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Langue nationale


Mercredi.- En écoutant Frédéric Mitterrand à l’émission L’objet du scandale, sur France 2, je me dis encore une fois que j’ai de la sympathie pour ce ministre imprévu, homme de grand talent et de grande culture, ça je le sais depuis longtemps. Mais alors pourquoi, quand il s’agit d’évoquer les initiatives qu’il a prises, ou qu’il s’apprête à prendre, parle-t-il de sa « shopping list » ? D’abord, je trouve que ces emprunts faciles à l’anglais sont mal venus dans la bouche d’un ministre de la République française, surtout d’un ministre de la Culture, dont une des missions est de veiller à la vie de notre langue. En outre, c’est en l’occurrence une impropriété de terme, ce qui me paraît encore plus grave. Et ce n’est pas une faute d’inattention. Il l’a dit au moins deux fois. Non, non, M. le Ministre !

 

Jeudi.- J’ai grand hâte de me plonger dans le nouvel ouvrage collectif piloté par MM. Le Bris et Rouaud, intitulé Je est un autre – Pour une identité-monde, dont je viens de lire la présentation sur le programme Gallimard. J’avais déjà été considérablement impressionné, il y a deux ans, par le manifeste Pour une littérature-monde, lequel nous rappelait (les auteurs n’omettent pas de nous rappeler qu’ils le rappelaient ; c’est un deuxième avertissement) « que la littérature n’était pas compressible à l’intérieur de frontières ». Je dois dire que j’avais été bouleversé. Moi, pauvre aveugle, j’avais toujours pensé que la littérature était compressible à l’intérieur de frontières. Je compressais, je compressais ! A côté de moi, César lui-même (je parle de l’artiste compresseur) était un amateur ! Je me méfiais de Goethe comme de Borges ! Pas de chez nous, ceux-là ! Viennent manger le pain des Français ! Heureusement que cette courageuse escouade d’esprits hardis venait enfin me dessiller !

Eh bien ! Deux ans plus tard, les mêmes repartent au combat, avec d’autant plus de courage que « le débat, en France, se replie frileusement sur les contours d’une identité nationale ». Waouh ! Alors, ça, c’est envoyé. Et puis alors, original. « Le repli frileux ». Je n’avais jamais lu ça nulle part. On a raison de dire que les grands écrivains innovent dans la langue. Et du coup, on sent qu’on a affaire à de courageux résistants. (Il est vrai que les courageux résistants pullulent, dans ce pays. Il y en a jusqu’à Berlin. Mon ami Matthieu Jung, en référence à un film célèbre, les appelle « l’armée des nombreux ».)

Et par conséquent, nous autres, pauvres ahuris tout prêts à nous replier sur des contours (se replier sur des contours ! a-t-on idée !), nous voilà invités à nous transformer en « millefeuilles ». Car « chaque être est un millefeuille », dans « une époque de fantastiques télescopages culturels », et « un monde nouveau où chacun, au carrefour d’identités multiples, se trouve mis en demeure d’inventer pour lui-même une identité-monde ».

Là, j’avoue attendre le livre avec impatience, car à vrai dire, j’ai beau tourner ce paragraphe dans tous les sens, je ne parviens pas à me figurer très concrètement le sort de ces malheureux millefeuilles confrontés à des télescopages au milieu des carrefours, et qui doivent s’inventer une identité au lieu de se compresser dans des contours frileux. Heureusement, « les romanciers qui ont appris à composer avec toutes ces voix de l’intérieur » (bref, les vrais, les bons, ceux qui sont dans l’ouvrage collectif) « ont leur mot – poétique – à dire ». Ah, c’est ça : ça doit être de la poésie. J’ai décidément beaucoup de progrès à faire.

 

Samedi. - Je lis dans Livres-Hebdo que le Centre National du Livre (CNL) a commandé à Ipsos MediaCT une étude sur “les publics du livre numérique”. Cette étude a prouvé que 5% des sondés ont déjà lu un livre numérique, et que 2% ne l’ont jamais fait mais se disent intéressés. On a également cerné des gens qui ne sont pas intéressés mais pourraient l’être>. Coût de l’opération pour en arriver là : 180 000 euros (source : Livres Hebdo). Franchement, j’aurais pu à vue de nez leur dire la même chose, moi,  au CNL, et pour moins cher. Allez, je ne sais pas me vendre.

Quant à l’entreprise Ipsos MediaCT, elle affiche sur le web la devise que voici : Nobody’s unpredictable. Devise non seulement en anglais, mais parfaitement glaçante, si on regarde ce qu’elle veut dire. Le CNL ne s’en est pas ému ? Et vous, M. le Ministre ?

27/04/2010




S'essprimer avec hhhîndîgnation


Allez, je m’y remets, et cette fois, c’est vrai ! Je n’ai plus l’excuse d’avoir un roman à finir, ni celle d’être fatigué parce que j’ai fini un roman. Et puis en outre j’ai envie de de m’essprimer, moi aussi. Comme tout un chacun. Je reprends donc le journal d’une vie d’écrivain.
Mardi : déjeuner près du quai Panhard-et-Levassor. J’avais reçu quelques jours plus tôt un Britannicus dans la collection GF, pour lequel j’avais donné un entretien en guise d’introduction ; le principe de la série était de faire s’essprimer un auteur contemporain sur une œuvre classique. Et j’avais eu un coup au cœur en  découvert mon cher grand Racine affublé d’une étiquette rouge 2, 90 €, petit prix, et mon entretien rebaptisé interview (interview ! chez Racine !). Aussitôt, j’avais écrit à Mme Hélène Fiamma, responsable de cette série, un courriel hhhîndîgné. D’autant plus que la bibliographie comportait un « Barnett, Richard L., Le conflit du non-conflit, égocentrisme et disjonction mutlilatérale dans Britannicus », et autres atrocités pédantesques de cette sorte, mais pas le magnifique essai de Thierry Maulnier !
Eh bien, c’est ainsi qu’on gagne un agréable déjeuner au soleil, et qu’on rencontre quelqu’un avec qui on s’aperçoit qu’on est d’accord sur bien des choses essentielles. En substance, Hélène Fiamma m’explique que ça ne l’amuse pas plus que moi, la pastille rouge et la mention interview, mais qu’avec ça elle vend plein de petits Racine, et que GF peut se permettre aussi d’éditer des œuvres qui « sortent » à moins de mille exemplaires par an. Que voulez-vous répondre à ça ? Rien. Magnanime, j’ai donc pardonné. En me disant néanmoins qu’il me souvient d’un temps (que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) où n’importe quel lycéen pouvait s’offrir les grandes œuvres en GF, pour 2,90 francs. Et sans pastille rouge.
Jeudi : Rimbaud. Elle m’a touché, cette nouvelle photo d’Arthur Rimbaud, récemment découverte et identifiée au cœur d’un vieil album acheté dans une brocante. Je n’ai cessé de penser que sa publication coïncide avec l’ostension à Turin de la Sindone, le fameux « Saint Suaire ». Quel rapport ? Le rapport, c’est qu’il s’agit de photographies (faites à la même époque). On sait que c’est un photographe de la fin du XIX° siècle qui, en prenant un cliché de l’objet, vit paraître sur son négatif (mais en positif) l’étonnant visage qui s’y trouve imprimé. Je ne sais si ce visage est celui de Jésus ; ce que je sais est qu’il est inoubliable.
Pareillement, celui de ce type (qui serait donc Rimbaud), sur cette terrasse d’hôtel, au milieu d’un groupe de sept personnes. Bizarrement, et sans remettre en cause l’expertise qui a conduit à identifier Rimbaud, je ne trouve pas, moi, qu’il ressemble aux autres portraits du poète qui nous sont parvenus. Mais ça n’a aucune importance. L’essentiel, c’est que ce type est beau.
Il est vraiment beau. Il a une belle gueule d’homme, une expression profonde et douce. Exactement comme l’homme du mystérieux suaire. Une de ces gueules qui donnent envie de prendre un verre, de causer au hasard. Une gueule qui me rappelle un texte de Ferré : « Les gens, il conviendrait de ne les connaître qui disponibles, à certaines heures pâles de la nuit. Avec des problèmes d’homme, simplement. Des problèmes de mélancolie… »
Dimanche : merci à la personne qui signe Caroline D. sur ce blog, et qui, en m’indiquant qu’une de mes chroniques de l’Huma l’avait fait rire, m’a donné envie d’y revenir. La même, précédemment, m’avait taxé de misogynie pour avoir parlé de « crêpage de chignons » entre Marie Darrieussecq et Camille Laurens. Et non pas d’un débat ou d’une polémique, comme j’aurais sans doute fait s’il s’était agi de deux hommes. Mea culpa ! Je ne peux guère prouver l’inverse. Mais je me soigne, et puis, par les temps qui courent, les propos incorrects ont l’attrait du fruit défendu.
20/04/2010




Etreintes brisées


Bonnes résolutions de janvier : je reprends ce blog. D’autant plus que mon roman commence à desserrer son étreinte, en même temps qu’arrive ce moment toujours déchirant où l’on est contraint de se dire : Voilà. C’était ça, ton livre. Rien de plus. Et rien d’autre…

 

Enfin bref. Et l’année commence par une pétition, que l’on me propose de signer, en faveur de Gérard Mordillat, attaqué en justice par le ministre Eric Besson pour avoir parlé d’un « ministère du racisme et de la xénophobie », et ajouté ce commentaire : « M. Besson pourrait mettre à son Panthéon l’ignoble phrase de Brasillach qui disait: "Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas oublier les petits" ». Bon. J’ai signé, par principe, parce que je n’aime pas qu’on attaque ainsi des confrères, même quand je ne suis pas d’accord avec ce qu’ils ont dit ou écrit ; et parce qu’un tel comportement me semble parfaitement indigne d’un dirigeant politique en exercice (mais c’est à M. Besson de s’arranger avec sa dignité).

J’ai signé, mais sans joie. Quand on n’a plus devant les yeux que le choc de deux formes de la bêtise, cela devient décourageant. J’avais déjà ressenti plus que de l’agacement lorsqu’à l’automne, le déplorable député Raoult, fatigué sans doute de l’obscurité où ses maîtres le laissaient croupir, crut se faire de la publicité en contestant le droit de Marie N’Diaye à dire ce qu’elle voulait du gouvernement de notre pays. Cette bêtise-là fut largement condamnée, et tant mieux. Hélas ! Les voix furent moins nombreuses à dénoncer la connerie symétrique. Moi, je n’ai pas trouvé plus tolérable de voir à cette occasion Les Inrocks titrer sur la « résistance » ; le magazine du millionnaire M. Pigasse, haut dignitaire de la banque Lazard, un îlot de « résistance » !... Je rêve ! De même ai-je trouvé aussi fort désolant de découvrir, dans un communiqué de la SGDL et de l’ATLF, légitime en son principe, la référence aux « heures noires de notre histoire ».

 

Disons-le, je ne peux plus supporter cette perpétuelle invocation du nazisme, du pétainisme et de la Shoah par des gens qui se disent de gauche et qui se croient malins. D’abord, elle est obscène ; et ensuite elle est fausse.

 

Elle est obscène. La tragédie vécue par les juifs n’a pas à être galvaudée à propos de n’importe quoi, pour se faire plaisir à bon compte avec sa belle petite indignation. Pas plus que le mot de résistance, qui signifia, pour des gens héroïques, le risque permanent de la torture et de la mort. On peut faire de l’opposition, aujourd’hui, en France. J’en fais, à ma modeste mesure, dans les colonnes de L’Huma. Mais je tiens que personne n’a le droit de se targuer d’une quelconque « résistance ». « Y avait pas beaucoup de Jean Moulin », notait Renaud dans une chanson mémorable (Hexagone). Je n’en rencontre pas beaucoup non plus aujourd’hui sur la rive gauche.

 

Secundo, cette référence est fausse. Il n’y a pas de commune mesure entre l’atroce gouvernement de Vichy, qui au moyen d’une propagande ignoble décréta les juifs racialement nuisibles, avant de les livrer sans défense à la barbarie nazie, et les politiques d’immigration de gouvernements démocratiquement élus dans l’Union européenne. Ça n’a rien à voir, à aucun point de vue. Ces politiques, on peut les contester, les dénoncer. Je l’ai fait moi-même, je l’ai écrit, je l’ai publié. Prétendre en rendre compte par une assimilation sommaire et lyrique à la politique nazie ou collaborationniste, revient à s’interdire de penser ce qu’il y a sous nos yeux, et de le penser dans ce que cela a, précisément, de spécifique et de radicalement nouveau ; autrement dit, de le penser, tout court. Je dis que cette pensée facile est une pensée gâteuse. Le mot pensée est d’ailleurs de trop.

 

Perplexe également devant l’étrange duel qui perdure, deux ans après les faits, et par livres interposés, entre Camille Laurens et Marie Darrieussecq. Bon, d’après ce que je sais, il me semble que la seconde a été l’agressée. Mais je ne vois pas que son concept de « plagiomnie » soit plus compréhensible que l’invraisemblable « plagiat psychique » de l’autre. Et chacune de brandir l’incoercible douleur que leur a causée ce crêpage de chignons, et d’occuper la presse littéraire avec ce spectacle. Ça les aide à exister, ou quoi ? On serait tenté de dire à ces estimables consœurs qu’elles auraient mieux à faire, l’une et l’autre. Mais peut-être pas, après tout.

 

08/01/2010




Le mépris


Il y a dans l’ « affaire Mitterrand » un point sur lequel je voudrais revenir ici, parce qu’il ne me semble pas avoir été suffisamment souligné. Au cours de l’entretien accordé par Frédéric Mitterrand à Laurence Ferrari sur TF1, il lui a demandé si elle avait lu La mauvaise vie, et elle a répondu : non. Je pense que Mme Ferrari aurait normalement dû recevoir dans les 24 heures, par lettre recommandée avec AR, un blâme pour faute professionnelle.

Voilà quelqu’un qui s’intitule journaliste, et qui est peut-être même la journaliste la mieux payée de France. Elle invite (le mot est faible…) un homme à venir s’expliquer sur des accusations extrêmement graves, basées précisément sur ce que cet homme a écrit lui-même, et publié de son plein gré, voilà cinq ans. Et la journaliste d’annoncer froidement qu’elle ne l’a pas lu. Si elle n’avait pas le temps de lire La Mauvaise vie, elle devait confier l’interview à quelqu’un qui aurait pris le temps de le lire. Car un livre est un tout. Et les propos de M. Mitterrand, quoi qu’on en pense par ailleurs, ne peuvent se comprendre et s’évaluer qu’à la lumière de tout le livre.

Ce refus de lire in extenso, c’est le mépris du livre.  C’est une illustration particulière de ce qu’est la réaction instinctive de l’univers télévisuel devant les œuvres écrites : le rejet. L’exigence télévisuelle, c’est l’instantané contre le temps, l’univocité du message contre l’épaisseur et l’ambiguïté, exigence exacerbée ici, bien sûr, par l’attrait du sensationnel.

Mais cette réduction en dissimule en l’occurrence une autre, d’autant plus pernicieuse qu’elle est implicite, consistant à considérer un récit comme un aveu, un ouvrage littéraire comme une pièce à conviction. Et non seulement on fait subir au texte ce changement de statut aussi arbitraire qu’abusif, mais de plus, alors même qu’on s’en autorise pour accuser, on ne le lit pas !

Il y avait naguère (dans Charlie Hebdo, je crois) une chronique intitulée : Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu, mais j’en cause quand même. C’était du second degré. Nous voici arrivés au premier degré.


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Nouvelle maquette égale : moins de texte. Cela semble être devenu la règle de la presse. Cet été, Le Monde proposait une série reproduisant d’anciennes « Unes » du journal, datant de vingt, trente ans ou davantage, accompagnées d’un commentaire sur les événements de l’époque et la manière dont le journal les avait envisagés. Le seul point qui n’a pas été commenté, et qui pourtant crevait les yeux, était celui-ci : entre les « Unes » d’il y a vingt ans et celles d’aujourd’hui, à peu près 30% de texte en moins.

Je n’incrimine pas Le Monde. Tous les autres font pareil. Les managers qui gouvernent la presse ont pris comme postulat que le texte ennuie le client. Quand on vend précisément de l’écrit, est-ce un postulat très intelligent ? Aussi intelligent que celui d’un boulanger qui raccourcirait les baguettes en disant : Oh, vous savez, les gens n’aiment plus le pain.

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L’étude du Motif sur le piratage des livres via l’internet apporte des résultats hilarants. Se mettre en infraction pour lire du Nothomb ! Le sens de la transgression se perd, dirait-on.


20/10/2009




Le sens des choses est au fond du trou


Enonçant les raisons de mon scepticisme concernant l’e-reader, je m’étais engagé à tenir compte des arguments inverses. Sur ce, je reçois un courriel de François Bon, expatrié pour quelque temps, qui me dit être ravi d’avoir pu emporter tout Saint-Simon et tout Proust sur son Sony 600. Bon argument, et j’en prends acte. De même, la possibilité, signalée par un correspondant, de grossir le texte si l’on a des problèmes de vue. D’ailleurs, je n’ai pas dit que j’étais contre. Si ça se trouve dans six mois j’aurai aussi mon Cybook Opus, mon Reader PR300, mon BeBook mini ou mon iLiad DR 800, et j’en serai ravi.

 

Et puis la réalité ne m’attend pas. La Fnac annonce d’excellentes ventes de lecteurs numériques. Parfait. Je songe simplement que le budget des ménages étant ce qu’il est, l’argent qui passera à acheter ce genre d’appareil ne passera pas à acheter des livres ; la librairie et l’édition seront donc perdantes. Mais elles ne le seront pas que de ce seul point de vue. Prenons l’exemple du domaine public, que je trouve un peu sous-estimé dans ce débat.

 

Les œuvres du domaine public étant accessibles en réseau, on peut imaginer en effet qu’il soit moins nécessaire de les acheter sous forme de livres. Là encore, l’édition et la librairie, qui en tirent une partie de leurs profits, en pâtiront. Or, l’édition ne fait pas que traire le domaine public comme une vache. Elle le fait vivre, elle le renouvelle, elle l’environne de nouvelles approches. Me sont récemment passés entre les mains :  Cœur des ténèbres, de Joseph Conrad, dans une traduction entièrement nouvelle de Claudine Lesage, aux éditions des Equateurs. Ecrits politiques de D.A.F. de Sade, textes choisis et présentés par Maurice Lever aux éditions Bartillat (« Omnia »). Les nouveaux volumes de GF, où l’approche universitaire se double d’un entretien avec un auteur d’aujourd’hui sur l’œuvre présentée. De la dame écouillée, un étonnant fabliau du XIII° siècle, mis en français moderne et présenté par Claire Debru aux éditions Allia. Voilà ce qu’elle fait (par exemple) l’édition traditionnelle, avec notre patrimoine. Nos fournisseurs on line seront-ils capables d’aligner les mêmes recherches, les mêmes trouvailles, la même inventivité, la même rigueur ? Eux ils parlent de « contenus » - langage d’éboueurs, bien digne de la firme Pooble…

 

Notre ministre semble s’être posé ces questions et souhaite notamment que les éditeurs français se dotent d’une plateforme unique pour « l’offre numérique ». Je pense en effet qu’il ne faudrait pas traîner. Il reste que cette fascination technophile généralisée (Orwell parlait de la mécanisation de la vie) ne rapproche pas les esprits des œuvres, de la pensée, de l’art. Et que depuis maintenant une bonne dizaine d’années, l’édition se voit contrainte de courir derrière les marchands de bécanes.

 

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Et M. Attali n’est pas le dernier. A son âge, ça devient pathétique de vouloir à ce point-là être moderne. Je viens de lire (dans Challenges n° 182) un article de trois colonnes concernant son nouveau livre, modestement intitulé : Le Sens des choses. « Disons-le tout net, avoue benoitement l’auteur de l’article, le livre en lui-même ne présente qu’un intérêt relatif. » Ah ! Mais peu importe, on y trouve « des carrés noirs pleins de trous » qui sont « ce que les geeks appellent des flashcodes ». Pour accéder au contenu de ces trous, « il suffit de télécharger un logiciel spécial sur un Smartphone », et pour ça, donc, de « disposer d’un Smartphone muni d’un appareil photo et pouvant se connecter à internet ». Ainsi aurons-nous accès aux « hypercontenus » du livre de M. Attali. Et par conséquent, au sens des choses. Car M. Attali, nul ne l’ignore, est un homme plein d’hypercontenus et de sens des choses.

 

Résumons. M. Attali, plutôt que de nous dire noir sur blanc ce qu’il a à nous dire, préfère nous empastrouiller dans des manips. Et plutôt que de pomper les livres des autres, il s’est borné cette fois-ci à les faire parler directement et à créer des liens internet. Ajoutons que le livre mentionne en gros le nom d’une collaboratrice dont il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu’elle a fait tout le boulot. Bref, M. Attali n’est en fin de compte pour rien dans toute cette affaire, et il faut l’en disculper. C’est rassurant, parce que quand par hasard il a réellement quelque chose à dire, c’est sinistre. Comme ça, tout le monde est content.

 

07/10/2009




Une langue grippée


Bon ! Il serait bien temps que j’accomplisse ma rentrée littéraire sur ce blog.  J’ai cherché des sujets. Les propos ahurissants de M. Gilles Cohen-Solal dans le reportage de Strip-Tease sur FR3 ? Bah, c’est déjà du réchauffé, et mieux vaut pour lui qu’on l’oublie. Les sélections des prix, les favoris ? Bof. Les écrivains sont égoïstes : du moment que je ne publie pas de roman moi-même, je m’en contrefiche. Les romans eux-mêmes ? J’en ai lu quelques uns qui m’ont plu (François Bon, Alain Monnier, Etienne de Montéty, entre autres). Je me tue à le répéter : il y a une chose qui va bien dans ce pays, c’est la création littéraire. Mais ça intéresse qui, au fond ?

 

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Conversation véhémente quoique amicale, l’autre jour au Nouvel Obs, avec François de Closets. Car je ne publie pas de roman, mais en revanche un petit essai consacré à la langue française, et François de Closets, lui, une enquête sur l’orthographe. Un livre très intéressant, d’ailleurs, où j’ai appris beaucoup de choses. J’essaie cependant, au cours de l’entretien, de faire valoir que si la langue française souffre aujourd’hui, ce n’est sans doute pas essentiellement à cause des deux N de confessionnal, du H et du Y d’améthyste ou du pluriel de croc-en-jambe. Et aucune banque ne vous refuse un chèque au motif que vous auriez mis ou pas un S à « vingt » ou à « cent ». La langue française souffre plutôt, me semble-t-il, du désintérêt pour elle de nos « élites », politiques, administratives, économiques, médiatiques.

Et éditoriales. Car j’ai des reproches à faire. Les textes ne sont pas assez relus. Si la langue française n’est pas défendue dans l’édition, où le sera-t-elle ? Il n’est pas normal qu’un éditeur laisse passer « quand le pli est pris, rien ne peut plus l’arrêter ». Ou encore « avec un cérémonial » quand il faudrait dire « selon un cérémonial ». Pas normal que le « ne » explétif, soit en train de disparaître corps et biens. Il faut écrire : « Je redoutais qu’elle NE s’ennuie à m’écouter parler politique. » Idem, qu’on laisse se répandre l’habitude de mettre un adverbe derrière une préposition : « Il cherchait à systématiquement me contredire. » Non ! Il cherchait systématiquement à me contredire, ou encore : il cherchait à me contredire systématiquement.

Là-dessus, une éditrice amie me contredit : « Si je notais tout ce que je trouve dans les manuscrits de la maison, je pourrais faire un livre… » Soit. Alors c’est notre responsabilité collective. Tout cela n’est pas du « purisme ». Encore une chose que je me tue à répéter : l’attention que nous portons à notre langue, elle nous la rend au centuple. Ce n’est pas le français qui est atteint lorsque nous parlons ou écrivons mal, c’est nous.

 

***

 

Mais l’édition, je le vois bien, ne se préoccupe pas de la langue française ; c’est pourtant ce qu’elle vend ! Elle semble plus intéressée par le livre électronique (in french, we say : e-book) ; c’est pourtant ce qu’elle ne vend pas ! Il y a huit ans, dans une tribune publiée par Livres Hebdo, j’avais expliqué pourquoi, à mon humble avis, le e-book (dont c’était la première offensive) ne marcherait pas. Les événements me donnèrent raison, mais je suis évidemment le seul à m’en souvenir. Alors je vais modestement exposer trois arguments.

 

1) S’il s’agit de dire que plus personne n’a besoin d’un livre pour trouver la recette du lapin chasseur, le texte de L’Invitation au voyage ou la dernière directive européenne concernant la dimension autorisée du saint-nectaire, ce n’est vraiment pas nouveau.

 

2) J’ai du mal à croire que le « consommateur » va investir dans l’achat d’une machine exclusivement dédiée à la lecture. La machine portative de l’avenir sera multifonctions ou ne sera pas.  D’ailleurs, ça aussi, c’est déjà le cas.

 

3) Je connais beaucoup de gens qui sont de gros lecteurs. Je n’en ai jamais entendu un seul ou une seule s’intéresser à l’e-book, ni même avoir l’air de savoir que ça existait. Ce truc n’intéresse que les médias !

 

Voilà trois arguments que j’attends qu’on réfute, et si tel est le cas, je reconnaîtrai que je me trompais. (Comme sur la grippe A quand je dis que c’est une monstrueuse blague.)

 

21/09/2009




J'ai pensé que ça devait être comme ça...


J’ai fait tout récemment une curieuse expérience, qui continue de m’émerveiller et que je veux consigner ici. Je dînais avec Pierre Jourde et notre confrère et ami commun Patrick Tudoret, qui avait pris l’initiative de nous réunir à La Robe et le palais, où les vins, dirons-nous par litote, ont de l’intérêt.

Jourde, je l’avais croisé sans doute, mais jamais rencontré, et j’étais donc ravi de cette soirée, d’autant plus que j’avais à lui poser une question précise. En effet, son dernier roman Paradis noir, que j’avais lu quelque temps plus tôt, se déroulait, entre autres décors, dans une école de Clermont-Ferrand, tenue par une congrégation religieuse. Or, la description qu’il en faisait me fascina. Il connaissait l’endroit, c’était certain, il s’était à l’évidence inspiré de l’école Saint-Gabriel ! Tout y était ! Le « Cher Frère » Anselme qui surveille la cour, c’était évidemment en réalité le « Cher Frère » Basile dont je me souvenais, moi. Bien sûr, tout cela était amplifié par l’imagination de Jourde, à certains égards vialattienne, et par son verbe flamboyant : « Son énorme tête rouge et crevassée ressemblait à l’un de ces astres morts, labourés de séismes, qui épouvantent les télescopes… » N’empêche que l’évocation était précise, exacte, les couloirs obscurs, une inquiétante sainte Vierge dans un coin d’ombre, la cour de récréation bruyante d’enfants laids, ça ne pouvait être que l’école Saint-Gabriel. Comme je savais Pierre Jourde lié à l’Auvergne, je ne tardai pas à lui demander, une fois installés à table, confirmation de ce point. Et alors, Jourde me répondit tranquillement : « Non. D’ailleurs, je n’ai jamais fréquenté aucun établissement religieux à Clermont-Ferrand. (Geste évasif.) J’ai pensé que ça devait être comme ça… »

« J’ai pensé que ça devait être comme ça ». Je ne garantis pas l’exactitude de la formule, mais à peu près. Jourde a « pensé que ça devait être comme ça » et il m’a sorti le Cher Frère Basile, tel qu’en lui-même, il me l’a jeté à la figure, il ne manquait pas un bouton de soutane, pas une odeur de pieds, j’aurais contresigné le paragraphe. Il me semble qu’il y a là, en ce qui concerne les puissances du roman, quelque chose qui est de l’ordre de la preuve. Un romancier est quelqu’un qui « pense que ça devait être comme ça » et qui trouve tout.
Du moins, un bon.


*


A la deuxième page de son roman, la demoiselle va à la ligne, sans doute pour faire comme Musso ou Rahimi, et elle écrit : « Bienvenue en enfer. » Et alors là, on sent qu’elle a dû se dire « Waouh, ça va drôlement le faire, ça, ça déchire grave, ça tue sa mère, ça, à la ligne et Bienvenue en enfer ! » D’autant plus qu’en deux pages, il y a déjà eu de la crasse, de l’alcool, du vomi, du trou du cul. Elle a dû se dire qu’elle aurait l’air d’une jeune romancière comme il faut l’être, d’une qui n’a pas peur du trash, d’une qui n’a pas froid aux yeux. C’est comme ça, une jeune romancière d’aujourd’hui. Ça a un visage d’ange, c’est plein de grâce, et ça vous laisse entendre que ça a traversé les plus glauques sous-sols de la vie.
Bon, je ne veux pas être injuste, je n’ai pas lu la suite, c’est peut-être excellent, et je ne préciserai donc pas dans lequel des premiers romans de la rentrée j’ai trouvé ça. Par contre, je crois qu’il existe encore un métier qui s’appelle directeur littéraire (à moins qu’il ne faille dire : coach d’écriture ?). Et il me semble que j’aurais quelques dispositions pour exercer ce métier, disons que je crois savoir lire, et en l’occurrence j’aurais dit à la demoiselle : « Ecoutez, vous avez du talent, vous irez peut-être loin, je vous aiderai si je peux. (Coup de poing sur la table.) Mais alors ça, ma petite cocotte, vous ne me le refaites jamais. OK ? »


*


J’ai trouvé très intéressant le blog de Claude Poissenot (sur ce même site) consacré au désherbage de la bibliothèque centrale de Rennes. Intéressant par l’approche très mesurée, très sensible à la diversité des réactions et à la complexité du problème. Le nombre de commentaires reçus prouve à lui seul cette complexité et ce que le sujet a de brûlant (si j’ose dire). Deux remarques.

Là comme ailleurs, je me méfie de l’expression « le livre » en général. Tout livre n’a pas forcément de valeur, tout livre ne fait pas œuvre. Je me contrefiche que l’on jette La Cuisine facile en 50 leçons publié chez Solar en 1980. Parler « du » livre, ou de « la » lecture, comme on le fait tout le temps, revient à poser une valeur absolue les yeux fermés, sans savoir ce qu’elle recèle. Récemment, le journaliste Daniel Martin m’a téléphoné pour me demander ce que je pensais de la suppression de « Lire en fête ». J’ai répondu à Daniel que je n’en pensais rien, et c’était la vérité. Ce qui m’intéresse, c’est tel tableau de Rembrandt où le visage de la lectrice semble éclairé par le livre. Rembrandt avait l’œil, ce phénomène existe réellement ; dans certaines conditions de lumière ambiante, le blanc des pages se projette sur le visage auquel elles font face. Et ça, c’est important. Vous voyez ce que je veux dire ?

Seconde remarque. Je me méfie un peu du caritatif, fourguer aux bonnes œuvres les vieux nanars dont nous ne voulons plus. Enfin, ça doit être jugé au cas par cas. Quelqu’un a parlé de l’Afrique. Non. L’Afrique n’a pas besoin de nos rebuts. Les conditions de l’édition y sont très difficiles pour toutes sortes de raisons que je n’ai pas besoin de préciser ici. Mais les Africains n’ont pas besoin de nos rebuts, je ne suis pas d’accord. D’ailleurs, personne n’a besoin de rebuts, il faut le meilleur pour tous.


13/07/2009




Je cherchais des chaussettes...


Je souhaite répondre à trois messages reçus en réaction à ce blog. Le premier venait de Constance Krebs, qui note que j’ai esquinté le nom d’une correctrice d’édition. Et j’en suis bien confus, d’autant plus que ça m’agace assez moi-même lorsque on écorche le mien (« Et vous avez un rapport avec les éditions Tallandier ? – Non. Car je ne m’appelle pas Tallandier, figurez-vous. ») Maintenant, chère Constance (on se connaît un peu, et je crois qu’on se tutoie), tu devrais me dire combien d’écrivains ont exprimé leur solidarité avec les correcteurs/trices de l’édition. Ça aurait mérité d’être relevé, non ?

Je n’en connais d’ailleurs aucun(e). Il semble y avoir une loi non écrite de l’édition, qui veut qu’on ne les rencontre pour ainsi dire jamais. Est-ce une affaire de respect humain ? Redoute-t-on que nous n’ayons honte de croiser le regard de celui ou celle qui a repéré toutes nos négligences, toutes nos bourdes, tous nos solécismes, toutes nos fautes d’orthographe ? Il est bien certain que cette catégorie professionnelle est détentrice de redoutables vérités…

Autre message, signé Kergoat : « Je trouve quand même dommage que vous vous vantiez d'acheter vos livres à Monop'. Que faites-vous des libraires qui par ailleurs défendent et vendent vos propres ouvrages, enfin c'était le cas jusque là en ce qui me concerne. » Je vous assure, cher Kergoat, que c’est tout à fait exceptionnel. Je cherchais des chaussettes, j’ai trouvé Musso. Ça s’appelle, je crois, un achat d’impulsion. Pour le reste, je ne suis pas en vente à Monoprix, moi, et je sais fort bien que si mes livres rencontrent des lecteurs, c’est grâce à des gens comme vous. Il ne saurait y avoir d’ambiguïté sur ce point, du moins je l’espère.

 

Et puis il y a le message amical de Véronique de Bure, qui m’a bien fait plaisir. On s’est croisés, il me semble, dans d’autres vies. Elle travaillait dans l’édition et moi j’étais le nègre d’un Général. J’ai toujours bien aimé faire le nègre (avis aux amateurs). On apprend beaucoup en entrant dans la vie des autres. Je ne devrais d’ailleurs pas en parler, mais je pense qu’il y a prescription. Ce général était fort sympathique. Il me convoquait pour travailler chez son vieux copain Francis Crémieux. Qui n’a pas vu Francis Crémieux, homme de grande culture et dernier des Mohicans staliniens, en son hôtel particulier du XIV° arrondissement, parmi ses livres et ses objets d’art, se chamailler avec un général gaulliste sur le comportement du PCF en 1940, ignorera toujours ce que furent les ombres et lumières du communisme français. Tous deux avaient été de courageux résistants. Le père de Francis, intellectuel remarquable, était mort en déportation. J’attendais en contenant mes soupirs (car je n’étais pas payé bien cher) que ces messieurs achevassent de se mettre d’accord. Le général me prenait à part et grommelait : « Dites, Taillandier, je suis quand même mieux conservé que lui, non ? » Le message de Véronique a fait remonter d’un coup ces souvenirs. Les souvenirs revêtent parfois un charme que le présent ne comportait pas.

 


*


 

Je suis bien désolé pour Emmanuel Carrère qu’il se soit vu décerner le « prix Marie-Claire du roman d’émotion ». L’existence d’un prix pareil me désole plus encore, et non pas pour Carrère, mais pour la cause des femmes, cause qui m’est chère (non, ne riez pas) et qui est à mon sens entachée par une telle initiative. C’est quoi, un « roman d’émotion » ? A quand le prix Bécasses ?

Bertrand de Saint-Vincent note à ce sujet dans Le Figaro que les femmes sont les dernières à croire au roman. C’est un peu vrai – mais ça l’était tout autant, me semble-t-il, au temps de Balzac, et même de La Calprenède.

17/06/2009




D'autres livres que les miens


Ça y est, je l'ai fait : j'ai acheté Que serais-je sans toi ?, le dernier roman de Gustave Musso, au Monop’ de la rue Daviel. C’est quand même un des deux types qui vendent le plus de romans aujourd’hui dans ce pays; et comme dit le Président, « moi, je regrette, ça m'intéresse ». Ce que j’avais fait pour Atiq Rahimi (le prosateur pour qui les bombes explosent « violemment »), ne me devais-je pas de le faire pour lui ?

Alors, pour commencer, il y a un gros cœur rouge sur la couverture. Et ça, il faut le faire. Moi, je n’aurais pas osé. Lui, si. On dira ce qu’on voudra, le plus court chemin d’un point à un autre, c’est quand même la ligne droite. Ensuite on retourne le bouquin et on voit la photo de Gaston Musso. Et là, on comprend beaucoup de choses. Il a une bonne tête. C’est le gars qu’on a vu vingt fois chez Darty ou chez Renault, qui vous dit : « Pas de souci », qui vous dit : « Je vous laisse pianoter votre code », et pour finir : « Excellente soirée à vous ». D’ailleurs, à la fin de son livre, il adresse un petit mot de remerciement aux lecteurs, qu’il signe de son prénom. C’est en somme un auteur de proximité.

L’histoire vaut ce qu’elle vaut. C’est une fille déchirée entre son papa (qui est un voleur) et le garçon qu’elle aime (qui est un gendarme). Enfin, c’est le thème annoncé, parce que dans l’exécution, finalement, il ne joue pas tellement là-dessus. Ce qui n’est pas grave, puisque à ce stade, le livre a déjà été acheté.

Au début, on est à Paris. Le Louvre ayant été préempté par Dan Brown, Gontrand Musso s’est rabattu sur le Musée d’Orsay. Sinon, ça donnerait l’impression qu’il a copié. Pour le reste, c’est intéressant, parce qu’il dépeint Paris exactement comme le dépeindrait Dan Brown. Ou plus précisément : comme le dépeindrait un touriste américain. Ou mieux encore : comme on peut le dépeindre si l’on n’y a jamais mis les pieds, et qu’on se contente d’internet. Son personnage passe-t-il près du Pont Neuf ? Il vous indique, l’air de rien, au détour d’une phrase, que c’est le plus ancien pont de Paris. Remonte-t-il le boulevard Raspail ? Station devant la statue de Balzac « qui a l’air fantomatique ». Le voleur s’enfuit en Vélib’, comme un vrai bobo, avec l’autoportrait de Van Gogh sous le bras.

Pour l’essentiel, c’est une histoire d’amour (d’où le cœur sur la couverture, et le titre emprunté à Louis Aragon via Jean Ferrat). Et alors là par contre, « c’est du lourd », comme dit Abdelmalik. On a affaire à un amour « rare, profond, passionné ». Rien à voir, lecteur, avec les plans foireux et les coucheries calamiteuses qui vous tiennent lieu de vie sentimentale. Gaétan Musso n’hésite pas à écrire une réplique telle que : « Tu m’as brisé le cœur, Gabrielle ! » Là non plus, je n’aurais pas osé. Surtout qu’on a ensuite : « Elle pleura toutes les larmes de son corps. » Je l’ai toujours dit : ce qui compte dans l’écriture, c’est l’audace !

Bon, évidemment, Geoffroy Musso écrit « des épingles A nourrice » au lieu de « des épingles DE nourrice », ce qui est cruel pour les nourrices. Mais on ne va pas en faire un plat. Ajoutons qu’il affectionne le procédé du point à la ligne. « Du noir. » A la ligne. « Du noir. » A la ligne. « Du noir. » A la ligne. Atiq Rahimi aussi fait comme ça. C’est pour bien marquer que c’est du lourd.

*

Un autre qui donne à sa façon dans la littérature de proximité, en ce moment, c’est Emmanuel Carrère. On est bien sûr à quelques années-lumière d’un Musso, et d’ailleurs je ne voudrais pas qu’on croie que je fais de l’ironie, parce que je trouve D’autres vies que la mienne réellement un beau livre. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi Carrère s’est préalablement embringué dans quelque 70 pages consacrées au fameux tsunami, et qui sont affligeantes dans le genre touristico-compassionnel. On se croirait sur TF1 un jour de catastrophe. Dommage, parce qu’après, quand il en vient au vrai projet de son livre, c’est impressionnant. En prenant le pari de relater l’existence de personnes réelles, qu’il connaît, et qui ont accepté d’être « écrites » par lui, Carrère n’entreprend rien de moins que de « remonter » le roman comme on dit du saumon qu’il remonte la rivière (d’ailleurs le livre ne porte pas la mention roman). Remonter le roman vers le non-personnage, qui est la personne ; vers la non-fiction, qui est le réel : telle paraît être l’espérance, peut-être illusoire, de l’écrivain.

Personnellement, je reste perplexe ; mais positivement perplexe, si je puis dire, devant un travail qui, si je le comprends bien, met le roman en crise et cherche l’expérience des limites. Et puis je me permettrai une citation un peu longue : « C’était la vie telle que la montrent les publicités des mutuelles ou des prêts bancaires, la vie où on se soucie du taux annuel du livret A et des dates de vacances dans la zone B, la vie Auchan, la vie en survêtement, la vie moyenne en tout (…) Je toisais cette vie de haut, je n’en aurais pas voulu, il n’empêche que ce jour-là je regardais les enfants, je regardais leurs parents les filmer avec leurs caméscopes, et je me disais que le choix de la vie à Rosier n’était pas seulement celui de la sécurité et du troupeau, mais de l’amour. » Qu’importent les conceptions littéraires des uns et des autres : quand on a écrit des lignes comme celles-là, on n’a pas perdu son temps.

09/06/2009




Indice de masse contextuelle


Je ne sais plus quel poète allemand parle de « l’excès doré du monde ». Je ne sais pas s’il est « doré », l’excès, mais je suis d’accord avec le poète allemand : il y a excès. J’y pensais l’autre matin en rédigeant ma chronique hebdomadaire de L’Humanité. Il arrive qu’on me demande si ce n’est pas difficile de trouver un sujet chaque semaine, si des fois je ne suis pas en panne. Eh bien ! ça ne risque pas. Pour quiconque se propose d’examiner les modifications de ce monde, les sujets se pressent en foule.

 

Ce sont des modifications discrètes, qui sur le moment ne changent pas grand-chose, qu’on peut trouver annexes, secondaires. C’est aussi une remarque qu’on me fait souvent : « Ce qui est marrant, c’est que tu traites de sujets auxquels on n’avait pas fait attention, et tu en tires quelque chose. » Eh ! Sans vouloir faire le prétentieux, j’oserais dire que c’est ma petite compétence… Or ce n’est pas un sujet que j’avais l’autre jour pour ma chronique, c’est quatre ou cinq. Toute la difficulté était de choisir.

 

Des exemples ? Volontiers. De toute façon, il n’y a pas assez de semaines dans le mois pour que je les traite tous dans L’Huma, alors… M. Louis Schweitzer est content parce qu’il y a de plus en plus de plaintes auprès de la Halde. Il regrette seulement que les femmes ne se plaignent pas assez. Il voudrait que les femmes se plaignent davantage. Il appelle les femmes à se plaindre en masse, M. Schweitzer. Mais plaignez-vous donc, bon sang ! Voilà, moi, avec ça, je vous ponds mes 2500 signes et je vous promets que je vous fais rire.

 

Ou alors : la municipalité d’Amsterdam entend faire disparaître les célèbres vitrines. Qui « nuisent à son image ». Pour « se positionner sur un tourisme haut de gamme. » Là ce n’est pas 2500 signes qu’il me faut, c’est le triple, pour vous conter la glaciation de nos villes. Amsterdam naguère si accueillante aux hippies, aux traîne-savates, aux musicos, aux étudiants fauchés… Et bien sûr les pauvres putains continueront le boulot, mais dans des coins paumés, lointains, où elles seront davantage en danger, et tout le monde s’en fiche…

 

Et le pape Benoît XVI, qui s’est mis sur Facebook ! Qui lance le site Pope2you (prononcer : pop-touillou) ! Tout ce qu’il y aurait à dire. Une par jour, je pourrais en faire ! Le propre de ce temps est d’offrir chaque jour de l’impensable, ou disons de l’impensé. Suffit d’allumer la télé, de lire n’importe quel canard ou tout simplement de lever un peu le nez quand on sort de chez soi. Pour un écrivain, c’est une aubaine. Diderot, Balzac, Proust, n’ont pas eu la chance, eux,  de vivre dans une société où il y a un ministre «pour vous recommander de vous laver les mains

 

Il est vrai qu’ils disposaient d’autres calamités.

 

 

***

 

 

Tenez, dans le même genre. Je reçois un coup de téléphone de quelqu’un qui me demande mon poids. Quand je dis quelqu’un, je me comprends. C’était une voix synthétique. Curieux de savoir ce que c’était que cette affaire, j’ai pianoté mon poids, puis ma taille, puis appuyé sur étoile, etc. Quelques secondes après, la même non-personne m’a annoncé froidement que mon IMC était de 21, 10. Après quoi « ça » a raccroché.

 

Totalement déstabilisé, je me suis renseigné auprès de mon entourage. « L'IMC, m’a-t-on dit, est l'Indice de Masse Corporelle, obtenu en divisant ton poids par ta taille au carré, idéalement situé selon l'OMS entre 18,5 et 25. Donc tout va bien pour toi. »

Nous vivons dans un monde étonnant où quelqu’un qui n’existe pas vous téléphone pour diviser votre poids par votre taille au carré sans que vous ayez rien demandé.

 

Une par jour, que je pourrais en faire, moi !

 

*

Je n’arrive pas à comprendre pourquoi le conflit qui oppose Calixte Beyala à Michel Drucker m’a tant fait rire. Je crois bien n’avoir jamais lu un livre de Calixte Beyala, mais je l’ai rencontrée à deux ou trois reprises ; cette fille a le don de me mettre en joie. C’est un mystère.

 

28/05/2009




Creusons nos galeries...


Voilà environ deux mois que je n’ai plus alimenté ce blog. C’est parce que je termine un roman. Or, commencer un roman est pour moi une activité légère ; le terminer est une tâche absorbante et lourde. Commencer, c’est ouvrir devant soi des chemins qui paraissent infinis ; ils s’en vont au petit bonheur dans les dunes ; au bout il y a l’océan, et derrière l’océan, d’autres mondes. Finir, c’est s’apercevoir que le chemin tournait pour vous ramener impitoyablement chez vous, dans votre tout petit canton, dans votre baraque, à votre bureau. Et à vos limites. Et qu’il faut quand même que ce soit présentable. Pendant 70% du temps, on écrit le roman ; pendant les 30% qui restent, on essaie de le sauver. « Le mieux serait peut-être de ne pas commencer ? » me suggère Julie Malaure, venue me parler (justement) des blogs littéraires. Facile à dire !

C’est peut-être la raison secrète qui m’a fait, il y a quelques années, me lancer dans une suite romanesque. Cinq volumes, avec onze chapitres chacun : ça me faisait 55 chemins qui partaient dans les dunes. Il ne m’en reste, hélas, plus beaucoup à parcourir. Aragon : Je m’abandonne au découragement quand je pense à la multiplicité des faits. Ce que j’embrasse, en comparaison de ce que je n’embrasse pas, ne fait pas bonne figure. Il a écrit ça vers 1925, je crois. Il a tout balisé, celui-là. Tout. Ils sont terribles, les grands écrivains. Ils avaient déjà vu d’un œil d’aigle, et tout de suite, ce qu’on finit par discerner après des années, avec ses pauvres yeux d’astigmate gagnés par la presbytie.

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A propos de grands écrivains, je viens de recevoir ce qu’on peut appeler une volée de bois vert, une remontée de bretelles, une avoinée, qui m’a laissé pantois. Il y a un an, à l’invitation de Joseph Macé-Scaron, j’avais écrit pour le Magazine littéraire un article sur François Mauriac, dans la rubrique « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », où un écrivain parle librement d’un autre. Naturellement, j’avais consacré l’essentiel de mon texte à tirer sur Mauriac à boulets rouges, à dire avec gourmandise tout ce qu’on peut dire de mal sur lui (qu’il était ambitieux, qu’il avait une langue de vipère, qu’il s’admirait, etc.) Naturellement aussi, quand on arrivait à la fin de l’article, on comprenait mon admiration sans bornes pour le grand, pour le magnifique François Mauriac.

Enfin, quand je dis « on comprenait ». Je croyais, moi, qu’on comprenait ! Une dame, tombée sur cet article un an plus tard, m’écrit sur une pleine page son indignation et son mépris. J’ai mal parlé de Mauriac. Je me crois drôle. Je ne suis que suffisant. Je suis d’une bassesse sans nom. D’ailleurs, elle a essayé de lire un de mes livres. Elle n’a pas pu. Je n’ai aucun style. Chacune de mes phrases est un entortillement prétentieux d’indigestes idioties. Et c’est bien fait pour moi si je n’ai pas été élu à l’Académie. Ma vanité doit en être cruellement blessée. Ça me fera les pieds ! Cette dame ne pouvait évidemment pas connaître la perversité la plus noire de mon âme noire : le plaisir jubilatoire, allant jusqu’à l’hilarité ouverte, qui me saisit parfois quand je me fais engueuler.

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 Un grand souvenir du printemps restera le comportement calamiteux de l’opposition parlementaire relativement à la loi Création  et Internet. Je ne parle pas seulement de la farce de sales gosses imaginée par les députés socialistes lors du premier vote à l’Assemblée ; les pires, à mon avis, ce sont ceux (des deux camps) qui se sont abstenus. On est pour, on est contre, mais on ne s’abstient pas. Nous ne salarions pas nos députés pour qu’ils s’abstiennent. En deuxième lieu, j’aimerais bien que l’opposition nous dise ce qu’elle aurait fait, elle (en d’autres termes, j’aimerais bien qu’il y ait une opposition dans ce pays). En troisième lieu, il faut avoir le courage de dire (et en particulier « aux jeunes », puisque « les jeunes » sont toujours invoqués dans cette affaire) que le téléchargement illégal n’est pas autre chose que du vol. Et quand je dis « avoir le courage », c’est pour éviter d’employer un mot un peu plus brutal, au féminin pluriel.

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 L’autre souvenir marquant de la période, c’est le nombre de livres intéressants que j’ai reçus. Non seulement j’ai la chance de recevoir des livres, mais en ce moment, ils sont beaux. En deux mois j’ai lu Le dernier dimanche, de Gaspard-Marie Janvier. Les nouveaux romans de Belinda Cannone et de Pierre Jourde. Et puis le dernier livre de Kundera. Et puis La Chose écrite, les chroniques littéraires de Jean Dutourd. Et je dois en oublier. « Que du bonheur », pour reprendre une niaise expression en vogue. C’est drôle : il me suffit d’allumer la télé pour être convaincu en cinq minutes de vivre dans un pays en loques, démantelé, crétinisé. Une poubelle. Et puis, grâce à ces grosses enveloppes que je trouve dans la boîte, en bas, j’ai la confirmation d’une vérité éclatante : malgré les efforts de nos dirigeants, banquiers, gestionnaires et médiacrates, il y a au moins une chose qui se porte très bien en France, c’est la création littéraire. Et éditoriale. Dans ce pays, en 2009, il y a une petite maison d’édition intitulée Attila (?) qui a le courage (voir plus haut) de rééditer l’auteur irlandais Seumas O’Kelly, à peu près inconnu ici (sauf de Michel Déon, je suppose). Un roman intitulé La Tombe du tisserand, petite perle d’humour et d’émotion qui nous ramène au cœur de l’hominisation (les tombes). Ces grosses enveloppes que je trouve dans la boîte, en bas, que tel auteur ou éditeur a eu la pensée amicale de m’envoyer, me disent que ce n’est peut-être pas tout à fait en vain que nous creusons nos galeries, les uns et les autres.

 

18/05/2009




Tenue incorrecte exigée


Invariablement Beigbeder m’horripile ; invariablement je me dis que je l’aime bien quand même. Il m’horripile en clamant dans Le Figaro littéraire que Paul-Jean Toulet est un grand poète. Beigbeder a découvert ça, et c’est un événement. Mais ça fait longtemps que tout le monde le sait ! En plus, il faut qu’il pipolise la chose : Toulet fréquentait le grand-père de Beigbeder. C’est vous dire. Moi, je regrette, pour admirer un écrivain, je n’ai pas besoin de démontrer qu’il reluquait les jupes de ma grand-tante.
Voilà… Et puis je relis l’article, et je le trouve étincelant d’un bout à l’autre. Il a dit ce qu’il fallait dire. Beigbeder voudrait être un damné de ce temps, une âme perdue. Il s’y efforce. Mais voilà, il aime passionnément la littérature et il n’arrive pas à le cacher. Le diable n’a besoin que d’un cheveu, dit le proverbe, pour tirer un homme vers l’enfer. Dieu n’a besoin que d’une sincérité pour en sauver un autre.


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Récemment, le même Figaro littéraire rappelait que le Manifeste futuriste de Marinetti parut, il y a un siècle, dans ses colonnes. Un peu plus récemment, il rendait hommage à Mauriac, dont on réédite (chez Bartillat) les admirables « papiers » qu’il donnait à ce journal après la guerre. Manière de dire qu’un journal peut s’appuyer sur la création littéraire la plus haute. Manière de dire que la création littéraire la plus haute a pu faire la gloire d’un journal quotidien.
A présent, sous la houlette de Jean d’Ormesson, Le Figaro fournira hebdomadairement à ses lecteurs un grand classique de la littérature française. Idée toute simple, initiative « grand public » dont on doit se réjouir. Par les temps qui courent, tout est bon à prendre qui maintient ou étend l’espace littéraire.


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Lancement de la traditionnelle Semaine de la langue française, jeudi dernier, rue de Valois. Présence infime des écrivains ; absence carabinée des éditeurs. On ne les invite pas ? Ou bien ils s’en fichent ? Hélas ! Je crains que la seconde hypothèse ne soit la bonne. Cette pauvre langue française, malmenée par les politiques de droite et de gauche, chahutée par ce qu’on appelle mondialisation, cette pauvre langue française dont la seule « défense et illustration » vous fait passer pour un vieux ringard tout juste bon à repeupler le quai Conti – cette pauvre langue française, ne comptez pas sur les maisons d’édition pour dire qu’elles lui sont attachées, ni pour avoir l’air de comprendre qu’elles ont partie liée avec sa bonne santé, puisque jusqu’à nouvel ordre, elles vendent des livres qui ont l’air d’être écrits dans cette langue. (Je sais, cette dernière affirmation se discute. Mais quand même.) En voilà encore qui ne voient aucun inconvénient à laisser scier l’arbre dans lequel ils sont perchés.

J’en étais là de mes réflexions lorsque je découvris avec stupeur dans Libération l’attaque en règle de MM. Michel Deguy, Jacques Dupin et Martin Rueff, poètes de leur état, contre cette même Semaine de la langue française. Il leur aura donc fallu une bonne dizaine d’années pour en découvrir l’existence, et se dresser avec un courage héroïque face à l’insupportable dictature de M. Xavier North et de sa Délégation, opérateur de la manifestation ! C’est malin, ça ! Il subsiste une humble délégation ministérielle pour se soucier encore de la langue française, et voilà nos poètes combattants tout prêts à la canonner. Non que ce rite annuel (à quoi ne se réduit pas le travail de la Délégation) soit hors de tout reproche. Un Philippe Muray l’aurait peut-être passé à la casserole de sa critique de la « festivisation » générale. Mais c’est un autre débat. Et quand on voit la piètre considération dont témoignent nos actuels gouvernants relativement à la culture écrite et littéraire, il y a lieu de se demander si le moment est bien choisi pour tirer contre son camp.


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Dans le « Livres-Hebdo des lecteurs », un article bref mais remarquable de Mme Marie-Paule Rochebois sur le rôle et le statut des correcteurs. Rôle et statut de plus en plus fragilisés par ce qu’elle appelle « la course au prix minimum du livre », et qu’on pourrait moins euphémiquement appeler la course au profit. Il y a encore beaucoup de maisons d’édition qui ont le souci d’un travail rigoureux à cet égard, mais on sent bien quelle est la tendance et il faut y prêter attention. La « tenue » de l’écrit (qui ne contredit pas la liberté linguistique) est le socle de tout. Avis aux poètes épris de grandes causes !


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Je lis que François Bégaudeau va écrire un livre pour enfants sur le thème du football. C’est Télérama qui va être content ! Quant à moi, c’est décidé : je vais écrire un porno que je proposerai à M. Esparbec. J’y ferai, en outre, l’apologie de l’alcool et du tabac.
22/03/2009




Cellule individuelle


J’ai encore laissé passer beaucoup (trop) de temps sans alimenter ce blog. Le problème, c’est que vivre est déjà une occupation à plein temps. Et je ne suis pas comme ces personnages des vieux romans, qui semblaient n’avoir rien de plus pressé que de noircir des pages de journal ou de correspondance ; Pamela se faisait mettre la main aux fesses par son employeur, et hop, ça faisait illico dix pages pour Richardson, son romancier, sous couleur d’une belle et émouvante lettre de la jeune servante à ses vieux parents.

Et puis, « Vie d’écrivain », c’est un joli concept, mais même à s’en tenir à ce qui est strictement professionnel, on sent très vite que tout n’est pas racontable. Je ne me vois quand même pas relater ici les péripéties (modestes) d’une candidature à l’Académie. Ça ne se fait pas. Encore que cela pourrait donner lieu à un joli récit : In the mood for Academy, sur le modèle du film In the mood for love. Même scénario : forte attirance de part et d’autre, et en fin de compte il ne se passe rien.

Rien, sauf ce qui, après coup, aura compté le plus, peut-être, et que je puis dire, je crois, sans commettre d’indiscrétion. Par exemple une correspondance suivie, à la fois souriante et loyale, avec mon concurrent Renaud Camus. Concurrents, oui, mais qui se respectent et s’estiment. M. François Weyergans, pour sa part, a préféré se passer de toute élégance. On constate que les deux ne riment pas. Cela ne regarde que lui.

 

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Je n’ai pas compris pas ce que voulait dire ce festival « New French Writing » à New York. D’abord parce que le chiffre de onze auteurs est parfaitement ridicule. Si l’on prétend montrer la vitalité de la création littéraire en France – laquelle est bien réelle, à mon avis – il ne faut pas onze auteurs, il en faut au moins cinquante. Ensuite, j’aimerais bien qu’on m’explique par l’application de quelle absconse critériologie on arrive à fourrer dans le même sac Marjane Satrapi et Olivier Rolin, Abdourahman Waberi et Marie Darrieussecq, ou à considérer Bernard-Henri Lévy comme un représentant du New French Writing (puisque New French Writing il y a). Ajoutons qu’une telle démarche ne peut objectivement qu’exaspérer la soupçonnite des uns et des autres, les agacements, le sentiment peut-être erroné que certains se faufilent dans les bons réseaux et pas d’autres. Le rapport Poivre d’Arvor/Wagner sera fort utile s’il permet au moins d’introduire un peu de lisibilité dans les bienfaits parfois ténébreux de nos ministères.


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Un joli livre au courrier : Avec la langue, de Gilles Magniont, illustré par Yann Fastier, aux éditions La Fabrique (honorablement connues pour avoir publié L’Insurrection qui vient, bréviaire des supposés « terroristes de Tarnac »). Non, non, il ne s’agit pas de recettes coquines pour galipettes raffinées. Ce sont des chroniques publiées dans Le Matricule des anges et consacrées à des faits linguistiques. « Comme l’époque produit des modes de pensées dominants, indique l’auteur, elle produit des modes d’expression dominants », à travers lesquels « le pouvoir exprime ses rêves, le monde auquel il aspire ». On apprendra en lisant ce livre les pièges idéologiques contenus dans des mots qui circulent innocemment à travers le discours politique, médiatique, culturel : citoyen-relais, gouvernance, maltraitance, produire du sens, etc. Des mots et aussi des tournures, telle l’obligation culpabilisante désormais formulée à la première personne (« Je trie mes déchets, je monte à l’avant du bus »). Le monde politique, les médias, l’entreprise et la pub nous font vivre dans un bain linguistique singulier ; les mots qui s’y font place, si nous les acceptons, colorent le réel et peuvent s’y substituer.

Un exemple qui n’est pas dans le livre, mais pourrait s’y ajouter : « cellule invisible ». Pour la création de laquelle Julien Coupat est toujours en prison. Je ne sais pas qui a forgé l’expression de « cellule invisible », mais il a fait encore plus fort que le scénariste de Minority Report. Eh oui, Coupat est toujours en taule, à cinq cents mètres de chez moi. Ça fait partie aussi d’une vie d’écrivain.

11/03/2009




Fluides glaçants


             Ayant benoitement annoncé ici que je me présentais à l’Académie, j’ai enregistré avec intérêt deux réactions à ce sujet. Un correspondant m’envoie une citation de Bernanos d’où il résulte, si j’ai bien compris, que je réfléchis avec mon derrière. Un(e) autre semble tout à fait désolé(e) de voir descendre aussi bas un écrivain de ma trempe. Je crois vraiment ne mériter ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. Peu importe ; ce qui m’intéresse est cette persistance du réflexe anti-académique (aussi vieux, d’ailleurs, que l’Académie elle-même).

Mon analyse à moi (déjà exposée il y a quatre ans dans un essai intitulé Une autre langue, que Flammarion rééditera cette année-ci) est la suivante. Nous vivons en un temps où la pensée écrite d’une part (derrière la surabondance mercatique de publications) et la langue française d’autre part, sont soumises à une dévalorisation continuelle. Où l’on peut voir un président de la République consacrer un vaste discours à ce qu’il appelle la culture, sans un mot sur les livres ni sur la langue française. Où les dirigeants des grandes firmes et de la publicité n’ont de cesse de nous faire passer la manie rétrograde et cul-terreuse de parler en français (*). Où un livre et un film à succès (Entre les murs) présentent une chronique scolaire dans laquelle l’effroyable désagrégation du langage articulé suscitent une espèce d’attendrissement diffus quand elle devrait nous faire honte et peur à tous. Bien. C’est comme ça. Je ne crois d’ailleurs pas que ça allait mieux en 1910 non plus qu’en 1350. Pour d’autres raisons.

            Alors ? Alors il reste à ma connaissance deux instances de la République, qu’on n’a pas encore supprimées pour faire des économies, et qui ont en charge le suivi de la langue française : la DGLF, au ministère de la Culture, et l’Académie française. Laissons la DGLF pour une autre occasion. Parlons de l’Académie. Celle-ci a toujours eu pour mission de contribuer à définir une langue française commune à tous, langue qui est devenue la langue de la République. Je crois que c’est encore et plus que jamais utile, à moins qu’on ne souhaite vivre demain dans un hexagone où l’on s’interpellera en basque et en breton, en chinois et en swahili, tandis que les vrais maîtres parleront l’américain. Ajoutons que l’Académie aide chaque année de nombreux écrivains, par des prix qui sont aussi des chèques. Et qu’elle s’efforce de répondre à la « demande de langue française » qui s’exprime encore, ici et là, de par le monde. Evidemment, ceux qui ne font rien du tout pourront toujours trouver que ça ne convient pas… Moi, je trouve que ce n’est pas mal. Et ma candidature est une marque de respect.

            Voilà ma façon de penser avec mon derrière. Pour le reste, j’entends continuer encore quelque temps à écrire librement ce que j’ai envie d’écrire (pour autant que ça intéresse quelqu’un), et quant au scrutin du 26 mars, il pourrait bien me fournir, en lieu et place d’un habit vert, une bonne veste. Alors, « pas de souci », (comme on dit à l’Institut) !

(*) « Dans une école de commerce, le fait d’avoir un enseignement totalement en anglais dès la deuxième année me paraît tout à fait fondamental car cela permettra d’obtenir des étudiants et des cadres parfaitement « fluides ». Ce qui est essentiel dans un monde de plus en plus global. » Mon confrère Sobel me transmet ces propos dus à Laurent Freixe, Directeur général de Nestlé en charge de la zone Europe. Vous avez dit « obtenir des étudiants fluides » ? Je demande à réfléchir, sur la formule et sur la chose. Je crois même que je préfère des académiciens roides.

12/02/2009




Astérix (1959-1977)


Je me garderai bien de chercher qui a raison ou tort dans les querelles de la tribu Astérix – entendez les familles Goscinny et Uderzo ; j’en éprouve seulement une tristesse. Le charme est rompu depuis longtemps, tout ça n’a plus d’intérêt. Je me souviens de ce qu’était, dans les années 65-70, la parution d’un nouvel album, Le Combat des chefs ou Astérix légionnaire. Ça tenait de l’événement national. C’était comme Noël. Pendant au moins quinze jours, toute la cour de récré ne parlait que de ça. Les parents et les profs le lisaient aussi. On se répétait à satiété les gags imaginés par deux types pleins de malice, qui semblaient s’être autant amusés à composer leurs histoires que nous à les lire.

Après la disparition de René Goscinny en 1977,  les albums furent tout de suite moins bons. Goscinny n’était tout simplement pas imitable, même par son dessinateur et ami. Dans l’intervalle s’était mise à tourner la triste machine des droits dérivés, de l’exploitation commerciale tous azimuts. Certes, on peut toujours nuancer, trouver que le film Mission Cléopâtre était quand même meilleur que le calamiteux Astérix aux jeux olympiques ; ou que le parc Astérix est globalement plus sympathique et agréable que la grosse bouse Eurodisney, lâchée dans les plaines pour les mornes conso-loisirs de quelques chiourmes d’obèses microcéphales. Mais où êtes-vous, Astérix, Obélix, tels qu’on vous aimait ? Je ne sais qui, dans les disputes présentes, a invoqué le droit moral. Le droit moral ! Ce n’est certes pas moi qui contesterai le droit moral. Mais que devient-il, quand c’est l’esprit même de l’œuvre qui est oublié, trucidé, passé aux profits et pertes ? Ce que n’ont jamais pu réaliser les légions de Babaorum, Laudanum, Aquarium et Petibonum, celles de Consortium y sont parvenues.
Il paraît que Buffalo Bill, à la fin de sa vie, rejouait ses exploits dans un cirque. Nos braves Gaulois, eux aussi, sont désormais devenus des ilotes.


***

L’autre jour, dans la rue, je me suis vu soudain comme si je n’étais pas moi, comme si je me regardais passer. Et j’ai pensé : « Tiens… C’est étrange… C’est toi, ce type qui marche dans la rue, qui a 53 ans et qui vient de poster sa lettre de candidature à l’Académie… » Soudain toute l’existence se remettait en perspective et semblait dire : « Voilà, ça t’aura mené là, à ce point précis. Oh, ça n’est certes pas le sommet de ta vie, ce n’est qu’une chose parmi d’autres ! Mais enfin, aujourd’hui samedi 24 janvier 2009, à 15 h 10, tu es ce type, qui voudrait ça. » Ce n’était pas triste ; ce n’était pas gai non plus. C’était juste le sentiment de la vie – cette chose qui simplement passe (vous l’avez sûrement remarqué aussi), et vous apporte indifféremment ce qu’il y a de plus imprévisible et ce qu’il y a de plus évident. Il s’en dégageait en somme je ne sais quel appel, assez réconfortant, à l’humilité. Accessoirement, l’autre soir, cela a fourni à Anne Muray, Dominique Noguez, Gérald Sibleyras et quelques autres une agréable occasion de me charrier. Ma foi, par les temps qui courent, si cela peut divertir les copains, je n’aurai déjà pas perdu mon temps…

09/02/2009




La machine à retirer la parole


Quiconque cherche à savoir ce que fait vraiment la télévision, et qu’elle se garde bien de dire, (et d’ailleurs il lui faudrait le savoir, ce qu’elle fait, et elle ne le sait pas), devra intégrer à sa documentation l’ouvrage de Patrick Tudoret L’Ecrivain sacrifié, vie et mort de l'émission littéraire (1). Ce livre a une portée plus générale, je pense, que son sujet affiché. Je n’en parlerai cependant que sous l’angle de la chose écrite et ce qu’on pourrait appeler son espace d’apparition.

Tudoret distingue trois étapes dans l’histoire de l’émission littéraire. La « paléo-télévision » (emblème : Lectures pour tous), qui approche respectueusement l’écrivain afin de recueillir son auguste parole. La « néo-télévision » ensuite (Apostrophes), où c’est l’écrivain qui doit s’estimer heureux d’être invité, à charge pour lui d’« être bon », de bien faire « sa promo ». L’étape enfin de la « sur-télévision », déité obèse qui n’a plus d’autre moteur que son narcissisme vorace, et fait de l’écrivain un ilote occasionnel, parmi d’autres, dans le divertissement ou le talk-show devenus la seule « œuvre » qui compte pour elle.

>Ce tableau très brièvement résumé ici dit l’essentiel. Il explique, je crois, ce qui à mon avis est une hostilité de principe, ou une radicale incompatibilité d’humeur, entre les livres et la télévision. Depuis des années, on ne crée plus d’émissions littéraires que par une espèce de remords. Puis on les chasse des bonnes heures d’écoute. Puis on prend prétexte de leur faible audience pour les supprimer. Jusqu’au prochain remords. Depuis le temps que ça dure, il faudrait quand même admettre que ce n’est pas accidentel, mais bel et bien structurel. Il ne serait pas difficile, après tout, de traiter dignement les livres, les auteurs, la vie littéraire et intellectuelle à la télévision ; si, toutes chaines confondues, elle leur consacrait seulement 20% du temps qu’elle consacre aux sports, ce serait merveilleux. Or, il n’en est pas question. On présuppose que ça va ennuyer le public. Les auteurs (et les journalistes qui tentent de les soutenir) sont priés de se contorsionner pour être intéressants. Jamais ils ne peuvent être assez séduisants, jamais ils ne peuvent trouver des « concepts » assez originaux ! Tandis que le même éternel sportif interchangeable, en sueur, bredouillant à longueur de JT, tous les jours, toute l’année, qu’il est content d’avoir gagné, ou désolé d’avoir perdu, on ne dit jamais que c’est ennuyeux.

Il y a donc derrière ce mauvais prétexte une autre raison, qui rend le mariage livre-télévision aussi impossible que celui de l’huile et de l’eau. Cela me renvoie à mon dada : la temporalité. Le temps de la télé est immédiat, performatif ; c’est ce que l’on appelle étrangement du « temps réel ». Alors que le temps des œuvres est celui du décalage et de la lenteur. Je pense que la télévision y est adverse d’instinct, et par nature ; elle le rejette comme un organisme rejette une greffe. Il suffit de regarder n’importe quel talk-show pour comprendre qu’elle est une machine à retirer la parole. Ce que montre parfaitement Patrick Tudoret, je crois, c’est qu’après vingt ou trente ans de balbutiements, la télévision est enfin devenue elle-même.

 

*


Une amie m’explique qu’en rangeant sa bibliothèque elle a retrouvé un de mes romans, Les Clandestins. « Seigneur ! (m’exclamé-je, horrifié) J’espère que tu as foutu ça au rancart… C’est le plus raté de tous mes romans… Complètement à côté de la plaque… » Hélas, non : elle l’a conservé. Avec quelques autres, heureusement : il paraît que j’occupe une vingtaine de centimètres de rayon. Ce qui m’emplit d’orgueil. Mais quand même ! Les Clandestins ! Que j’ai retiré de la liste « du même auteur » ! Car je l’ai retiré. Ce qui m’a valu vingt fois cette amicale remontrance : « Comment ça ? Tu renies ton œuvre ? » Eh bien oui. En tout cas, celle-là. Je la renie. Farpaitement. Et même, c’est mon droit. Ça s’appelle : droit moral. Et plus précisément droit de retrait, ou de repentir. « Mon œuvre », je n’en ai pas une très haute idée, mais je m’efforce au moins de constituer quelque chose qui me convienne. Ça se fait par additions et soustractions. Assumer ce livre aujourd’hui, ce serait comme me contraindre à porter une vieille veste démodée d’il y a vingt ans, au motif qu’elle n’est pas tout à fait usée.

On conclura au narcissisme effréné des écrivains, et l’on n’aura pas tort. Mais croyez-moi, ça se paie cher.


(1) coédition INA/BDL

26/01/2009




Les notions confuses du Président


Ciel ! Déjà le 15 janvier et je n’ai plus alimenté ce blog depuis la veille de Noël, ou quelque chose comme ça. La raison en est fort simple. C’est qu’il s’intitule « vie d’écrivain », ce blog, et qu’hormis une participation des plus minimalistes à ce qu’il est convenu d’appeler « les fêtes de fin d’année », ma vie d’écrivain a principalement consisté, durant la période, à lire et à écrire. Ce qui n’offre pas grand-chose à raconter. Un lecteur vient de m’envoyer une lettre (ça arrive) où il me parle entre autres choses de l’écart et de la durée considérés comme des éléments fondateurs du roman (au même titre que la pesée ou la résistance des matériaux le sont en architecture). Il ne croit pas si bien dire. Je viens de passer trois semaines à me préoccuper de la guerre de 1914-18, et des conséquences qu’elle a eues sur l’existence de cinq ou six personnages qui n’existent que dans mon imagination, et qui, de toute manière, sont tous morts depuis assez longtemps. Pour le coup, il y en avait, de l’écart et de la durée. Et un froid de canard, en outre, à vous décourager même de sortir pour aller ne serait-ce qu’au cinéma. A tel point que je me suis demandé dans quelle mesure j’appartenais encore au monde des vivants.

Je me soigne, rassurez-vous (mais vous n’étiez peut-être pas inquiets).

*

J’ai écouté in extenso, sur le site de la présidence, le récent discours de Nicolas Sarkozy sur la culture (à Nîmes, le 13 janvier). Il fut question de cinéma, de télévision, d’architecture, de musées. Avec des idées dont certaines n’étaient pas mal, soyons honnête (il faudra voir le résultat). Il y a toutefois certaines récurrences verbales qui m’ont intrigué. J’en citerai trois : « diversité », « ouverture » et « identité ». « Qui ne sont pas contradictoires. » Combien de fois a-t-il répété ça ? La culture, c’est de l’identité ouverte à la diversité. Figurez-vous. Diversement diverse, et ouverte à l’ouverture. Prenez le château de Versailles pour l’identité, Jeff Koons pour l’ouverture, et hop ! Emballez, c’est pesé. A noter au passage qu’on ne voit pas du tout ce qu’un(e) président(e) de gauche aurait dit de foncièrement différent. Ce sont les jolis mots qu’il convient de prononcer. Du discours politique considéré comme un lâcher de ballons ! Et plus personne ne se demande ce que ça veut dire. Sauf moi. Moi, je le demande. La culture, l’identité. On veut dire quoi ? Kafka, c’est de l’identité ? Woody Allen, c’est de l’identité ? Vous allez au théâtre, vous lisez un livre, c’est de l’identité ? Identité de quoi, de qui ? Ou bien alors c’est de l’ouverture ? Et la diversité ? C’est quoi, la diversité ? Vous voulez dire qu’Amy Winehouse, c’est pas tout à fait pareil que Chimène Badi ? Certes. Mais enfin, de quoi on parle ? Un candidat au bac se ramasserait un 2/20 avec des notions aussi confuses. Et puis quel rapport établit-on au juste entre le succès populaire de Bienvenue chez les Chtis, le Nobel de Le Clézio, l’exposition Picasso et les maîtres ? Que c’est tout de la culture ? Je redemande : de quoi on parle ?

*

Et puis alors, en dehors du coup de chapeau à J.M.G. Le Clézio , pas un mot sur le monde du livre, de l’écrit, de la littérature ; et pas un mot non plus sur la langue française. La langue française, ça ne doit pas être de la culture. Ni de l’identité. Ça sert juste à comprendre de quoi on parle. Mais justement, on ne le sait plus…

16/01/2009




Journée de blogueur


Temps humide sur Paris. C’est moche, mais comme ça il fait moins froid. A la Casa Bini, où Livres Hebdo réunit ses illustres blogueurs, le rizotto est une merveille et le chianti des plus convenables. On a l’impression délicieuse que des hordes d’admirateurs passionnés se damneraient pour être avec nous (bon, je rêve un peu, d’accord ; mais ça ne fait de mal à personne !). On cause de tout et de rien. Atiq Rahimi et Jean-Louis Fournier sauveront-ils le chiffre d’affaires des librairies ? C’est que les écrivains ont de lourdes responsabilités ! Christine Ferrand nous parle des projets de Livres Hebdo. Elle trouve aussi qu’il y a des passages intéressants dans le BHL/Houellebecq ; elle convient de la meilleure grâce du monde que ce n’est pas un argument suffisant. Notre webmestre, que je ne connaissais pas, est fort sympathique ; il s’intéresse à beaucoup de choses et même à Madagascar 2 (c’est tout dire).  A propos de Madagascar, il est rappelé que les événements de 1947 demeurent tabous. Je n’en dirai donc rien. Mais je n’en pense pas moins. (C’est vrai. Cet épisode me passionne depuis longtemps, je l’ai étudié de près.) La sœur Emmanuelle fait une apparition au moment du café (« L’amour ! l’amour !  Y a qu’ça d’vrai ! »).  Cela semble mettre en joie Françoise Benhamou (à ma droite) jusque là plutôt sérieuse. Jean-Maurice de Montrémy fait aussi une apparition (il se prend pour sœur Emmanuelle ?) Voilà, trois heures sonnent, c’est fini. Un de nos commensaux croyait que j’étais l’auteur de La Question humaine. Eh ben c’est raté.

Un jeune confrère m’appelle sur mon portable. Il signe ses services de presse et ne sait pas quoi mettre comme dédicace aux journalistes qu’il ne connaît pas. Je lui explique : « Mets n’importe quoi. Ta dédicace, ils s’en contrefoutent. Mais s’il n’y en a pas, ça les indispose. » Petits codes du milieu… Il pleuvote toujours sur la capitale. Néanmoins, à sept heures du soir, je ressors pour me rendre avenue Marceau où les éditions Robert Laffont offrent un verre. Elisabeth Villeneuve et Marie-Laure Goumet ont eu la gentillesse de m’inviter. Je cause avec Betty Miallet (Julliard), avec Xavier Houssin, excellent écrivain, critique et directeur de collection. Avec Claude Combet (de Livres Hebdo encore), nous parlons droit d’auteur (il y a du boulot, j’y reviendrai). Puis je fais la connaissance de Julie Malaure. Elle s’intéresse à Flaubert, et surtout à ses ratages (Saint Antoine, Salammbô). Quelqu’un qui s’intéresse à Salammbô ne peut qu’être quelqu’un de très bien.

Pourquoi je raconte tout ça ? Pour dire que le milieu du livre et de l’édition se dénigre trop, à mon goût. Depuis vingt ans que j’y traîne mes guêtres, moi, je l’aime bien, ce milieu. Il est plein de gens fidèles, amicaux, sérieux, et qui ont le bon goût d’avoir l’air frivoles. C’est la seule façon de vivre, à ma connaissance.

23/12/2008




Ne laissons pas traîner de papiers


Il faudrait faire le ménage. Le plus invraisemblable serait bien qu’on s’intéressât à ce que nous avons écrit après que nous serons morts ; mais même l’invraisemblable peut se produire. « Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable. » Alors il faut faire le ménage. Et à tout le moins, rédiger les instructions les plus formelles. Je me le dis souvent et je ne le fais pas, persuadé que la mort, ça n’arrive qu’aux autres. Pourtant, s’il arrivait que l’on plongeât le nez dans les paperasses qui traînent chez moi, je mourrais de honte (façon de parler, puisque je serais déjà mort ; mais je me comprends).

La publication des poèmes de Paul Valéry (1) à Jeanne Loviton, dite Jean Voilier, son dernier amour, pose qu’on le veuille ou non la question des « testaments trahis », pour reprendre la formule de Kundera. Valéry aurait-il voulu publier ces poèmes ? « La réponse ne fait aucun doute, écrit l’éditeur en postface. Il ne l’aurait pas demandé. Ce qui ne veut pas dire que, secrètement, il ne le souhaitait pas. » Avec des « secrètement », on peut tout prouver ! Or, dans le commentaire écrit que le poète, peu avant de mourir, rédigea à leur sujet, on trouve ceci : « Mes vers, mes pauvres vers, faits de tout mon art et de tout mon cœur, il faut périr. A présent, vous me rendriez ridicule. J’ai cessé de pouvoir dire ces choses, mon orgueil, ma tendresse ne doivent pas laisser de place. Vous ne serez pas pieusement imprimés… » Ou je ne comprends pas le français, ou il y a là une décision négative on ne peut plus clairement exprimée. Il n’y a pas à lui substituer des « secrètement ». Une fois de plus, on a fait fi du droit moral de l’auteur, lequel est pourtant aux yeux de la loi « imprescriptible ».

Ce n’est pas que les poèmes soient mauvais, au contraire. Il en est de très beaux (pas tous). Ils se ramènent, selon moi, à trois cas de figures.
1) Il y a ceux qui sont des bluettes, de jolis vers envoyées à l’amante, assez vite faits ; le marivaudage d’un homme qui possède bien le « métier ». Paul Valéry n’est pas le seul à en avoir fait de cette sorte-là. Ils relèvent du document anecdotique.
2) Il y a ceux qui sont des pastiches de la poésie ancienne ; un jeu formel qui n’exclut évidemment pas la sincérité.
3) Il y a ceux enfin où l’on « retrouve » Valéry, le Valéry de Charmes et de La Jeune Parque, avec sa musique, son phrasé, ses constructions si caractéristiques. Hélas ! On ne fait justement que l’y retrouver. Et ça n’ajoute rien.


Cette publication me paraît donc ressortir à une réduction : réduction à la poésie d’effusion et au biographique d’un écrivain qui n’a cessé de dire que la question n’est pas là ; réduction à l’homme d’une œuvre dont la valeur et la signification consistent notamment à séparer la question poétique (et la question mentale, et celle même du langage) de l’individu singulier. Le Valéry qui « vaut » dans l’histoire littéraire (et de quel autre voudrait-on parler ?) est précisément celui qui au-delà de ses aléas biographiques et de ses vanités propres a tué sans pitié la question individuelle, y compris dans la somme poétique de La jeune Parque, qui transforme précisément le « sujet » en point aveugle, et fait d’un « moi » souvent invoqué au féminin non pas un centre, mais une figure possible parmi d’autres, une sorte d’accident métaphysique.

Divulguer les envois privés de l’homme Valéry vieillissant à une jeune femme qu’il aimait (et qui, des années après l’avoir abandonné, a vendu ces papiers) n’apporte rien à l’œuvre décisive qu’il nous a laissée, soudain bizarrement qualifiée d’« officielle ». Officielle, et alors ? En lisant ce livre, j’ai eu le sentiment qu’on me rendait voyeur de quelque chose que je n’avais pas à voir : la douleur d’un homme devant le temps, devant l’amour. Merci, on savait déjà. Ah oui, faisons le ménage…

(1) Corona et Coronilla, éditions de Fallois.
17/12/2008




Cette mâle gaieté


Au lieu de m’énerver sur des sujets ennuyeux, j’aurais mieux fait d’aller à ce qui est important et de rendre hommage à Gérard Lauzier. Ses BD ont été pour moi une révélation et une admiration ; peut-être même une manière d’éducation sentimentale et sociale.

Dessinateur, il sut faire quelque chose qui doit être très difficile : juxtaposer dans les mêmes vignettes des tronches de types caricaturaux et de merveilleux visages de femmes. Il ne dédaignait pas non plus de dessiner leur corps. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai. Mais de leurs regards, de leurs sourires ou de leurs silences, il savait capter le plus subtil, ce qui nous ravit tous et parfois nous fait souffrir, comme dans les chansons de Julien Clerc. Il paraît que d’aucuns ou d’aucunes l’ont trouvé misogyne (comme s’il traitait mieux le genre masculin !). Je leur conseille d’aller tout de suite cotiser à la Sainte Halde. La vie, la vraie vie comme on la sent passer, elle était chez lui.

Avec la même lucidité féroce et tendre que les jeux de l’amour, avec « cette mâle gaieté si triste et si profonde » que Musset trouvait à Molière, il sut faire ce que tant de romanciers oublient : regarder en face notre société, ses illusions, ses fantasmes, ses discours tout cuits, ses dérisions, sa cruauté. Je crois qu’il faut dire davantage : Tranches de vie, La Course du rat, Souvenirs d’un jeune homme, Chroniques de l’île grande, sont tout simplement des romans, qui dateront leur époque comme ceux de Crébillon Fils, de Gogol ou de Zola ont daté la leur.

Chez lui, le rire fait souvent mal, car il touche au vif de nos naïvetés et de nos mensonges. Je ne me suis jamais remis tout à fait de ce que son inoubliable Michel Choupon disait de moi. Je n’ai pas connu l’homme Lauzier, mais je l’imagine hypersensible, toujours endolori. Il eut le secret courage de sourire des désillusions et des peines. 

En France, l’humour n’est pas bien vu. Mieux vaut se draper dans le grave et péter plus haut que son derrière. J’y pensais l’autre jour en écrivant un article sur le grand Honoré Daumier. Vous vous appelez Daumier, Alphonse Allais, Georges Courteline, Marcel Aymé, Jean-Jacques Sempé, Gérard Lauzier, Philippe Geluck ? On vous décernera quelques bons points, un coup de chapeau par ci par là, puis on vous placera sur un honnête second rayon ; quant au génie sérieux, au génie sortable, au génie couronnable, on ira le quérir chez des raseurs bien pensants. Et je ne veux nommer personne !
11/12/2008




Tous "ajustés au poste" !


Que le chef de l’Etat n’ait pas lu La Princesse de Clèves, c’est son problème ; mais ce n’est pas pour autant La Princesse de Clèves qui a tort ; c’est lui. La réforme des concours administratifs annoncée par M. Santini est un scandale. Sans doute est-il vrai que ces concours se déroulent selon des procédures disparates et mal définies. Ce qui est scandaleux et pervers, c’est la philosophie sur laquelle repose la réponse apportée. Dans l’esprit de cette réforme (« des compétences ajustées au poste, plutôt que des connaissances théoriques »), le pompier n’a pas besoin d’avoir quelques notions d’histoire, le secrétaire de mairie peut parfaitement se passer de savoir qui sont Truffaut ou Eisenstein, le postier est dispensé d’avoir entendu parler de Mozart ou de l’art roman. Or, une vraie démarche républicaine ne consisterait pas à dire qu’ils n’en ont pas besoin ; elle consisterait à dire, primo, qu’ils y ont droit (au lieu de quoi on est en train de nous dire qu’ils n’auront qu’à se contenter de la télé) ; et secundo, que la société, elle, a besoin dans tous les domaines de travailleurs qui soient davantage qu’« ajustés au poste ».

 

 

Certes, la notion de « culture générale » (qu’on ferait mieux d’appeler instruction générale) est floue. Je la crois néanmoins utile, car elle consiste à savoir qu’il existe des choses que nous connaissons peu, ou mal ; mais au moins à savoir que ces choses existent, et qu’il serait souhaitable de les connaître mieux, à l’occasion. En ce sens, l’idée de culture générale (un peu comme Proust le disait du snobisme) tire l’individu vers le haut. Elle lui donne a minima l’intuition d’un monde commun à tous. Au-delà du service rendu et de la fonction exercée, la vie sociale tient aussi à ce que chacun puisse compter, dans ses relations quotidiennes, sur un minimum de références communes. Si on les considère comme superflues, alors bientôt, on nous dira ouvertement que l’école non plus n’a pas besoin de les mettre en place.

 

Il est vrai qu’on ne considère pas seulement la culture comme inutile, mais comme élitiste. Le Grand Inquisiteur Schweitzer de la Halde n’a pas manqué de ramener sa fraise et de souligner que la culture générale (horresco referens !) procède souvent d’un milieu familial favorisé. Outre qu’il fait ainsi bon marché de l’école et du collège, on ne voit pas en quoi cela donnerait tort à ceux qui tentent de faire de leurs enfants autre chose que des béotiens. (Note pour la Halde : « béotien » désigne une personne qui ne connaît rien à rien et ouvre devant tout des yeux comme des soucoupes. Ce qualificatif est donc élitiste, et en outre il se réfère à civilisation de la Grèce antique : il est donc doublement fautif.) M. Louis Schweitzer se dressant contre les privilèges de classe ! On aura tout vu. C’est l’hôpital qui se fout de la charité, et il le sait bien ; il utilise cyniquement un argument « de gauche » pour mieux incarcérer les classes populaires dans la geôle de « l’ajustement au poste ».

 

 

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La même semaine, Le Figaro littéraire publiait un très intéressant et très précieux dossier sur « le latin, langue vivante ». Il y était question de la traduction de saint Augustin par Frédéric Boyer, de celle d’Ovide par Marie Darrieussecq ; du succès commercial de la méthode Assimil pour le latin, ou des traductions latines d’Astérix ou même d’Harry Potter. On pouvait y lire aussi d’excellents conseils de Dominique Noguez pour se (re)familiariser avec l’idiome de Cicéron et de César. On y était renvoyé à la version latine de Wikipédia (Vicipaedia). Cela prouve que des écrivains, des latinistes, mais surtout, en l’occurrence, un public important, peuvent s’intéresser à ce trésor si lointain et si intimement présent, qui introduit le Grand Temporel dans chacun des mots que nous prononçons. Que fait donc la Halde devant ce prurit d’élitisme ?

 

 

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Ajustons-nous plutôt au supermarché du dimanche pour tous !

 

 

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Après ma précédente charge, mon ami Michel Chauvière, qui est sociologue et s’est (entre autres) intéressé aux discriminations, m’envoie cette définition du vertuisme haldien : « Un contrepoison offert par ceux-là même qui accentuent les discriminations, comme le « droit opposable » remplaçant le développement des programmes de logement social. » On ne saurait mieux dire.

 

 

10/12/2008




Reader's Digest


Au moins deux ans après tout le monde, j’ai fini par me plonger dans le Bégaudeau. Je veux dire le livre, Entre les murs. Je n’ai pas vu le film. Mais je lis le livre. En Folio. Folio, qui reproduit sur la couverture la mention « Palme d’or » ; Folio, que l’on peut donc accuser au passage de port illégal de décoration, puisque la Palme d’or du festival de Cannes n’a pas été attribuée à un livre de François Bégaudeau, mais à un film de Laurent Cantet. Mais qui se soucie de ces distinguos d’un autre âge? La même couverture reproduit la photo des deux « pétasses » levant le doigt, photo que tout le monde connaît désormais, photo qui est devenue une icône, photo qui à la limite remplace à elle seule le livre et le film, photo qui dispense de lire et de voir, photo qui incarne et figure désormais tout ce qu’est en ce XXIe siècle l’éducation nationale, ou plutôt, parlons orwellien, l’Educnat. Car le Miniver n’a finalement jamais existé, mais l’Educnat existe.

Bref, je lis le livre. A mon avis, il n’a aucun intérêt pour ce qu’il dit ou montre des élèves de ce collège sociologiquement défavorisé du XIXe arrondissement ; on savait déjà tout ça, au moins depuis le film d’Abdellatif Kéchiche, L’Esquive, qui avait même fait plus et mieux. Ce qui m’a intéressé en revanche (mais est-ce que cela a été noté ?), c’est que les professeurs (dans le livre) parlent aussi mal que les élèves. Les scènes de conversation à la salle des profs sont épouvantables, elles sont à pleurer. J’ai trouvé cela choquant. Les professeurs que je connais, Dieu merci, n’en sont pas arrivés à ce point de débilité et de fatigue ! Quant au narrateur (et je ne dis pas le romancier, car il n’y a pas de roman là-dedans ; et je ne dis pas l’auteur, car François Bégaudeau n’a pas à être confondu a priori avec son narrateur) – quant au narrateur, donc, il écrit presque aussi mal que Virginie Despentes, et ce n’est pas peu dire.

On se souvient peut-être de la rumeur du trou noir. Lorsque l’on a mis en route le « collisionneur de particules » créé par le CERN du côté de Genève, d’aucuns ont affirmé que l’on risquait, avec de telles expériences, de provoquer un trou noir qui boufferait toute la planète en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Entre les murs m’apparaît comme le trou noir qui engloutit la langue française et tout ce qu’elle a pu véhiculer à travers le temps de civilisation, de finesse, de beauté. C’est en ce sens un document exceptionnel. Donc, au bout du compte, alors même que ses intentions m’échappent, je loue François Bégaudeau de l’avoir écrit.


***
 

Au tome III de La Grande Intrigue, intitulé Il n’y a personne dans les tombes, j’ai affirmé que la nommée Maryvonne s’était mariée enceinte. J’ai découvert ce détail en relisant les épreuves en vue de la réédition en Folio. La nommée Maryvonne était alors pour moi un personnage secondaire, et j’avais oublié ce détail. Tout récemment, j’ai repensé à ce personnage, et il m’est venu à l’idée d’en reparler dans la suite de l’opus. J’ai commencé à écrire, et j’ai dit que la Maryvonne était stérile. Et c’est autour de cette caractéristique que le personnage s’est développé, a acquis une certaine consistance, un certain intérêt. Et c’est alors que j’ai découvert que j’avais dit qu’elle était enceinte lors de son mariage. Et me voilà bien emmerdé. J’ai évidemment supprimé ce détail de l’édition Folio, mais ça sent un peu la triche, quand même ! Non ?

Sur quoi une petite voix intérieure m’a débarrassé de mes scrupules en me disant : « Bah ! Tout le monde s’en fout, tu sais… » Et c’est un fait. Que la Maryvonne du tome III soit enceinte, alors que celle du tome IV ne l’a jamais été ni, probablement, ne peut l’être, ne provoquera pas, hélas, de manifestations sous mes fenêtres, ni de courriers indignés de mes lecteurs !

Et puis une autre voix m’a dit : la Maryvonne n’est qu’un exemple. Songe à la vanité de l’entreprise, de toute l’entreprise. Qui te suivra en ce labyrinthe ? Qui s’efforcera de juger ton œuvre dans son ensemble et quand tu l’auras finie ? Où, dans quelle mémoire, sur quel rayon, sera conservé ce que tu tentes de faire ? Est-ce que cela le mérite, d’ailleurs ? Alors je me suis laissé aller à des pensées romantiques, du genre il faut faire son œuvre même face au néant, etc.. On aurait dit le capitaine Haddock quand il se trouve charitable (dans Vol 714 pour Sidney).

Puis en feuilletant Littérature monstre, de Pierre Jourde, je suis tombé par hasard sur ceci : « Parler du labyrinthe d’une œuvre, c’est manifester sa puissance désirée, ou supposée, sur le lecteur qui s’y engage. Lui ne voit pas le dessin, puisqu’il est pris dedans. Ses erreurs comme ses avancées sont autant de manifestations du pouvoir de la conscience qui a, sinon prévu ses mouvements, du moins prévu la structure dans laquelle ils deviennent possibles. Et cette conscience créatrice, ayant pris figure d’objet, feignant de s’ouvrir à la pénétration d’une autre conscience, de se faire recréer par elle, s’applique en réalité à la digérer. »


***


Samedi 29 novembre, à six heures du matin, j’ai été tiré du sommeil par le téléphone qui sonnait. Six heures du matin. Je suis allé répondre, inquiet, redoutant un accident, un décès, je ne sais quoi. On ne me croira pas et pourtant c’est vrai : un inconnu voulait me parler de mes romans. A six heures du matin. Un samedi. Je te lui ai claqué le téléphone au pif, ça n’a pas traîné.

 

02/12/2008




Tartufferies (2)


Remontons-nous le moral, lisons les très jolis souvenirs de Régine Deforges, intitulés A Paris au printemps ça sent la merde et le lilas (Fayard). Au fond, on n’aime jamais assez Régine Deforges. On devrait. Son récit commence en mai 68. Régine décrit avec drôlerie sa traversée des événements, auquel elle avoue n’avoir pas compris grand-chose. Elle vendait L’Enragé à la criée, assistait aux sessions du comité d’action écrivains-étudiants à Censier. Le reste du temps, elle était amoureuse. Elle traînait les bars, copinait avec les putes. « Il y avait, entre la ville et moi, comme un goût partagé de la liberté et du péché… » Et puis elle aimait la littérature. Elle publia sous un titre adouci Le con d’Irène. Elle savait que ce texte fulgurant était d’Aragon. (On a découvert depuis que cet « érotique » était un fragment de La Défense de l’infini, le roman invisible et grandiose de sa jeunesse). Elle eut bien des ennuis avec ça, la chose est connue. Aragon, cent mille fois hélas, ne fit pas un geste pour l’aider. C’est triste. Mais Régine Deforges sait raconter gaiement bien des choses tristes. Par exemple l’humiliation infligée par un petit juge à l’écrivain André Hardellet. Le cœur me manque pour résumer, lisez. Il n’y avait pas de Halde, en ce temps-là, mais il y avait déjà des cons (qui n’étaient pas, hélas, celui d’Irène).

***

C’est peut-être tout ça qui m’a ramené à Molière ? J’ai eu envie de regarder sur France 3 Le Malade imaginaire filmé par Christian de Chalonge. Les couleurs sont horribles. Christian Clavier dans le rôle titre est aussi expressif et concerné qu’une borne de Vélib’. Le reste est convenable, sans plus. Le miracle, c’est que cette œuvre si rabâchée y résiste et s’impose avec une force inouïe.

Qu’est-ce qu’il y a donc chez Molière ? Sa langue a vieilli, elle nous paraît souvent entortillée : « Puisque tu connais cela, que n’es-tu donc la première à m’en entretenir, et que ne m’épargnes-tu la peine de te jeter sur ce discours ? » En outre, il bâcle. Il nous refait pour la dixième fois le coup du père abusif qui veut marier sa fille contre son gré avec un imbécile ou un malfaisant. Et puis Molière n’est pas, comme on nous le disait à l’école, l’homme du bon sens et du juste milieu. Il est cintré. Il est sombre. Son Argan n’est pas seulement un hypocondriaque, mais un père dénaturé, manipulé par une aventurière. Il est de mauvaise foi. Il ne critique pas seulement les médecins ridicules, mais la médecine elle-même : « Je la trouve une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes… » Il dit n’importe quoi. Il écrit L’Ecole des femmes et aussi Les Femmes savantes, œuvre saturée de clichés discriminatoires. Bref, il part dans tous les sens.

Et pourtant c’est Molière. Je voudrais qu’il revienne, et qu’il nous campe un président de la Halde désireux de marier sa fille, éprise de littérature incorrecte, à un censeur en chapeau pointu.

17/11/2008




Tartufferies (1)


J’apprends dans Livres Hebdo que les éditeurs scolaires, tout en discutant certains points, approuvent le principe de l’étude sur le thème « La place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires » réalisée à l’initiative de la Halde (haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité).

Eh bien moi, je les trouve gentils, et même beaucoup trop gentils, de ne pas l’avoir envoyée sur les roses, la Halde, avec toute sa clique de chercheurs de poux. Les professeurs, qui ont déjà sur le dos les parents d’élèves, les associatifs mémoriels autoproclamés et les députés en mal de réclame, auront-ils encore le droit d’enseigner (et à l’occasion, d’écrire des manuels scolaires) sans se taper en plus cette Guépéou au petit pied ? En tout cas, je leur donne un conseil amical : quand ils aborderont le chapitre historique de l’Inquisition, qu’ils veillent à ne pas donner une trop mauvaise image de la Halde.

Il faut lire et relire à voix haute ces productions de cervelles aussi pédantes que maniaques : « En transmettant des savoirs, les manuels scolaires proposent des représentations de la société. Ils peuvent véhiculer des représentations stéréotypées qui peuvent être à l’origine de discriminations. » Ah, l’admirable « peuvent » à double détente, et préventif, comme dans Minority Report ! Il faut avoir le courage de feuilleter les quelque deux cents pages du rapport pour savoir jusqu’où peut aller la frénésie obsessionnelle d’une logique devenue complètement folle. Il faut lire cette prose ubuesque et ces chiffrages cabalistiques : « Les manuels seraient significativement plus intégrationnistes envers les femmes qu’envers les seniors (t(93) = 2,484 ; p<.05), les personnes appartenant à des minorités visibles (t(107) = -2,109 ; p<.05) et les personnes homosexuelles (t(34) = -2,315 ; p<.05). Les personnes en situation de handicap obtiennent la même moyenne que les femmes, l’orientation intégrationniste leur est ainsi davantage associée que pour les minorités visibles (t(65) = 2,185 ; p<.05) ou les seniors (t(58) = 2,411 ; p<.05). »

Il faut les voir compter le nombre de petits garçons et de petites filles dans les énoncés des problèmes d’arithmétique :« Cassandre a acheté 1,950kg de figues… Thierry a acheté 1,480kg de navets… Marion a acheté 1,280kg de cèpes… Mario a acheté 2,350kg de girolles… Juliette a acheté 480g de cerises… Trois amis, Wilfried, Thérèse et Géraud ont ramassé des champignons… »

Il faut les voir traquer l’homophobie latente des manuels : « Dans le manuel d’anglais de seconde professionnelle et terminale BEP, on peut voir le dessin d’un jeune homme couché en train de rêver à son avenir (…) on constate qu’il aspire au mariage avec une femme et à une famille hétéroparentale. » Horreur ! Il veut se marier avec une femme ! « Une autre illustration issue du manuel d’anglais 6e représente un petit garçon, “Ben”, qui n’aime ni la peinture violette, ni les fruits, mais aime une petite fille blonde. » Petit malheureux ! « Endemandant aux enseignants d’estimer la fréquence d’apparition des personnes homosexuelles dans les manuels qu’ils utilisent, on obtient une moyenne de 1,6 (…)A contrario, les représentations de l’hétérosexualité ne manquent pas : ainsi on ne dénombre pas moins, par le biais de l’analyse experte, de 134 couples hétérosexuels dont 55 familles hétéroparentales. » Abomination ! Y a un papa et une maman !

Mais on n’en finirait pas d’énoncer les forfaits de ces criminels en puissance que sont les auteurs de manuels. Une photo de la Gay Pride montre un camion publicitaire, et non pas le sens revendicatif de la manifestation ! Tel autre bouquin ne parle que des femmes célèbres « classiques », genre Colette ou Marie Curie, mais pas un mot sur Poupette Mouillepied, suffragette de 1908 ! Et les vieux ! Parlons-en !« Les seniors sont souvent associés à des représentations liées à la maladie et à la dégénérescence du corps. » Des seniors qui sont vieux ! A-t-on idée ! Les immigrés ? « Les personnes d’origine étrangère représentées sont montrées le plus souvent dans des situations dévalorisantes et/ou de pauvreté. » Scandaleux ! On ne doit montrer que des immigrés merveilleusement intégrés et prospères ! Comble de malséance : les manuels de géo ou d’économie ont le toupet de révéler qu’il y a de la misère en Afrique ! (En revanche, nos cafards préventifs ont apprécié la photo d’un berger masaï muni d’un téléphone mobile. Ça, ça les a fait planer, je ne sais pas pourquoi.)

Mais venons-en à l’essentiel. Qui n’est pas là. La Halde, après tout, ne cessera jamais d’en découvrir, des stéréotypes, des discriminations et, par voie de conséquence, des gens à emmerder : tout simplement parce qu’elle est programmée pour ça comme l’âne pour braire ! Comptons sur les Aliborons qui bouffent ce foin-là pour justifier leurs émoluments. Ce qui est (ou serait) grave, c’est que les éditeurs et les auteurs ne défendent pas hautement leur indépendance et leur dignité. Hou hou ! Y a quelqu’un ?

17/11/2008




Interroger, c'est enseigner


Il devient horripilant, François Bégaudeau. Ah, je sais bien, tous les professeurs de français ne finissent pas avec une palme d’or à Cannes ! La plupart se contentent même de faire leur travail sans prétendre donner de leçons (si j’ose dire). Lui, si. Et de publier derechef un Antimanuel de littérature (1) que çà et là on a bien dû déjà trouver « iconoclaste, dérangeant et impertinent ». Le tonique et drôle Antimanuel de français de Claude Duneton date d’une bonne trentaine d’années : c’est dire si Bégaudeau est aux avant-postes ! Quant à l’ Antimanuel de philosophie de Michel Onfray, il est beaucoup plus récent ; c’est dire si Bégaudeau connaît les ficelles.

Passons. Passons aussi sur des traits d’un humour qui se veut sans doute « au second degré », et qui n’est que narcissique et lourdasse. Cet Antimanuel ne manque d’ailleurs ni d’intelligence ni de culture littéraire (c’est bien le moins !). Seulement, à travers ses paradoxes, clins d’œil, sophismes et pirouettes, il s’offre comme uniquement accessible, en ce qu’il peut avoir d’intéressant, à ceux qui ont déjà reçu ou trouvé des ressources de lecture et d’appréciation riches et diverses ; il exclut précisément ceux dont on avait cru comprendre que François Bégaudeau prenait légitimement la défense : jeunes gens dits « défavorisés » qui depuis les bancs de leur lycée aperçoivent de loin filer comme une comète (si tant est même qu’ils l’aperçoivent) la culture légère, insolente et distanciée des bobos. C’est sûrement très drôle, très spirituel, très décalé de nous promettre « des analyses qui, s’enchaînant, dessineront un schéma que figureraient assez bien les contours d’un chat sur le dos, pattes recourbées », mais François Bégaudeau semble avoir oublié que son (notre) premier devoir est de transmettre, et qu’il faut pour cela quelques principes de fond et des idées simples et solides. Cela le regarde, s’il quémande un statut d’ilote médiatique ; libre à nous de préférer l’effort quotidien du prof qui se pose dix mille questions et tente obstinément de donner quelque chose à ses élèves, quels qu’ils soient.

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Contre-épreuve : le livre modeste et savant que Jacqueline de Romilly et Monique Trédé consacrent à la langue grecque (2). Extraordinaire tour de force que de parvenir à donner même aux non hellénistes, à travers des exemples précis, une idée de la dialectique intime au prix de laquelle, dans ses structures lexicales et syntaxiques, le grec ancien s’est prêté aux plus subtiles inflexions de la pensée et de la sensibilité, cependant que les intuitions et inventions des créateurs, poètes ou philosophes, nourrissaient en retour et enrichissaient cette langue. Encore ma formulation est-elle approximative, puisque je présente en deux mouvements distincts ce qui précisément n’en fait qu’un – et la grâce de ce livre est de nous le faire toucher du doigt. L’auteur de Pourquoi la Grèce ? (1992) poursuit ici son propos et le porte à un haut degré de subtilité. Non pas la subtilité qui exclut, ou qui s’admire en son miroir. Tout au contraire, une finesse érudite et patiente qui partage, qui ouvre la porte, qui convie au festin.

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En janvier et février, la presse bruissait de la déconfiture finale de l’Académie française. Ses fauteuils se dépeuplaient funèbrement, et si l’on en croyait les gazettes, plus personne ne voulait « y aller », pas un candidat valable ne se profilait à l’horizon ! Cependant, avec un léger sourire, Mme Hélène Carrère d’Encausse rappelait à qui voulait l’entendre que de telles alarmes étaient déjà reflétées vers la fin des années 1950 dans le bloc-notes de Mauriac – et même dans des écrits de… 1910 !

Six, huit mois ont passé. L’Académie a reçu Mgr Dagens, un des pasteurs de grande solidité intellectuelle que compte en son sein l’Eglise catholique de France (et il n’est pas le seul). Jean-Loup Dabadie, scénariste de cinéma, inoubliable parolier de Julien Clerc et de Polnareff. Jean-Christophe Rufin, à qui ses engagements humanitaires et sa réussite de romancier ont valu une notoriété qui dépasse nos frontières. Jean Clair, analyste profond de l’art et esprit anticonformiste. Jean-Luc Marion, à la fois spécialiste de Descartes et passionné de théologie. Eh bien, pour une institution qu’on disait croulante, ce n’est pas franchement « mauvaise pioche »…

J’ai déploré ici (et je continuerai !) la manie d’autodénigrement qui affecte, par médias interposés, la création et la pensée françaises. L’Académie, à rebours, rend hommage à quelques uns de ceux dont les écrits et les actes honorent notre pays. Je ne lis pas beaucoup les journaux, mais je ne doute pas que nos Cassandre aient déjà publié leurs rectificatifs…

(1) éditions Bréal, 310 pages, 21 euros

(2) Petites leçons sur le grec ancien, Stock, 176 pages, 15,50 euros

10/11/2008




"Les gens ne sont jamais bons très longtemps."


Si j’en crois Mohammed Aïssaoui (et je n’ai aucune raison de ne pas le croire), un membre éminent du jury Renaudot témoignait avec passion, il y a peu, sa volonté de « niquer le Goncourt » (Le Figaro, 1-2 novembre). Aïssaoui rapporte le propos avec quelque consternation, et on le comprend. Les écrivains pourraient peut-être laisser ce genre de langage aux politiques.

Puis, dans un second temps, je l’ai pris en pitié, ce cher confrère inconnu. Niquer le Goncourt !... S’il n’a pas d’autre perspective pour s’amuser dans la vie, le pauvre, il est à plaindre. Nous valons ce que nos passions valent.

 

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J’ignorais que François Mauriac se fût intéressé à la télévision. C’est ce que nous rappellent les éditions Bartillat (*) en rassemblant près de 200 chroniques de la « T.V. » comme, il dit, publiées pendant cinq ans, dans L’Express puis dans Le Figaro, par l’académicien et lauréat du prix Nobel de littérature. JJSS avait offert « le poste », et l’on sent l’écrivain passionné comme un gosse par ce nouveau joujou.

Il s’intéresse à tout : aux « dramatiques » tirées d’œuvres littéraires, aux retransmissions de théâtre ou de concerts, à Cinq colonnes à la une, à Lectures pour tous (soit dit en passant, cette télé de papa semblait quand même d’un assez bon niveau) ; mais aussi aux Cinq dernières minutes, et même à Intervilles, et même à Bonne nuit les petits ! Le personnage qu’il préfère, c’est l’ours. Eh oui. Mauriac aimait bien Nounours !

Limites de l’exercice : souvent, il parle davantage de ce qu’il a vu que du médium lui-même. Du contenu, plus que du contenant. Or nous savons maintenant que le message, c’est le média, et que ce qui mérite l’attention, à la télévision, c’est la télévision. Mauriac le sent, cependant, même s’il ne le dit pas toujours clairement. C’est parce qu’il n’a pas de jugement préconçu et s’identifie au spectateur moyen. Ainsi s’émerveille-t-il d’une émission qui préfigure les bons sentiments les plus répugnants de la télé d’aujourd’hui : « J’ai eu la chance de voir pleurer cette jeune fille, Monique, qui est seule au monde et qui rêvait de finir l’année en famille. Plus de dix-neuf mille coups de téléphone en quelques minutes lui ont prouvé qu’elle pouvait être aimée… » Alors, dupé, Mauriac ? Pas sûr. Le chrétien pessimiste relève un sourcil : « Les gens ne sont jamais bons très longtemps. » Tout compris, Mauriac. Peut-être ne sait-il pas trop ce qu’il deviné, mais il a deviné.

Ce qui le fascine est la force du direct, de l’image imprévisible, qu’il s’agisse des obsèques de Kennedy ou simplement du visage en gros plan d’un virtuose qui joue, d’un écrivain qui évoque son œuvre. Il ne peut pas savoir, mais il pressent que la télé fondera son empire sur « l’émotion ». Et sur les jeux du cirque : il campe un ministre, en l’occurrence Joseph Fontanet, rudement mis en cause en direct sur la politique du gouvernement en matière d’hôpitaux. (Ah, tiens, ça se faisait déjà, dans cette télé gaullienne qu’on nous dit caporalisée ?)

Il écrit en juin 1963 : « Nous avons compris (mais combien sommes-nous parmi les intellectuels, les artistes, les « penseurs » de tout poil ?) ce que le peuple a compris, lui, dès le premier jour : que la T.V. est appelée à tout envahir, sinon à tout recouvrir, sinon à tout dévorer. » Il faut se souvenir que c’est un écrivain de 75 ans qui s’était lancé dans l’exercice, toutes antennes dehors, par plaisir, par curiosité, par appétit du monde. Mauriac était jeune, on ne le dira jamais assez !

 

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Ce que je reprochais la semaine dernière à Jean Bothorel ne lui est pas propre, rendons-lui cette justice. J’écoute sur Causeur une conversation entre Pierre Assouline, Didier Jacob, David Abiker et Elisabeth Lévy à propos de l’actualité des livres. De quoi parlent-ils ? Du BHL/Houellebecq. Entendons-nous bien : tous les quatre semblent s’accorder à trouver ce produit d’édition tout à fait dénué d’intérêt. Mais ils en parlent. Et puis quand même, sur la fin, Assouline parvient à placer deux phrases sur le nouveau livre de Jacqueline de Romilly, consacré à la langue grecque. Ouf ! On saura au moins quoi lire. Mais enfin, Mesdames et Messieurs les commentateurs, n’auriez-vous pas pu inverser les proportions ? Nous parler du bon livre utile, et pas de la merdouille ? Ce serait aussi simple que cela…

 

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(*) « On n’est jamais sûr de rien avec la télévision », 652 pages, 25 euros. Les excellentes préface et postface de Jean Touzot et Merryl Moneghetti, ainsi que les notes en bas de page, fournissent tous les éclaircissements nécessaires pour savourer.

 

03/11/2008




La (petite) trentaine glorieuse


Dans son livre Chers imposteurs (Fayard), M. Jean Bothorel écrit :«Notre littérature, dans ce qu’elle avait de spécifique et de puissant, s’est éteinte au tournant des années 1960.» Trente-trois pages plus loin, il évoque «la petite trentaine de nos romanciers qui vaillent (sic) – je parle ici des romanciers nés dans la seconde moitié du XX° siècle.» Ce qui ne l’empêche pas, au dos du livre, de diagnostiquer « l’étonnante médiocrité de la production dite romanesque ».

Eh bien je ne suis pas d’accord. D’abord, je le trouve bien péremptoire, bien sûr de lui et de ses jugements souverains, ce M. Bothorel. Qui est-il donc, pour trancher ainsi de tout ? Et par ailleurs, s’il considère qu’il existe « une petite trentaine de romanciers qui vaillent (sic) », ce qui veut donc dire que notre littérature n’est pas si éteinte ni médiocre que ça, il serait mieux inspiré d’utiliser sa plume talentueuse pour les prôner et les soutenir, au lieu de consacrer des pages et des pages plus ou moins aigres à taper sur Philippe Sollers ou sur Camille Laurens, qu’il n’aime pas (ce qui est son droit).

A propos de cette dernière, M. Bothorel dénonce ce qu’il appelle « la littérature du vécu ». Soit. Mais il n’a pas l’air de se rendre compte qu’il contribue par là même à accréditer l’idée qu’il n’existerait plus que cela. Or c’est justement le lieu commun machinalement répété depuis des années maintenant par une bonne partie de cette critique littéraire dont il dénonce l’affaissement, mais dont il reprend la rengaine. Car le paradoxe est là : tout le monde est d’accord pour monter en épingle et pipoliser trois ou quatre raconteurs inlassables de leurs traumas d’enfance ou de leurs histoires de cul ; et tout le monde, la semaine d’après, déplore le narcissisme du roman français. M. Bothorel évoque lui-même le fameux article de Time Magazine annonçant la mort de la culture française ; mais qui tient la plume à l’autre ? Si nous sommes les premiers, ici en France, à clamer aux quatre vents que nous ne sommes plus bons à rien, comment s’étonner qu’à New York, à Milan ou à Berlin, on finisse par le croire ?

Cela est profondément injuste. Je prétends, moi, qu’il se trouve aujourd’hui en France, dans le roman, au cinéma, à la scène, dans la musique et la chanson, dans la pensée, des créateurs sérieux, novateurs, significatifs. Et que le devoir des journalistes, des critiques, et aussi des aînés, est de les aider et de les faire connaître. Ce qu’ils font, d’ailleurs, assez souvent. Parce que là encore, c’est bien joli de mépriser tout le monde, mais dans les journaux et les médias, il y a des gens qui travaillent, M. Bothorel, et qui travaillent de leur mieux.

Et puis enfin, je commence à en avoir soupé, de tous ces vieux radoteurs du déclin qui nous annoncent chaque semaine la fin de la culture. Au fait, à qui la faute ? Depuis le temps que vous êtes là, vous n’aviez qu’à en produire, vous, de la « vraie » culture, puisque apparemment vous savez ce que c’est ! Vous n’aviez qu’à l’être, vous, le vrai bon critique du bon vieux temps, exigeant, sagace, respecté ! Vous n’aviez qu’à l’être, vous, l’écrivain « spécifique et puissant » ! Vous n’avez pas su le faire ? Vous le regrettez ? C’est fort dommage. Mais la « petite trentaine de romanciers qui vaillent (sic) », expédiée en deux lignes pour retourner à vos règlements de comptes germanopratins avec BHL, eh bien vous savez ce qu’elle vous dit, « la petite trentaine » ?

* * *

Aventures du Net. Premier temps (c’est déjà vieux) : le Net commence à diffuser des informations que les journaux traditionnels ont loupées ou pas eu le temps de traiter. Puis les blogueurs s’y mettent et sortent parfois d’excellents papiers. Deuxième temps : les journaux et journalistes « traditionnels » s’y intéressent, créent de nouveaux sites ; certains blogs de qualité s’imposent, sont cités ; moyennant quoi on annonce la mort imminente de la presse papier. Troisième temps : le Net est formidable, on y trouve une foule de choses, mais il y a de tout, il faut séparer le bon grain de l’ivraie, ce qui n’est pas facile. Alors une équipe compétente se met au travail pour sélectionner ce qui en vaut la peine, et publie le produit de sa sélection… sur un journal en papier. C’est Vendredi. Je trouve la parabole intéressante, aux deux sens du mot parabole.28/10/2008




Les testaments trahis


Ecoeurement et chagrin devant l’accusation portée contre Milan Kundera. Toute la vie courageuse et l’œuvre éminente d’un homme seraient mises en cause sur la foi d’une vieille paperasse de petit flic totalitaire ? La beauté, l’intelligence, la création devraient toujours céder à la lampisterie du fouille-merde ? Le myope avoir raison contre le clairvoyant ? La taupe, contre l’aigle ? Car enfin, c’est toujours la même chose que l’on veut tuer avec un tas de bons prétextes : l’art. Mardi soir, j’écris à toute allure ma chronique de L’Humanité pour défendre Milan Kundera. Ma femme, qui se méfie de mes emportements, relit et me dit : « Attends demain matin, reprends ça à tête reposée avant de l’envoyer au journal… » D’accord. Elle est toujours de bon conseil. Le lendemain matin, je relis donc la chose « à tête reposée ». Et j’enlève seulement quelques gros mots…

*

Intéressant article de Libération, signé Edouard Launet, concernant les « agents littéraires », ce vieux serpent de mer de l’édition. Sur ce sujet, je voudrais faire quatre remarques.

1) 1) On peut tout à fait passer par les services d’un agent littéraire pour éviter le rapport direct avec un éditeur. Et probablement peut-on ainsi obtenir des conditions contractuelles plus intéressantes. Sauf que les conflits éventuels qui peuvent surgir avec l’éditeur risquent de n’être que déplacés. Quand entendrons-nous un auteur se plaindre non plus de son éditeur, mais de son agent ? Alors, il prendra un agent pour le représenter auprès des agents…

2) 2) Il est tout à fait logique que certains auteurs souhaitent confier la prospection pour les traductions ou l’audiovisuel à quelqu’un d’autre qu’à leur éditeur, au motif que leur maison d’édition ne serait pas assez équipée et efficace en ces domaines. Et il est tout à fait normal que cela puisse être discuté. Mais ne rêvons pas : si nous prétendons enlever le beurre à notre éditeur « princeps », il ne faudra pas s’étonner qu’il réduise la tartine.

3) 3) Si l’on voulait travailler sérieusement, on commencerait par le problème de fond : celui de la durée de la cession de droits. Aujourd’hui, dans n’importe quel contrat, l’auteur cède l’exclusivité à l’éditeur pour toute la durée de la propriété littéraire. C’est à dire pour un temps indéfini, puisque calé sur la date du décès de l’auteur, que personne ne peut prévoir. Dans les conditions actuelles, il ne faut pas hésiter à dire que c’est une absurdité. On ne pourra pas continuer d’imposer aux auteurs ce « double bind » : cession pour un temps indéfini, caractère éphémère de la vie du livre, quand ce n’est pas de la maison d’édition elle-même. Exemple concret : je suis publié aux éditions Stock, pour la seule raison que les éditions Stock, c’est Jean-Marc Roberts, à qui me lie depuis douze ans une amitié et une complicité jamais démenties. Dans dix ans, dans vingt ans, qu’est-ce que ça voudra dire ? A ce moment-là, Jean-Marc et moi, sans lui souhaiter ni me souhaiter de mal, nous serons tous deux en route pour les champs élyséens. La marque Stock aura peut-être été revendue, ou supprimée, en fonction de stratégies de groupes. Et quelqu’un que je ne connais pas aura à ce moment-là un droit absolu sur mes livres, dont il se contrefichera peut-être ? Qu’il n’aura jamais lus ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Autre exemple. Un éditeur (qui n’est pas Stock) m’informait récemment qu’un de mes livres allait être pilonné. J’avais le droit d’en commander quelques exemplaires gratuitement, comme qui dirait en souvenir… Soit. Mais alors, pourquoi ai-je dû, moi, signer un contrat « pour toute la durée, etc. », alors qu’au bout de deux ans, on m’informe que mon ouvrage part pour la benne ? Je propose que l’on réfléchisse à un contrat sur cinq ans, prolongeable par tacite reconduction. Et j’aimerais que les instances censées défendre les droits des auteurs se montrent un peu plus entreprenantes sur ce genre de sujet.

4) 4) Bien sûr, quelques prédateurs célèbres se foutent complètement des remarques qui précèdent, du moment que l’argent rentre. Ils ne font pas du bien à leurs confrères.

21/10/2008




Ceci tuera cela...


Je lis dans les réactions à ce blog : pourquoi ne parle-t-on pas ici de Jean Rome ? Ce correspondant doit savoir, j’imagine, que je proviens de Clermont-Ferrand. Et bien sûr le décès de M. Rome m’a attristé. Sa minuscule et riche librairie se situait au pied de la cathédrale, et de l’imposante façade édifiée par Viollet-le-Duc. On pensait au célèbre chapitre de Victor Hugo : « Ceci tuera cela ». Jean Rome ne songeait sans doute pas à tuer la cathédrale, mais le fait est que quelques bigots lui cherchèrent noise, notamment pour avoir présenté en vitrine le livre de Jacques Henric illustré par le tableau de Courbet « L’Origine du monde ». Véritable anar, Jean Rome accueillait par principe tous les livres mal vus pour quelques raisons que ce soit. J’ai hanté son magasin durant toutes mes années de fac. Entre deux clients, il lisait. Il lisait tout le temps. Son idée de la librairie renvoyait à Montaigne plus qu’à Virgin ou Amazon. Souvent, hélas, nous attendons que les gens ne soient plus là pour comprendre combien ils manqueront.

*

Il est singulier de voir deux hommes de lettres dont chaque livre enclenche les grandes manœuvres en librairie, concentre l’attention médiatique générale, et entre à son de trompes dans les listes de meilleures ventes (tous phénomènes qui en soi, ne disent rien contre eux), se taper dans le dos avec des « mon pauvre vieux, nous sommes des maudits, on ne nous aime pas, et pourquoi tant de haine, etc. » Pourquoi tant de haine, soit. Mais pourquoi si peu d’humour…

*

Et moi je ne veux pas jouer la star, ni avoir l’air de me plaindre, mais je commence quand même à prendre en grippe les photographes. Ça n’arrête jamais. A chaque nouveau livre, séance photo. Après quoi il y a des journaux qui veulent leur propre photographe. Puis les photographes d’agence qui veulent vous mettre au frigo, au cas où vous deviendriez presque aussi célèbre qu’Alain Bernard. Et tout ce monde-là prend tout son temps, vous bouffe tranquillement la demi-journée sans se demander si vous êtes stressé et si ça vous crève (car c’est crevant). On a envie de leur dire : mais bon sang, qu’est-ce qu’elle a, ma gueule ? C’est ainsi que l’autre matin j’ai fait une démonstration de mon charmant caractère au pourtant fort sympathique David Balicki (mes excuses).

Il y en a même une, voilà plusieurs années (j’ai oublié le nom de cette fille) qui m’a demandé d’ouvrir ma chemise ! Paradoxes du narcissisme : j’avais trouvé cette demande plutôt sympa et même sexy, et je me demande encore pourquoi je n’ai pas obtempéré.

*

Sébastien Lapaque m’envoie amicalement les épreuves de son nouveau livre, ce qui me touche. Il aura publié deux ouvrages cette année : Il faut qu’il parte et ce Sermon de saint François d’Assise aux oiseaux et aux fusées. L’un est une critique acerbe et documentée non pas d’un président, c’est anecdotique, mais des injustices et des violences d’un système. L’autre, un cri de révolte devant le gâchis de notre monde ; la virulence inspirée des maîtres qu’il aime, Bloy, Péguy, Bernanos ; et toute la folie du « Poverello ». Ça doit faire une dizaine d’années que nous nous connaissons, Lapaque et moi, et je déplorais en secret que ce critique et journaliste épatant laissât un peu en jachère ses potentialités d’écrivain (du moins à mon avis). Eh bien ça y est, avec ces deux livres, je crois il s’y est mis.

14/10/2008




Mon journal


En organisant ce mois-ci un colloque sur le thème L’Ecrivain dans la cité, la SGDL me fournit un parfait point de départ pour ce blog. Récemment, une correspondante me demandait : « Est-il plus difficile encore pour un écrivain que pour un lecteur de base d'être dans l'ici et maintenant ? J'imagine que l'écrivain a besoin de s'abstraire du temps réel pour écrire, qu'il vit des personnages qui l'habitent, et que quelquefois, il doit se sentir décalé par rapport à ce réel, comme quand il entraîne son lecteur dans son monde. Et je pensais aussi au temps de l'écriture, le temps qu'il faut pour écrire... Le travail de l'écrivain me semble être toujours un travail sur le temps. »

Elle a tout compris. Etre écrivain, c’est précisément instaurer du contre-temps (oui, avec trait d’union, SVP). J’en sais quelque chose, moi qui me partage entre mes chroniques (c’est-à-dire l’immédiat) et ma suite romanesque en cinq volumes – un parfait casse-gueule, puisque, lorsque le cinquième volume sera écrit, il est probable que tout le monde aura perdu jusqu’au souvenir du premier.

***

Jusque vers 1914, en effet, le monde était lent. Ça durait au moins depuis Mathusalem, cette lenteur. A quelques rares moments d’accélération près. Et puis, en 1914, tout s’est précipité. Le monde est devenu pressé. Pressé de réaliser des catastrophes (et ce n’est pas fini). 1914, oui, je crois, c’est la date phare.

A ce moment-là, Valéry caressait sa Jeune Parque et Kafka errait dans son Château.

C’est ça, l’écrivain dans la cité.

***

« Un écrivain « citoyen » est aussi obscène qu’un homme forniquant avec une dinde. » C’est de Richard Millet, dans son récent livre L’Opprobre. J’en ai pleuré de rire. Merci, Millet !

Richard Millet est parano et réac, Richard Millet en fait trop, Richard Millet prend la pose, dit-on. Moi j’aime Richard Millet parce qu’il est parano et réac, parce qu’il en fait trop, parce qu’il prend la pose, et parce qu’il est un des écrivains sérieux de ce temps. Vous nous emmerdez, à la fin ! Un écrivain, par les temps qui courent, est infiniment moins considéré qu’un grand couillon qui nage vite. Alors ne venez pas, en prime, nous faire la morale !

06/10/2008



auteur

 
François TaillandierFrançois Taillandier, grand prix du roman de l'Académie française pour Anielka, publiera en 2010 aux éditions Stock les deux derniers volumes de sa suite romanesque La Grande Intrigue, intitulés Les romans vont où ils veulent (tome IV) et Time to turn (tome V). Essayiste, il a consacré des ouvrages à Aragon, Borges, Balzac. La langue française au défi est paru chez Flammarion (“Café Voltaire”) à l'automne 2009. Il est également chaque jeudi chroniqueur à L'Humanité.

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