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Sept légendes des sexes


« Spécial séduction », titrait Madame Figaro du 2 février. Sept écrivains y prennent la plume. « Libres, subtils et sensuels, s’il l’on en croit l’accroche de MF, ils évoquent « une partie du corps de l’autre…ces zones interdites, ces carrés de chair aimée… ». La contrefaçon de Roland Barthes étant devenue le degré zéro du titrage, les sept « morceaux choisis » (dans le tendron, la bavette, la macreuse… ?) sont inévitablement présentés comme Fragments du corps amoureux. Pourquoi ne pas chercher, de temps en temps, chez Lévi-Strauss ? Le Cru et le Cuit, par exemple.

Vous direz que je suis lent à réagir. Nous voici presque à la Saint-Valentin, que je traîne à la Chandeleur. Mais il y avait de quoi troubler une écrevisse !

La couverture « spécial séduction » à l‘usage des madames figaros annonçait non seulement « Sept écrivains en quête de sensualité » mais aussi : « Mode : troublants accessoires ». Héhé, quand on est doté de quatre antennes, de deux pinces, de branchies plumeuses et d’un abdomen articulé, il y a de quoi se dire que l’heure est venue. Sachant, de surcroît, que l’écrevisse n’a pas de cerveau ni surmoi, on devine le flux d’affects incohérents auxquels MF-séduction soumet le crustacé.

Une dizaine de jours plus tôt le Nouvel Observateur réduisait Simone de Beauvoir à son arrière-train, révisé Photoshop. Comment le décérébré peut-il choisir entre progressisme et réaction. Vers qui pencher ? Simone version NO ou Séduction version MF ? C’est pire que l’âne de Buridan, si bien que l’on s’en va à reculons, à reculons…

S.E.S 007

Les écrivains dénichés par MF sont chics. Ils sont tendance. Ils sont carlocompatibles (j’entends par là une réversibilité bobosarkobobo, et non pas le vieux carlisme politique espagnol du XIX° siècle). Quel rapport, direz-vous, entre cette parenthèse, refermée à l’instant, et les Sept Ecrivains Sensuels (SES) de MF ? Aucun. Puisque tout le monde parle de Carla, pourquoi pas moi ? Voilà tout. Au moins, j’aurais eu l’occasion d’évoquer les carlistes, ce qui n’arrive pas tous les jours.

Bien sûr les SES choisissent des fragments du corps inattendus, juste ce qu’il faut pour paraître un petit peu osés mais certainement fréquentables. Or donc : l’aine (Cécile Ladjali), le triangle (Philippe Besson), le pied (Eric Reinhardt), l’oreille (Elisabeth Barillé), le tibia (Jean-Paul Dubois), les mains (Laurence Tardieu) et les dents (Camille de Peretti).

L’un-peu-osé-juste-ce-qu’il-faut ne surprend personne. Pas question de surprendre, d’ailleurs. Dans l’érotisme néo-bourgeois, budget beauté, il faut aller, si l’on peut dire, dans le sens du poêle. L’homonyme du mot qui précède est indicible dans un blog aussi fréquentable que celui-ci.

C’est évident : l’érotisme de bon ton, version plaisir du texte (Barthes, bis) demande une ascèse. Pensez au nombre de madames figaro et de nouveaux observateurs qui se sont pieusement rendu le dimanche contempler – de manière intellectuelle, grands dieux ! – l’Enfer de la Bibliothèque Nationale.

Le réalisme, le vérisme, la gaillardise ou l’obscénité restant proscrits (nous sommes les « écrivains » de Madame), nos zauteurs zosés ont recouru pour la plupart à la énième variante poético-torride du bon vieux Cantique des cantiques. La métaphore censément fleurie.

Faisant l’éloge des dents, Camille de Peretti démarque Salomon sans vergogne : « Mon amour. Ses lèvres purpurines [inévitable, les purpurines] s’entrouvrent et dévoilent une rangée de petites dents alignées comme des perles. Roses gencives bombées, coussins de satin. Ma langue glisse sur cette porcelaine laquée ». Il faut toujours se méfier des adjectifs, même dans cette situation. « La première fois que nous nous sommes brossés les dents face à face, je lui ai dit que nous avions franchi une étape. Dentifrice, baveuse mousse blanche, coulant tout autour ». Suite page 42.

Chantant l’aine « vierge de pilosité » de son amant, Cécile Ladjali évoque « cette petite neige au bas de votre ventre, cette neige marmoréenne ». Quand le char de l’Etat navigue sur un volcan, la neige est de marbre, c’est bien connu. Ce qui nous vaut la variation suivante : « Cette neige tiède [l’aine, semble-t-il] peut se rétracter puis se transformer en plis suivant la position de vos jambes sur moi ». La neige tiède rétractile, néanmoins marmoréenne, est une idée neuve en Europe. On peut l’associer au « geyser tiède de salive » déversé, par l’impétueux amant, dans l’oreille célébrée par Elisabeth Barillé. Février 2008 : l’amour est tiède.

Les messieurs de Madame Figaro préfèrent la géométrie dans l’espace, agrémentée de style démonstratif. Ainsi de l’exorde au tibia selon Jean-Paul Dubois : « Mi-maquignon, moitié légiste, l’œil lubrifié, nous considérons, analysons, tâtons et finissons par choisir un morceau [du corps zaimé] qui n’est jamais, quand même, chez l’homme que le produit d’une toute petite équation freudienne à fort peu d’inconnues ». Après la thèse, vient l’antithèse (page 41). Et cela se subsume (comme on disait du temps de Barthes) dans une synthèse derechef salomonienne : « Ce tibia hautain et tendu. Sublime arête érotique moirée. Etrave froide, sensuelle et racée. Rigide balancier du désir oscillant discrètement au gré des impatiences ». Les adjectifs sont définitivement un remède à l’amour. On ne le dira jamais assez.

Du tibia au pied, nous voici de Dubois en Reinhardt. L’auteur de Cendrillon (la damoiselle à la pantoufle) préfère stylistiquement la citrouille au carosse : « Le visage et les pieds, s’ils me subjuguent, se connectent et communiquent. L’identité corporelle de la femme résulte de la conjugaison de ces fluides impérieux qui s’élancent l’un vers l’autre pour se reconnaître ». En fait de pantoufle, si l’on comprend bien, ce serait plutôt la savate : le pied vise le visage.

Balzac, donc

A vrai dire, la petite barthelade des S.E.S 007 rappelle, s’il le fallait, qu’il faut être un sacrément bon écrivain pour se risquer à l’érotisme. Les plus grands, sur ce thème, ont préféré l’ellipse.

Je recommande aux madames figaro et aux nouveaux observateurs – qui n’auront, pour l’occasion, aucun besoin de Photoshop – un passage de la Peau de chagrin, vers la fin du chapitre La Femme sans coeur. Le héros, Raphaël de Valentin, fou d’amour et de frustration pour la comtesse Foedora, choisit, en l’absence de la belle, l’embrasure d’une fenêtre de sa chambre à coucher. Suspendu dans la mousseline des rideaux « comme l’araignée dans sa toile », il espionne la fin de soirée puis le coucher de la Russe fascinante.

Ce passage n’a rien d’un fragment. C’est une longue description où se vérifie ce qu’écrira plus tard Francis Ponge : « Plus l’émotion a été forte, plus l’abstraction peut être hardie ».

12/02/2008




« La fiction mot à mot »


Sont-ce vraiment des romans ? La question s’est à nouveau posée lors de la vague automnale des Prix. Elle revient en, janvier. En témoigne dans Livres Hebdo (n°714) l’enquête de Catherine Andreucci.

De Chagrin d’école (Daniel Pennac) à La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld), en passant par Alabama song (Gilles Leroy) ou L’année de la pensée magique (Joan Didion), les « romans » des Prix 2007 sont des témoignages personnels, des reportages ou de l’histoire à peine retouchée. La fiction, dans tout ça ?

Pour balayer les scrupules des jurés, (il arrive que ceux-ci en éprouvent), les éditeurs improvisent toutes sortes d’arguments. Ils affirment comme Teresa Cremisi (Flammarion) à propos de Daniel Mendelsohn : « Ce livre possède une telle qualité littéraire et déclenche une telle vague émotive que ça ne peut pas être de l’essai ou du document ».

Pourtant, de vous à moi, Les disparus est bel est bien un essai. Peu synthétique dans l’enquête, voire rhétorique lorsque l’auteur se « hausse » vers la conception vieillotte qu’il semble se faire du « littéraire ». Ses grandes phrases « genre » n’apportent guère au sujet. On a l’impression de les avoir déjà lues chez d’autres, sur le même thème, depuis une trentaine d’années.

Il suffirait néanmoins d’une « vague émotive », selon Teresa Cremisi, pour que l’essai ou le document cessent d’être citrouille et se fassent carrosse. Admettons. Et Bigard, alors, pourquoi pas Bigard ? Il en déclenché, de l’émotion, Bigard ! La « qualité littéraire » de Rire pour ne pas mourir vaut bien celle de certains lauréats de l’Interallié. On pourrait même appliquer au comique préféré de Benoît XVI une définition donnée par Bernard Comment, éditeur de Jean Hatzfeld.

Voulant à toute force classer côté roman La stratégie des antilopes, le patron de « Fiction & Cie » lance : « Le livre d’Hatzfeld est un dispositif d’écoute et de restitution du réel ». Que fait-il d’autre, Bigard, que d’écouter et restituer ? Du verbe au gerbe. Soit dit en passant, Hatzfeld a signé un beau livre. Je ne le compare évidemment pas à l’humoriste de Bercy. Pour autant, prix ou pas prix, les Antilopes n’est pas un roman.

Joconde et moustaches

Alors, où donc commence-t-il, ce roman ?

Les débats fastidieux sur l’autofiction sont réglés depuis le meurtre symbolique de Serge Doubrovsky (Fils, 1977) par Marc Weitzmann (Chaos, 1997). Cousins dans la réalité, frères ennemis dans leurs livres, le fondateur et le liquidateur du genre ont bien montré que la réalité de leur antagonisme dépassait la fiction. Et qu’il s’agissait donc – haine digne d’Homère – d’une réalité très classiquement fictive. Ils donnent ainsi la preuve que le roman infiltre parfaitement l’autofiction.

« Pourquoi la Joconde sourit-elle ? demandait Malraux. Parce que tous ceux qui lui ont posé des moustaches sont morts ». Le roman sourit donc, et plutôt deux fois qu’une. Il mangé toutes sortes de genres. Il en mangera d’autres.

Ce qui frappe dans les prix 2007 et dans la rentrée de janvier – si l’on s’en tient aux valeurs hypothétiquement tenues pour sûres – c’est la trouille française face au roman. Chez les officiels, en tout cas.

Depuis La Chambre des officiers de Marc Dugain (1998), les écrivains trop avisés ne risquent même plus l’autodélire (Annie Ernaux prend des allures d’ancienne combattante). Voici la vogue du docu-roman, équivalent littéraire des docu-fictions – et soulagement des critiques. Rien de plus simple que de parler d’un docu-roman : pas besoin de se poser la question de la construction, ni celle des personnages, moins encore celle du style. Un docu-roman, c’est écrit comme une (bonne) enquête journalistique. Et les journalistes s’y reconnaissent. Youpi.

L’exercice consiste à choisir un sujet d’histoire du temps présent dans lequel la fiction se trouve réduite à quelques trucs narratifs antédiluviens. On soude ensuite les pans documentaires de sutures fictionnées. Le docu-roman, c’est un quasi scénario tout prêt pour un éventuel docu-fiction.

On pourrait dire qu’il s’agit d’une forme modernisée du roman historique. La comparaison ne tient pas. Pour toutes sortes de raisons liées aux documents et au langage, le style docu-roman ne peut guère remonter le temps au-delà des années 1880, ce que pouvait se permettre, au contraire, le roman historique.

De Walter Scott jusqu’à Lion Feuchtwanger ou Mika Waltari – sans doute les derniers maîtres du genre – en passant par Dumas et bien d’autres, la narration l’emportait, en effet, sur l’histoire, même si les auteurs disposaient de solides dossiers. La folle du logis conduit chez eux le bal, de descriptions en grandes scènes, n’en faisant qu’à sa tête. Elle mène l’auteur où il ne pensait pas se rendre. Rien de ça, ni dans le docu-roman, ni dans le docu-fiction.

Œdipe, en passant…

Lisant pendant les vacances Le Roman de Thèbes, une œuvre du XII° siècle (il faut bien se changer les idées), le contraste m’a frappé. C’est le premier roman français. Ou, plus exactement : la première « mise en roman », la première adaptation en langue courante, d’un sujet convenu : la mésaventure d’Œdipe et la guerre sans merci que se livrent ses successeurs, les deux fils de l’inceste : Etéocle et Polynice. Saluons, en passant, le fait que le premier roman français soit une variation prodigieuse sur le père de tous les complexes.

Dans Le Roman de Thèbes, le narrateur écrit en liberté. Son roman n’a quasiment rien de ce que nous appellerions un roman depuis les révolutions littéraires des XVII° et XVIII° siècles. Et pourtant, c’en est un, autant que ceux de Balzac, de Céline, de Julien Gracq, de Claude Simon, ou de bien d’autres.

Si l’auteur inconnu du Roman de Thèbes est également le confrère de Patrick Modiano, de Jean Echenoz ou d’Antoine Volodine, c’est parce que la fiction l’emporte. Et que la fiction n’a rien à voir avec une plus ou moins grande ressemblance avec la réalité. Un roman peut être un reportage. Un reportage ne peut être un roman. Un roman peut témoigner d’expériences personnelles. Le récit d’expériences personnelles, fussent-elles « comme un roman », ne peut faire un roman. Cela, parce que le moteur d’un roman se trouve dans le fait d’écrire sans prévoir où l’on arrivera. Là se trouve le suspens profond. Là se trouve la fiction – si l’on définit celle-ci à la manière de Bergson : elle est « ce qui contrecarre le jugement et le raisonnement ».

Claude Simon l’a dit sans effets de manchettes : « Je ne connais pas d’autres sentiers de la création que ceux ouverts pas à pas, c’est à dire mot après mot, par le cheminement même de l’écriture (…). C’est seulement en écrivant que quelque chose se produit dans tous les sens du terme ».

Evidemment ce voyage au bout de la fiction – la « fiction mot à mot » disait aussi Claude Simon – impose une prise de risque. Côté jurés, côté prix et côté critiques, on en reste massivement au principe de précaution.

22/01/2008




… pouvantable !


« Ceux qui partent sont toujours de braves types », remarquait Bernanos.

A peine François Nourissier avait-il annoncé qu’il renonçait au jury Goncourt pour cause de mauvaise santé et de grand âge, qu’il s’est découvert une cohorte d’onctueux amis et d’empressés laudateurs. Connut-on, dans la presse, tel assaut de bilans prématurés depuis que Georges Marchais, en janvier 1994, quitta le secrétariat général du Parti ? Le Parti, plus encore, en rajouta. Divine surprise Jojo s’en va. Et ce fut Robert Hue.

Mais ne digressons pas. Revenons à Nourissier.

Le voici au plus haut des cieux. C’est l’astre du Parnasse. Le chœur des muses retentit – ou plutôt le chœur des musagètes : car l’exercice de la plainte émue, le chant du planctus Nutricione, reste, pour l’heure, un exercice essentiellement quinquagénaire. Et masculin. On croirait des candidatures. Ne nous quitte pas François, ne nous quitte pas. Mais, puisque tu nous quittes, ah ! que nous aimerions prendre ton « couvert » chez Drouant !

Opéra-bouffe

Cette surenchère d’éloges m’évoque un passage de l’Etoile, excellent opéra-bouffe de Chabrier. L’Opéra-Comique l’a redonné, voici quelques semaines.

Les courtisans viennent d’apprendre qu’un coup fatal pourrait bien emporter Ouf Ier, leur roi, qu’ils flattent et cirepompent depuis des années. Ils se réunissent, la mine pathétique, émue. Ils chantent, la main sur le cœur :

Ma foi, ça nous est bien égal !

Mais néanmoins,

Faisons un compliment banal,

Ainsi le veut la politesse :

C’est un malheur, un grand malheur !

Un épouvantable malheur !

…. pouvantable !

…. pouvantable !

… pouvantable !

Dieu, qu’il serait joli d’être juré … Cher François, nous voilà ! Tu nous as redonné l’espérance ! Tous prêts. Toujours prêts à reprendre le beurre, et l’argent du beurre, et chanter le sourire des crémières Goncourt, et celui des crémiers Goncourt, et celui de nos chers grands éditeurs goncouro-compatibles. Tu es sublime François, tu écris comme Vauvenargues, La Rochefoucauld, Georges Duhamel et Paul Bourget réunis. On serait si contents d’être bientôt de capricants quinquas, sûrs d’avoir tiré le gros lot : trente ans de rente, pour peu qu’on ait ta place.

Nous mignoterons de la littérature frrrrançââiise, saupoudrée de petits trucs à la Fitzgerald ou de n’importe quoi d’un petit peu déhanché, d’un petit peu New York, parce qu’on est plus modernes que toi, tout de même. Et prêts à nous servir dans la soupière, comme les sortants, avec une très longue cuillère – la cuillère de la mo-der-ni-sa-tion du Goncourt. Faire de l’ancien avec du neuf, on le fait depuis nos 20 ans. Et pour nos 80 ans, on a le temps. D’ici là, on trouvera de moins en moins de jeunes. Avec un peu de chance, nous on ne partira pas comme tu le fais. Il n’y aura plus de quinquas, ni de quadras. On les aura tous éliminés sauf les précocement vieux dans notre genre, les vieux jeunes plan-plan. Même qu’un jour on s’ouvrirait à Tony Blair et Henri Guaino, tellement qu’on mo-der-nise !

Souvenir, souvenir

Cette louange à François impose aux rusés flatteurs d’en faire plus. Non seulement célébrer son talent d’influence et sa prodigieuse intuition de juré, mais y aller sans complexe. Le grand auteur. L’œuvre. Le style. Coup de louche supplémentaire.

Je me contenterai donc d’un souvenir concernant le journaliste.

C’était au début 1970. J’avais 17 ans. Je lisais beaucoup, disposant par chance d’une excellente bibliothèque ancienne, moderne et contemporaine constituée par mon père. Celle-ci comprenait, parmi bien d’autres, Marguerite Duras, Claude Simon, Nathalie Sarraute. Pas si mal pour l’époque. Cela ne m’empêchait pas de guetter dans les journaux les nouveaux venus.

Voici qu’un long et bel article annonce qu’une jeune fille de mon âge vient de publier son premier roman. Son style, dit le journal, approche en perfection celui de Julien Gracq. Une jeune fille de mon âge égale à Julien Gracq ! J’achète tout de suite le livre.

Je ne donnerai pas le titre, ni le nom de l’auteur, ni celui de l’éditeur parce que cette Gracque présumée n’a publié – quarante ans plus tard – que quatre autres livres, inaperçus, dont il n’y a pas lieu de médire. Elle n’est en rien responsable de l’éloge extravagant fait par un critique dont j’ignorais alors tout, si ce n’est qu’il publiait dans un grand journal. En conséquence : ce qu’il affirmait ne se discutait pas.

Le livre de Mlle Dupont était chlorotique, évanescent. Je n’en ai alors pas déduit qu’il était faible. Si le journal disait que c’était du Gracq et si je n’y trouvais rien de Gracq, c’est que j’avais tort. C’est que je n’étais pas fait pour lire les nouveautés. Que j’étais incapable de comprendre les écrivains de ma génération. Il ne me restait plus qu’à reprendre indéfiniment la bibliothèque familiale, sans chercher à découvrir ce que proposaient les libraires. De fait, pendant cinq ans, je me suis plongé dans les auteurs consacrés, sans oser lire (ni acheter) quoi que ce soit de neuf puisque j’étais incapable de voir du Gracq dans un livre où le grand critique en voyait.

Devenu moi-même journaliste (mais pas encore journaliste littéraire) j’ai découvert qui était François Nourissier. C’était en 1977. Il entrait au jury Goncourt.

Je m’aperçus alors que Mlle Dupont – l’auteur du roman chlorotique – était proche d’un puissant M. Dupont, personnage-clé des éditions Duval, prépondérantes au Goncourt. Cet important M. Dupont était, de surcroît, le neveu de l’éditeur Duval. Surprise : l’omnipotent Dupont (neveu Duval) avait édité jadis – chez Duval, bien sûr – des romans d’Edmonde Charles-Roux et de François Nourissier.

Le livre de Mlle Dupont (la Julien Gracq des années 1970) n’avait certes pas été publié par Dupont. Donc, pas chez Dupont-Duval. On a de l’usage. On avait confié l’objet à un autre honorable éditeur : Dubosc. Lequel Dubosc appartenait – une filiale – à l’imposant Dugrand, meilleur ennemi et perpétuel rival au Goncourt de Duval-Dupont. Ça n’empêche pas de s’entendre, non ?

Nourissier avait ainsi rendu service à Dupont. A Duval. A Dubosc. Et au très considérable Dugrand (qui l’édita ensuite). C’est beau les Dudu.

Depuis, j’ai juré – pas jury – qu’on ne m’y reprendrait pas. Je n’ai jamais pu croire une ligne des habiletés critiques et des oracles mouvants de François Nourissier.

Envoi

Planctus Nutricione, écrit plus haut, signifie, en latin : « déploration sur Nourissier ». Ça fait joli. En plus, c’est élitiste. On sait que le jury Goncourt et ses soupirants – défenseurs dévoués du « grand public » – sont animés d’un saint dégoût de l’élitisme. Il faut avoir quelque raison de s’en faire mal voir.

15/01/2008




Treize desserts de Noël


On trouve, en Provence, le bel usage des « treize desserts » de Noël. En voici donc à la façon de l’Ecrevisse, laquelle étant cybernétique reste impropre à la consommation, comme on le dit maintenant – dure à cuire, si vous préférez une expression traditionnelle. Treize extraits de mes lectures, qui sont ma manière de faire la trêve. Et dont je vous fais volontiers cadeau :

Plus l’émotion a été forte, plus l’abstraction peut être hardie. Francis Ponge

L’excès de vertu fait basculer la pensée dans le vice. Witold Gombrowicz

C’est ma façon à moi de posséder les gens que j’aime : je les mure vivants dans un palais de phrases. Jean Genet

Tout son qui ne renferme pas le silence est vain. Ilse Aichinger

La musique à l’intérieur est quelque chose qui a besoin d’aide extérieure, sans quoi elle fait un bruit infernal parce que personne ne l’entend. Emile Ajar (Romain Gary)

Le vrai mystère du monde est le visible, non l’invisible. Oscar Wilde

La joie n’est rien d’autre que le sentiment de la réalité. Simone Weil

Si l’homme ne porte pas en lui la question, la réponse ne se trouvera pas non plus dans l’Esprit. Hildegarde de Bingen

Les passions qui sont les plus convenables à l’homme, et qui en renferment beaucoup d’autres, sont l’amour et l’ambition : elles n’ont guère de liaison ensemble. Cependant, on les allie assez souvent mais elles s’affaiblissent l’une l’autre réciproquement, pour ne pas dire qu’elles se ruinent. Blaise Pascal

Les vies expliquées n’ont pas été des vies. Elias Canetti

Le charme d’une femme peut révéler beaucoup de choses à un artiste sur son art. Pierre Bonnard

Quiconque n’a pas une foi, ou un besoin de foi, est une âme médiocre ; quiconque a un système ou une doctrine pour appuyer sa foi est un lourd scolastique. Jean Jaurès

Tout ce qui a la couleur du songe est, de nature, prophétique et tourné vers l’avenir. Julien Gracq

Vous observerez qu’il manque les références. De quel livre viennent ces phrases ? De quelle œuvre ? Je ne sais plus. C’est une habitude, lorsque je note des pensées ou des citations qui me plaisent. Je conserve toujours le nom de l’auteur. J’oublie le contexte : elles se suffisent à elles-mêmes.

Joyeux Noël.

18/12/2007




L’oreille droite


« Le Journal des écrivains fait par des écrivains », lit-on sur l’oreille droite de Service littéraire, un nouveau mensuel, n°2, novembre 2007. Le n° de décembre – n°3 – est annoncé pour le 20. Une oreille, c’est un petit carré de texte au coin supérieur d’une page de titre, sur la gauche ou sur la droite.

Service Littéraire tient à son indépendance. Comme le Canard Enchaîné, il refuse la publicité. Aux puissances d’argent, Service littéraire peut répondre comme Danton : « Moi, corruptible ? Non, citoyens : je suis impayable !».

Huit pages, donc, bien moins serrées que celles du Canard. Un dessin de Wiaz fait la Une. On reconnaît Alain Robbe-Grillet. Celui-ci reçoit un nuage de fumée, poudre aux yeux, issu d’un porte-cigarette dont on devine qu’il est celui de Philippe Sollers, réduit de la sorte à sa plus simple expression. Le titre principal : « Robbe vraiment grillé » et le titre secondaire : « Sollers au Muppet show » sont ainsi fédérés. Ce triple assaut révèle au lecteur que la défunte avant-garde va en prendre un coup. C’est le cas : on étrille Roman sentimental de Robbe-Grillet puis les mémoires de Sollers.

Garanti sans scoop

Exception faite du bref « édito » signé par François Cérésa, directeur de la rédaction, et du « franc parler » signé par Michel Déon – un éloge du roman comme genre – ce sont les critiques de livres qui dominent : Service littéraire en présente une vingtaine dans son n°2. Quant aux indiscrétions, rumeurs, impertinences et autres pavés dans la mare – toutes choses attendues d’un journal s’autoproclamant sans pitié – il ne s’en trouve nulle part. Les neuf « brèves » d’Ecrits et chuchotements (Emmanuelle de Boysson) ne peuvent prétendre au scoop, vu les délais de fabrication.

Pas d’enquêtes, non plus, ni de reportages, ni de synthèses. Normal. Ce serait du journalisme. Ce serait oublier l’oreille : « Le Journal des écrivains fait par des écrivains » !

La vie des journalistes devient dure. Pour peu que nous ayons commis un livre, Nelly Kaprièlian nous tombe dessus à plume raccourcie : artistes ratés, jaloux, magouilleurs. Tout de même, on s’accroche. On résiste. On est journalistes. On écrit aussi des livres, pourquoi pas ? Mais c’est alors le Service qui vous snobe : pauv’critique, pauv’encarté de ta carte. Va donc, eh, pigiste ! Not’journal à nous, ça c’est du pur, Môssieur, du vrai de vrai, bien d’chez nous. Un journal d’écrivains cousu main, méthode traditionnelle.

Après « tous pourris » (l’air de Kaprièlian), voici « la France aux Français ». L’écriture aux écrivains ! Critiques go home ! Qu’une encre pure a-âbrœuve nos colonnes ! Une encre d’Ecrivain, avec un E majuscule.

Là, « le mensuel de l’actualité romanesque » – tel est le sous-titre de Service littéraire – fait très fort. Les vrais écrivains 100% vélin numérotés qui signent ce mois-ci sont, notamment, François Cérésa, Claire Castillon, Eric Neuhoff, Bruno de Cessole, Bernard Morlino, Christian Millau, Gilles Martin-Chauffier, François Bott, Frédéric Vitoux…

Soit ces intrépides iconoclastes ont des clones homonymes dans la presse qu’ils feignent tant déprécier, soit le Service Littéraire nous joue le mistigri : ses écrivains ont signé, ou signent, dans des journaux qui ne sont pas les moindres. Ils y exercent parfois d’importantes responsabilités. Ils sont d’ailleurs, de ce fait, des artistes ratés selon la norme établie par la circulaire Kaprièlian RCK 20071127 qui dénie toute compétence critique à un auteur d’ouvrage.

J’attends avec impatience de savoir ce qu’est un « écrivain » selon Service littéraire. L’oreille droite nous l’a dit : certains écrivains sont visiblement plus écrivains que d’autres ; et ces écrivains-là, les Ecrivains majuscules, échappent à la piétaille des auteurs d’articles. En attendant cette définition – comment distinguer un Ecrivain d’un écrivain ? – je cherche des réponses dans le journal.

Les Hussards sur le retour

L’édito de François Cérésa repose sur un principe original et fort : « Nous nous efforçons d’écrire ce que nous pensons et non pas ce qu’il faut penser ». On comprend que cette belle équipe cache un bataillon d’anticonformistes : les Serviteurs du Littéraire, la brigade SL, reconnaissable à l’oreille droite. Tous luttent avec une force prométhéenne contre un jacobino-léninisme warholien et mondialisé. Ils se réclament, pour cette lutte finale, d’un Titan de l’innovation : Michel Déon.

A qui fera-t-on croire que l’urgence 2007 serait de combattre un ouvrage exténué de Robbe-Grillet, de s’en prendre à Sollers qui ne trompe plus personne et d’attaquer un Umberto Eco quasiment à la retraite ? Tout cela pour nous proposer, en échange, page 2, un retour à Jean Cau. Là, c’est vrai, on sent monter un séisme littéraire comme nous n’en avons plus connu depuis le surréalisme ou le Nouveau Roman. Jean Cau est une idée neuve en Europe. Il y aura un avant et un après J.-C.

Ces Mille Fleurs du roman français – le vrai roman d’Ecrivain – auront également un prophète : Patrick Poivre d’Arvor. Il reçoit, dans Service littéraire, l’éloge suprême : « Présenter le 20 h et être écrivain, c’est possible ». A côté de cela, Service littéraire pourfend l’évanescente Rêveuse d’Ostende d’Eric-Emmanuel Schmitt, l’Artefact moribond de Maurice Dantec et s’en prend à La Joie de Mo Yan, écrivain chinois dont on ne peut pas dire qu’il exerce, chez nous, une dictature intellectuelle.

Il faut pourtant savoir lire entre les lignes. Au travers du terrible Chinois, la brigade SL vise les « cuistres » que « ce texte d’avant-garde » [La Joie] plongerait, paraît-il, dans une « transe extatique ». Je cherche encore l’avant-garde chez Mo Yan. Et je cherche les transis du moyanisme.

Une accroche, toutefois, donne l’indice : Mo Yan serait le Claude Simon chinois ! D’où sort cette incongruité? Qu’importe : Mo Yan paiera pour l’infâme. Il faut, chez les SL, pourfendre tout ce qui approche de près ou de loin Claude Simon, l’homme qui reçut le prix Nobel au lieu de Félicien Marceau, de Françoise Sagan ou de l’auteur du Hussard bleu, mais rappelez-moi donc son nom.

Ce « Journal des écrivains fait par des écrivains » est donc un gag, un poisson d’avril pour temps de Noël. Tel le Petit Caporal, je tirerais volontiers l’oreille droite de ces grognards revanchards, survivants de toutes les Bérézina. Mais deux choses me choquent. Deux penchants propres aux Hussards de la première génération : s’en prendre à l’apparence physique de ses adversaires (ainsi de Séréna contre Sollers) et jouer de façon douteuse sur les patronymes (« Robbe grillé », « Bruits d’Eco », etc). C’est l’attaque ad hominem chère à Gringoire et aux polémistes maurrassiens – souvent concurrents, dans cet exercice, avec les staliniens.

« Tout ce qui est neuf n’est pas nouveau », dit Bernard Morlino à propos de Dantec. Il nous rend le seul service littéraire de ce journal. Nous dire la chute.

Références . Le numéro : 2,50 €. Prochaine parution : 20 décembre : servicelitteraire@servicelitteraire.com

14/12/2007




La vertu rockuptible


«Tout critique est un artiste raté». La sentence se trouve dans le texte d’une colonne dite : «En marge», signée par la billettiste Nelly Kaprièlian, sise page 69 des Inrockuptibles du 27 novembre 2007.

Je dis : «billettiste». Si je la désignais comme «critique», vous en infèreriez que Nelly Kaprièlian est –selon sa propre définition– une artiste ratée, ce que je n’oserais écrire. D’autant que je suis moi-même, toujours selon la classification kaprièlienne, un artiste raté. J’exerce, au sein du journalisme, la honteuse fonction critique depuis trente ans. Mon premier article, en 1977, portait sur un film : La Coccinelle à Monte-Carlo. On voit mon niveau.

«Les juges, les politiciens, les critiques. Ce sont les véritables classes inférieures, les créatures viles et sournoises que les honnêtes gens ne devraient jamais recevoir chez eux», écrivait Auden. Peu d’honnêtes gens me reçoivent.

Le billet du 27 novembre 2007 sera pour l’éthique littéraire ce que «J’accuse» fut pour l’éthique républicaine. Il porte un titre cinglant : «Tous romanciers ?». Titre dont le laconisme marque en dix-sept signes, espaces inclus, la distance qui sépare une artiste réussie d’un critique bon pour les coccinelles monégasques. Un titre pareil, je ne saurais le concevoir. Réitérons : «Tous romanciers ?». Rappel à l’ordre! Nelly Kaprièlian démasque, nouvelle Auden, les classes inférieures du journalisme littéraire. Tirant la leçon de la rentrée 2007-2008 avec un sens de la synthèse que l’on croyait perdu depuis les Ordres du Jour du maréchal Foch, elle constate que de nombreux critiques ont publié, depuis septembre, des romans. Et pose cette affirmation par laquelle s’ouvre le présent blog : «Tout critique est un artiste raté».

Observatrice inrockuptible de la chose littéraire, Nelly Kaprièlian poursuit : «Si on étendait cette constatation dans le temps [« nombre de critiques littéraires publient leur roman »] la liste serait kilométrique des critiques littéraires qui écrivent des romans et le phénomène est tellement symptomatique qu’on peut légitimement se poser la question : mais qu’est-ce qu’ils ont tous ?(…) C’est vrai qu’il est dur, gênant, obscène, de voir tel critique littéraire accoucher d’une œuvre médiocre et continuer à descendre sans l’ombre d’un scrupule les livres des autres…mais ce qui gêne le plus, c’est que cette généralisation donne raison à l’adage populiste : tout critique est un artiste raté».

Poujadisme littéraire

Avant d’enchaîner, j’avoue. Non seulement j’exerce ce métier d’artiste raté –la critique– mais je suis un artiste raté selon les normes inrockuptibles. A tel point que Nelly Kaprièlian, dans sa dénonciation des médiocres et des flingueurs de l’ombre, ne m’a même pas cité, alors que je suis l’un de ceux qui justifient l’«adage populiste» et poussent, à son corps défendant, l’inrockuptible Vertu au poujadisme littéraire.

Oui, j’ai publié quatre romans et cinq essais en plus de quelque trois mille articles, voire davantage (à quoi s’ajoutent des centaines d’émissions de radio). Malgré trente ans d’action vile et sournoise, je ne suis même pas épinglé dans la liste des Doubles Casquettes rockuptibles. Je suis raté jusque dans le ratage : un nom perdu, pas même digne de figurer dans l’énumération «kilométrique» de ceux à qui profite le crime.

Quand je songe à tous ces articles, toutes ces bassesses...Pour rien. Nelly Kaprièlian n’a pas remarqué ces sept livres. Mes flatteries viles, mes haines sournoises, furent vaines. Mes éditeurs furent cruellement trompés dans leurs espoirs de fortes ventes qu’une presse complaisante devait susciter.

Amour et eau pure

Nelly Kaprièlian brosse, en effet, pour couronner cette Satire une description des agapes où les éditeurs dépensent des fortunes pour nous corrompre, nous les inférieurs. Ce «moment» du billet eût fait pâlir Boileau d’envie (mais il était Double Perruque lui aussi, critique, artiste raté).

Nelly Kaprièlian donne donc sa moderne version du Repas ridicule : «Vous déjeunez avec un éditeur et soudain, quoique vous disiez, vous devriez en faire un roman. Vous aimez l’eau minérale plate ? Ça ferait un beau roman, et ça ferait, surtout, un beau contrat». Notez, diront les futurs Lagarde & Michard, la pointe d’ironie : l’allusion à l’eau plate.

Ce coup renvoie finement à Baudelaire : «Le prix de style coulant est donné indistinctement à tous les écrivains connus : l’eau claire étant probablement symbole de Beauté pour les gens incapables de méditation». Il est vrai que Baudelaire, lui aussi, conjuguait critique et poésie. Double Casquette, derechef. Artiste raté. L’Ode à l’inrockuptible Vertu déploie, pour sa part le vrai style du critique pur –artiste du renoncement– un style qu’on pourrait dire coulé plutôt que coulant. Je relève, pour en prendre de la graine : «si on» au lieu de «si l’on» ; «et on» au lieu de «et l’on». Hiatus is beautiful. Je me ferais à mon tour un chevalier d’Eon.

J’observe aussi la remarquable concaténation de l’occlusive vélaire sourde : [k]. Ainsi de : «la liste serait kilométrique des critiques littéraires qui écrivent des romans». Ou bien : «le phénomène est tellement symptomatique qu’on peut légitimement» Ou encore, lors du finale : «On en vient à admirer [hiatus expressif] les rares critiques qui résistent encore au chant des sirènes, qui prennent encore leur métier de critique très au sérieux». On voit ici que la répétition de l’occlusive vélaire sourde symbolise la machinerie du Titanic littéraire encorné par l’iceberg des artistes ratés, et cliquetant avec l’énergie du désespoir vers les abysses, alors que les ultimes critiques très sérieux sauvent l’honneur. «Josyane Savigneau (Le Monde), Marie-Laure Delorme (le JDD), Nathalie Crom (Télérama) ont l’élégance de ne pas avoir commis de roman».

Ni masque, ni plume

Il serait surprenant que les éditeurs ne tentent pas de circonvenir une si grande styliste d’inrockuptible Vertu. Je les vois venir, prêts à débaucher dans la rédaction de ce journal des romanciers ou des essayistes qui seraient également critiques. Jusqu’à présent, pas une seule Double Casquette ne se trouve aux Inrocks, c’est sûr. Les éditeurs se ruineront en festins d’eau pure pour s’attacher le style coulé de la seule rédaction de France d’où le copinage est exclu.

«Héhé, il ne faut jamais dire fontaine», ricanent déjà ces corrupteurs. Voici trois décennies, le jeune Jérôme Garcin faisait entendre ces mêmes accents. Jamais, disait-il, nous ne lirions sous sa plume un roman tant qu’il exercerait son impavide et austère fonction de critique.

Seuls les imbéciles ne changent pas d’avis. Et Jérôme Garcin n’a rien d’un imbécile. On lui doit, depuis, plusieurs romans. Il publie, en janvier 2008, lui l’écrivain-critique un hommage à l’écrivain-critique François-Régis Bastide, cofondateur du Masque et la Plume - émission qu’il dirige désormais et à laquelle participe Nelly Kaprièlian.

L’inrockuptible Vertu traitera-t-elle désormais ses confrères et co-participants d’ «artistes ratés» ? Les masques tomberont-ils, les plumes choiront-elles ? Les rois de la critique seront-ils nus ? Non. Comme Nelly Kaprièlian n’est pas non plus une imbécile, elle saura changer d’avis. Son billet «Tous romanciers ? » nous annonce qu’elle aussi, sûrement, un jour publiera. Peut-être un essai ? Puis un roman ? An Artist is born.

04/12/2007




Le coup de cœur du libraire


Si j’en crois la page 13 de Livres Hebdo (n°711) la cerise sur le gâteau de la nouvelle formule « Livres » du Monde sera le « coup de coeur d’un libraire », choisi en partenariat avec le site www.lechoixdeslibraires.com. Ces coups de coeur feront, dans un an, l’objet d’un volume coédité par France Info. Parlerais-je un jour des questions que l’on se pose sur les coéditions avec Radio France, et plus encore sur les conditions que ce service public pose aux éditeurs privés ? On verra. J’aimerais couler des jours paisibles.

Triomphe de Maurras

Que les libraires aient un cœur et de l’enthousiasme n’est pas une nouveauté. Ils n’ont pas attendu que les médias en fassent une mode voici plus d’une dizaine d’années. Avec le « coup de cœur du libraire », la nouvelle pré-formule de la formule post-prévue du Monde arrive comme les carabiniers.

La fabrication du personnage «Le Libraire (vu à la télé)» remonte à la fin d’Apostrophes (Pivot) et Droit de Réponse (Polac). Comme il n’existait plus de figure audiovisuelle forte, ni d’émissions littéraires spécifiques (bourrer le plateau d’actrices, d’acteurs, de stars politiques, etc., ça n’est pas la même chose) la production a inventé le «Libraire Sympa» en même temps que la Ménagère qui n’a pas cinquante ans. Ce Libraire mythique est un placebo du communiquant. Le Libraire audiovisuel s’exprime comme les médias qui l’instrumentalisent. Il aime et loue les livres désignés pour l’emploi qu’on lui fait tenir.

Il y a toute une typologie du livre-qu’aime-le-Libraire. Elle correspond au rôle prévu : c’est légèrement décalé, mais pas tant que ça. Depuis quand, d’ailleurs, l’audiovisuel aimerait-il les livres pour eux-mêmes? Depuis quand aimerait-il les libraires pour eux-mêmes ? L’audiovisuel aime ce qui maintient ou accroît l’audience : donc une manière de parler des livres, quel que soit le livre. Si bien que le Libraire audiovisuel – proclamé tel par la production – doit répondre à des critères simples : il (elle) est sympabranchouille, affichant une quarantaine improbable. Prière de dire, autant que possible, «bouquin» au lieu de «livre».

Le modèle est vite passé de l’audiovisuel à la presse écrite qui connaît les difficultés que l’on sait. Ladite presse s’est empressée d’adopter le masochisme anti-presse. Le Monde y vient donc, quinze ans plus tard.

Pour le nouveau supplément « Livres », on annonce des articles brefs, un style positif, l’injonction d’être un guide de lecture, etc. Et brabadadoum, messieurs dames, voici dans le Monde le Libraire cyberécrit. En plus, il a un cœur. Le Libraire audiovisuel est au journalisme culturel ce que le sondeur est au journalisme politique : un alibi désespéré pour enrayer le discrédit dont souffre l’information. Partant du principe que les journalistes ne semblent plus crédibles, les journaux ont inventé toutes sortes de choses pour relayer la démagogique invention de Maurras qui distinguait entre le pays réel et le pays légal.

La société civile – les vrais gens de Tony Blair – serait toujours vraie, nous dit-on, alors que «les politiques» seraient des artefacts. Des hommes ou femmes politiques racontent ces choses, sans que l’on soit frappé par l’illogisme. Dans cette embrouille, l’artefact s’arroge le droit de fabriquer et désigner les vrais gens.

Donc, pour être plus crédible – espère-t-on – le journaliste s’efface devant les incarnations supposées du vrai et du réel. En politique, cela consiste à confier la rédaction des commentaires aux « experts » des instituts de sondage, transformés en interprètes des événements. Commentaires qu’ils produisent à la place des journalistes spécialisés, devenus sous-traitants. On se demande, dès lors, à quoi servent les journalistes politiques, si ce n’est à passer des heures dans les avions et les trains bourrés de confrères accrédités, comme eux, auprès d’untel ou untel.

En littérature, les chefs-penseurs ont décliné le même style. Fini les journalistes ou chroniqueurs ! Tout responsable de pages culturelles et/ou littéraires se sait irrémédiablement suspect. Il pourrait être du genre à parler (ou faire parler) de livres qui n’intéressent pas les gens. Les livres qui intéressent les gens sont les livres qui se vendent. C’est simple, non ?

Dans le cas du Monde, cette réforme anti-journalistes et pro-vrais gens se fait sous l’égide d’un journaliste, Eric Fottorino, qui est publié chez Gallimard, qui a reçu le prix Femina 2007, et qui représente assez bien la confusion des genres qu’il se charge de reprocher aux rédacteurs de ses pages livres ou spectacles. « Médecin soigne-toi toi-même ! », lit-on dans l’Evangile.

Voilà donc supprimées les chroniques de Josyane Savigneau et Roger-Pol Droit. Tout chef a le droit de remplacer un journaliste par un autre. Amen. Le problème, c’est qu’on annule en même temps la rubrique et le genre littéraire. Place au « coup de cœur » rotatif du Cyber-libraire.

Fini, la critique. Un « coup de cœur » c’est tout le temps positif. Et le patron du Monde des Livres a bien relayé ce message, de petits déjeuners en réunions : short is beautiful. Le Brave New World sera bref, laudateur, vendeur.

Ah, que j’aimerais, à l’inverse, un « coup de sang » des libraires ! On en lirait de belles, je crois, sur plein de réalités éditoriales. Mais ce ne serait pas vendeur. Et le but de l’exercice c’est que le journal – Le Monde, en l’occurrence - retrouve l’heureux temps où un article dans la presse « faisait vendre », si bien que les éditeurs paieraient plus cher les encarts.

Le journaliste n’a pas à prescrire

Je n’écris pas ces lignes dans le but corporatiste de défendre ma peau (j’ai une carapace). Je rappelle une évidence. Un journaliste signe ce qu’il écrit. Pour autant, il n’écrit pas uniquement en son nom. C’est de son journal qu’il tire sa légitimité. Laquelle consiste – dans le cas des journalistes littéraires – à informer sur les livres, les auteurs, les événements et les tendances. Ce qui suppose de trier, de hiérarchiser et formuler, le cas échéant, une opinion clairement perçue comme telle par le lecteur. Notre métier n’est pas de « vendre » ou « faire vendre ». Il nous revient de faire en sorte que les lecteurs soient le mieux possible informés. C’est la condition pour qu’ils continuent de lire. Et de nous lire.

Le métier de libraire, lui, est d’abord un commerce. On sait toutes les belles nuances du mot « commerce » en français. Cela consiste à vendre. Heureusement ! Le livre et la littérature en vivent. Raison pour laquelle le libraire ne veut pas vendre n’importe quoi : un client abusé ne revient pas. Le libraire est donc tout aussi naturellement lecteur que le journaliste. Les métiers sont proches, mais différents.

Ce qui gêne, c’est le tour de passe-passe. A partir du moment où certains médias invitent un libraire à s’exprimer, ils ne le font pas pour informer sur la librairie ou les libraires. Ils font jouer au libraire le rôle du critique littéraire. Ils lui demandent de prescrire des livres à la place de leurs journalistes jugés insuffisamment prescripteurs (et dont la vocation, je le répète, n’est pas de prescrire). Cela risque d’embrouiller les choses : on mettra les libraires dans le même panier que certains journalistes. On leur fera moins confiance. Et les rédactions trouveront, à leur place, d’autres vrais gens : pourquoi pas le coup de cœur du marketing, du logisticien ou du distributeur ? Voire (ce serait une vraie première) le « coup cœur du sondeur » réalisé à partir des listes de meilleures ventes ? La boucle serait bouclée. Le bouclage – dans un journal comme dans un budget – c’est important.

28/11/2007




Char et le chat


« Comment l’intelligence peut-elle se déguiser en chat ? ». Bonne question. René Char se la posait dans une lettre à son ami Jacques Dupin, en 1953, qui l’invitait à rédiger une présentation critique.

Devenir chat ne peut que faire rêver l’écrevisse, tout à sa carapace, ses pinces, ses antennes, et ses deux petits yeux perchés. Encrustacé dans un tel habit, tentez donc de lire… Le chat, lui, se glisse de ligne en ligne.

Il faut citer ce fragment de lettre en entier : « Je ne sais pas parler d’un livre d’une voix chatoyante et sévère. Comment l’intelligence peut-elle se déguiser en chat ? ». Le poète – malgré sa défiance – décrit avec justesse l’animal que les savants nomment bizarrement felis domesticus (depuis quand a-t-on vu un chat domestique ?). Il qualifie le chat de chatoyant. L’homophonie s’impose. Et sévère. Ce qui est juste. « Les Chinois lisent l’heure dans l’œil des chats », écrivait Baudelaire. L’heure est grave, comme chacun sait.

Si je le comprends bien, René Char juge que l’intelligence ne saurait avoir les deux qualités félines. Qu’il s’agisse de commenter un écrivain ou un artiste, l’auteur du Nu perdu se veut sévère, certes – le menhir du Sud – mais pas chatoyant.

Héraclite, Hölderlin, Heidegger

Peut-être, cependant, ai-je mal compris René Char. Peut-être regrettait-il, au contraire, de ne pouvoir hausser son esprit à la hauteur du mystérieux félin. Peut-être ne refusait-il pas d’être chat. Et moi, tout à mes mandibules, j’aurais bêtement cru qu’il se défiait de felis domesticus.

Non, à relire l’oracle, il semble bien que le poète mésestime le chat. Qu’il n’imagine pas d’intelligence féline.

C’est le problème avec Char. Je n’ai jamais su si je le comprenais ou non de travers.

Lorsqu’il se faisait obscur, le poète invoquait le tout puissant paradoxe. Ses admirateurs le font après lui. Un paradoxe héraclitéen, disent-ils, présocratique, voire sibyllin. Quand ils ont du culot, ils ajoutent même au caddy René Char un kit « Heidegger III » : le philosophe (qui n’était pas encore maudit) s’en vint de 1966 à 1969 aux rencontres charistes du Thor, près d’Avignon. Tout le monde y vaticinait en H : Heidegger, Héraclite, Hölderlin. Et l’on laissait entre parenthèses l’autre H, le quatrième rugissant.

Comme j’entreprenais, à cette époque, mes études de Lettres, les fulgurances du Vaucluse se trouvaient dans la colonne des admirations obligées. Chardegger était au programme. Avec Héraclite et Hölderlin en accompagnement. Sans oublier L’Arc et la Lyre d’Octavio Paz, en plus (voilà que j’oubliais L’Arc et la Lyre !). Lisant Char, je n’ai jamais pu m’empêcher– sauf pour quelques poèmes ou fragments – d’entendre chez lui un vibrato d’emphase grondante et d’académisme oratoire.

Il fallut du temps pour démêler ensuite la pelote. Pour dissocier Héraclite de Char, et Hölderlin d’Heidegger. Ce qui n’empêche pas de tourner autour de Char et d’Heidegger comme un matou échaudé autour d’une cuve d’eau froide. (Quant à Octavio Paz, il a publié depuis de si beaux textes sur la sœur mexicaine, Juana Ines de la Cruz, que l’on peut reconsidérer d’un œil chattesque son moment héraclitéen).

Une frayeur sacrale me saisit donc – trente ans après… – lorsque survient au courrier un gros livre : René Char. Là où brûle la poésie. La couverture est du même bleu que la vieille « Bibliothèque bleue » de Troyes, le papier est d’ivoire, la typographie avenante, les cahiers cousus. Il s’y trouve une table analytique, un index, une bibliographie et un texte véritablement rédigé, à la fois précis et narratif, dû à Danièle Leclair, maître de conférences à l’université Paris-Descartes. 

Fureur sans mystère

L’écrevisse n’étant pas féline, j’y suis allé à reculons, sans espoir d’être chatoyant et sévère. C’est ainsi – pratiquant ce que l’on nomme le rétrofeuilletage – que je suis tombé (p. 526) sur la citation de 1953. Ce qui donne à réfléchir. D’autant que j’avais rétroaperçu, tout en rétrofeuilletant, bien des choses tristes, pathétiques et intéressantes sur les dernières années du poète.

La sœur de René Char mourut d’une terrible démence que les médecins expliquaient par toutes sortes de choses cérébrales compliquées. Danièle Leclair le raconte nettement, sans vapeurs bienséantes, sans impudeur.

Au début des années 1980, René Char (né voici cent ans le 14 juin 1907), comprend que son tour est venu. Jusqu’à sa mort, le 9 février 1988, bientôt vingt ans, sa vie n’est qu’un corps à corps avec la dépossession qui le possède. Et la dépossession gagnera, bien sûr. C’est une chose d’être fasciné, comme il le fut sa vie durant, par le naufrage d’Hölderlin et de Van Gogh. Une autre de faire soi-même naufrage. Ces histoires là finissent mal. Elles briseront ses amours. Elles dévasteront son patrimoine.

Bien qu’ancien élève (buissonnier) d’une école de commerce à Marseille (1925), René Char n’a jamais su gérer ses biens (œuvres d’art, manuscrits, demeures). Ce sera pire lorsque les troubles s’ajoutent à son caractère abrupt : il donne ou vend au gré d’impulsions erratiques les nombreuses oeuvres reçues des plus grands artistes. S’aliénant les spécialistes qui s’intéressaient à lui, le poète bricole au plus mal le volume que la Pléiade consacre à ses Œuvres (1983). Toujours porté par de hautes figures d’amour et d’amitié, il s’égare dans le labyrinthe. D’anciens liens se rompent mal et méchamment. Il se marie en grand secret, blessant la plupart de ses derniers proches, quelques mois avant d’être interné à l’hôpital psychiatrique de Marseille et de mourir. Pendant ce temps, Jack Lang et Mitterrand aidant, les célébrations, décorations et discours se multiplient autour d’un homme encombré par les honneurs, égaré dans l’angoisse.

« Les pontes lui cavalent au froc »

Peut-être faudra-t-il attendre encore un peu pour lire ou relire Char à la lumière de ces « désastres obscurs ». Toujours est-il que la qualité d’information et la justesse de ton de Danièle Leclair donnent envie d’en savoir plus sur sa vie et ses rencontres. L’écrevisse passe donc du rétrofeuilletage à la lecture suivie.

Indiscutable : Danièle Leclair connaît parfaitement le travail de René Char. Elle en démêle les trames et les thèmes, sans jamais perdre de vue le récit d’une existence intellectuelle et personnelle tout à fait passionnante.

Eluard, Breton, Aragon, Bunuel et Dali sont au rendez-vous dès les années 1930. Devenu «capitaine Alexandre » dans la Résistance, dès 1940, René Char fait une vraie guerre et se confronte à la vraie politique. Son après-guerre sera glorieuse : de Georges Braque à Pierre Boulez, d’Albert Camus à Joan Miro l’art et la pensée gravitent autour du solitaire bourru (mais avisé) de l’Isle-sur-Sorgue. « Tous les pontes lui cavalent au froc sans retenue », écrit Nicolas de Staël en 1951.

La richesse littéraire, les réseaux politiques et culturels, l’aventure humaine. C’est une superbe biographie, même si le poète Char me paraît décidément s’éloigner avec son chamanisme citoyen. Encore que l’on puisse, après Miro – qui l’illustra – se calfeutrer contre l’hiver grâce à ce poème amical de 1946 :

Le serpent ne te connaît pas

Et la sauterelle est bougonne ;

La taupe, elle, n’y voit pas ;

Là, tu n’as à craindre personne.

Les chats de ce pays sont sûrs.

A lire , donc : René Char, de Danièle Leclair. Editions Aden, 640 p. 37 €

19/11/2007




Gombourde, le prix


(Années 1900, Bouillon Chartier, 142 boulevard Saint-Germain. Les délibérations pour la remise du prix Gombourde s’achèvent. Ferenc O’Rapor-Rappaport s’est éloigné du jury. Nous l’appellerons Forr, comme le font ses proches. Journaliste, noctambule - romancier à ses heures – il est l’influent patron du Transigeant, organe des radicaux modérés, que subventionne l’Union des Menuiseries et Filatures).

FORR : Allô, Alphonse ? Ici Forr.

LA DEMOISELLE DES TELEPHONES : …moi c’est Londres. Ici, Londres. Albertine Londres, que j’m’appelle…

FORR : J’ai demandé le 84, Littré 84. Les éditions Alphonse Lemerre.

LA DEMOISELLE : … j’ai pas la ligne. C’est l’heure de M. Proust. Il veut entendre l’Opéra Comique. ..

FORR : J’men fiche, mon petit. Je veux Lemerre.

LEMERRE : Dites-moi, Forr, c’est qui cette fille ? Vous ne m’appelez pas à cette heure pour me passer vos petites amies. J’ai arrêté la poésie. Ça ne rapporte plus la poésie, sauf Sully Prudhomme.

LA DEMOISELLE : … mâ non, j’suis la téléphoniste. Un monsieur Faure qui veut vous causer, m’sieur Lemerre… [clap, clic. Elle connecte la fiche]

FORR : Alphonse, nous sommes en réunion du jury Gombourde. Voilà, cher Alphonse : et si nous donnions le prix à Sully Prudhomme, justement ?

LEMERRE : C’est gentil à vous, Forr, mais j’en vends plein. J’en vends des tonnes. Haha, Prudhomme, j’en vends des tomes.

LA DEMOISELLE : [clap] … Tom est mort ? … [clic]

LEMERRE : Sapristi, vous m’ennuyez, mademoiselle… Donc, mon cher Forr, Sully Prudhomme, ça va tout seul. Il vient même d’obtenir le nouveau prix Nobel.

FORR : Bonel ? C’est quoi ?

LEMERRE : Non, No-bel ! Le marchand de dynamite, en Suède. Sacré bon investissement la dynamite. Si mes parents m’avaient refilé des poudres, des explosifs ! En tout cas, pour Sully Prudhomme, il vient de recevoir l’Académie, et ce Nobel, qui paye bien. Je vends ça sans problèmes. Pour Gombourde, je verrai bien Lettres d’une amoureuse de Brada, c’est mignon, c’est féminin, mais ça ne démarre pas. Ils en ont que pour Willy et sa poule, la Claudine. Ou bien Orgueil vaincu de Mary Floran. Non, non, j’ai mieux : L’Age du muscle de Riquet. Ça, c’est jeune, mon petit Forr, très moderne, on y parle des - comment disent-ils ? - smokings, cocktails. High-life, quoi. Pierre Loti, Anatole France, tout ça, c’est fini. On est à l’âge du téléphone, bon Dieu, plus celui de l’imprimerie. L’écriture d’aujourd’hui, c’est le téléphone et le smoking, et le prince-de-galles.

FORR : Alphonse, il me faut absolument Sully Prudhomme. Si vous nous laissez lui donner le Gombourde, notre jury écrase les autres. Ils sont incapables d’en trouver un qui vende autant. On les aura tous à notre botte. Nous, on fait vendre, voyez-vous. Cela doublera notre valeur.

LEMMERE : Ouiche, mon petit Forr. Toutefois, Sully Prudhomme, c’est moi qui l’ai vendu, pour l’instant. Vous n’y êtes pour rien. Mais si vous le voulez, allez-y. C’est dommage pour Riquet. Il était sur votre liste.

FORR : Cher Alphonse, nous sommes un jury souverain. Ce n’est pas vous qui allez faire les prix, nom d’un coing ! Nous voulons Sully Prudhomme. Donnez-le. Je ne céderai à aucune pression. Pas de marchandage. Pas de troc.

LA DEMOISELLE : [clap]… C’est coupé. Il y a ce M. Proust qui vous a entendu. Je pouvais pas le connecter à l’Opéra Comique. Il dit qu’il a fait un roman J’enchante l’œil ou J’en sens l’œil et que ça l’aiderait sacrément si…

FORR : Proust, ça ne sera jamais qu’un danseur mondain ! Avec ses petites chroniques du Figaro… Moi, au Transigeant, je ne prends pas ça. Moi, c’est le style d’aujourd’hui : André Savignon, Marc Elder, John-Antoine Nau, Léon Frapié, Emile Moselly… Ni Romain Rolland, ni Proust, ni Claudel, mademoiselle !

LA DEMOISELLE :… bin, il est gentil M. Philippe, pourquoi vous causez comme ça ?...

FORR : Je ne parle pas de Philippe Claudel. Philippe, je l’aurais bien mis sur notre liste, mais les jurés du Bourgonde l’ont pris. J’aurai la peau du Bourgonde ! Je parle d’un autre Claudel. Paul. Vous ne pouvez pas connaître. Un type qui écrit comme Paul Claudel, il ne veut pas qu’on le lise ! Ces gens là tuent notre littérature. Nous sommes à l’heure du modern style. Et le modern, c’est nous. Et le public, c’est nous. Et nous c’est nous. Et nous c’est tout. Eux, les compliqués, ils écrivent pour leurs copains. Nous, tous nos copains écrivent. La différence saute aux yeux.

(Forr revient dans la verrière)

FORR : Bon, ça sera Sully Prudhomme. Cinq voix contre quatre.

(La chanteuse et romancière Georgette Leblanc, compagne de Maurice Maeterlinck, se lève indignée :)

GEORGETTE : Quoi ? Mais tu n’as que quatre voix. Et Le Braz, qui est à Londres, il vote pour qui Le Braz ? On n’a pas reçu l’appel de Londres.

FORR tire de son veston un télégramme : Et bien, je l’ai, l’appel de Londres : « Moi, Le Braz je dis : Sully Prudhomme ! Pour tous les tours, jusqu’à ce que vote s’ensuive. Redites bien à Lemerre que je voterai toujours pour mon ami Sully Prudhomme. Et que je serai toujours son fidèle ». Bon, le reste c’est inutile. L’essentiel : il vote Prudhomme. D’ailleurs, chère Georgette, j’en ai plus qu’assez de votre copinage, à vous quatre, les représentants de Charpentier & Zimmermann. Il suffit que je fasse une proposition et j’ai quatre voix Charpentier-Zimmermann qui refusent, d’un seul coup. Ça sent le boche, tout ça.

BERGER-BHÂTON, auteur Charpentier & Zimmermann, somnolait. Il se réveille, s’ébroue, se lève : Quoi ? Quoi ? Sa barbe blanche tremble : J’étais à Reischoffen, jeune homme ! Je ne saurais entendre cela. Boche ! Boche ! Non ! J’ai défié les Uhlans, jeune homme. Je vote John-Antoine Nau, comme nous en étions convenus. En plus, il est journaliste au Transigeant et c’est vous qui nous l’avez imposé.

FORR : Vous comptez sans ma probité, Monsieur ! Moi, voter pour l’un de mes journalistes ! Je ne suis pas de ce genre. On ne m’achète pas, monsieur. Mes amis n’ont pas de prix, monsieur ! Haha, pas de prix.

(Forr pose à la romaine, se drape dans sa dignité. On croirait Jules Ferry)

GEORGETTE (lyrique) : Alors, porter les couleurs de Charpentier, c’est porter le casque à pointe, peut-être ? Dites-le franchement, que nous quatre siégeons en casque à pointe ?

BERGER-BHÂTON : Un cuirassier de Reischoffen ne portera jamais le casque à pointe, monsieur !

LES QUATRE JURES ZIMMERMANN (en chœur) : « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ! »

(Mais déjà Forr, se trouve en terrasse où l’attendent les correspondants de presse. Il s’apprête à brandir le volume de Sully Prudhomme)

FORR : La littérature, mes chers confrères, est notre beau souci. Elle n’est pas une carrière. Elle est toute vocation. Cette littérature, nous oeuvrons ardemment à la promouvoir aux delà des cuistres universitaires et des vanités mondaines. Notre prix, disons-le tout net, n’est pas celui d’une caste, ni d’une faction. Le lecteur est notre seul souci. C’est en son nom, en celui de l’honnête retraité, de l’ouvrier, de la ménagère que nous le remettons. Pas au nom des arrogants professors de Heidelberg, ni des stylistes salonnards, etc, etc, etc. En toute indépendance, au terme d’un vif débat, d’une qualité remarquable – et j’en remercie les jurés ici présents – je puis annoncer etc, etc, etc.

09/11/2007




Sauvé par Léon


« Dimanche 1er novembre 1903. Toussaint. Messe de 8 h. Je rentre heureux d’être délivré de cette foule abjecte qui communie les jours de grande fête, comme elle irait à un spectacle ».

C’est Léon Bloy qui tient ici son Journal. Il a 56 ans. Cela fait onze ans qu’il s’y colle. Il le tient quotidiennement. Messe à l’aube (il note l’heure). S’il le peut, il la fait précéder de Matines. Ce 1er novembre, coup double : Matines à trois heures (du matin, bien sûr). Messe cinq heures plus tard, donc. Et comme Léon ne s’y trouve pas seul, pour une fois, il râle. Il en rajoute une couche : « Je prie la Vierge et les Saints de me délivrer de la vue des autres qui me souille et me désespère ».

Après quoi, il note à toute allure quelques mots sur la correspondance reçue, sur la correspondance tenue – histoire de ne pas oublier. Ce qui nous vaut, ce 1er novembre 1903 : « Reçu une caisse de vin Mariani. Les Dieux ont soif, moi aussi ».

Il ajoute encore un mot, comme presque chaque jour, sur Jeanne et Véronique. Jeanne, fille d’un poète danois, est sa femme, nettement plus jeune que lui, épousée en 1889. Véronique est leur fille née en 1891.

Pour elles, pour lui – et contre tous les autres – Léon passe son temps à « taper » ses amis et relations (ses ennemis et relations, plutôt), afin d’obtenir de l’argent, car il est sans le sou. Il conclut, chaque mois, son Journal par le compte des lettres envoyées, des lettres arrivées et de l’argent perçu. La plupart de ceux qui en envoient ont une raison supplémentaire d’être injuriés.

« Jour morne pour moi. Depuis longtemps, Dieu ne me donne plus un éclair de joie dans la prière », écrit-il enfin. Enchaînant : « Lu un livre sur le Kamtschatka ». Léon se console comme il peut.

Fâcheux goncourt de circonstances

En tout cas, ce matin du 1er novembre 2007, sa méchanceté roborative m’a mis de bonne humeur. C’était vers 8 h 20 environ. Je venais de découvrir une photo pleine page des jurés Goncourt à la une du Figaro Littéraire, assortie d’un long reportage, qui nous les présente harassés par leur apostolat. Un sacerdoce épuisant. Ils ont fait le don de leur personne à la littérature. Mais comme je me suis promis de ne pas tout le temps assaisonner le Paysage Littéraire, motus.

De surcroît, la radio n’était pas faite pour me rendre charitable. Europe 1 avait convié deux croque morts industriels qui présentaient les nouveaux choix commerciaux : cercueils bio, crémation soft, accompagnement motivé, etc. De ce miel funèbre surnageait la voix singulièrement lasse de Jean-Pierre Elkabbach. Zapping. Pas de chance, sur France Inter c’est Michel Onfray qui prophétise à rebours sur les joies de l’hédonisme, d’une voix lugubre. Hédonisme recto, ressentiment verso ? Il en veut à tout le monde, ce maître en sagesse. Peut-être était-il gêné par les éclats de trompette de Nicolas Demorand. Il faudra un jour expliquer à Nicolas Demorand qu’un micro diffuse parfaitement sans qu’il soit nécessaire de barytonner fortissimo entre le mi et le fa dièse. L’impertinence – qui semble être son gimmick – n’est pas proportionnelle à la tessiture.

D’impertinence, il n’y en avait pas, d’ailleurs. C’était plutôt du gargarisme : M. Clairon était ravi de Michel Onfray. C’était si chic d’inviter l’Hédoniste théophobe le jour de la Toussaint ! Imprécations avec tout le confort et l’eau courante : un petit numéro pagano-libertaire sur le plaisir vengeur, un couplet sur l’horreur chrétienne-masochiste, un autre sur le cauchemar libéral, etc.

Faudrait informer les informateurs du fait que la Toussaint est, pour les chrétiens, le Jour des vivants. Que le Jour des morts, c’est le lendemain. Et que ce Jour-là, 2 novembre, a été inventé au Moyen Age pour tenter (sans succès) de dépasser la fixation morbide, païenne et populaire sur les trépassés. En plus, c’est agaçant d’entendre l’Hédoniste faire le Gribouille sur l’Antiquité et sur la laïcité. Ecrire un jour un Contre Onfray qui serait une réhabilitation des païens, d’Emile Combes et d’Edouard Herriot. Malgré Onfray. Quant à Nietzsche, heureusement, il se débrouille très bien sans l’Hédoniste.

Sous mes yeux, à cet instant, d’autres lignes de Bloy. Le 15 août 1907 : « L’irrévérence de ces animaux sans raison est peut-être moins offensante pour Dieu que la médiocrité de la plupart des dévots ».

Actualités 1900

Sauvé par Léon, donc.

Poursuivant la lecture de son Journal, j’abandonne l’idée de parler des jurés Goncourt et de développer mon Contra Frayonem. La vie est courte.

Le 16 juin 1904 : « A propos d’un incendie effroyable qui vient de dévorer 500 protestants à New York : quand on crie « au feu ! » tout le monde a peur. Que sera-ce quand on criera : « au Saint-Esprit ! ». Pas mal, çà. Mais peut mieux faire. Ce qui ne manque pas. Tenez, le 9 août 1907, répondant à une enquête journalistique sur son sport favori : « Je crois fermement que le sport est le moyen le plus sûr de produire une génération d’infirmes et de crétins malfaisants. Pour ce qui est de mon « sport favori » comme vous dites, votre ignorance montre clairement que vous n’avez rien lu de moi, ce qui ne peut m’étonner, le sport et la lecture étant tout à fait incompatibles ».

A cet instant, la radio emphatise (comme diraient les Anglais) sur la cocaïne et Martina Hingis. Drogue et jeux truqués sur les courts.

J’imagine Bloy réfléchissant, après sa sortie antisportive. 9 août 1907. C’est le soir, rue Caulaincourt. Il a été à la messe de 5 h et demie du matin. Il a travaillé toute la journée. Il enchaîne : « L’unique sport qui m’a particulièrement séduit depuis mon adolescence est la trique sur le dos de mes contemporains et le coup de pied dans leur derrière ». Après quoi, il reprend la plume pour solliciter 5 francs. Car il est « horriblement, glorieusement pauvre ».

Le volume fait 1500 pages et couvre les seules années 1903-1907. On ne va pas tout citer. Un dernier pour la route, tout de même. Vendredi 6 avril 1906, après la messe de 6 heures. Bloy revient sur le terrible coup de grisou qui fit plus de mille morts, cette année-là.

« Je lis avec dégoût l’ignominieuse ovation des pauvres mineurs de Courrières, échappés de leur sépulcre et dont deux ont été décorés pour les récompenser d’avoir eu la chance de sauver leur peau. Le Matin a fait venir ces lamentables héros [lamentables = dignes de lamentations] et les promène comme des bœufs gras. On a traîné ces humbles êtres, incapables de rien comprendre, à cette farce chez Fallières qui leur a fait un discours imbécile, et au champ de courses où se donnait une fête pour les victimes. Occasion de mentionner les toilettes des dames et de faire un peu de réclame à leurs couturiers ».

A lire

Tout cela est extrait du tome III du Journal inédit de Léon Bloy, qui vient de paraître à l’Age d’Homme. Bloy y parle aussi de Barbey d’Aurevilly, de Jacques et Raïssa Maritain, du peintre Rouault, de l’abbé Mugnier – le curé proustien – de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Mille choses encore.

L’édition est très bien fabriquée, reliée de toile bleue avec une pièce de titre en cuir. Imprimée sur papier Bible. Elle coûte cher : 78 € - tarif peu accessible au « mendiant ingrat ». Cela dit, suffit d’économiser un Yasmina Reza, un Onfray et un Norman Mailer. Ou quatre Max Gallo. Le tour est joué.

02/11/2007




Soixante-dix s’éloigne


Sollers, Denis Roche et Guyotat. Tout ça, en deux pages et une photo, dans le Monde du 26 octobre.

La photo, noir et blanc, floutée, date de février 1972. On y voit, de gauche à droite : Marcelin Pleynet, Philippe Sollers, Denis Roche et Pierre Guyotat. Il y a trente-cinq ans. Déjà, le Temps se précipite, dans sa rapidité effroyable, et nous renvoie des années 1970 une image qui pourrait être de 1930. Cette photo se donne des airs d’archive héroïque. On croirait un de ces documents où l’on voit Walter Benjamin, Panofsky et Adorno, ou Roman Jakobson, voire Mikhaïl Bakhtine ou encore Vladimir Propp. Avant le grand orage noir.

Mais ouf, ce n’est que 1972. Ce n’est qu’un faux-pas des souvenirs, comme une cheville tourne et manque de vous faire basculer. Ils sont bien toujours là, les trois, en 2007 – Sollers, Roche, Guyotat. On les croise même parfois dans Paris, en couleurs, et en trois dimensions. Ils faisaient, en 1972, un « à la manière » des années 1930.

Remakes

A lire Un vrai roman, Mémoires de Philippe Sollers (Plon), on se dit qu’il y avait, en effet, une grande part de remake, chez beaucoup d’entre eux, ces années-là. C’était l’époque du tout Sciences Humaines, de la théorie politique, esthétique, littéraire – subversive, évidemment. Et critique, bien sûr. Voire autocritique, mais pour les autres.

Comme le remarquait dans Livres Hebdo, l’écrivain espagnol Rafael Chirbes (n°702, 21 septembre 2007), nous avons rouvert, dans les années 1970, l’atelier que nous avaient légué toutes sortes de pionniers qui travaillèrent des années 1910 jusqu’à la décennie close par 1939. Se trouvaient sur l’établi les meilleurs outils, des projets poussés jusqu’aux « limites du pays fertile », selon Paul Klee. Et parfois jusqu’aux limites de la pensée, de l’art, de l’écriture – de la personne elle-même.

Quarante ans plus tard, rouvrant l’atelier, les soixante-dizistes ont repris la panoplie. Ils ont brandi tous ces instruments, se sont montrés en train de les brandir, se sont épatés de disposer d’une telle réserve d’audaces, d’outils si neufs, si bien faits. Ils se sont fait photographier à l’établi, dans toutes sortes de poses avantageuses. De ce magnifique atelier, ils n’ont pourtant pas fait grand-chose, si ce n’est – quelquefois – de produire du vieux avec du neuf. Après, ils s’en sont allés, sans même veiller à laisser l’atelier dans l’état où ils l’avaient trouvé.

Depuis certains se taisent, d’autres mélancolisent ou d’autres – Sollers, apparemment – nous disent qu’ils se sont follement amusés. Et oui, tout ça, c’était pour rire. Faire bouger la littérature, ou l’esthétique, ou la philosophie, ou la politique, c’était carnaval. On a dansé en brandissant l’héritage. Parfois, on a même rendossé l’habit des anciens découvreurs, pour qu’il y ait un air de ressemblance. Mais qu’a-t-on produit ? Que trouvent dans l’atelier les nouveaux venus, si ce n’est un fouillis de gadgets mêlés aux vrais outils? Nos farceurs transgressifs, plaisants plaisantins « révolutionnaires » ont mélangé aux instruments de précision des bricoles inutilisables, dangereusement périmées. Limite moisi, dirait Sollers.

R.-G. rejoint P.S.

Dans cette livraison du Monde, il y avait d’ailleurs intersigne – pour reprendre une expression de Villiers de l’Isle-Adam. Outre le trio Sollers, Roche, Guyotat (pages 3 et 4), on trouvait en bas de la page 2 un article sur le Roman sentimental d’Alain Robbe-Grillet (Fayard). Michel Contat y note qu’il n’y a pas grand-chose à dire d’une « littérature érotique qui ne suscite aucun trouble ».

Robbe-Grillet, bien qu’il soit antérieur au soixante-dizisme, se trouve avec son Roman sentimental dans une situation paradoxale : il se déguise en petit farceur avec quelques décennies de retard. Pour un peu, on dirait qu’il veut rattraper Sollers. Il ironise sur lui-même. Il se met en abyme. Il se parodie, se taquine, se fait sa propre esbroufe. « N’y croyez pas, messieurs dames, rien de tout cela n’est sérieux. Nous sommes bien trop malins, bien trop spirituels, etc. ».

En musique, ce renversement – avancer en donnent l’impression de reculer – s’appelle un mouvement rétrograde, une fugue « à l’écrevisse ». Cela ne saurait que plaire à un blog écrevissien, mais il arrive parfois – contrairement à Bach – que l’on perde, avec le temps, faute de pratique, l’art de la fugue. Dans ce cas, on s’emmêle les pinces et les pinceaux.

Sirius

Il y avait autre chose d’intéressant dans ce n° du 26 octobre : à savoir un agréable non-dit, dont Le Monde a l’expérience transhistorique depuis l’époque lointaine où ses journalistes ont appris le maniement du « point de vue de Sirius ». Cela consiste à parler sub specie aeternitatis, comme si l’on voyait tout de très loin, à des années- lumière.

Bon, d’accord, là on passe de l’établi à des petites questions de boutique. Mais, il n’aura échappé à personne – dirait Sirius – que l’article consacré par Robert Solé à Philippe Sollers se trouve au-dessus du « parti pris » de Josyane Savigneau consacré à Denis Roche. Et l’on se souvient d’un temps où Philippe Sollers au Monde était Grand et Josyane Savigneau son Prophète. Et l’on se souvient aussi que ces temps ont passé. Qu’il s’est d’ailleurs passé pas mal d’autres choses.

Héhé, traiter Sollers à cet endroit, c’est un intersigne supplémentaire. Il y fallait un journaliste rompu au mondosiriusisme. Grandi dans le sérail, Robert Solé connaît les détours. Il a longtemps été correspondant à l’étranger puis « médiateur » entre le journal, ses lecteurs (et plus encore entre ses journalistes, dit-on).

L’article du nouveau responsable du Monde des Livres s’inscrit donc dans le style diplomatique fondateur. C’est précis, artistement elliptique, sévère avec tact, et rosse comme on sait l’être du haut de Sirius, sans avoir l’air d’y toucher. Ce qui permet d’éluder aussi plusieurs questions que se posent d’anciens lecteurs du journal qui n’ont pas oublié ce qu’ils ont lu, ce qui leur fut vanté, affirmé, etc. Il est vrai que, de Sirius, tout se perçoit en années-lumière. L’image de ces épisodes a du s’estomper au fil du trajet.

Do it yourself

Ah, une dernière chose!

Sollers, qui connaît bien Sirius, avait prévu le coup. Dans sa chronique du Journal du Dimanche du 30 septembre 2007, il prenait ses précautions.

« On vous dit, rien ne va plus, tout est désenchanté, tout s’effondre. Ce n’est pas ce que je constate. A part les livres des jeunes auteurs que je publie et que je me donne le droit de défendre, je vois arriver un excellent Modiano, un Quignard fiévreux plein d’images érotiques, un Guyotat émouvant sur son enfance, un Denis Roche revisitant la photographie [ça c’est le moment SLC, Salut les Copains !]. Tous ces seniors sont en grande forme. Avec votre permission, je me mets dans le lot avec deux livres, Guerres secrètes (CarnetsNord) et mes Mémoires bientôt publiés sous le titre Un vrai roman. Vous m’en direz des nouvelles ».

A l’allure où filent les années-lumière, c’était prudent. Car, des nouvelles, il a fini par en remonter du Monde.

(A lire aussi : l’entretien avec Philippe Sollers, «Je suis toujours méchant », Livres Hebdo, n°706)

29/10/2007




Duclos ! Duclos !


Peu après la guerre, Staline et Maurice Thorez eurent une longue discussion. On ne présente plus Staline. Maurice Thorez était le secrétaire général du PCF de 1930 à 1964. Il quitta – déserta ? (rude polémique) – l’armée française en octobre 1939 pour devenir moscovite jusqu’en 1944. Thorez, dont le Parti venait d’être interdit, ne voulait pas faire la guerre contre les nouveaux alliés de l’Urss. Il refusait de combattre aux côtés du capitalisme mondial.

Il rencontre le Petit Père des Peuples au sortir des années noires. Staline célèbre avec emphase la Grande Guerre Patriotique – nom officiel soviétique de la Deuxième Guerre mondiale qui ne commence, pour eux, que le 22 juin 1941.

Thorez entend montrer que le PCF, ça n’est pas rien. Aux centaines de milliers de héros soviétiques victimes des nazis, revendiqués par Staline, notre national-Maurice oppose avec aplomb les quelques 350 000 fusillés du PCF. Chiffre considérable : le PCF comptait 270 000 adhérents lorsqu’il fut dissous par Daladier en septembre 1939 juste après la signature du Pacte d’amitié germano-soviétique. Faites le calcul.

Le Parti des fusillés

En comptage de fusillés, le Parti n’était pas chiche. Il s’en était d’abord approprié 100 000, puis le chiffre se stabilisa à « 75 000 communistes passés devant les pelotons d’exécution » (Maurice Thorez). Le PC s’autoproclame Parti des 75 000 fusillés. Il n’a-de-leçons-à-recevoir-de-personne. Les historiens, depuis, ont établi un chiffre d’environ 4500 personnes fusillées par l’Occupant durant la guerre. Les deux tiers étaient des communistes.

La sténographie de la rencontre Thorez-Staline vient d’archives russes consultées par Stéphane Courtois, maître d’œuvre d’une première en France : un Dictionnaire du communisme, tout juste paru chez Larousse. Stéphane Courtois en fit lecture au Festival du Livre d’Histoire qui vient de se tenir Blois. Il a redit également qu’une dispute de chiffres était, en soi, odieuse : une mort injuste est injuste, quelles que soient les statistiques. Ce chiffre de 4500 personnes respecte les critères fixés par Thorez : il s’agit de compter les personnes passées par le peloton d’exécution. Il y eut bien d’autres morts : par déportation, par exécutions sommaires et par massacres collectifs tels qu’Oradour sur Glane. Soyons néanmoins précis : des personnes fusillées dans les règles, si l’on ose dire, il n’y en a jamais eu 75 000. Et tous ces fusillés n’étaient pas communistes.

Triste destin de Guy Môquet

Pourquoi revenir sur ces disputes puisque les historiens sont à peu près d’accord ? A cause de Guy Môquet, bien sûr. Non pas à cause du vrai Guy Môquet, le très jeune homme fusillé le 22 octobre 1941. Mais à cause de cette lettre qu’il fallait lire hier et qui a tant occupé, préoccupé, l’Education nationale.

Sur les faits, il semble que tout le monde ait compris. Fils d’apparatchiks staliniens, Guy Môquet a distribué des tracts antigouvernementaux, c'est-à-dire antivichyssois en octobre 1940. Conformément aux choix de Staline, de Thorez et de Duclos, les tracts du PC dénonçaient l’Etat Français. Ils invitaient aussi les travailleurs (ouvriers, paysans) à ne pas soutenir l’infâme bellicisme du Grand Capital anglo-américain, fauteur de guerre. En octobre 1940, le PCF respectait les accords soviéto-germaniques : tous unis contre le cosmopolitisme des ploutocrates. Pas un mot pour la Résistance.

On avait oublié Guy Môquet – sauf la station de métro dans le XVII° arrondissement, dont son cheminot de père avait été le député PCF en 1936. Nicolas Sarkozy, avec le soutien lyrique de Max Gallo et la documentation approximative d’Henri Guaino, l’a remis sur le devant de la scène. Résultat : cette lecture nationale d’hier.

Idiots utiles

Tout le monde est d’accord : Guy Môquet était un vaillant garçon, trop jeune pour comprendre le spiel dont il fut victime. Car le camarade Joseph – l’homme au sourire plus doux que des framboises (chant d’école soviétique) – considérait ces militants comme des « idiots utiles ». De braves gars qui se faisaient fusiller pour un contresens. Ils mouraient pour que le taureau du Nord et Jacques Duclos (mais quand publiera-t-on une vraie biographie de Duclos ?) puissent continuer leur carrière. Souvenons-nous du 1er juin 1969, élection présidentielle. Au premier tour, l’un des êtres les plus douteux et les plus sombres de notre histoire politique récente obtint 21,5 % des suffrages. Staline en rit encore.

Le Pen, malgré tout son cynisme, n’a pas égalé le score du faux petit pâtissier des Hautes-Pyrénées dont le talent de tueur, de menteur, de falsificateur, reste sans égal. Et qui, somme toute, a signé, un exploit posthume : plus personne ne s’intéresse à lui. Une biographie historique du petit bonhomme serait sans doute un échec commercial. Et c’est ainsi qu’un personnage hautement romanesque, digne de Torquemada (sauf son look), reste un homme ordinaire, auteur de crimes politiques ordinaires, rassurant une France qui voudrait tant être ordinaire.

Oublions, notre copain Jacques, l’homme du bon pain, du bonnet blanc et du blanc bonnet. Constatons l’évidence. Comment des enseignants peuvent-ils commenter le micmac Môquet à des élèves qui ne savent quasiment rien de la Deuxième Guerre ? Il aurait fallu dire : ben voilà, c’était un garçon généreux, fourvoyé, qui a payé de sa vie les mensonges et les approximations du Parti communiste. Qui n’a pas pu être résistant, parce que le Parti ne résistait pas encore. Qui a été arrêté par la police française. Qui a été versé par cette même police dans les listes des Allemands. Et que ceux-ci ont fusillé, avec d’autres otages, pour « venger » l’assassinat du Feldkommandant de Nantes (20 octobre 1941) par des communistes.

Les dates ont ici un sens : l’opération Barberousse – Hitler contre l’Urss – commence le 22 juin 1941. La politique de Thorez et Duclos a changé ce jour là, sur ordre de Staline. Guy Môquet avait été arrêté en 1940, alors que Jacques Duclos négociait encore avec l’Occupant la reparution de L’Humanité. Allez expliquer toute l’affaire, en quelques mots à des enfants ou adolescents d’aujourd’hui…

Moralité. La géniale exploitation de l’idiot utile par le camarade Iossif Vissarionovitch Djougachvili a parfaitement fonctionné. Cet idiot n’est pas le malheureux Guy Môquet. Mais l’icône Môquet usinée et rectifiée par la propagande du PC. Il a fallu pour en venir à cette Lettre toute la longue chaîne des compagnons de route – ressassant les mots d’ordre du Petit Pâtissier Duclos – puis le bricolage d’Henri Guaino, bricolant à son tour les discours de Nicolas Sarkozy , avec un seul souci : comment emberlificoter la gauche, qui adore qu’on l’emberlificote ?

A lire

C’est ainsi qu’un vieille désinformation s’est transformée en lecture des écoles, avec la bénédiction de Max Gallo (de l’Académie Française) : texte Guaino, musique Sarko. Mémoire Zéro. Car, de cela j’en suis sûr : ni Guaino, ni Sarko, ni Gallo n’ont pris la peine de mettre à jour leurs connaissances. Ils ont ratifié Joseph et Jacques. Les idiots utiles se trouvent au plus haut niveau.

Rappelons donc : le Dictionnaire du Communisme de Stéphane Courtois (Larousse), l’article de Jean-Pierre Azéma sur Guy Môquet, Sarkozy et le roman national, dans l’Histoire n°323 (septembre 2007) et le récent ouvrage de Jean-Marc Berlière et Frank Liaigre : Liquider les traîtres (Laffont). Si vous lisez Livres Hebdo, c’est dans le n°700, du 7 septembre 2007.

23/10/2007




LitAg


Les habitués vous en avertissent : il n’y a plus à Francfort de négociations spectaculaires. Du genre : voici un manuscrit à 100 000 €, je vous le passe, lisez-le cette nuit, je veux la réponse demain. Les déplacements rapides et, surtout, l’Internet ont changé les choses.

Cela dit, parcourant les étages et les pavillons, j’observe qu’à chaque stand des femmes et des hommes négocient avec flamme, chacun, chacune, en vis-à-vis autour d’une petite table (le mètre carré coûte cher à la Buchmesse). Ordinateurs, piles de feuilles, agendas, téléphones portables. Derrière eux, des livres sur un rayonnage : les parutions les plus récentes, et les catalogues à jour. On agrémente parfois d’une ou deux photos d’auteurs vedettes.

Quand le patron ou le holding a des pulsions de grandiosité, le stand arbore un logo lumineux à la manière des multinationales. Dans ce cas, un brelan d’écrans plats est le bienvenu : toutes sortes d’images fixes ou mobiles. On voit des courbes, statistiques et autres camemberts, et les people les plus people édités par la maison.

Chery Blair, par exemple, la femme de Tony – je la vois, géante, dans les hectares anglo-saxons. Il y a son portrait et presque un film. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’une suite aux aventures de la Reine, de Tony et de la défunte Diana. Un nouveau Frears. Non, elle raconte tout. Ceux qui achètent les droits vont connaître leur souffrance. En France, ça n’est jouable qu’avec une préface de Cécilia. Chery & Céci against Betty Boop, Chery & Céci: Casino Royale, Chery & Céci: The Fouquet’s Doom, Chery & Céci: much ado about Nicholas…

C’est fatiguant, Francfort.

Physiquement les livres y sont peu nombreux, sauf dans les deux grands pavillons germaniques – mais cette Buchmesse là, celle des éditeurs de langue allemande, est un autre monde. Il ne s’agit plus seulement, ici, d’acheter ou vendre des droits. Le public est celui des libraires, des bibliothécaires, des distributeurs, diffuseurs et autres. Ils veulent voir les livres, les toucher, penser des vitrines, étudier des présentoirs, évaluer les volumes de commande. Et l’on se promène dangereusement au niveau 0 du bâtiment 4, où sont les libraires spécialisés en livres anciens. Ne jamais s’y rendre avec une carte de crédit.

Descente aux Enfers

Puisque l’essentiel, ici, reste immatériel – des fichiers informatiques, des engagements verbaux – autant essayer de percer le secret des maîtres du monde. Sinon, je vais finir en cobaye du génial constructeur des tapis roulants.

J’invente d’entrer dans le seul lieu interdit de la Buchmesse. Un espace clos de très hauts panneaux rouges, analogues au pourtour de la salle des coffres d’une banque suisse. Et sur ce mur, un seul signe, dans un angle : LitAg. L’abréviation de Literary Agents & Scouts Centre. Les agents littéraires et leurs bataillons volants.

LitAg se trouve au milieu de la radiale roulante qui relie les trois pavillons internationaux. Mais, on n’y accède qu’en douce, par un escalier non mécanique, l’air de rien, loin de la foule. Et le Mur Rouge se planque derrière le Centre de Presse, histoire qu’on se perde.

Comme le Petit Poucet je me contente de suivre les éditeurs qui savent, eux, le chemin. Un à un, je les repère : soumis, résignés. Ils se glissent comme des ombres vers le poste de contrôle. J’emboîte le pas, à distance. Oh, ils font moins les fiers qu’aux cocktails où lorsqu’ils vous vantent leurs romans de rentrée…

N’entre pas à LitAg qui veut.

Il faut avoir pris rendez-vous. LitAg & Scouts prennent deux à trois patients l’heure. Cette preuve d’appointment, il convient de la justifier aux trois vigiles qui bloquent l’accès. Et ces vigiles ne sont pas de simples cerbères. Ils sont déjà les juges des Enfers. Eaque, Minos et Rhadamanthe me soufflent mes souvenirs de mythologie grecque. Ils scrutent vos codes barres, puis une banque de données. Peut-être sont-ils détachés ici par les services d’immigration américains, et leurs listes interminables de questions. Votre rendez-vous pèse-t-il vraiment le poids d’un vrai rendez-vous ? Etes-vous digne d’entrer au royaume où vous attend l’Hadès aux cents visages à qui vous allez payer très cher un contrat qui scellera définitivement votre perte, car vous ne retrouverez jamais vos à-valoir…

Je ne suis pas éditeur. Je n’ai rien à vendre, rien à acheter. Je vois passer, gênés, mi-figue mi-raisin, quelques éditeurs français qui, d’habitude, plastronnent. Les voici comme tout le monde, penauds, confus. Ils subissent les questions d’Eaque, Minos et Rhadamanthe. On ne pèse pas lourd devant LitAg. Et ce n’est qu’un début, car suivra la comparution devant telle ou tel des infernales divinités.

De toute façon, je suis très vexé moi aussi. Ma carte professionnelle, le numéro à douze chiffres du Presse-Zentrum, la garantie de mon banquier, mon arbre généalogique, mon visa biométrique à jour, mon engagement à ne pas commettre d’actes hostiles envers les Etats-Unis d’Amérique. Rien n’émeut le trio des Juges. Je tourne comme une âme en peine autour du Mur Rouge. Cela met le baume au cœur des éditeurs mortifiés : eux, au moins, ont accès au centre des Brimades internationales. Il est toujours bon d’avoir plus humilié que soi.

Hélène et le garçon

Le salut vient d’une Grecque. Nous avions conversé la veille de ses difficultés avec les éditeurs français, pour qui la littérature grecque n’est pas une urgence – puisque leur seule urgence est d’aller s’incliner devant LitAg aux cent têtes, le Polymorphe. Appelons cette Grecque Hélène. Rêvons.

Elle accepte de me présenter comme son adjoint.

On sait combien puissante fut Hélène de Troie. Mon Hélène moderne se débrouille bien. Elle justifie minutieusement ses prétentions à pouvoir entrer dans LitAg. Eaque, Minos et Rhadamanthe acceptent, malgré un regard suspicieux sur l’adjoint. Ils l’ont déjà vu quelque part celui-là, mais quand et où ? Et pas sur le bon plateau de la balance.

Qu’importe, voici LitAg.

Je laisse ma protectrice s’éclipser vers une des officines où l’attendent ses épreuves. Et je contemple un vide pâle, blanc, fortement éclairé. Quelque chose comme la vue plongeante sur les bureaux vitrés que Jacques Tati imagina dans Playtime.

Grand silence, vague murmure d’un confessionnal à la chaîne, ordinateurs, visages interchangeables, hommes ou femmes. Encore moins de livres que partout ailleurs. Je songe aux salles informatisées de la Bourse de Francfort, aux Algéco des cellules d’intervention psychologique après de grandes catastrophes ou à cent agents de l’ANPE traitant simultanément, cas par cas, leur chômeur.

Eaque, Minos et Rhadamanthe avaient raison. Je ne suis pas Thésée. Je ne suis pas taillé pour LitAg. Ils l’avaient bien vu que je ne saurais pas triompher du labyrinthe et que j’étais bien incapable de descendre aux Enfers puis d’en franchir le seuil pour enlever la femme d’Hadès.

Je quitte LitAg ans avoir vu Hadès, ni même l’un de ses visages. Et sans avoir piqué sa femme. Au moins, je n’ai pas perdu d’argent, ni la considération de mon contrôleur de gestion.

12/10/2007




Global Welt Catalana


Culura Catalana singular i universal proclament les affiches de la Foire du Livre francfortoise. La Catalogne une et néanmoins universelle. Voilà qui rappelle notre chère exception française, elle aussi singulièrement universelle, universelle dans sa défense du singulier. Et patati, et patata.

En visitant la Francfort des banques et de la Buchmesse, on s’interroge sur l’existence réelle des exceptions – surtout lorsque l’on tente de se promener dans le Centre des expositions. Car il n’y a pas de promenade. Ce sont des hectares où se dressent des « pavillons » (des immeubles), et où l’exception se répète. Au moins cinq bâtiments reliés par des navettes, des minibus et des trottoirs roulants. Avec plein de gens exceptionnellement peu exceptionnels – d’autres nous-mêmes, en quelque sorte. Je veux dire : plein de gens qui – venus de tous les continents – s’habillent en banquiers parfois vaguement bohèmes (pour les messieurs). Ou en women executive juste pas trop, décontractées juste pas moins (pour les dames). Quelques un(e) s, passéistes, se déplacent en trottinette.

Un espace très global

Juste en entrant, voici le gigantesque espace consacré aux invités d’honneur, qui sont évidemment les Catalans. Cet espace se perche en loggia, vaste comme un plateau de tournage : un parquet par centaines de mètres carrés dominé (comptons vingt mètres de hauteur, minimum) par une forêt de poutrelles et de rails, truffés de projecteurs, de glissières, de pinces métalliques, de câbles.

Le plateau-esplanade coiffe une cafétéria, elle aussi très grande, dédiée, comme dit le sabir global, à la Catalogne. Dans cet espace repas on a mis les nappes, serviettes, etc, aux couleurs invitées : dominante orange et bordeaux. Le fait mérite d’être signalé, car l’invité catalan se caractérise ainsi par toutes sortes d’odeurs collatérales, venues des cuisines. Les livres sont donc humains.

Au fond du plateau catalan se trouvent des vitrages, avec perspective imprenable sur les autres immeubles de la foire et les espaces arborés. Cette lumière d’octobre (belle, automnale et néanmoins vive ces jours-ci) ne franchit pas plus de quelques mètres. Un cercle de rayonnages, un ring d’un gris très chic, disposé en éventail, mange ici tout ce qui rappellerait le jour. Si l’on tourne autour, en suivant sa périphérie, externe ce ring catalan sert de bibliothèque. Si l’on passe à l’intérieur du ring, celui-ci offre des panneaux chronologiques : histoire et culture de Catalogne. Une sorte de Stonehenge, en quelque sorte. Mais pas encore assez vaste pour occuper les centaines de mètres carrés de parquet flottant.

L’intérieur du cercle baigne dans une lumière intime. Cette lumière berce une dizaine de parallélépipèdes, qui forment parcours. Ces parallélépipèdes sont des sarcophages d’altu-alu-plexi dans lesquels reposent des livres anciens et modernes. La chronologie déployée en panneaux pédagogiques, sur la face interne du cercle, se trouve redite, au-dessus de chaque sarcophage-vitrine, par un écran plat. Chaque écran diffuse des images plus ou moins anciennes d’actualités, où les années 1930-1940 tiennent leur place prévisible.

Des visiteurs visitent. Des gens se cherchent sans se trouver. Le silence règne.

Diverses équipes vidéo filment pourtant ici et là. Elles ne meublent pas davantage l’immensité. Face aux oculaires et bonnettes moussues comparaissent des personnes mises en situation, c'est-à-dire devant un bout du ring : intérieur, si l’on veut une couleur d’histoire ; extérieur, si l’on veut un fond de bibliothèque éclairé de rouge catalan ou de jaune catalan. Il doit s’agir d’écrivains ou d’éditeurs, ou même de critiques. Tous, toutes, ressemblent aux banquiers bohèmes et aux executives juste-pas-trop-juste-pas-moins déjà cités : entre soixante et trente ans. Hé, c’est la classe d’âge – y’a guère d’autre choix. Ils parlent mais on n’entend rien. Tous les bruits sont absorbés par le ring et les bonnettes moussues. Les équipes sont les habituelles équipes techniques : plus ou moins lymphatiques, plus ou moins débraillées, plus ou moins concentrées sur des écrans de contrôle et des balances sonores.

Sous-titré anglais

En dehors du Stonehenge historiographique, la steppe accueille (à droite en entrant) une petite centaine de poufs carrés et de fauteuils vaguement Voltaire stylisés, un rien destroy. Ce mobilier forme, sans en avoir l’air, un amphithéâtre devant une scène qui n’en a pas davantage l’air, où se déroule un débat qui en a bien l’air : six auteurs et auteures qu’une animatrice déterminée mène comme elle le peut en allemand, anglais et catalan. Des rétroprojections donnent des informations complémentaires (bibliographie, références, etc).

Si le regard – et le visiteur – se transportent de l’autre côté du Stonehenge (c'est-à-dire sur la gauche), il s’y trouve encore de la steppe. Celle-ci tente de se meubler par un quinconce où l’on retrouve d’autres fauteuils post-voltairiens destroys et d’autres poufs carrés, teintes bistre, gris, noir, bordeaux. Dans ce « salon », près des baies vitrées à l’impuissante lumière, des personnes concernées peuvent se rencontrer de manière informelle.

Au–dessus du salon flottant, au-dessus de Stonehenge et là-bas au-dessus de l’amphithéâtre qui n’en a pas l’air, pendent des grappes de feuillets rouge, jaune, bordeaux et blancs. Ils symbolisent des livres. Ils portent des noms d’auteurs. Les folios ne dissimulent pas pour autant la merveilleuse gare de triage aérienne et ses poutrelles déjà mentionnées.

A l’extrême gauche, contre la paroi, brillent enfin sept écrans plats, de beau format, en hauteur. Cette foire est aussi – tous hectares confondus- une foire de l’écran plat. Passent en continu sur ces écrans-là, ceux du plateau, des entretiens d’écrivains catalans, réalisés en plan américain fixe. Reportages qui se déroulent bien sûr en lingua catalana. Le son reste si bas qu’on n’entend rien. On peut toutefois lire les sous-titres, uniquement en anglais. Singular i universal, on vous l’a dit. Weltkatalanischereigentümlichkeit, selon les Allemands qui, jusque dans le vocabulaire, ont l’esprit fédéral.

Le livre n’est pas spectaculaire

Pris par l’odeur de cuisine – souvenirs de restau U – le visiteur s’angoisse de cette immensité ombreuse. Dehors, il est midi. Les quelques tours bancaires mégalomanes, peu nombreuses et sereines à force d’être puissamment singulières, se dressent dans une lumière de rêve bien plus haut qu’une avenue d’arbres, elle-même assez avenante. Le visiteur mélancolique songe à tous ces livres catalans soigneusement disposés, dont des dizaines sont excellents et certains des merveilles de fabrication. Mais il faudrait les tenir, les lire au calme, avoir du temps.

C’est l’évidence. Rien de moins spectaculaire que les livres. La Buchmesse n’est d’ailleurs pas un spectacle. Sauf si l’on veut découvrir un show-room cyclopéen où figurent toutes les formules de stands, tous les modes de circulation et tous les modèles de signalétique.

Les vraies belles foires sont pour les bestiaux : de superbes bêtes à corne broutent au long du chemin de halage qui longe le Main jusqu’à la banlieue de Höchst. Ici – dans les cinq immeubles de la Buchmesse – règnent les affaires. Elles sont cérébrales, parce que fonctionnelles. Bancaires. Fiduciaires, comme le papier monnaie. Ce qui réchauffera le cœur des financiers francfortois. Acheter, vendre ou lire un livre, c’est aussi un marché. De droit écrit. Où l’on tient parole, en général.

11/10/2007




Frankfurter Shimmy


Lors d’une conversation, voici quelques années, Pietro Citati remarquait sa gêne devant certains jeunes auteurs italiens. « J’ai l’impression», observait-il, «de lire des traductions ». Comprenons des traductions de l’anglais – voire de l’américanglais qui semble souvent, désormais, la base de départ des traducteurs, leur référence sonore et l’origine de leurs tics.

Un texte traduit de l’américanglais donne la sensation d’un insaisissable shimmy. Il présente des tours narratifs qui sentent la transposition – ce qui s’empire avec expressions familières ou argotiques. En général, celles-ci, n’existent que dans le français des traductions et renvoient directement au monde anglo-saxon. Elles finissent par entrer dans le langage inapproprié (le mot, pris dans ce sens, est un exemple type de français shimmy) lorsque les traducteurs de séries télévisées embrayent sur le mauvais exemple de l’écrit. Au point que l’écrit cède en retour aux facilités de la traduction approximative et kilométrique de l’audiovisuel. Ainsi, le délinquant de base dit-il « votre honneur » à un juge – alors que « votre honneur » n’a jamais appartenu à notre langage révérencieux, y compris sous l’Ancien Régime. Je serais curieux de savoir qui est le premier à nous avoir infligé « votre honneur ». Un traducteur de l’écrit ou un doubleur de cinéma ?

Pietro Citati observait aussi que ce shimmy – fort peu alchimique – provenait des lectures favorites affichées par la nouvelle génération. Comme en France, de nombreux jeunes Italiens en voie d’ascension ont découvert l’écriture, ou leur vocation à se faire connaître médiatiquement par l’imprimé, en lisant des traductions. Ils font rarement allusion aux grands écrivains des générations précédentes écrivant dans leur propre langue. L’un des plus calamiteux maîtres de shimmy reste ainsi le malheureux Scott Fitzgerald (il n’y est pour rien) qui fut aussi mal traduit en italien qu’en français. C’est souvent lui que les jeunes gens pressés on choisi pour maître en roman nouveau – faute d’avoir le temps ou l’énergie de se frotter au Nouveau Roman. Ils ont donc pris chez ses traducteurs leur italien ou leur français shimmyque.

Fiction France

Je me faisais ces réflexions en lisant certains des écrivains de langue française retenus par CULTURESFRANCE dans le premier numéro de Fiction France, tiré à 12 500 exemplaires et distribué, en ce moment, à la Foire de Francfort. CULTURESFRANCE ne s’écrit qu’en majuscules, tout collé, sans doute à cause de l’Internet : on aurait pu imaginer CulturesFrance comme pour les banques ou les consultants, qui ont leur propre shimmy. Voire Francisture, si c’était une école de commerce, ou Franscultis pour un laboratoire. Là n’est pas la question.

CULTURESFRANCE est un nouvel « opérateur », dirigé par Olivier Poivre d’Arvor. Il fédère plusieurs organismes du Ministère des Affaires Etrangères et du Ministère de la Culture qui faisaient parfois doublon. Dans le domaine de l’action culturelle française à l’étranger on est d’ailleurs loin d’avoir remédié aux doublons et autres triplements. Du travail reste à faire. Une nouvelle fois, là n’est pas la question.

Fiction France est une revue qui présente deux fois l’an un choix d’une vingtaine d’œuvres de fiction récemment parues, signées par des « nouveaux romanciers » de langue française, qui ne sont pas pour autant débutants (ils doivent avoir déjà publié deux ou trois œuvres de fiction). Le magazine se présente au grand format, papier brillant, portraits couleurs. Il montre les visages (ah, il y aurait beaucoup à dire sur les visages d’écrivains tels qu’on les photographie – ce sera une autre fois…). Il résume les biographies, indique les coordonnées des éditeurs et/ou gestionnaires de droits. Il donne un large extrait du livre choisi et sa traduction en anglais.

Le choix de Fiction France s’établit à partir de propositions faites par les éditeurs. Ainsi donc, pour le n°1 : Metin Arditi (Actes Sud), Charles Dantzig (Grasset), Vincent Delecroix (Gallimard), Louise Desbrusses (POL), Marc Dugain (Gallimard, deuxième), Claire Fercak (Verticales, Gallimard troisième), Nadia Galy (Albin Michel), Yasmine Ghata (Fayard), Charif Madjalani (Le Seuil), Michel Monnereau (La Table Ronde, Gallimard quatrième), Eric Reinhardt (Stock), Thierry du Sorbier (Buchet Chastel) et Yasmina Traboulsi (Mercure de France, Gallimard cinquième). A quoi s’ajoutent deux « polars » : Régis Descott (Lattès) et Marcus Malte (Zulma). Le choix de conclut par trois auteurs dont la catégorie est celle des « grands romanciers » – ce qui n’est pas encourageant pour les seize autres. Ces trois « grands » sont Henry Bauchau (Actes Sud, deuxième), Pierre Guyotat (Mercure de France, Gallimard sixième) et Jacques Serena (Minuit).

Réflexion faite, d’être présenté d’office comme « grand romancier » n’est pas rassurant non plus pour les intéressés. L’éloge sous-entend-il : c’est beau, mais c’est dur et pas facile à vendre ? Ce qui a de quoi enthousiasmer, en effet, les acheteurs anglo-saxons qui fuient le risque comme la peste et leur contrôleur de gestion.

L’américanglais subliminal

Tous les choix sont discutables. Mieux vaut risquer et choisir que de ne rien faire. Cela dit, on se demande si certains (comme Gallimard et satellites) ne se gardent pas la promotion de leurs auteurs vedettes, sous-traitant à CULTURESFRANCE ceux sur lesquels ils sont moins pressés de faire effort. On se demande aussi… A vrai dire, on ne se le demande pas, c’est évident. On constate donc aussi que Fiction France se destine d’abord à l’univers anglophone. La direction parisienne établit la sélection en concertation avec les bureaux du livre de New York et Londres. Quant au bureau berlinois, il est chargé d’utiliser ce matériel anglo-français à l’usage des germanophones. Certes ceux-ci maîtrisent bien mieux l’anglais que nous (cela se vérifie partout à Francfort) mais, enfin, l’allemand, l’italien, le portugais et l’espagnol, pour s’en tenir à l’Union européenne, méritent peut-être considération, notamment si l’on veut transmettre une écriture

Le prochain Fiction France paraîtra le 31 mars 2008. On espère qu’il aura pu servir à diffuser quelques livres intéressants auprès des éditeurs et des universités americanglophones. Mais il reste à lever l’ambiguïté de l’aide publique : est-elle destinée à fournir des best-sellers supposés aux éditeurs et agents anglo-saxons (qui ont leur foire dans la foire de Francfort, et en sont le centre de gravité) ? Est-elle destinée à faire connaître des œuvres singulières, souvent durables, qui demandent un investissement plus long ?

En tout cas, je conseille aux amateurs de shimmy la lecture en anglais puis en français d’Eric Reinhardt et Charles Dantzig. Ils sont nettement meilleurs en anglais. On se demande, du coup, s’ils n’ont pas écrit, en version originale française, leur propre traduction d’un américanglais subliminal avec les aléas que ces traductions présentent lorsqu’elles restent imprégnées de la lingua brittamerica mondiale.

A consulter : http://www.culturesfrance.com/

10/10/2007




Et si c’était vrai ?


L’autre soir, au Châtelet, on donnait Monkey Journey to the West, spectacle musical adapté du Voyage en Occident ou Pérégrination vers l’Ouest, l’un des grands textes de la littérature chinoise. Ce « roman » de Wu Cheng’en (XVI° siècle) s’inspire de la merveilleuse, truculente et magique histoire des voyages du Singe qui voulut être immortel et participa au transfert des Ecritures saintes du bouddhisme vers la Chine.

Le Châtelet en propose une joyeuse et virtuose version. Elle a été revue et corrigée pour une troupe chinoise, des chanteurs d’opéra de Pékin, des acrobates et interprètes d’arts martiaux de Shaolin avec la complicité des créateurs, britanniques, de Gorillaz, un groupe virtuel plein de malice.

Comme le soir était doux et qu’une lune chinoise brillait sur la Seine, je conversais avec l’un de mes confrères de ces délits d’amitiés qui font la saveur de notre vie journalistique, tout en discréditant les prix littéraires et vous trompant, cher lecteur, sur les livres que vous vous croyez tenus de lire. Mais on se lasse de toujours redire les mêmes noms. Aussi eus-je envie d’en faire un conte – sachant que les délits d’amitiés sont monnaie courante depuis l’invention du journalisme par Théophraste Renaudot. Et que cela ne finira pas de sitôt.

Les bonheurs de Marcassin

Ce jour là, maître Ecrevisse déambulait le long du fleuve en compagnie de son ami, maître Gourmet de Toutes-Encres – tous deux lettrés de seconde classe. Comme chantait le grillon et se reflétaient les étoiles, maître Ecrevisse et maître Gourmet parlaient du bel accueil réservé par les Tablettes du Dard-Doré au roman que venait de calligraphier Marcassin Barbes-Tendres. Ce roman s’appelait Shânes ou quelque chose de ce genre, nom d’un de ces peuples des marches maritimes dont l’Empereur ignore jusqu’au nom.

Encore lettré de seconde classe, voici quelques mois, Marcassin Barbes-Tendres était devenu lettré de première classe juste avant qu’il ne présente aux Censeurs les rouleaux de Shânes. Il est question, depuis, que l’une des congrégations de Censeurs lui décerne une récompense. La promotion d’un si jeune homme était due au puissant mandarin Sanglier des Brumes Feintes qui se reconnaît, paraît-il, en Marcassin comme un père en son fils.

Sanglier, parmi toutes ses influences, règne sur les Tablettes et sur les Censeurs. Il avait donc fait Marcassin régisseur des calligraphies aux Tablettes du Dard-Doré. Aussitôt des calligraphes de toutes sortes, aspirant aux bontés du Dard-Doré, applaudirent les calligraphies de Shânes, espérant qu’en retombe sur eux quelque bénéfice, tant est grand le pouvoir du seigneur Sanglier des Brumes Feintes et de son riche maître Redoutable Printemps, le Régisseur des Planches, des Tablettes et des Soies.

- As-tu vu, soupira maître Gourmet de Toutes-Encres, la recension que le Dard-Doré vient de publier à propos de Shânes.

- Hélas non, ami Gourmet, répondit maître Ecrevisse, je ne consulte le Dard-Doré qu’une fois sur trois.

- Et bien, cette recension s’est calligraphiée dans les rouleaux qu’administre maintenant, au Dard-Doré, le Premier lettré Marcassin Barbes-Tendres. C’est un éloge de Shânes tel que n’oserait en faire le plus empressé laudateur des Ecritures saintes. L’auteur n’avertit pas même que le Premier lettré Barbes-Tendres régit désormais les rouleaux où s’étale cette calligraphie louangeuse. La recension compare sans mesure Marcassin aux plus illustres.

- L’affaire n’est pas neuve, maître Gourmet.

- Elle me déçoit, maître Ecrevisse.

- Et qui donc a posé son sceau et sa signature sur cette calligraphie ?

- Une inconnue, nommée Lu Parquet-de-Santal. Une jeune femme, sans doute, fort pressée d’introduire ses calligraphies dans les Tablettes.

Ils en étaient là, proches du pont aux Bambous, lorsqu’ils furent abordés par une demoiselle. Elle s’excusa d’un petit rire, confiant avoir surpris leur conversation. C’était l’une des Jeunes Dames d’un Cabinet à livres qu’on nomme Rêve des Hauteurs.

- Hihi. Vous excuserez mon impertinence, seigneurs lettrés, mais Lu Parquet-de-Santal n’existe pas. Ce nom cache celui de la douairière Petite-Foudre.

- Quoi, Petite-Foudre ? s’exclama maître Gourmet. C’est impossible.

- Et si c’était vrai, hihi, maître Gourmet ?

Maître Gourmet de Toutes-Encres et maître Ecrevisse devinrent songeurs. La douairière Petite-Foudre avait régi, des années durant, les rouleaux du Dard-Doré. Marcassin Barbes-Tendres venait de lui succéder. Mais la douairière n‘en avait pas moins brossé les escarpins du jeune lettré de première classe comme si elle n’était qu’une jeune servante.

- Ha, gémit maître Gourmet. Vous avez raison, Jeune Dame ! Il me revient que la fausse Lu Parquet-de-Santal compare, dans sa calligraphie, le jeune Marcassin au défunt vieux lettré Phacochère Conscient-de-la-Vacuité, dont elle était l’épouse et la principale laudatrice. J’avais été surpris qu’une jeune calligraphe égale le tout neuf Marcassin à l’antique Phacochère dont le nom s’est estompé au fil des ans. J’ai peine à y croire.

Et si c’était vrai ?

Parlons plutôt du singe

Puisque tout cela naquit au spectacle du Monkey et du fabuleux voyage de Singet qui rapporta les Ecritures de l’Inde vers la Chine, j’en profite pour rappeler qu’on peut lire le Xiyou Ji (Pérégrination vers l’Ouest) dans la grande édition d’André Lévy proposées par la Pléiade (deux volumes). Et qu’il en existe une belle variation romanesque signée en 1972 par Fréderick Tristan : Le Singe égal du Ciel, maintenant disponible chez Fayard.

Le spectacle continue au Châtelet jusqu’au 13 octobre. En littérature, il se poursuivra bien plus longtemps.

08/10/2007




Où l'on ne parle pas de critiques littéraires


Le plagiat Georgette

Georgette Leblanc était, en quelque sorte, l’Arielle Dombasle de Maurice Maeterlinck. Elle était aussi la sœur de Maurice Leblanc, le créateur d’Arsène Lupin.

Mezzo-soprano contestée – « elle a l’aphonie des grandeurs », disait Jean Lorrain – Georgette en imposait par son tempérament de comédienne. Lorsqu’elle chanta Carmen en 1898, la jeune femme terrassa les apoplectiques. Elle avait 29 ans, affirmait en avoir 23. Un critique clama qu’elle avait « mis à rude épreuve la libido des machinistes et des pompiers ». La critique était déjà, vers 1900, l’honneur du journalisme français.

Georgette fêtait ses 19 ans (les vrais, elle n’avait pas encore d’âge officiel), lorsqu’elle lut des textes de Maeterlinck déjà connu pour son théâtre, notamment Pelléas et Mélisande (1892) dont Debussy fit plus tard l’opéra que l’on sait (1902). Maeterlinck avait alors (1894), 32 ans. Lectrice ardente, Georgette déclara : « C’est le seul homme que je puisse aimer ». Et hop ! elle part à Bruxelles, se fait engager pour deux ans au Théâtre de la Monnaie : inévitablement l’écrivain l’y verra. Inévitablement, elle le rencontrera.

Six mois après son arrivée en Belgique, c’est fait : un avocat invite Georgette à dîner. Dîner auquel participe Maeterlinck. Ni une ni deux : « Ah, cher maître, comme j’aimerais connaître Gand ! ». Et hop, et hop ! Voilà Maurice qui répond : « J’allais vous proposer la visite ». Embrassons-nous, Folleville. Georgette et Maurice vivront passionnément jusqu’à leur rupture en 1919.

L’affaire Barbe Bleue

Cette union résolument libre, développa chez Maeterlinck un art du « plagiat psychique » tout à fait passionnant. C’est là que je voulais en venir, sortant d’une représentation d’Ariane et Barbe Bleue à l’Opéra-Bastille – dont le texte est de Maurice Maeterlinck et la musique (remarquable) de Paul Dukas qui n’est pas seulement l’auteur de L’Apprenti sorcier. Lequel Apprenti sorcier ne fut pas composé pour Walt Disney, on ne le dira jamais assez. Mais là n’est pas la question. Il faut surtout savoir que Georgette Leblanc chanta le rôle d’Ariane à la création en 1907.

Et revenons au « plagiat psychique ». C’est un beau cas.

Georgette n’est pas de tout repos. Elle en impose à Maurice qui, rapidement, tisse autour d’elle sa toile. Il l’aime, il la craint. Il détourne cette crainte à son profit en transformant la jeune femme en personnage de ses œuvres dont elle n’est pas à proprement parler l’inspiratrice mais plutôt la « maîtresse », au sens fort du mot. De manière ambiguë, l’écrivain se soumet à celle qu’il aime, mais l’utilise : devenue personnage, elle dépend cette fois du bon vouloir de l’auteur Maeterlinck. Celui-ci lui confère des rôles gratifiants – mais l’utilise tout de même, allant jusqu’à lui emprunter de nombreuses répliques.

« Nous ne nous connaissons pas encore, car nous n’avons pas osé nous taire ensemble », écrivit Georgette. Jolie phrase que Maeterlinck reprit telle quelle dans Le Trésor des humbles (1896). De même entend-on Georgette lorsque la nouvelle épouse de Barbe Bleue, Ariane, entre dans l’inquiétant château et déclare sans complexe : «Il m’aime, je suis belle et j’aurai son secret ». Et hop, et toc. Tu vas voir à qui tu as affaire, mon gaillard. Elle enchaîne aussitôt par une sentence superbe : « D’abord, il faut désobéir, c’est le premier devoir quand l’ordre est menaçant, et ne s’explique pas ». Voilà qui passionna certains viennois lorsque le « conte » d’Ariane fut traduit dès 1899.

Comme Pelléas, Ariane fut une pièce, en effet, avant d’être un opéra : une « légende », une « féerie » écrite pour Georgette. On y voit la nouvelle épouse de Barbe Bleue se rendre au château du Tueur de Femmes pour libérer les épouses captives. Elle ouvre sans hésiter toutes les portes, y compris la porte interdite (qu’elle ouvre plutôt deux fois qu’une). Cette Ariane en avait déjà vu d’autres avec le Minotaure et Thésée.

En face d’elle, Barbe Bleue – seigneur des femmes, détenteur de la magie – se trouve réduit à pas grand-chose. Il finit ligoté, aux pieds d’Ariane et des femmes rescapées. Ariane, prise de pitié, tranche les liens : que l’Ogre, bien mal en point, reste dans son château désenchanté. Elle, elle part. A sa surprise, toutefois, les épouses libérées n’ont aucune envie de la suivre et restent aux petits soins de leur Barbe Bleue devenu papy gâteau, à l’instar de Maurice face à Georgette. Ariane poursuit donc son chemin, avec une ultime réplique toute georgettienne : « Je m’en vais loin d’ici, là-bas, où l’on m’attend encore… » .

Relire Maeterlinck

Maeterlinck, en fait, n’aimait pas la musique. Il jugeait les musiciens plus ou moins détraqués. Debussy lui-même constatait : « Maeterlinck va dans une symphonie de Beethoven comme un aveugle dans un musée ». Il écrivit des livrets d’opéra comme certains romanciers aujourd’hui s’exténuent à faire des scénarios de films – parce que l’opéra rapportait plus que le théâtre… Et parce qu’il fallait trouver des rôles pour l’impétueuse Georgette, cordialement détestée par tous les directeurs de salles.

Aussi Paul Dukas eut-il la prudence de promettre le rôle d’Ariane à Georgette Leblanc. C’était le meilleur moyen d’obtenir l’accord de Maeterlinck qui songeait confier le livret d’Ariane à d’autres compositeurs français ou étrangers. Celui qui voudrait de Georgette l’emporterait. Et là, tout le monde se mettait à réfléchir.

Ariane est d’abord une magnifique partition. Elle témoigne aussi d’un « complexe » psychique – le plagiat Georgette – toujours intriguant cent ans après sa création. Et l’écriture de Maeterlinck reste très intéressante à étudier, notamment dans sa recherche de simplicité précieuse.

Un coup d’œil sur electre.com montrera que le Prix Nobel 1911 est assez mal servi dans l’édition, à l’exception de trois bons volumes d’Œuvres (Complexe, 1999), comprenant notamment le théâtre. Mais plusieurs textes de qualité restent inaccessibles ou difficilement accessibles. A noter, toutefois, que la préface de Maeterlinck à La Confiance en soi d’Emerson est disponible en Rivages Poche (2000). C’est en lisant ce texte que Georgette décida de partir à l’assaut du poète… Le titre l’y invitait.

Les Souvenirs de Georgette Leblanc (Grasset 1931) se trouvent aisément sur le marché d’occasion. Quant au compositeur d’Ariane et Barbe Bleue, à la genèse de l’œuvre et bien d’autres choses encore sur la vie artistique et musicale, beaucoup de choses figurent dans l’excellent Paul Dukas de Simon-Pierre Perret et Marie-Laure Ragot tout juste paru chez Fayard (560 p. 30 €).

03/10/2007




Les frères amis, ou la famille Besson


Le Président-directeur général et directeur du Point, s’appelle Franz-Olivier Giesbert, alias FOG. Membre du jury Renaudot, il passe pour être « faiseur de prix ». Il aime d’ailleurs qu’on le sache. Vous trouverez à qui parler, mon gaillard.

Le Point compte parmi ses chroniqueurs Patrick Besson, membre du jury Renaudot, auteur cette rentrée de Belle-sœur (Fayard). FOG consacre donc une page de son journal à dire le bien qu’il pense de cette Belle-sœur. Les journaux sont de grandes familles. Pour cette raison, d’ailleurs, Le Point du 13 septembre ne nous rappelle pas que Patrick Besson est un collaborateur de l’hebdomadaire, ainsi qu’un co-juré. Car tous les lecteurs le savent, mon pauvre ami ! Les lecteurs sont aussi une grande famille. Entre beaux-frères, belles-sœurs, cousins et parrains, plein de choses vont sans dire.

Ce qui va en le disant, c’est l’éloge : « Besson est arrivé au sommet de son art » (faut-il dès lors prévoir un déclin ?). S’étant mis lui-même au défi d’égaler Patrick, FOG montre qu’il touche à son tour les sommets : « Peine à jouir, s’abstenir. En lisant vous entendrez notre ami, si vous tendez bien l’oreille, égrener derrière chaque ligne, ce rire si particulier, un peu mélancolique, qui le précède partout ». Cette jouissance auriculaire, c’est magique comme l’Annonciation quand l’Ange murmure à l’oreille de Marie. Essayez, tendez bien votre oreille de prêt-à-jouir : vous entendrez un rire s’égrener derrière une ligne. Surtout si c’est au moment où le char de l’Etat navigue sur un volcan.

Après quoi – porté par l’érotisme intrinsèque aux métaphores – le président-juré vous remet ça, sinistres peine-à-jouir : « Besson a tant de baisers à raconter – soit dit en passant, il en raconte un si bien qu’il vous met l’eau à la bouche – et d’autres choses aussi ». Ah, les belles histoires du cousin Patrick !

Il a de la chance, le cousin Pat. Il est aussi chroniqueur au Figaro Magazine, et toujours juré Renaudot. Ça vaut bien un double page dans l’édition du 15 septembre. Il l’occupe en copropriété avec Eric Neuhoff (Pension alimentaire, Albin Michel), rédacteur en chef des pages « Livres » de Madame Figaro. Tout le Figaro d’un coup, c’est économique.

La copropriété Neuhoff /Besson s’assortit-elle d’un droit de jouissance ? Il faut le croire puisque, très finement, la photo représente l’auteur de Belle-sœur et celui de Pension alimentaire dans le même lit, et dans de beaux draps. A l’hôtel Lancaster, précise-t-on.

FOG a été entendu jusqu’au Fig : nous sommes dans un monde où il n’y a décidément pas de peine-à-jouir. Comme disent les routiers et les copains du cousin Pat : nous, au moins, on est pas des gonzesses, non mais ! Même chez Madame Figaro, on est pas des gonzesses. On est un groupe de super mecs, ainsi que nous le rappelle le FigMag : «Les points communs [des « frères amis »] ne se comptent plus. Les prix littéraires, la presse, le goût des femmes, les divorces, les enfants, la passion de Paris en général et du VII° arrondissement en particulier, le vin, les quatre cent coups, comme ce voyage à New York en 1986 organisé par feu Frédéric Berthet, alors attaché culturel à l’ambassade ». Whisky, cigarettes et p’tites pépés aux frais du contribuable. Abus de position dominante aux dépens des éditeurs. Un modèle pour tous. Je fais confiance à la critique de mon pays.

Et la Belle sœur pas peine-à-jouir dans tout ça ? Le Figaro Magazine en parle aussi.

L’Esprit de FOG, là encore, flotte sur les eaux : « L’analyse de l’amour du héros – dont le frère cadet est un acteur de cinéma beau comme un dieu – pour sa belle-sœur Annabelle est d’une justesse quasi-stendhalienne [pourquoi quasi : stendhalienne, bon sang, n’hésitons pas : stendhalienne !].C’est un roman sur ce qui est, ce qui serait, ce qui sera ».

On commence Stendhal et cela monte au sommet de l’art dont parlait FOG : on approche Yahvé que l’on entend tel que dans la Genèse. Ce qui est, ce qui serait, ce qui sera…De l’Annonciation du Point au Buisson Ardent du FigMag, les « frères amis » sont bibliques. Manquerait plus qu’ils deviennent Caïn et Abel.

Non. Tout s’est bien passé dans le lit du Lancaster, si l’on en croit la fin de l’article. Il sortent aussi virils et bons copains qu’ils sont entrés. Pull en coton sur les épaules de Patrick. Veste de tweed sur celles d’Eric. « Il est presque midi [c’est l’heure pour rendre les chambres]. Un soleil andalou, pour la première fois depuis des semaines, caresse Paris. L’air est sec comme le Veuve Clicquot bien frappé qu’ils vont boire comme jadis, dans un café des Champs-Élysées ».

Nous ne quittons pas la Bible. Il y a même une chute.

18/09/2007




Claudel tutoie Homère


« Mon vieil Homère, comment vont tes yeux ? ». C’est le scoop littéraire de la semaine pour le Nouvel Observateur (n° du 6-12 septembre 2007) : Claudel tutoie Homère : « Je t’ai quitté l’autre jour, au détour d’un vers que le vent chaud a emporté comme une poussière ocre, etc. ».

Les vers que vent emporte, le vent chaud, la poussière ocre… Ce Claudel-là, c’est Philippe. Car, entre nous, Paul Claudel – qui voussoyait Dieu et la littérature – n’aurait pas écrit cette phrase, question d’adjectifs, de vers blanc et de métaphore si mal filée qu’elle saute une maille.

Je sais que ce n’est pas gentil d’écrire ces choses. M’enfin, comme disait Gaston Lagaffe, Philippe Claudel n’avait qu’à refuser la proposition du Nouvel Observateur, qui consacre quatre pages d’ouverture de sa rubrique « livres » à six « lettres d’admiration » écrites « en recommandé » par des « romanciers de la rentrée » à leurs « auteurs de chevet ». C’est toujours dangereux d’écrire à Homère comme si c’était un bon vieux grand oncle.

Chacun gère sa place comme il le veut : ces six lettres représentent tout de même pas mal de surface imprimée pour peu d’information, en un temps où l’on croule sous les livres et où l’on répète aux éditeurs, attaché(e) s de presse et auteurs qu’il n’y a pas de place pour parler de tous ces livres… Certes, la rédaction offre un vague prétexte : la Lettre à Jimmy qu’Alain Mabanckou adresse à James Baldwin (Fayard). Faites comme Mabanckou, a-t-il été demandé aux six « romanciers de la rentrée » (rendez-vous compte, on passe sa vie à écrire et on devient « romancier de la rentrée », pas plus).

Problème : la lettre de Mabanckou est un livre de 188 pages. Les six romanciers de rentrée disposent, eux, de fort peu de lignes. Il faut, en plus, laisser de la place aux photos (celle du grand écrivain, et, sous forme de timbre poste celle du romancier de rentrée). Du coup, les seuls qui n’ont pas de photo sont… Mabanckou et Baldwin ! Un lecteur sur deux ne s’aperçoit même pas que le Nouvel Observateur a traité de la Lettre à Jimmy, seule nouveauté de ces quatre pages où nous apprenons également que Charles Dantzig, tutoie. Et pas n’importe qui : Stendhal. Les autres romanciers de rentrée, tutoyeurs ou non, sont plus circonspects (Del Castillo et Dostoïevski ; Lydie Salvayre et Rabelais, Eric Neuhoff et Salinger ; Pierre Assouline et Simenon) – rien de significatif n’est toutefois possible dans de telles conditions.

Déjà, dans son numéro de jeudi dernier, Le Figaro littéraire consacrait une immense double page aux lectures favorites des joueurs du XV de France, transformés pour l’occasion en chroniqueurs littéraires. Enquête faite, ce n’est pas pour cela qu’ils ont perdu leur premier match, mais parce qu’on leur aurait lu la lettre de Guy Môquet. On a eu chaud. Imaginez qu’on ait mis en cause leur entrée en littérature, les suppléments littéraires auraient disparu pendant la Coupe du Monde. Suppressions ou compressions que les rédactions envisagent prioritairement, en général, lorsqu’ils se passe quelque chose d’ « important ». Alors ce coup des rugbymen, c’était vraiment, de la part des littéraires, donner un ballon pour se faire battre.

Il me vient d’ailleurs une idée neuve qui révolutionnera les réunions de chefs cadors. Si on demandait aux journalistes et critiques littéraires de parler de leurs lectures et des livres qu’ils reçoivent ? Ce serait un appel de Une formidable : « Exclusif : la Rentrée 2007 jugée par nos critiques ». Ça ne s’est quasiment jamais vu depuis des lustres.

On sait tout des trouvailles de Fanny Ardant, de Sébastien Chabal et, peut-être même, de Laure Manaudou, mais on sait de moins en moins ce que lisent vos journalistes préférés puisqu’ils n’ont jamais de place pour parler des livres. Ils vous le diront : plus de place, rien, overbookés, contraints de reprendre des RTT (c’est incroyable comme il en reste des RTT dans la critique littéraire, alors même qu’il n’y a jamais de place pour les livres).

Evidemment, certains, pour masquer leur blessure et leur conscience malheureuse, affirment qu’il ne se publie de toute façon plus rien de bon, mais rien vraiment rien. Sauf les romans anglo-saxons achetés via les agents et prémoulinés par les confrères du Times Litterary Supplement ou de la New York Review of Books. Et c’est pour ça qu’ils sont obligés de faire lire les livres par d’autres. Mieux vaut que Fanny Ardant, Sébastien Chabal et peut-être même Laure Manaudou aillent au casse pipe. Les critiques consacrent leur RTT à peaufiner un… roman de rentrée. Ce qui leur donnera le droit, en plus, de tutoyer Homère.

11/09/2007




Ne pas peiner Camille


On ne parle jamais assez de l’éprouvante condition des jurés. Ceux des « prix » (les seuls les vrais, les prix de la Rentrée). On sait qu’ils doivent lire tous ces livres dont ils ne sont pas les auteurs et dont, souvent, ils n’ont que faire, conformément à un très vieux principe. Déjà, vers 1850, Hector Berlioz constatait : « Les hommes de Paris ne lisent que leurs propres livres ». C’était du temps qu’ils les écrivaient eux-mêmes ou prenaient le temps de corriger le travail du nègre.

Une personnalité en vue (non, non, je ne donnerai pas de noms) consulte régulièrement son éditeur lorsqu’il doit passer à la télévision ou à la radio pour un nouveau livre. Il n’a bien sûr pas eu le temps de l’écrire (histoire, biographie politique, etc.) et moins encore celui de le lire. Mais il a toujours du temps pour les médias. Son éditeur lui résume donc l’ouvrage, donnant les points forts et les phrases chocs.

Bon, c’est une digression. Fermons la parenthèse. Revenons à la triste vie de nos jurés. Outre le fait de lire les livres, de devoir se renseigner sur l’état de la littérature d’aujourd’hui (en général ils ont décroché depuis longtemps et savent encore vaguement des choses qui datent de leur début dans la carrière, voici trente ans), outre le fait de devoir ménager les éditeurs influents – outre tant d’outre ils doivent se ménager les uns les autres comme on les a ménagés, selon le principe évangélique de la vie des jurys.

Les jurés, en effet, ne sont pas plus indulgents les uns avec les autres que tout un chacun, mais enfin les jurys - les « grands » jurys – c’est un peu une famille, cooptation aidant. Les éditeurs influents (les mêmes que ci-dessus) développent de surcroît cet esprit de corps comme les compagnies d’aviation qui octroient à leurs chers clients des avantages « privilégiés ». Ne pas avoir la même salle d’attente que tout le monde et voyager en première classe, ça crée une sociabilité.

Voici que Camille Laurens leur donne bien du souci – et pas seulement aux jurées du Femina qu’elle vient d’intégrer. La solidarité des jurés est interprix. Tous s’interrogent. Que faire, désormais, avec Tom est mort de Marie Darrieussecq (P.O.L) ?

Deux jurés non-Femina – des messieurs – débattaient de la question voici quelques jours :

- Bien sûr, elle exagère, Camille Laurens, mais il faut la comprendre, toute cette douleur, vois-tu ?

- Ah oui, ah oui, toute cette douleur.

- Si l’on sélectionne Darrieussecq, cela blessera Laurens.

- Ah oui, ah oui, blessera... blessera… c’est navrant… navrant…

- Si l’on écarte Darrieussecq, c’est ennuyeux aussi. On prendrait parti.

- Ah oui, ah oui, le Parti.

- Non pas le PCF. André Stil est mort.

- Ah oui, ah oui, mort… navrant… mort.

- Donc Tom est mort

- Mort ? Lui aussi ?

- Non je parle du livre de Darrieussecq. Il s’appelle Tom est mort.

- Ah , ah oui… navrant…

- Ce qui serait bien c’est que le [ici le nom d’un prix, censuré] ou le [ici le nom d’un autre prix, censuré] la sélectionne, comme ça nous n’aurions plus à la sélectionner. Je vais en parler à [censuré] et [censuré]. On leur a tout de même rendu service l’an dernier en les laissant sélectionner Untel qui aurait fait un bien meilleur lauréat pour nous, que Machin. C’était très mauvais Machin pour notre image. Ils nous doivent bien ça.

- Ah oui, ah oui… ça, ils le nous doivent…

(silence)

L’homme aux ah oui, ah oui, reprend :

- Dis moi, je n’ai pas eu le temps de beaucoup lire cet été. Il paraît qu’il y a un livre, chez le nouvel éditeur, tu sais Paul – je ne sais plus si c’est Paul ou Nyssen, mais enfin, un nouveau. Celui avec des couvertures blanches, un peu intello, comme Minuit. On dit que ses livres marchent pour le public jeune. Il paraît qu’il y a une histoire pas mal, qui se passe en Australie. C’est bien l’Australie, ça changerait. C’est une destination pour les jeunes, l’Australie. Une histoire d’enfant là aussi, très féminin. Dans le genre. Je ne me souviens plus du titre.

- Tom est mort.

- Ah oui, ah oui, c’est celui-là ! Oui, oui. Bon, tu l’as lu ? Moi je ne peux pas tout lire. Si ça vaut la peine, je le lis. Le reste, j’attends la sélection. On en sélectionne combien ?

- Huit, dix…

- Huit, dix… huit, dix… Bon, j’attends la sélection. Je les lis ensuite. Je les aurai lus avant le prix. C’est juré.

- Haha, juré !

- Ah oui, ah oui, c’est drôle, ah oui, ah oui. Je n’y avais pas pensé.

- Mais je viens de te dire, qu’il y a un problème. Tom c’est le livre de Darrieussecq.

- Ah oui… ah oui… Ah, je comprends, maintenant ! Oui je comprends… je comprends…

Ils s’éloignent. La littérature est en marche.

05/09/2007




Etrangères, la limite d'âge


« Les Belles Etrangères », titre le Figaro Magazine du 1er septembre avec une idée typiquement hebdo pour aborder la rentrée littéraire, version étranger – dont on observe qu’elle concerne comme d’habitude uniquement des anglo-saxons. Il faudrait modifier les genres. Ce serait : littérature française, littérature anglophone et littérature étrangère, car cette dernière semble devenir de plus en plus étrangère, en effet, aux rubriques Livres. Mais la complainte sera pour une autre fois.

Nos « Belles Etrangères » (ne pas confondre avec les Rencontres organisées par le Centre national du Livre) sont trois romancières sélectionnées pour leur jeunesse et leur agréable apparence physique, comme l’indique le titre du dossier. C’est un critère comme un autre.

Il y a pas mal de bons livres signés par des étrangères, cette rentrée. Tant pis pour la Polonaise de quarante-cinq ans (Olga Tokarczuk, Noir sur Blanc) ou la Suédoise de quarante-six ans (Monika Fagerholm, Stock) ou la Chinoise de cinquante-trois ans (Wang Anyi, Picquier) – je ne prends que trois exemples. Elles ont passé la limite d’âge d’une « belle étrangère ». Celle-ci est fixée, semble-t-il, à l’Anglaise brune de quarante ans, en l’occurrence Rachel Cusk (Arlington Park, l’Olivier), photo page 64 du Figaro Magazine.

En être ou pas

Il n’est pas sûr que ces critères aient fait l’objet d’une mise au point scientifique, ni d’une préméditation. On sait ce que c’est : il faut ramasser comme on peut quelques articles, trouver un thème et convaincre le reste de la rédaction qu’on est glamour, que la littérature n’est pas ennuyeuse (puisque les auteures y sont belles) et qu’elle est surtout merveilleusement photographique, condition sine qua non pour être une jeune femme pleine de talent. Imaginons que la star du dossier (Marisha Pessl, USA, 30 ans, pleine page 62 à la Récamier, La Physique des catastrophes, Gallimard) soit moche comme la fumée, avec le physique d’une catastrophe, justement. Et bien, elle ne ferait plus partie des « auteurs qui vont faire sensation ». Le Figaro Magazine ne féminise pas « auteur ». Elles sont belles. On ne va pas, en plus, les accorder en genre.

Accessoirement, ce classement contraint les journalistes à y aller de petits couplets descriptifs. Marisha ? « Toute menue dans son chemisier blanc à manches courtes et son pantalon de toile bleu chiné. Des sandales à semelle compensée grandissent cette Lolita, etc. ». Elif Shafak ? (Turquie, enseignante aux Etats-Unis, écrivant en anglais, 36 ans, p. 65, La Bâtarde d’Istanbul, Phébus) : « Les yeux sont clairs, d’un bleu méditerranéen, le visage pâle, gagné par les cernes et les cheveux roux [quoi ça les cernes, s’exclame Elif, lisant l’article, comment ça des cernes ? Et puis, ils ne sont pas roux, mes cheveux : blond vénitien, comme l’atteste la photo]. Il émane d’elle un mélange étonnant de douceur et de force ».

A quand les belles nationales? 

Seule Rachel Cusk n’a pas droit à une description, sans doute parce que l’article est signé par une femme – alors que les deux autres sont signés chacun par un homme. Et c’est bien plus efficace : puisque le lecteur dispose d’une grande photographie de chacune des belles, à quoi bon perdre des lignes à la décrire ? D’autant plus que la description du charme ou de la séduction est l’une des difficultés majeures de la littérature. C’est déjà compliqué d’écrire un article, y rajouter les problèmes de la description… Avec, en plus, avec la photo en vis-à-vis, pour comparer.

Le choix du frais minois, et/ou autres avantages, pose un dernier problème. Au lecteur, cette fois. S’il sélectionne un livre sur ce critère visuel que fera-t-il des 300, 400 ou 600 pages toutes grises ? Les éditeurs devraient alors insérer, en vis-à-vis, de chaque page une photographie de la belle, au fur et à mesure qu’elle rédige. Me vient à l’idée une liste possible de certaines de nos « belles nationales », et de certains « beaux nationaux », qui seraient tout à fait d’accord. On les verrait tout le temps, elles ou eux. Il y aurait moins de texte à fournir. Et comme, elles ou ils écrivent essentiellement pour prendre la pose, ce serait parfait.

03/09/2007




Sur la plus haute marche du podium


C’est un marronnier du Figaro depuis la nuit des temps, quand Jean-Marie Rouart dirigeait ces pages – voire peut-être même avant. Chaque rentrée, la rédaction nous propose la photo de groupe de dix auteurs de premier roman. Et depuis la nuit des temps (je suis un vieux lecteur), je reste interloqué : on nous présente invariablement la brochette des premiers romanciers, tous âges et styles confondus, comme une bande de camarades qui, joyeusement, forment le pack afin de « faire l’actualité » et « monter sur la plus haute marche du podium ».


On les voit donc, ce 30 août, à la une du Figaro littéraire, sur un podium, où diplomatiquement, on a écrit « 1 » sur la première marche, « 1 » sur la deuxième et « 1 » sur la troisième. Tout le monde est content, comme l’équipe de France à Osaka, ces jours-ci, où – côté podium – personne ne porte ombrage à l’autre. Il n’y aura pas de jaloux.
Les premiers romanciers ont néanmoins l’air, cette année, modérément motivés. Auraient-ils l’ombre d’un doute quant à la pertinence de la mise en scène ? Même premier romancier, on a du respect humain.

Dans la mêlée des auteurs

Qui donc, dans la nuit des temps – et peut-être même avant J.-M. R – a eu l’étrange idée de croire que les premiers romanciers faisaient groupe dans un métier profondément individualiste, où les concurrents pour « la plus haute marche » sont en général d’une jalousie maladive et d’un narcissisme paranoïaque ? Le premier roman est, de surcroît, dans la vie d’un écrivain, celui qu’il tient pour unique, n’imaginant pas qu’il se fonde dans la masse des 101 premiers romans écrits par les autres, voire dans celle des 492 romans premiers et non premiers, tout premiers confondus : 493 fois « 1 », sacré podium. Pour la photo, 2008 louons le stade de France.


Drôle d’idée, aussi, de penser qu’on se lance dans le roman pour « faire l’actualité », et qu’on s’y lance comme à la guerre fraîche et joyeuse, histoire de rigoler en groupe sur une photo. Le lecteur de romans sait que les histoires d’amour y finissent mal en général (si, par prodige, elles peuvent au moins commencer), que l’auteur est peu sûr de lui et que le monde y est rarement dépeint comme une tribu de types sympas.

Un dixième

En plus, ça demande un travail fou, ce genre de photos. Il faut sélectionner dix premiers romanciers. Pourquoi ces dix là sur 102 ? Il faut panacher les âges, respecter la parité, trouver quelques visages atypiques et respecter l’équilibre entre maisons d’éditions. Après quoi, il faut accorder les emplois du temps des dix personnes, qu’elles puissent se rendre à l’interminable séance de pose – et se débrouiller pour qu’il s’agisse de Parisiens ou, tout du moins, de Franciliens. Dans le cas contraire, il faut trouver l’éditeur assez généreux pour payer le billet. Ça restreint les choix…


Oublions les podiums.


Si votre mari, madame - écrivit je ne sais plus où Evelyn Waugh – s’assied souvent à une table. S’il se lève toutes les cinq minutes pour regarder longuement par la fenêtre, pour boire un verre d’eau, fumer une cigarette, faire le tour du salon, feuilleter les pages d’un livre ou d’un journal, prendre le courrier. S’il revient régulièrement se rasseoir. S’il se relève non moins régulièrement, recommençant le même manège, surtout regarder par la fenêtre, le regard vide. Si les feuilles devant lui sont toujours blanches – et bien, c’est que votre mari, madame, est en train d’écrire.




30/08/2007




Philippiques


L’avantage d’un blog, c’est d’y avoir tous les droits, paraît-il.

Je commence donc par faire quelque chose d’interdit depuis longtemps à un journaliste. J’ouvre sur une citation latine : Auctoritas cereum nasum habet, id est in diversum potest flecti sensum. Je traduis néanmoins. Je suis conscient qu’il ne faut abuser nulle part de l’élitisme – tare consubstantielle aux rubriques culturelles, si l’on en croit les chefs cadors de l’Info.

« L’Autorité a un nez de cire. On peut l’infléchir dans différents sens. » Le théologien Alain de Lille (fin du XIIe siècle) signifiait par là que l’on pouvait faire dire tout ou son contraire à la Loi ou à la Tradition – mais aussi que les opinions changent selon les besoins de chacun. Où l’on voit que la critique littéraire peut se réclamer du savant Alain, présenté en son temps comme « docteur universel », c'est-à-dire capable de parler de tout avec une assurance imperturbable. Nous n’avons pas changé.

Un nouveau concept : le « plagiat psychique » peut-on lire dans Livres Hebdo du 24 août. Il s’agit, bien sûr, de la polémique suscitée par Camille Laurens persuadée que Marie Darrieussecq aurait piraté Philippe pour écrire Tom est mort (P.O.L), qui vient de paraître.

Chaque ligne est nourrie du "psychisme"

Sans même entrer dans le fond – où l’on constate que Camille Laurens semble égarée par l’émotion – il serait curieux de voir ce qu’un tribunal pourrait juger d’un « plagiat » de ce type. Existe-t-il un auteur qui ne pratique pas, constamment, un tel « plagiat » - et d’un bout à l’autre de sa carrière ?

Ecrire une fiction, c’est toujours faire du « plagiat psychique » puisque chaque ligne est nourrie du « psychisme » de tous les auteurs que nous avons lus, et que ce « psychisme » rumine en nous depuis que nous savons lire. Ce qui fait un bail. On peut appeler cela intertextualité, filiation littéraire, influence. Mais il n’y aurait pas de littérature sans ce plagiat généralisé de l’inconscient des autres par notre propre inconscient.

« Les écrivains sont des charançons », disait une de mes amies. Et c’est vrai qu’ils charançonnent non seulement tout ce qu’ils peuvent charançonner dans les siècles de littérature dont ils disposent mais aussi tout ce dont ils ont besoin pour vivre : c'est-à-dire les autres. Et, comme les vrais charançons, ils charançonneraient volontiers le blé d’à-valoir merveilleux et de droits munificents.

Encore heureux que mon amie n’ait pas ajouté que nous étions des doryphores. C’est ainsi qu’on surnommait les Allemands durant l’Occupation. Epoque durant laquelle l’édition française charançonna parfois trop goulûment le vert-de-gris.

Plus sérieusement, on voit mal comment il y aurait plagiat à traiter de la mort d’un enfant. Malherbe, déjà, « plagia » la douleur éternelle de son ami Du Périer pour composer sa Consolation devenue classique : « Et rose elle a vécu ce que vivent les roses » - ce thème de la rose étant lui-même sans cesse repris depuis l’Antiquité. Que dire de Victor Hugo et Léopoldine ? du Tombeau d’Anatole de Mallarmé ? – Philippe , dans ce cas, pourrait aussi passer pour un « plagiat ».

Les malheurs de Mahler

Cette question des enfants morts me remet en mémoire les Kindertotenlieder de Mahler : « chants pour des enfants morts ». Le compositeur y reprend 5 des 423 élégies composées par le poète bavarois Friedrich Rückert après la mort de ses deux enfants, emportés par la scarlatine peu après la fête de Noël 1833. Les trois premiers lieder de Mahler furent composés durant l’été 1901 et les deux autres durant l’été 1904. Entre temps le compositeur avait épousé Alma Schindler – la fameuse Alma Mahler – dont il eut une petite fille, Putzi… qui mourut en juillet 1907, trois ans après l’achèvement du cycle.

« Pour l’amour de Dieu, ne tente pas le destin ! » aurait dit la jeune femme à son mari lorsqu’elle le vit travailler aux Kindertotenlieder. « Je me suis mis dans la situation de quelqu’un qui aurait perdu un enfant, confia Mahler. Si, à cette époque, j’avais réellement perdu ma fille, je n’aurais pas été capable de composer ces lieder ».

Alma et Gustav appartenaient à l’élite viennoise. Le drame des Kindertotenlieder fut tout de suite discuté par la psychanalyse naissante, dont les Mahler connaissaient plusieurs représentants.

On remarqua que l’un des enfants morts de Rückert – dont Mahler citait les poèmes (en modifiant certains mots, néanmoins) – s’appelait Ernst. Or les parents du musicien avaient perdu deux enfants : l’un avant la naissance de Gustav : Isidor et, plus tard : Ernst, mort à 14 ans. Mahler lui-même fit le rapprochement entre la douleur de son père quand mourut le jeune Ernst et celle du poète Rückert pour la mort de l’autre Ernst.

Le psychanalyste Theodor Reik discerna dans les souvenirs de Mahler la trace d’une jalousie inconsciente qui se manifesterait – selon lui – chez les enfants survivants lorsqu’ils voient leur frère ou leur sœur morts « monopoliser » le deuil des parents. En cela les Kindertotenlieder auraient été un moyen de surmonter cette violente pulsion de jalousie. Gustav (qui n’était pas encore père en 1901) s’identifiait à son propre père. Il « plagiait » sa douleur, signant l’une de ses œuvres les plus bouleversantes.

On observera qu’une jalousie de ce type est peut-être à l’œuvre dans l’actuelle polémique. On observera aussi que Marie Darrieussecq – comme le rappelle Véronique Rossignol dans Livres Hebdo – vécut une expérience comparable à celle de Mahler, ayant grandi auprès d’une « mère en deuil ». Il y avait eu, avant Marie, un petit frère mort. Le roman de Tom remonte donc bien plus loin que la parution du Philippe de Camille Laurens en 1995.

Je signale que j’ai plagié, pour évoquer les Kindertotenlieder, l’indispensable somme qu’est le Gustav Mahler de Henry-Louis de la Grange (Fayard, 1980-1984). Je le recommande aux charançons.

29/08/2007



auteur

 
Jean-Maurice de MontremyJean-Maurice de Montremy, Ecrivain ("Miroir et songes"), journaliste et chroniqueur à LH. "Incertitude, ô mes délices / Vous et moi nous nous en allons / Comme s'en vont les écrevisses, / À reculons, à reculons." (L'écrevisse, Le bestiaire, Guillaume Apollinaire)

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