un coin du voile sur les expérimentations envisagées par son groupe, s’est finalement inscrit aux abonnés absents.

Quoi qu’il en soit des velléités des uns et des autres, dans la presse ou l’édition, de se lancer dans le grand bain de l’encre électronique, il leur faudra bien s’appuyer sur des supports physiques de lecture. Rappelons que c’est là, pour l’instant, que le bât blesse. Comme je l’ai expliqué dans un récent numéro de Livres Hebdo, le Reader de Sony patine dans les starting-blocks. Outre qu’il a pour l’instant été retoqué par Amazon et Barnes & Noble qui n’entendent pas le commercialiser (lot de consolation : il a trouvé refuge chez Borders), il serait surtout en bute, semble-t-il (on est réduits aux conjectures, Sony ne communiquant pas sur le sujet) à des problèmes de contenu. On nous l’a annoncé, mardi, comme devant arriver sur le marché français en septembre prochain. Honnêtement, l’information me semble plus qu’hasardeuse : à cette date, il n’est même pas encore sûr que le Reader soit en vente aux Etats-Unis (aux dernières nouvelles, il est annoncé là-bas pour la fin de l’été). Quant à l’Iliad, l’e-book d’iRex (une filiale de Philips), il est surtout conçu comme un PDA, à destination d’un public de cadres (son prix, du reste, devrait même le destiner plutôt aux cadres supérieurs…). Voilà pour les deux seuls modèles les plus avancés à l’heure actuelle. Les Chinois pourraient, c’est vrai, surprendre leur monde en livrant massivement une tablette de lecture bon marché fonctionnant à l’encre électronique. La vérité, c’est qu’il paraît peu probable, pour le marché français du moins, qu’il se passe grand-chose d’ici la fin de cette année. On en restera donc, comme Nicolas et Ségolène, à l’horizon 2007.

Non, finalement, la seule information que j’ai retenue de ce mardi, et qui pour le coup est consternante, c’est que Wikipédia va descendre sur les iPods (aux Etats-Unis, en tout cas, pour commencer). Sachant que Wikipédia est à l’encyclopédisme ce que Rika Zaraï est à la médecine, on ne peut que se désoler de voir cette pseudo aventure intellectuelle s’ériger, peu à peu, en outil de référence. Accessoirement, on notera qu’iTunes commence à balayer tous azimuts pour élargir son offre. D’abord la musique, ensuite les séries télé, demain les « stars ». C’est l’hebdomadaire Variety, la « bible » du show-bizz américain, qui révélait dans son édition du 19 juin qu’Apple était en négociations avancées avec tous les grands studios américains pour vendre des films sur iTunes avant les fêtes de fin d’années (les discussions achopperaient « seulement » sur le tarif unique de téléchargement que souhaite imposer Apple : 9,99$ par film…). Cette histoire montre bien que la vraie grande bataille qui s’annonce à court terme, sera celle du contenu. Et c’est là que le livre aura sa chance. J’y reviendrai la semaine prochaine.

30/06/2006




Désirs d'avenir


Elle est fortiche, Ségolène. Question communication, s’entend. De ce point de vue-là, c’est sûr, elle a une longueur d’avance sur ses concurrents, de droite et de gauche confondus. En témoigne l’histoire de son livre. Qui, quoi qu’on puisse juger ou penser du contenu, fait déjà figure d’événement éditorial.

Résumons. Que fait tout candidat potentiel à une élection d’un peu d’importance ? Il publie un livre. La recette est ancienne, et montre au passage le poids symbolique qu’on attache toujours au livre dans notre culture. Un reportage photo dans Paris Match, c’est bien. Un passage chez Ardisson, c’est bien aussi. Mais un livre, c’est pas mal non plus : ça fait sérieux, ça vous pose son homme. Le problème, c’est que depuis des années, maintenant, le « livre programmatique », comme on dit, ne marche plus. Soit désaffection de nos concitoyens pour la politique (ça reste à prouver), soit (c’est plus probable), lassitude contre la langue de bois, ce type de livres ne se vend pas. Les éditeurs continuent pourtant de les publier. On ne sait jamais, si le candidat est élu… Au début de cette année, par exemple, les trois candidats à l’investiture de droite pour les municipales de 2008 à Paris (Pierre Lellouche, Claude Goasguen et Françoise de Panafieu) ont chacun publié un livre… qui se sont révélés autant d’échecs de librairie.

Ségolène Royal, elle, s’y prend tout autrement. Son livre, elle le met progressivement en ligne, sur son site (désirsdavenir.org). Le premier chapitre, publié fin mars, a déjà été consulté (ou téléchargé en format PDF) par 90 000 personnes, nous a révélé l’un de ses collaborateurs. Le second chapitre, mis en ligne début juin, approche le même score. Et les internautes étant invités à réagir, le site a reçu près de 2500 contributions (en comptant celles qui n’ont pas été publiées parce que jugées moins intéressantes ou trop polémiques). Les autres chapitres sont attendus pendant l’été. La candidate (au moins à l’investiture de son parti) promet que certaines de ces contributions seront reprises dans la version finale du texte, qui connaîtra sa version papier en septembre (chez Flammarion).

Habile. Très habile. On peut parier, sans trop se tromper, que l’édition papier sera un franc succès de librairie. La consultation en ligne ne l’aura pas cannibalisée, bien au contraire : nombre de militants auront sans doute à cœur de la posséder, car avec cette méthode, le livre de Ségolène Royal, ce sera aussi « nôtre livre », pour reprendre l’expression d’une militante gardoise, relevée sur l’un des forums des comités de soutiens régionaux. Et à ce public de convertis viendra s’ajouter celui qui n’aura pas consulté le texte sur Internet…

Vouloir être moderne, c’est un travail permanent. Dominique Strauss-Kahn avait été l’un des tous premiers hommes politiques français (le premier, peut-être même ?…) à tenir son blog (le premier post date du 20 février 2004). On s’étonne donc qu’il n’ait pas su mieux l’utiliser pour l’élaboration et le lancement de son livre, 365 jours, paru le 23 mai dernier chez Grasset. Les internautes n’ont eu droit qu’à une « avant-première » publicitaire, le 22 mai, avec « en exclusivité » la possibilité de consulter quelques extraits. Bien chiche. Et mercantile. Résultat : l’ouvrage est apparu, c’est vrai, dans notre liste des meilleures ventes, mais le succès n’est pas franchement ébouriffant…

26/06/2006




Confusion universelle


Désolé, mais je ne suis pas de ceux qui se réjouiront béatement du débarquement hexagonal de lulu.com, ce site anglo-saxon d’auto édition qui lance sa version française. Si l’on en croit les propos du co-fondateur, Robert Young, un Canadien anglophone, rapportés dans Libération de ce jour, il s’agit ni plus ni moins que de créer un « eBay de la propriété intellectuelle ». Mais comment donc ! Lulu.com, c’est surtout ni plus ni moins que de l’édition à compte d’auteur. De même qu’aux termes de la loi du 11 mars 1957 sur la propriété intellectuelle, l’édition à compte d’auteur ne peut prétendre au statut de véritable édition, ce lulu.com est tout sauf un éditeur. D’ailleurs, les concepteurs ont la sage précaution de le préciser sur leur site. A la page « Profil de l’enterprise » (sic ! S’ils veulent conquérir la France, qu’ils prennent au moins l’élégance d’écrire en bon français…) on peut lire : « Pour être clair, lulu est une entreprise technologique, pas un éditeur ».

Le phénomène de l’auto édition n’est pas nouveau. Des entreprises ont prospéré sur ce créneau, dont la fameuse Pensée Universelle. Lulu.com ne fait qu’habiller cette vieille lune d’une parure technologique dernier cri. Désormais, tout se passe sur Internet. L’auteur auto-édité y va quand même de sa dîme pour être « publié » (lulu.com n’est pas une « enterprise » philanthropique…), mais c’est sûr que la douloureuse est moins douloureuse qu’à la Pensée Universelle. Pour le reste, c’est aussi navrant : Du moment que vous payez, tout est publié. Aucun travail de tri, de sélection, de validation des textes, voire de correction sur le fond ou la forme. « Personne ne vous demandera jamais de changer quoi que ce soit à votre texte », lit-on encore dans ce fameux « Profil de l’enterprise ». C’est démagogique en diable. Et désastreux sur le plan intellectuel. Mais, comme le soulignait le journal anglais The Guardian (dans son édition du 16 février dernier), le monde est plein « d’écrivains frustrés, incapables d’intéresser un agent, et encore moins un éditeur ». Lulu.com, c’est du commerce de frustrés.

Faut-il le rappeler, un éditeur, ce n’est pas seulement quelqu’un qui publie des textes, c’est quelqu’un qui les choisit, et qui, par son choix, valide leur pertinence. Evidemment, tous ne le font pas avec le même sérieux, et on voit trop paraître dans de grandes maisons des ouvrages qui n’ont d’autre raison d’exister que par les relations de leur auteur, ou leur supposé poids médiatique. Mais tout ça, c’est de l’écume. Au regard des milliers de livres publiés chaque année, l’édition n’a encore jamais démérité du magistère intellectuel qui est le sien. La « marque » de l’éditeur, ce n’est pas seulement une raison commerciale, c’est d’abord un label — il y en a beaucoup d’excellents, une écrasante majorité de très bons, et quelques rares contestables, comme celui qui publia Thierry Meyssan). A trop vouloir faire croire que les nouvelles technologies permettent à tout un chacun d’accéder lui aussi à une publication, on ne fait qu’augmenter le « bruit » déjà assourdissant qui pollue Internet. A ce train-là, il n’y aura bientôt plus de pensée du tout, et encore moins universelle. C’est la confusion, en revanche, qui menace de devenir universelle. Façon de dire qu’on aura plus que jamais besoin des éditeurs — des vrais. Au fond, c’est donc plutôt une bonne nouvelle. Merci lulu.

22/06/2006




En ordre de marche


Le communiqué est daté d’hier, mardi 20 juin, à New York. Plusieurs sociétés de soft ou hardware, parmi lesquelles Adobe, MobiPocket ou iRex technologies (une filiale de Philips Electronics) ont annoncé leur intention d’œuvrer ensemble pour l’élaboration d’un format unique de livres électroniques, sous la houlette de l’IDPF (International digital publishing forum = Forum international de l’édition électronique). Le but ? Remplacer les actuels (et multiples) formats propriétaires déjà existants, pour aboutir, en matière de circulation des textes dématérialisés, à l’équivalent d’un format tel que le MP3 qui s’est imposé dans la musique. Les conséquences prévisibles — si le projet aboutit ? Enormes. L’existence de ce format unique ouvrirait la voie au téléchargement universel, en tous points du globe et sur tous types de supports électroniques, de tout texte numérisé. Exactement, donc, comme pour la musique.

L’annonce en laissera plus d’un sceptique, de même qu’elle en aura surpris plus d’un. On pouvait penser, en effet, que le marché du livre électronique n’était ni assez mature, ni assez organisé pour se départir de ces formats propriétaires, qui entravaient, en fonction des supports de lecture, des agrégateurs ou de tout autre intervenant de la chaîne, la circulation libre et complète des textes. Le communiqué de l’IDPF insiste, en tout cas, pour préciser qu’il ne s’agit pas d’un vœu pieux et que des premières propositions devraient déjà voir le jour « dans les mois qui viennent ».

Cette annonce montre bien, en tout cas, que le marché du livre électronique, jusqu’ici confiné aux marges de l’édition et de la lecture, s’apprête, ne serait-ce que par la volonté des industriels, de plus en plus nombreux à s’engager dans l’aventure, à conquérir le grand public. En témoigne, également, l’organisation, le 11 juillet prochain à midi, d’une petite sauterie déjeunatoire dans l’enceinte du Parlement européen de Bruxelles. Au menu : petits-fours, boissons fraîches, et démonstrations d’encre et de papier électronique, en présence de la commissaire européenne pour l’information et les médias, Viviane Reding. Les organisateurs ? Entre autres, la FEP (Federation of european publishers) ; iRex Technologies, encore eux (la société a conçu à destination des hommes d’affaires un PDA sur papier électronique, le premier du genre, dont la commercialisation débutera durant l’été) et surtout… Bertelsmann, rien moins qu’eux, et qui ne sont pas là pour la figuration, puisque ce sont eux qui gèrent les invitations au cocktail.

Bref, tout cela laisse un peu plus penser (voir mon premier billet) que 2007 sera bien l’année charnière pour le basculement des e-books dans le marché grand public. On peut s’en réjouir (c’est mon cas, on s’en serait douté), comme on peut aussi se réjouir des sommes records atteintes par la 4ème vente du mythique libraire Pierre Berès, celle de son « cabinet de lecture », organisée hier à Drouot. La joie du maire de Grenoble d’avoir pu « rafler » à des acheteurs étrangers les Carnets de Stendhal pour les ramener dans sa ville faisait plaisir à voir. Et c’est bien ce qui est excitant dans la période que nous vivons : le livre s’apprête à vivre un chapitre inédit et fondamental de son histoire, mais le bon vieux papier ne perd rien de ses charmes, ni de sa valeur.

21/06/2006




Horizon 2007


Je ne vais pas dire que j'y pense tous les matins en me rasant, mais enfin, comme beaucoup de gens un peu partout, à Neuilly comme en Poitou-Charentes, j'ai en tête l'échéance de 2007. Car si l'on en croit les différents experts, c'est en 2007, c'est-à-dire l'année prochaine, c'est-à-dire là, tout de suite, que l'encre et le papier électroniques devraient sortir des laboratoires et des expérimentations en plus ou moins grandeur réelle (le Librié de Sony, dès la fin 2004, le Reader, du même constructeur, attendu en Europe dans les semaines qui viennent, pour conquérir les marchés grand public. Un échéancier validé tout récemment par le très sérieux Nikkei Electronics Asia, qui consacrait au sujet sa couverture du numéro de mars dernier ("E-paper enters practical use"), et un important dossier (1) résumant l'état des forces en présence, confirmant ce qu'on savait déjà : la technologie excite les appétits de plusieurs grandes sociétés asiatiques spécialisées dans le high-tech. Et si le Nikkei Electronics Asia vous explique que le papier électronique c'est du sérieux, et qu'il va débarquer à l'horizon 2007 dans les chaumières, ça vaut, mutatis mutandis, promulgation par le Journal Officiel de la République française.
Donc, nous y voilà. Ou presque. Avec l'arrivée de tablettes de lecture à bas prix (le Reader, lui, sera sans doute encore trop cher pour convaincre M. Tout-le-Monde), l'écrit devrait à son tour connaître sa révolution MP3. Et une partie du marché papier basculer dans le téléchargement de fichiers. A quelle vitesse et dans quelle proportion ? Bien malin qui pourrait le dire aujourd'hui. Mais le cabinet anglais de recherche AFAICS Research, spécialisé dans les relations entre imprimé et nouvelles technologies (2), a consacré, en janvier dernier, un rapport de près de 200 pages au sujet, pour avertir les éditeurs (de presse comme de livres) de se tenir prêts, cette nouvelle technologie, d'après les auteurs du rapport, risquant d'avoir "un impact très important" sur les demandes du public en termes de documents numériques.
On voit bien, toute googlisation mise à part, qu'un nouveau rapport au livre et à la lecture se dessine sous nos yeux. Ce blog, qui sera aussi le vôtre, tentera d'en rendre compte au plus près.
(1) : http://neasia.nikkeibp.com
(2) : www.afaics.com
23/05/2006



auteur

 
Daniel GarciaDaniel Garcia, L'actualité du livre et de l'édition ne se limite pas aux rubriques, ni aux magazines spécialisés. Ce blog essaiera de traquer les mille et une façons de parler du livre aujourd'hui, ou de la manière dont le livre existe (encore) dans notre univers multimédia(tique).

Archives

 

calendrier

<  Novembre  >
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30