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Nov
[Les blogs de Colette]

C'est toujours le même livre que l'on cherche à étreindre

En lisant Trois ans avec Derrida, les carnets qui accompagnent les rencontres et les recherches de l’écriture de la biographie, j’écoute la rediffusion d’entretiens radiophoniques, donc la voix de Jacques Derrida, que je ne me souviens pas avoir entendu, “vivant”, et notamment, ceci : “Je n’ai jamais pu penser l’angoisse de la mort comme autre chose que l’affirmation de la vie, de la plus grande intensité de vie.” (1)

Chez Volodine, souvent, les personnages qui nous parlent sont morts, sont entre la mort et la vie, en survie, vivants célébrant la mémoire des morts, les accompagnant, les guidant vers une nouvelle existence. Les personnages sont des agents secrets, des exclus, des moines-soldats, des militants, des prisonniers politiques. Ils répètent, transmettent une parole, des rêves. Les idéologies ont échoué, parfois la fin du monde est proche. L’un d’eux, Imayo Ozbeg est englué dans le goudron. Ils écrivent. Ils écrivent l’absence, le néant, des souvenirs, parfois l’amour.

Ils sont “exotiques” car ils nous parlent d'ailleurs, d'un ailleurs proche de la mort, parfois depuis le tunnel noir même de la mort, d'après la mort, d'un au-delà dont l’écho est ici même, depuis leurs vies postérieures, depuis cette réincarnation - vie d'après les vies d'après la mort. “Post” parce que ils sont situés après la fin de toutes les idéologies, post comme post-modernes et pour éviter l’écueil post-moderne - donc parlant d’un au-delà du post-moderne présent qui avale et récupère tout, jusqu’aux critiques qui lui sont adressées : pour être et parce qu’ils sont irrécupérables.

S’il n’y avait pas le risque que l’autre ne soit pas là, cette indétermination, il n’y aurait pas de désir.” (2)

L’autre n’est plus là, le désir devient un désir de lire plus. Ne lisant pas encore la biographie, je commence L’écriture et la différence : il dit qu’il faut partir du rien, et d’Artaud qui écrivait même s’il disait n’avoir rien à dire, de l’écriture qui étreint davantage que la parole. Et ceci : “Il n’y a donc pas ici de tragédie du livre. Il n’y a qu’un Livre et c’est le même Livre qui se distribue dans tous les livres.” (3)

Ainsi Lutz Bassmann est un personnage-écrivain. Et ce qui fait qu’un livre de Draeger est toujours autre qu’un autre livre de Volodine, et qu’un autre livre est toujours le même livre  (ou que certains auteurs écrivent toujours le même livre - ce que l’on dit de Patrick Modiano ou Philip Roth, par exemple).

Se réécrivant sans cesse, c’est toujours le même livre que l’on cherche à, pour paraphraser Derrida, étreindre.

Leur oeuvre, pour l’un comme pour l’autre, s’étend en de nombreux volumes. On la dit étrange, inapprochable. Il suffit d’ouvrir.

Et, pour reprendre ici le souvenir d’une séquence de Ghost Dance (film où apparaît Derrida), puisque c’est forcément un autre qui s’exprime à travers moi, un fantôme, ce sont les spectres de Manuela Draeger, Lutz Batzmann et d’autres qui parlent à travers Antoine Volodine, Ce fantôme, ce mort, il convient de lui redonner son nom, de retrouver sa trace, quelque chose de sa vie, de ses actes et de ses mots, de ses oeuvres, il convient d’organiser cette mémoire des morts. D’ailleurs, depuis L’Iliade, depuis Gilgamesh, les fondements de la littérature, cliché imaginaire, trop su et trop oublié, comme de la vie, sont l’amour et la mort. Il faut écrire ses morts, faire revivre les voix. Avec le chant d’une pensée, d’une émotion.

''Quand elle approchait la frontière du cri, je la prenais dans mes bras, je l'enveloppais, j'essayais d'annuler par de simples gestes les images horribles qui la visitaient.'' (4)

Il y a des slogans maïakovskiens.

Les noms des protagonistes sont incertains - parce que “c’est une femme millénaire qui marche” (5) - Brueghel, l’interrogé, anti-héros, Kotter, l’envoyé du Parti, celui qui mène l'interrogatoire, tour à tour sujets ou narrateurs du récit, passant du je au il. Pourtant on les recroisera ; parce qu'on recroise toujours des frères. Dans d’autres livres, comme ce thème du livre illisible, disparu, brûlé, qui est sensible dans, exemple parmi d’autres, bien des œuvres d’Anselm Kiefer. Et sans doute peut-on se dire qu'un texte disparu est quand même là, visible quelque part dans son absence, puisque elle est trouble, trace équivoque, vouée a la réincarnation, au déplacement, au rêve. Ce thème voyage, et ce n'est pas anodin. C’est un cormoran dans les flammes. C'est aussi politique qu'écrire le retour des révolutions. L'échec du passé est là. Ce n'est pas parce que nous avons à peine le temps de lire qu'il faut oublier de chanter.

''Notre langue était une pantomime fraternelle. J'imitais l'oiseau, son cri. Je débitais des fadaises en mandarin (...) J'accompagnais de sons le bonheur d'être ensemble et de décrire le monde.'' (6)

''La fiction pouvait reprendre, c'est-à-dire ma vie.'' La fiction est ici, littéralement, un incroyable dispositif de survie, en répétitions, variantes, et emboîtements. Nous restent des images, des sons, des odeurs, le vertige d’une apparition et d’une disparition, et la fin, des échos vibrants.

Je lis les dernières pages des carnets, celles où Benoît Peeters, approchant la fin de l’écriture de la biographie, la fin de cette vie, imprégné de cet homme, de ces trois années passées avec lui, ses textes, ses proches - et comment finir, comment, et, d’ailleurs, on ne finit pas vraiment tout de suite puisqu’il suffit de revenir quelques pages en arrière pour le trouver vivant - il se demande et cite un passage bouleversant de Sloterdijk apprenant la mort de Derrida, et par un double, quadruple mouvement d’empathie (Peeters ému par Derrida, et par Sloterdijk, lequel est ému par Derrida), moi, simple lecteur, en bout de page, en bout de ligne, je suis ému, au bord des larmes. Comme si j’allais quitter quelqu’un. Une cliente entre. Il fait froid, la nuit s’approche. La trace est là. Je finirai plus tard.


____________

Benoît Peeters, Trois ans avec Derrida, Editions Flammarion, 2010
Benoît Peeters, Derrida, Editions Flammarion, 2010
Antoine Volodine, Ecrivains, Editions du Seuil, 2010
Manuela Draeger, Onze rêves de suie, Editions. de L’Olivier, 2010
Lutz Bassmann, Les aigles puent, Edditions Verdier, 2010

1 et 2. Jacques Derrida, émission "A voix nue", France Culture, 1998 (5/5, “L’avenir est la possibilité de la mort” - par Catherine Paoletti, réalisation Bruno Sourcis), rediffusion 2010
3. Jacques Derrida, L’écriture et la différence, Editions du Seuil, 1967
4, 5 et 6. Antoine Volodine, Le port intérieur, Editions de Minuit, 1995


C'est toujours trop court. On pourrait lire cette chronique sur des pages et des pages. Mais il y a toujours un moment où une cliente arrive et où l'on doit reprendre sa vie normal avec la fin de l'article.
A quand le roman du chroniqueur ?
En tout cas ça fait plaisir de retrouver cette prose.
Commentaires Posté par : christophe Thollet | 10 novembre 2010 à 13:32:52

auteur

 
Nicolas JalageasNicolas Jalageas, Nicolas Jalageas, né en 1979, est libraire aux Cahiers de Colette, à Paris. Il est tombé dans les livres quand il était petit.

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