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Remonter les images, c'est remonter le monde


La mémoire est saturée. Trop d’images, trop d’images produites. Il faut les remonter... en remonter non seulement l’histoire (comment, pourquoi elles sont ainsi, tel film, tel documentaire, tel journal d’actualité), décortiquer l’objet, mais les remonter différemment. Tous les objets humains sont manipulés et manipulables. Avec Walter Benjamin, on pense une image comme un éclair formant une constellation. Fragilité et complexité. Le montage dessine la constellation. Il faut du témoignage, du commentaire. Il devient “comme le socle du regard”. Il faut retrouver les gestes primordiaux, qui comme ceux accompagnant un mort, “fasse commencer une survivance”. Fermer les yeux pour les ouvrir.

Ainsi d’un texte monté, et remonté, des bouts de pellicule, de phrases qui traînent, attendant que les idées, les mots de la rue, les émotions, les traces de livres et les souvenirs s’y assemblent.
Lesen, veut dire lire et lier, “comme dans la vie de nos visages nos yeux ne cessent pas de s’ouvrir et de se fermer”.

Comme un artisan, le cinéaste Harun Farocki, remonte les pièces d’un impossible puzzle, et ne nous montre pas les effets des brûlures du napalm. Cela ne servirait à rien, nous oublierions. Alors il se brûle la main. Une cigarette brûle à 400 °. Le napalm à 3000°.
Avec cette analogie, cette représentation métaphorique, il crée un sens, un agencement nouveau, redonne à voir. Cette métaphore introduit une fiction, une différence. Elle nous laisse imaginer le pire, nous fait peur et, par cette marque, nous permettra de nous en souvenir. Et nous pouvons voir, même voir de nouveau, les yeux fermés.

C’est depuis toujours la fonction des métaphores. Utilisées depuis que l’homme pense pour créer du sens, agencer et relier des neurones entre eux, donc, le monde. Chaque image préexistante est augmentée d’un sens supplémentaire.
En épigraphe d’un autre livre ainsi : “Qu’est-ce donc que la vérité ? - Une armée mobile de métaphores.” Nietzsche. Mobile comme un regard.
Et nombre de travaux sur la mémoire nous apprennent qu’elle est l’objet d’un immense éventail de métaphores, de théories et d’interprétations, évoluant selon les époques, le contexte. Tablette de cire, bloc-notes magique, archive, bibliothèque, coffre, forêt, champ, labyrinthe, édifice, abysse. Aimant, rayon de miel, harpe, métier à tisser, madeleine.

La vérité est donc là, non pas cachée mais insaisissable dans sa totalité, dans la nuée d’images de la mémoire.
C’est un film à remonter, un livre à relire et relire encore.

Or, au contraire, chacun des moments qui le composèrent employait, pour une création originale, dans une harmonie unique, les couleurs d’alors que nous ne connaissons plus et qui, par exemple, me ravissent encore tout à coup si, grâce à quelque hasard, le nom de Guermantes ayant repris pour un instant après tant d’années le son, si différent de celui d’aujourd’hui, qu’il avait pour moi le jour du mariage de Mlle Percepied, il me rend ce mauve si doux, trop brillant, trop neuf, dont se veloutait la cravate gonflée de la jeune duchesse, et, comme une pervenche incueillissable et refleurie, ses yeux ensoleillés d’un sourire bleu.

Ses yeux ensoleillés d’un sourire bleu.


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Georges Didi-Huberman, Remontages du temps subi - L’oeil de l’histoire, 2, Ed. de Minuit
Douwe Draaisma, Histoire de la mémoire, Ed. Flammarion
Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, Folio, Ed. Gallimard

10/12/2010




C'est toujours le même livre que l'on cherche à étreindre


En lisant Trois ans avec Derrida, les carnets qui accompagnent les rencontres et les recherches de l’écriture de la biographie, j’écoute la rediffusion d’entretiens radiophoniques, donc la voix de Jacques Derrida, que je ne me souviens pas avoir entendu, “vivant”, et notamment, ceci : “Je n’ai jamais pu penser l’angoisse de la mort comme autre chose que l’affirmation de la vie, de la plus grande intensité de vie.” (1)

Chez Volodine, souvent, les personnages qui nous parlent sont morts, sont entre la mort et la vie, en survie, vivants célébrant la mémoire des morts, les accompagnant, les guidant vers une nouvelle existence. Les personnages sont des agents secrets, des exclus, des moines-soldats, des militants, des prisonniers politiques. Ils répètent, transmettent une parole, des rêves. Les idéologies ont échoué, parfois la fin du monde est proche. L’un d’eux, Imayo Ozbeg est englué dans le goudron. Ils écrivent. Ils écrivent l’absence, le néant, des souvenirs, parfois l’amour.

Ils sont “exotiques” car ils nous parlent d'ailleurs, d'un ailleurs proche de la mort, parfois depuis le tunnel noir même de la mort, d'après la mort, d'un au-delà dont l’écho est ici même, depuis leurs vies postérieures, depuis cette réincarnation - vie d'après les vies d'après la mort. “Post” parce que ils sont situés après la fin de toutes les idéologies, post comme post-modernes et pour éviter l’écueil post-moderne - donc parlant d’un au-delà du post-moderne présent qui avale et récupère tout, jusqu’aux critiques qui lui sont adressées : pour être et parce qu’ils sont irrécupérables.

S’il n’y avait pas le risque que l’autre ne soit pas là, cette indétermination, il n’y aurait pas de désir.” (2)

L’autre n’est plus là, le désir devient un désir de lire plus. Ne lisant pas encore la biographie, je commence L’écriture et la différence : il dit qu’il faut partir du rien, et d’Artaud qui écrivait même s’il disait n’avoir rien à dire, de l’écriture qui étreint davantage que la parole. Et ceci : “Il n’y a donc pas ici de tragédie du livre. Il n’y a qu’un Livre et c’est le même Livre qui se distribue dans tous les livres.” (3)

Ainsi Lutz Bassmann est un personnage-écrivain. Et ce qui fait qu’un livre de Draeger est toujours autre qu’un autre livre de Volodine, et qu’un autre livre est toujours le même livre  (ou que certains auteurs écrivent toujours le même livre - ce que l’on dit de Patrick Modiano ou Philip Roth, par exemple).

Se réécrivant sans cesse, c’est toujours le même livre que l’on cherche à, pour paraphraser Derrida, étreindre.

Leur oeuvre, pour l’un comme pour l’autre, s’étend en de nombreux volumes. On la dit étrange, inapprochable. Il suffit d’ouvrir.

Et, pour reprendre ici le souvenir d’une séquence de Ghost Dance (film où apparaît Derrida), puisque c’est forcément un autre qui s’exprime à travers moi, un fantôme, ce sont les spectres de Manuela Draeger, Lutz Batzmann et d’autres qui parlent à travers Antoine Volodine, Ce fantôme, ce mort, il convient de lui redonner son nom, de retrouver sa trace, quelque chose de sa vie, de ses actes et de ses mots, de ses oeuvres, il convient d’organiser cette mémoire des morts. D’ailleurs, depuis L’Iliade, depuis Gilgamesh, les fondements de la littérature, cliché imaginaire, trop su et trop oublié, comme de la vie, sont l’amour et la mort. Il faut écrire ses morts, faire revivre les voix. Avec le chant d’une pensée, d’une émotion.

''Quand elle approchait la frontière du cri, je la prenais dans mes bras, je l'enveloppais, j'essayais d'annuler par de simples gestes les images horribles qui la visitaient.'' (4)

Il y a des slogans maïakovskiens.

Les noms des protagonistes sont incertains - parce que “c’est une femme millénaire qui marche” (5) - Brueghel, l’interrogé, anti-héros, Kotter, l’envoyé du Parti, celui qui mène l'interrogatoire, tour à tour sujets ou narrateurs du récit, passant du je au il. Pourtant on les recroisera ; parce qu'on recroise toujours des frères. Dans d’autres livres, comme ce thème du livre illisible, disparu, brûlé, qui est sensible dans, exemple parmi d’autres, bien des œuvres d’Anselm Kiefer. Et sans doute peut-on se dire qu'un texte disparu est quand même là, visible quelque part dans son absence, puisque elle est trouble, trace équivoque, vouée a la réincarnation, au déplacement, au rêve. Ce thème voyage, et ce n'est pas anodin. C’est un cormoran dans les flammes. C'est aussi politique qu'écrire le retour des révolutions. L'échec du passé est là. Ce n'est pas parce que nous avons à peine le temps de lire qu'il faut oublier de chanter.

''Notre langue était une pantomime fraternelle. J'imitais l'oiseau, son cri. Je débitais des fadaises en mandarin (...) J'accompagnais de sons le bonheur d'être ensemble et de décrire le monde.'' (6)

''La fiction pouvait reprendre, c'est-à-dire ma vie.'' La fiction est ici, littéralement, un incroyable dispositif de survie, en répétitions, variantes, et emboîtements. Nous restent des images, des sons, des odeurs, le vertige d’une apparition et d’une disparition, et la fin, des échos vibrants.

Je lis les dernières pages des carnets, celles où Benoît Peeters, approchant la fin de l’écriture de la biographie, la fin de cette vie, imprégné de cet homme, de ces trois années passées avec lui, ses textes, ses proches - et comment finir, comment, et, d’ailleurs, on ne finit pas vraiment tout de suite puisqu’il suffit de revenir quelques pages en arrière pour le trouver vivant - il se demande et cite un passage bouleversant de Sloterdijk apprenant la mort de Derrida, et par un double, quadruple mouvement d’empathie (Peeters ému par Derrida, et par Sloterdijk, lequel est ému par Derrida), moi, simple lecteur, en bout de page, en bout de ligne, je suis ému, au bord des larmes. Comme si j’allais quitter quelqu’un. Une cliente entre. Il fait froid, la nuit s’approche. La trace est là. Je finirai plus tard.


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Benoît Peeters, Trois ans avec Derrida, Editions Flammarion, 2010
Benoît Peeters, Derrida, Editions Flammarion, 2010
Antoine Volodine, Ecrivains, Editions du Seuil, 2010
Manuela Draeger, Onze rêves de suie, Editions. de L’Olivier, 2010
Lutz Bassmann, Les aigles puent, Edditions Verdier, 2010

1 et 2. Jacques Derrida, émission "A voix nue", France Culture, 1998 (5/5, “L’avenir est la possibilité de la mort” - par Catherine Paoletti, réalisation Bruno Sourcis), rediffusion 2010
3. Jacques Derrida, L’écriture et la différence, Editions du Seuil, 1967
4, 5 et 6. Antoine Volodine, Le port intérieur, Editions de Minuit, 1995


08/11/2010




Vidéo


Il y a des images qui reviennent. L’ouverture et la fin de Point Oméga de Don DeLillo sont le regard porté par un narrateur anonyme sur une oeuvre vidéo, 24 Hour Psycho, qui existe, créée par Douglas Gordon en 1993, réalisée à partir du Psychose d’Alfred Hitchcock - sorti en 1960. Elle ralentit, étire le film sur vingt-quatre heures. La fin de La carte et le territoire de Michel Houellebecq décrit les dernières oeuvres de Jed Martin, artiste passé par différents médiums et personnage principal du roman, comme des vidéos faites de surimpressions de d’arbres, de plantes, de fleurs, filmés sur un laps de temps compté en jours. J’ignore si une oeuvre de ce type existe, mais cela me fait très fortement penser à une vidéo que Bill Viola a réalisée en 1979, The Reflecting Pool, où tout un jeu s’élabore entre un homme au coeur d’une forêt, un rectangle d’eau, des reflets, des apparitions et disparitions. Dans Un mage en été, il y a des photos prises par Olivier Cadiot, et certaines montrent simplement un coin de verdure, un espace ouvert dans la campagne ou un tunnel de feuilles et d’arbres, où un écho me rappelle que “c’est un trou de verdure où chante une rivière...” Bien sûr, pendant ce temps, le sang tourne toujours dans le siphon de la baignoire. Plus loin, des lambeaux de chair ont été installés dans un salon. Si la chair est le “je”, qu’est-ce que l’image ? L’image est dans la chair. On l’a dans le sang.

Coetzee et Houellebecq sont morts, on enquête sur eux. Cadiot se souvient et enquête sur lui. Et on plonge effectivement dans ses images comme dans un livre. Il ne s’agit pas de simples métaphores, de simples codes ou projections à décortiquer. Ce qu’ils nous disent - comme Coetzee avec son emboîtement de mises en abîme, de strates narratives (un biographe, cinq témoignages, tous retranscrits différemment, donnant tous un visage différent) à l’architecture musicale - c’est que ces images, ce temps de présentation et de représentation, cette durée de l’image et dans l’image est un espace poétique ; que nous pouvons littéralement y plonger, nous y absorber, que l’on peut s’y immerger ainsi que dans un bain révélateur, s’y mouvoir comme dans un espace de sérénité, de rêverie et de réflexion, et, peut-être, qu’il n’y a pas de clés à trouver - on peut sans doute chercher si l’on veut, mais l’important, c’est d’y être. Etre dans les images et les contempler, les écouter - elles ont leur place à garder, en cette fonction de miroir, ce moment où chacun, regardant, lisant, se trouve, à travers la représentation, cette altérité de végétal, de film celluloïd, de bande magnétique, au sein de ce qui est le plus étranger, seul, face à soi-même.

C’est ce curieux mélange que l’on ressent, serrés dans une rame de métro, cette distance et cette lenteur, cette proximité et cet éloignement, la lenteur et la rapidité mêlées. Un peu comme à la fin de Vice caché où le détective, après être passé par nombre de boucles narratives, finit bloqué dans un embouteillage, pris dans le brouillard, parmi d’autres automobilistes, sur une route faite de virages permettant de voir les lumières des voitures rentrant chez elles scintiller, bouger légèrement, comme lorsqu’on fixe des étoiles.

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Point Oméga, Don DeLillo, Ed. Actes Sud
La carte et le territoire, Michel Houellebecq, Ed. Flammarion
Un mage en été, Olivier Cadiot, Ed. POL
L’été de la vie, J.M. Coetzee, Ed. du Seuil
Vice caché, Thomas Pynchon, Ed. du Seuil

The Reflecting Pool (vidéo), Bill Viola
(PS : l’oeuvre de Douglas Gordon est une installation, il n’y a donc pas de lien hypertexte.)
14/10/2010




La Grande Sauvagerie


La dédicace précise notamment que le livre est adressé à Gérard Bobillier, fondateur des éditions Verdier, décédé le 5 octobre 2009, faisant ainsi écho à Pierre Michon, qui, à propos des Onze, disait qu’il ne l’aurait écrit si Bob ne l’y avait encouragé.

Juste en-dessous, en épigraphe, quelques lignes de Sophocle, Oedipe à Colone, sur le nom du lieu, Colone, dont la signification et l’origine ne vivent “guère que dans la mémoire de ceux qui fréquentent les lieux.”

Ce sera donc un récit de voyage, de souvenir, qui débute au pied de la Lanterne des Morts, à Saint-Léonard, en Limousin, écho ici aux menhirs, aux pierres verticales. Et dès la première phrase, l’ancre est levée.

 

La phrase est longue, sinueuse, dressant la tour qui domine le village, apparaissant dans toute son étendue au travers d’une course d’enfant minérale, végétale, lumineuse. Elle est éminemment proustienne, et tout cet admirable premier chapitre est à l’avenant, relecture du temps et de la mémoire où la révélation géographique prépare la révolution intime. Les noms fleurissent le récit de leur bon vieux coup de langue d’oc, ainsi Lubersac, Coussac, en un parterre où s’épanouit Thérèse, narratrice, dans les années cinquante, mais c’est d’aujourd’hui qu’elle nous parle, dans une langue exceptionnelle, pour nous raconter des histoires. Les phrases sont rythmées, traversent les lieux et le temps. Elle voyagera, vagabondera dans le monde avant de s’installer aux Etats-Unis.

 

Pour l’heure, ne racontons pas tout, la mère, la grand-mère, elle écrit, elle lit : “Je restais des journées entières, allongée à plat ventre sur mon lit, dans le pénombre des volets mi-clos, accrochée à mon livre comme à une planche de salut...” Les paperolles deviennent des “papillotes”, elle a une amie, des visions, le cinéma, ces mouches qui se promènent dans l’humeur vitrée, le rayon qui révèle les insectes nocturnes, de vieux journaux, une nacelle, un observatoire...

Et nous, dans le repli des phrases, découvrons peu à peu les trames, les motifs enchevêtrés, dédoublés, et, dans une formule cadencée, ce qu’est la littérature.

Dans une bibliothèque, elle trouvera un livre, qui la conduira à un manuscrit non déchiffré. Elle connaîtra ces hommes ayant vécus deux cent ans plus tôt, elle réapprendra la nature sauvage, dure, belle, Saint-Léonard sera toujours dans les parages. Après l’éveil, les révélations, elle saura l’histoire. En la disant, en l’écrivant, elle la fera exister.

 

La fiction est vérité, elle est réelle. Elle est inoubliable, comme cette luciole qui brille si faiblement mais d’une manière si étrange qu’on se demande si elle était bien là, si nous n’avons pas rêvé ; son souvenir incrusté dans la pupille, son éclat... oui, nous l’avons bien vu, c’est donc cela aussi, la tendresse d’un regard.

 

Nous étions las de cette journée comme de bien d’autres, nous nous étions oubliés, nous voici rendus à nous-mêmes comme pour des retrouvailles, avec une amie que nous ne voyons que par intermittences, avec un souvenir inopiné glissant à la nuit tombante, près de cette tour, sur une route de campagne, avec cette femme, ce personnage, aussi vrai et vivant que nous. Il fait frais. On respire le bon air. On voit les étoiles. 

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La Grande Sauvagerie, Christophe Pradeau, Editions Verdier

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Post-scriptum : c’est mon dernier texte pour le blog, je passe le relais à mon collègue Thomas Scolari. Merci pour vos commentaires et vos messages, à très bientôt. Nicolas.

13/01/2010




Un mois


Une femme part en disant qu'elle reviendra quand elle aura plus de temps. Elle part en vacances, elle va peut-être lire A la recherche du temps perdu.

Un peu plus tard, en rentrant, il y a ce parfum d'asphalte humide mêlé de feuilles, l'automne. J'avais mis plus de deux ans à le lire, vers l'âge de vingt, vingt-deux ans. Le tramway, les bruits du métal dans le métro me guidaient sur un parcours de chemins de fer compliqué, les phrases m'enveloppaient, je voyais des clochers, les notes faisaient apparaître les couches du texte, biffé, corrigé, transposé. J'étais à Méséglise, j'allais du côté de Guermantes, la plage de Balbec était toute plage.

Il me revint alors cette impression diffuse, mais profonde, étendue, que j'eus un autre soir d'automne, où je sortais bien tardivement de chez un ami, puis, arrivé devant chez moi, le volume toujours en main - à moins qu'il s'agisse d'un de ces moments perdus où j'attendais je ne sais quoi devant la porte de mon immeuble, pour rien, sinon profiter de l'air du soir avant de retrouver le chaud - je parcourais quelques pages au hasard du premier volume et, bien plus qu'à la première lecture il me sembla truffé de ces phrases magnifiques qui vous transportent en un instant dans une chambre, une odeur, ce lit, que celui-ci est le vôtre, ou bien que le vôtre, celui de votre propre enfance, se superpose comme par magie aux lignes, aux mots qui glissent tout seuls, les yeux bougent, il y a des formes, des formules dans le vide. C'était cela : les phrases de Proust, répétées, devenaient des formules magiques.

Cette impression d'une nébuleuse de pensées et d'émotions revenait.

J'ai eu depuis de nombreux battements de paupières, intermittences nécessaires à l'apparition des images. J'ai aussi repensé à Proust en lisant Georges Didi-Huberman. Attraper, capturer des images, les relâcher, les laisser se déplacer et les suivre comme des lucioles. Pasolini, Agamben, Dante, Debord... Les petites lumières vagabondes du désir, la parade nocturne des insectes, l'étoilement libérateur, une nuit, le souvenir, il n'y a pas de grande clarté, la danse des images.

Je lis le dernier livre d'Antonio Lobo Antunes. Je repense aux Vagues de Virginia Woolf, à Claude Simon, à Faulkner. "Je ne t'ai pas vu hier dans Babylone : écriture cunéiforme sur un fragment d'argile, 3000 ans avant Jésus-Christ." Des voix rencontrent des voix, une nuit, remontent le temps. Entre minuit et quatre heures du matin, des femmes, des hommes, de l'herbe coupée, des chiens, une boucle d'oreille, une tache brune, un chêne vert. Magnifique entrelacement, une ligne, quelques mots, un paragraphe, un mot, une question.

La question, la connaissance. Avant de lire Survivance des lucioles (où il est cité), j'avais commencé Le temps presse, recueil de conférences données par Jacob Taubes. Philosophie, mystique juive... je ne le connaissais pas. Sur la quatrième de couverture, on peut lire ceci : "Il n'y a pas d'éternel retour, le temps ne permet aucune insouciance, mais il est tourment, le temps presse." A l'intérieur, cet extrait d'un article paru en 1971, Le mythe dogmatique de la Gnose : "Gnosis, le terme grec qui désigne la connaissance, le savoir, prend une coloration spécifique dans la Gnose de l'Antiquité tardive : un savoir secret, révélé, nécessaire au salut, un savoir qui n'est pas acquis de manière naturelle, un savoir qui transforme celui qui connaît." L'intériorité, l'intime, l'esprit, le pneuma, le voyage de l'âme.

Je revois le visage de ce garçon dans Les Mille et Une Nuits de Pasolini.

Le courant de conscience, le temps, les voix, les lucioles.

 

A la recherche du temps perdu, Marcel Proust, éditions Gallimard

Survivance des lucioles, Georges Didi-Huberman, éditions de Minuit

Je ne t'ai pas vu hier dans Babylone, Antonio Lobo Antunes, éditions Christian Bourgois

Le temps presse - Du culte à la culture, Jacob Taubes, éditions du Seuil

13/11/2009




Los Angeles Histoire


On le lit lentement, lentement lire - et si vite parfois - les 495 pages où il y a Esperanza la jeune hispano-américaine, Dylan et Maddie le couple enfui, le clochard Joe - les voix l’océan c’est ici ici - la star Amberton Parker hétéro le jour gay la nuit, et les autoroutes tentaculaires, le parc d’attraction, le minigolf, les employés pauvres, les vieilles riches, les voitures les motos les caravanes les quartiers les collines.

 

Mulholland Drive est “une route à deux voies qui court sur trente-trois kilomètres le long des Hollywood Hills et des Santa Monica Mountains” où se croisent le bonheur la vitesse rouler visage à l’air et le violeur l’hôpital le motel.

 

Il y a une foule de lieux, d’histoires, de micro-histoires, imbriquées lâches tressées, comme le réseau d’une ville qui grandit avec le temps, la somme des espoirs des vies des drames, comme lorsqu’à la fin d’une journée difficile on s’arrête un instant au bord du chemin, on voit l’océan, on ne fait que ça pendant quelques minutes, regarder l’eau qui scintille, le filet d’argent nourri de bleu, comme suspendu dans l’air, la chaleur, et un instant vient le parfum de la décharge en contrebas. Et en bouche une chose qui a plusieurs noms.

 

L.A., elle l'a


Pourquoi Los Angeles ? On pourrait se dire, avec le découpage, l’alternance des personnages, qu’on a là un récit dont la narration s’apparente à celle d’une série télévisée, l’une de ces dernières produites dans la fin des années 90 début 2000 et qu’on appelle déjà - comme s’il était, mais n’est pas, terminé - l’âge d’or des séries américaines, rythmées, prenantes dans la forme, et profondes. (On oublierait que ces procédés narratifs sont à l’oeuvre depuis longtemps en littérature, ne serait-ce que chez Faulkner.) Et parce que c’est là-bas qu’on en écrit produit tourne le plus, mais aussi de bien mauvaises.

Alors pourquoi Los Angeles ? Parce que le mythe, l’âge d’or de Los Angeles existe depuis presque un siècle, et continue. La ville-phare où des milliers d’humains, tels des insectes, viennent s’écraser chaque année. La ville gloire. La ville du cinéma et du rêve. La ville du futur. La ville-monde qui échappe aux genres parce qu’elle s’est faite au fil du temps être vivant unique, qui, comme l’une des plus belles fleurs de notre jungle, aurait développé ses pétales flamboyants pour nous attirer vers ses délicieuses nourritures, vers ses mielleux poisons.

 

On peut dire assez objectivement qu’il s’agit là d’un classique contemporain, forme fond, inventivité modernité. Je n’ai pas dit révolution. Je dis émotion. Grandes émotions, les passages qu’on lit en marchant, savoir si, savoir si elle... Et toujours cet appel d’intelligence, cet appel qui ouvre le regard et nettoie la tête mieux que n’importe quoi.

 

C’est une formulation triviale pour littérature, excellente littérature américaine.

Si j’en dis plus je raconte l’histoire.

Alors allez-y (l’injonction est rare), mais là, allez-y les yeux fermés.

 

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L.A. Story, James Frey, Flammarion

05/10/2009




Une rentrée


Marie-Hélène Lafon, L’annonce (Buchet-Chastel), pour son réalisme sec comme la terre du Cantal, la beauté d’un paysage vide, dépouillé - l’ailleurs originel - contemplé au travers de trois grandes fenêtres, une bande verte, un ciel d’orage ; les oncles et la soeur, Paul le frère, l’homme de la maison, Agnès et son fils Eric, une autre vie, parce qu’il faut bien qu’il y en ait une, et une véritable langue, sûre et précise.

 

Chloe Hooper, Grand homme (Editions Christian Bourgois), sur les parois d’une grotte une longue silhouette teintée, un meurtre en détention, pas clair, procès, on suit, on enquête avec elle. C’est en Australie, la victime est aborigène, le policier est blanc, les aborigènes ont été parqués dans une île et privés de droits, l’homme blanc, de nos jours, s’est intégré pourtant, quel est ce peuple de colonisateurs dans lequel je vis, et comment vivent-ils ? Le Serpent Arc-en-Ciel, le récit fondateur - si la parole n’est pas répétée - est perdu, mais encore présent. Dans le document, l’auteur s’absente, on oublie qu’on attend le verdict, on rencontre, on voyage. C’est la vie d’une famille, la violence et l’alcool qui hantent les corps, l’esprit qui ne cesse de déchiffrer une histoire.

 

Il y a La vérité sur Marie, de Jean-Philippe Toussaint (Editions de Minuit) où l’on sent la pluie sur un cheval enfui, la terre incendiée, les chocs du métal dans l’air,  et cet amour qui traverse le temps et les lieux, pour s’épanouir peut-être enfin en plein coeur du désastre monde.

 

Et de très bons premiers romans : Nouveaux Indiens, de Jocelyn Bonnerave (Editions du Seuil), que l’on garde en tête pendant plusieurs jours, manger, manger, lire de la musique comme on l’entend, est-ce que je regarde les autres, est-ce que je fais comme les autres ?

 

Le terrifiant Cadence de Stéphane Velut (Editions Christian Bourgois), qui instille sous-entendus et ellipses, polysémie, et pourtant une histoire toute simple, un homme qui doit peindre une petite fille, un tableau à la gloire du Reich, un costume comme une seconde peau, le brouillard, le brouillard de Munich en 1933, et bientôt, un rat.

 

Et donc le témoin. Jan Karski (Yannick Haenel, chez Gallimard). Celui qui a vu, qui a tenté de transmettre ce qu’il a vu. Cela se passe en Pologne. Le pays est envahi par les nazis, il y a le ghetto de Varsovie. Des hommes sont venus. “Alors ils me délivrèrent leurs messages (...) And then they gave me messages.”

 

Je suis celui qui reçoit la parole et la transmets, celui qui est traversé, et de ce courant naît ma propre vie.

 

Ici errent des hommes qui ne sont plus des hommes, des morts-vivants, que d’autres hommes vont bientôt transformer en fantômes. Il doit alerter le monde. Il est écouté. Il n’est pas entendu. On ne saura pas, avant l’heure, on ne veut pas savoir, on ne veut pas croire. On ne peut pas le croire. On se dit que ce n’est pas possible, que ça n’existe pas. Si, ça existe.

 

Le témoin. Un auteur. Les messages.

 

Une famille qui s’installe. Des êtres meurtris dans un Grand Rêve. Les intermittences d’un coeur. La chair et la musique. Une métamorphose.

 

02/09/2009




The Willow Tree


Il y a des livres dont la lecture vous transforme l’intérieur.

 

Départ en vacances, à la campagne, trois heures de train, ou quatre, une pour somnoler, du temps devant soi, vertes étendues filantes à mes côtés, où est Le saule d’Hubert Selby Jr. ?

 

Il faut trouver une place pour que cet espace ouvert entre en nous et que nous entrions en lui.

 

L’histoire résumée tient en une phrase : Brooklyn années 60, un couple adolescent se fait agresser, Bobby est noir, Maria portoricaine, ça ne se fait pas de sortir ensemble, ça ne se fait pas de défigurer à la soude dézinguer à coups de chaînes, ira-t-il jusqu’à se venger ?

 

S’installer dans une langue comme dans une maison.

 

Dire les longs ressassements, la convalescence, la violence. Dire les espoirs et les paroles qui sauvent, qui sauveront peut-être, ma petite fille chérie nous sommes près de toi tout va s’arranger nous t’aimons. Dire la solitude de chacun et les démons. Dire la lumière du recueillement. Le bouillonnement du sang et la paix de la prière.

 

Ici il y a un cerisier aux feuilles scintillantes. Là-bas il y avait un saule. On disait pleureur. Mais je crois me souvenir du calme de la cascade verte.

 

Et les tourments jamais ne cessent, le vent a beau donner aux cicatrices l’illusion de respirer, le désespoir la mort et le talion rôdent. Alors Bobby se fortifie de lampées de soupe en mouvements de rameur en douches froides chaudes.

Alors Mush, le merveilleux ami, drôle, inespéré, incroyable, l’émigré, le survivant, celui qui l’a recueilli, continue, continue de rire et rire de plus belle, d’être là avec toute sa bienveillance, continue de raconter son histoire.

 

Le suspense, l’attente. Manquer de temps le jour. Retrouver le lit réparateur, les draps épais, légèrement rêches, ce parfum de chambre éternelle. Encore.

 

Jusqu’aux dernières lignes je reçois, accueille à mon tour ces courants continus, alternés, conscience pensée parole mots, qui du fond du coeur et de l’âme vont au fond du coeur et de l’âme transformer, libérer, rendre disponible.

Je suis prêt à aimer le monde, jusqu’à souhaiter tout le bonheur possible à mon pire ennemi.

 

Le saule est un don.

 

 

 

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Le saule, Hubert Selby Jr, Editions Points

04/06/2009




Prélude à la délivrance


Ouverture du livre en trois temps : une citation obscure de Melville, un titre de prologue, “Le temps revient”, puis une deuxième citation, mystérieuse, attirante : “Remettez debout ceux qui désirent se relever. Réveillez ceux qui dorment.

Elle est tirée de l’Evangile de Vérité, l’un des textes gnostiques composant ce que l’on appelle “la bibliothèque de Nag Hammadi”. Deux écrivains, notamment, parmi d’autres, ont écrits “avec” la Gnose : Carl Gustav Jung, Philip K. Dick (voir définition de Gnosticisme).

A l’aune de cette pensée mystique, nous nous trouvons ici à la croisée de la poésie. Et très vite une adresse, une localisation : “Ce livre s’adresse à ceux qui désirent se soustraire aux rangées de la misère”.

Nous sommes prisonniers d’un espace illimité. Nous sommes asservis, expropriés. Il y a des murs de mensonges. Et nous courons à notre perte.

Alors il faut, par le savoir, par la connaissance, laisser ouverte notre vulnérabilité, devenir disponibles pour le réveil, le sacré qui est en nous.


D’où nous parlent les auteurs, dans leurs textes, tantôt dialogue, tantôt d’un seul tenant, indistincts ? De leurs romans précédents, de la revue qu’ils animent depuis douze ans, Ligne de risque, et surtout de leur expérience singulière de la littérature, exigeante.

La lecture est une opération magique. Il faut chercher les phrases de réveil. En répétant des phrases de Moby Dick, la révélation a eu lieu. Dans l’aménagement des silences, des blancs. Le sacré, la blancheur de la baleine, la blancheur de la page.

 

Et ainsi avec le monde, selon la blague, l’éclat de rire de la philosophie, il faut retourner le nihilisme, “passer au blanc la tête du corbeau”. Comprendre l’horreur de l’histoire, les camps, la Kolyma, le goulag, le nouveau déguisement du massacre, sans complot aucun, parce le point le plus noir est toujours là. Le sans-pourquoi.

Où est le salutaire, où sont les autres noms de cette rose, le sauf, l’indemne ? La rose pousse au coeur même de la ruine. Les phrases des témoins forment ses racines. Et qui est le poète ? “Celui qui est deux hommes à la fois”, nous dit Chalamov. Ce qui témoigne alors pour la “chose”, ce n’est pas quelqu’un, mais la parole elle-même, son pli, son ouverture secrète.

 

De nombreux auteurs trament ce texte, Mandelstam, Celan, Lautréamont, Poe, Heidegger, Deleuze, Derrida, Melville pour ouvrir et pour finir, la baleine, Jonas, ichtus, le poisson, Iéchoua.

N’ayant pas lu Moby Dick - bien sûr j’en ai envie maintenant - je m’attarderais sur celui que je connais le mieux et affectionne sans doute le plus : Proust. Une autre dimension du temps, suspendu. Vers la fin d’Albertine disparue, le narrateur apprend que les deux côtés, Guermantes et Méséglise, sont liés, et découvre les sources de la rivière de son enfance : un “lavoir carré où montaient des bulles”. C’est une extase secrète. Le temps ne coule pas, il est en réserve, c’est un stock de bulles. Changer les bulles en parole. Se rendre disponible à l’espace libre du temps. Trouver le point qui en un éclair interrompt le flux continuel, la programmation sociale. Expérience du ruissellement épiphanique. Chaque instant peut être un instant de révélation. Tout revient en avant. Illumination.


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Prélude à la délivrance, Yannick Haenel et François Meyronnis, collection L’Infini, Gallimard

23/04/2009




Le bois où je vais ce soir


Edouard Dujardin, c’est une cliente qui m’en a parlé, j’avais vu la citation quelque part, et au téléphone elle le demande, comment?! vous ne connaissez pas!?, le commande, c’était il y a un an à peine, je lis maintenant, c’est un bijou de légèreté, vrai petit chef d’oeuvre.

 

Le soir, ce doux soir, nuit d’automne, enfin une odeur de bois brûlé qui surgit invisible dans la rue, qu’elle est douce ; mais c’est le printemps pourtant ; que voulez-vous madame, les lauriers sont coupés ; je descends l’avenue de Clichy, détendu par ce petit soir qui retombe ; je crois que je suis hors du temps, je n’ai pas de musique tiens, pas de casque sur les oreilles aujourd’hui, quelques pages ont tourné devant mes yeux ; des petites feuilles de temps, de petites feuilles d’automne qui tombent, petites feuilles de printemps qui poussent ; mais où est l’hiver, il serait déjà derrière ? Non, il ne faut pas prendre froid, pas déjà, alors une petite veste chaude pour le soir ; je descends ; les lumières guirlandes qui glissent ; au loin ; elles accompagnent le chemin.

 

Il faudra que j’écrive un petit texte sur ce petit texte, raconter Joyce et Valéry Larbaud, Rémy de Gourmont, Rachilde, leurs textes ; il est bien ce dossier, aussi, c’est vrai qu’il y a aussi les Moralités légendaires de Jules Laforgue, tout ça, le monologue intérieur, au XIXème, fondateur pour le XXème et bien après, leurs lettres, ils ont écrit à Edouard, Edouard Dujardin, pas “sur” lui, à lui, à son fils ; pourquoi pas après tout, 1887, qui y pense aujourd’hui, qui pense à ces quelques heures passées avec lui, il désire et s’apprête, toilette, sa façon de s’habiller, chemise, pour aller voir Léa, la douce Léa, jeune actrice, à la sortie du théâtre, ou bien plus tard chez elle.

 

Ah cette jolie petite voix, cette frimousse, ce sourire, etc, etc...” il aurait pu dire cela sans doute, je ne sais, je cite de tête comme en passant, c’est cela, on passe en voix de tête, sans trop pousser, sans forcer trop haut, très terre à terre, les lumières du restaurant, le trot des voitures, son amante, est-ce qu’il la tiendra dans ces bras? virevoltant, volte-face, délicieux ce livre, délicieux cet homme.

(...)

Alors on peut rentrer le soir chez soi, chaque soir ouvrir un livre, celui d’Isabelle Zribi, où tous les soirs de sa vie elle se penche à sa fenêtre et regarde le jour qui décline, la nuit qui survient, “à l’orée de l’aurore”.

Les soirs se succèdent au téléphone, au bar, et le rien s’impose. Elle rencontre C. à la bibliothèque. Elle marche dans le bois de la vie. Quelques incidents surviennent. “Bien souvent depuis cette nuit-là, je me suis couchée sans pouvoir fermer l’oeil, ayant à l’esprit les images d’un lit cercueil et de la voisine insomniaque, images inexplicablement nouées.

 

Les soirs se répètent et ne se ressemblent pas, elle mène le rythme, elle avance. Elle broie du noir et des idées fausses, elle s’égare et le noir l’enveloppe, jusqu’à ce que la robe de la nuit, C. multiple et une, un baiser d’argile, enfin.

De répétitions en échos proustiens, de jours sombres en interrogations, les circonvolutions de son esprit cheminent vers une autre vie.

Les portes de la nuit ne sont jamais fermées à clé”.

 

Certains soirs de notre vie, nous pouvons les vivre toute une matinée, leur sève coule au fil des jours, dans le printemps de nos coeurs.

 

 

- Les lauriers sont coupés, Edouard Dujardin, Editions GF

- Tous les soirs de ma vie, Isabelle Zribi, Editions Verticales

- Tonight Tonight, Christophe (album Aimer ce que nous sommes)

06/04/2009




Lignes, musiques


C’est l’histoire d’un homme qui va voir des prostituées. Il a une femme, deux enfants. Son fils est parfois un peu étrange. Il est médecin et poursuit donc ses consultations. Un jour, une femme venue pour un traitement banal repartira miraculeusement guérie.

Elle racontait des histoires et passait beaucoup de temps avec son petit garçon. Il raconta une histoire au médecin pendant le traitement, sur le canapé de cuir noir où il posera ses chaussures.

Les choses vont s’enchaîner pour l’homme jusqu’à la fin de son histoire. Bien sûr quelques détails apparaîtront. L’essentiel ne sera que reflets. Par moments, il se souviendra de certaines choses.

Puis à son tour, le petit garçon racontera son histoire. Des fils entre elles sont esquissés. Une vie et une journée auront passé. Une journée, c’est parfois toute une vie.

(Jeu de dames, Mario Bellatin, collection Du monde entier, Gallimard)

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Ce qui reste, plusieurs jours après l’avoir lu - et c’est donc important puisqu’il reste quelque chose, comme un flottement qui nous accompagne, à chaque fois que l’on revient vers ce livre pour en parler à quelqu’un, comme un ami qui n’est plus mais vit toujours en vous - c’est l’étrange musicalité de ce texte. Elle est presque imperceptible, sans effets spectaculaires, l’ensemble a d’égales passages et des ellipses, qui résonnent comme une suspension du temps.

Dans le recueil d’articles de Cécile Guilbert, Sans entraves et sans temps morts (chez Gallimard), est cité à un moment John Donne. “Dans la tombe, je peux parler à travers les pierres, par la voix de mes amis et par les accents de ces mots que leur amour accorde à mon souvenir...
Je repense au livre de Chloé Delaume. Un instant suspendu, une voix se pose. Dans le maintenant et cet être-là, ce livre-ci, c’est hier qui nous parle, et cet autre. La chose, et son envers.

Elle parle de la perspective, et en dresse. Plus loin, elle fait un beau cut-up d’Artaud. Lit Bret Easton Ellis. Puis, sans être toujours d’accord avec elle, elle s’interroge aussi sur ce qu’est un écrivain contemporain. Laissons de côté le débat autofiction contre littérature engagée, on y reviendra plus tard, sûr. Elle dit une chose simple, importante : “Evidemment, le style ne suffit pas à faire de la littérature et des phrases qui tiennent dans le temps, mais il n’est pas un seul exemple d’authentique pensée qui se soit exprimée sans style.” Elle rappelle une chose parfois trop ignorée, des écrivains comme des lecteurs : la langue, la question du langage.

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Alors je croise d’autres lectures récentes qui se sont trouvées pendant une conversation avec mon collègue et ami Thomas, lequel écrira bientôt quelques textes ici.

On venait de commencer Un petit viol / Un autre petit viol de Ludovic Degroote (paru au Champ Vallon). Notre autre collègue Benoît le lisait aussi. Je préférais la partie plus déconstruite de ce texte poétique, j’aimais bien aussi alterner une partie et l’autre. Quelques temps auparavant, j’avais lu un Dennis Cooper, Salopes (2007, P.O.L.). On parlait de la dilution du narrateur - je pense à présent au terme “effiloché”. Parce que ces textes parlent de sexualité, adolescente plutôt, forcée ou voulue, fantasmée, monnayée, on en est venu à évoquer Tony Duvert. J’avais lu à peu près la moitié de Paysage de fantaisie (1973, Editions de Minuit). Je n’aimais pas beaucoup le début mais après oui on voyait la construction, le projet, et surtout j’aimais beaucoup cette alternance de passages de style légèrement différents mais suffisamment pour qu’on reconnaisse ce qui s’y passe, ce qui s’y dit. Et quel(s) narrateur(s) on imaginait. Comme s’il y avait à la fois quelque chose de très dur et de beaucoup plus souple, l’ensemble donnant une idée de la puissance de la littérature. Finalement, plus que le sexe, la violence ou la pédophilie le faisant voisiner avec Cooper (leurs styles étant radicalement différents), ce qui le rapprochait d’un immense auteur, c’était la langue. Je pensais à Claude Simon. Je pensais à La Chevelure de Bérénice (1966, Femmes, Maeght ; 1983, Minuit).

A l’entrelacement de cheveux, de souvenirs, de phrases. Et à une musicalité non seulement de la phrase, mais à celle de l’architecture même d’un livre. Comme si les lignes d’un dessin pouvaient chanter.
05/03/2009




Une chambre en Hollande


Ce soir, bien fatigué, j’hésite très vivement entre m’effondrer devant un mauvais film ou prendre un livre. Il y en a deux petites piles sur la table, certains sont commencés, d’autres pas. Il m’a semblé que l’un d’eux m’appelait. De plus, mon collègue Thomas venait de me laisser entendre un peu du grand bien qu’il en pensait. Je regarde au dos, lis la première page. “L’acte de naissance du sujet de la connaissance (...) le monde se ramène depuis lors, à deux substances, l’étendue et la pensée...  J’hésite. Je suis tenté.

Je vais dîner, faire la vaisselle. Je reviens. Je m’allonge sur le canapé, le prends et vais bientôt entrer dans une vie et un temps peu connu. Bientôt, le froid et la fatigue vont disparaître aussi vite qu’un songe. Je connais très mal Descartes et ne m’y intéresse a priori pas plus que cela. Il va devenir inoubliable. J’aurais dû m’en souvenir... (et, sous un jour différent, c’est une vie, mon propre pays, mes origines, l’histoire même de l’Europe,  que je verrai, par l’éveil simple de la pensée, d’une voix douce et calme, dans une langue précise et concentrée.)

 

J’ai mis 17 pages à me rappeler cette simple formule connue de tous, “je pense donc je suis”, cogito ergo sum. Elle n’est pas apparue comme ça, elle vient des rivages de la Méditerranée, des forêts de Germanie, des clairières gauloises. D’une magistrale ouverture, en quelques pages, Pierre Bergounioux nous amène des obscurs débuts de l’Histoire, dans ses répétitions et ses échanges, déploiement du monde, au déploiement de la pensée.

Elle n’a pas toujours eu de support, mais, souvenez-vous, c’est l’un des actes de naissance de la civilisation, de l’humanité : l’écriture. On compta, on commerça. Puis il y eut le grec ; le latin, qui, “à peine altéré par le passage de deux millénaires, se reconnaît sous chaque mot ou presque du français”, alors que seuls “quelques vestiges” subsistent de l’influence de Rome.

Une phrase en deux parties sépare l’esprit de la matière. La langue (lingua) traverse le temps (tempus) ; l’empire et ses monuments s’effondrent.

 

On couche des épopées, des poèmes. La philosophie existe depuis longtemps. Elle va bientôt prendre un tournant décisif. Dans un proche lointain, il y a Michel de Montaigne.  Là-bas, Cervantès. Deux citations de Shakespeare nous frappent. Ici aux Pays-Bas, en terre espagnole, un enfant nommé Baruch Spinoza croise peut-être René Descartes avec un paquet de feuilles sous le bras dans les rues de Leyde.

 

C’est alors la chair du livre qui se dévoile peu à peu dans la vie de ce jeune homme à la santé fragile, qui longtemps gardera l’habitude des matinées au lit. Il aime la poésie, est particulièrement doué pour les mathématiques et le raisonnement Fortifié par l’âge, il s’engage dans différentes armées, projette d’aller jusqu’en Autriche, au Danemark. Il ira en Allemagne, en Italie. Nous sommes au dix-septième siècle. Nous le suivons, dans ces doutes, ses interrogations, dans l’ignorance de son propre destin. Que fera-t-il de sa vie ? En quel lieu vivre ? Il reviendra en France, errances, disparitions, ellipses. Par moments on ne sait où le trouver, il fait expédier son courrier chez des amis, il se retire du monde et de sa société pour mieux se retirer en lui-même, parce qu’il “se tient lui-même pour rien, si ce n’est une chose qui pense, un entendement, une raison.

Dans sa chambre qui contient le monde, cette chambre qu’il transporte avec lui depuis l’enfance, il écrit. Un soir, une première médiation. A son réveil, la deuxième. Comme si le rêve devenait réel par l’écriture, précisément, car les mots ont un sens qui bouleversent l’être, celui qui n’est, que parce qu’il pense.

 

Lecteur, la chose et l’idée se rejoignent, le livre et cette voix, cette histoire et ce temps. Notre auteur, qui n’était que caché, comme un courant souterrain au texte, revient. Pourquoi lui, à cette époque ? Et pourquoi les Pays-Bas ? A cela il faut raconter une histoire, celle du continent. Pour voir un homme, dans une chambre, sur “une mince bande littorale”, penser, enfin, qu’il est quelque chose ; le voir devenir, enfin, quelqu’un.

 

Cet ouvrage (60 p, 9,80€), publié aux éditions Verdier, est le quarante-quatrième de Pierre Bergounioux.

17/02/2009




Tuer Catherine


Titre, première phrase, on est prévenus, objectif : tuer Catherine, et pour ça une seule solution,
écrire.

Ecrire parce que Catherine est, justement, un personnage de fiction qui hante la narratrice.
Catherine est l'esprit d'Anna Karénine, l'héroïne passionnée de Tolstoï, c'est une romantique
hystérique et elle fout le bordel. Comment le spectre d'un personnage peut-il nous posséder, jusqu'à
tel point qu'il faille s'en débarrasser ? Evidemment, il y a aussi un auteur : Nina Yargekov, et le texte
ne cesse de jouer sur différents niveaux. Comme elle dit, c'est une matriochka, une poupée russe. Et
comment ne pas être appâté par une histoire de meurtre ?

C'est surtout un concert de voix, la narratrice habitée, et les habitantes de la narratrice, un choeur de
muses intelligentes, drôles, bêtes, vachardes, qui n'ont précisément pas leur langue dans la poche.
Elles critiquent le projet du livre, le remettent en cause, s'engueulent.
La narratrice, elle, tient le cap et tente d'éliminer Catherine alors que surgissent dans le désordre
amour, obsession, poésie, menaces, travaux pratiques, entracte, une journée type avec Catherine,
haine, tristesse, et malices.

Electre et Lady Macbeth nous font un clin d'oeil. L'intimité est décalée, le moi éclaté.

Un texte est un tissu, une langue. Tout cela fait un auteur, et ici c'est elle qui le fait. Du rythme, un
ton, du son.

Nina, chère timide Nina, si belle croyez-moi, merci, au plaisir de vous relire.


– Tu crois que c'est malin de faire une critique pareille ? Je vais te dire : trop court et y'a des
trucs plombants...
– Quoi ? On avait dit sérieux et léger et tout !...
– Hey c''est qu'un blog, du calme, tu vas rater aucun prix.
– Le glandeur on t'a pas sonné, tu nous as fait perdre assez de temps comme ça !
– Pff, c'est pas ça le problème, ça manque d'arguments, de références...
– Non mais tu me vois la comparer à Ionesco et Perec ? Ou Pirandello ? Cadiot ? Tout le
monde s'en fiche, on lira pas plus le bouquin, et nous on sera complètement ridicules péteux
coincés là-dedans.
– Etre plus poétique, une fairy queen est passée par là, t'entends poétic !
– Déjà fait le truc genre on écrit dans le même style que le bouquin, tu ferais mieux de
structurer, développer, au lieu de plagier. Et c'est raté.
– Tu radotes.
– Toi-même !
– Dis t'as déjà bouffé une tartine de post-modernisme, monsieur CM2 ?
– Allo, Le Chapelier Fou ?... SOS, faites les taire ! Envoyez les citations !


« le conditionnel présent se transforme en irréel du passé (…) sur le marché noir du passage
souterrain les vieilles gitanes ne vendent plus de mots plus d'adverbes plus rien
»

« Elle était belle coiffée de son chapeau de paille d'Italie, les maisons de pêcheurs des années trente
se vendaient à prix d'or. Elle était belle, bleue et rouge océan c'est la même couleur riant de se croire
si neuve, les aventures ne font que commencer (…) à force de vent l'ardoise défraîchit les flancs, décatit les clans, dépolit les rangs et les perles marinières prises dans la tempête dévorent leurs
geôliers, il ne fait pas bon décacheter les vannes elle s'est enlaidie à trop pleurer.
»

« J'ai froid, tellement froid. Plonge ta main dans ta poitrine et arraches-en la tumeur. (…) Je
grelotte, les pingouins exténués viennent s'échouer sur la banquise. (…) Dors maintenant. Le
sommeil est impossible, on m'a coupé les oreilles à la place des orteils, le français est une langue
difficile.
»

A la fin Catherine meurt, forcément c'est un peu une tragédie. A la fin le livre s'envole. C'est une
farce aussi.06/02/2009




La grand-mère, les enfants , et le coffre


L’autre jour, devant la table des nouveautés, je racontais à une cliente le début du livre de Chloé Delaume, oui ça me dit quelque chose, il y a une histoire avec une grand-mère, ça m’intéresse, j’en ai entendu parler, je ne réalisais pas que je me trompai peut-être, et elle avec moi, car je lisais à ce moment-là un autre livre avec une histoire de grand-mère auquel je ne pensais pourtant pas, Paris-Brest, de Tanguy Viel (aux Editions de Minuit).

Je n’en étais pas encore arrivé à un passage important où après une adolescence bretonne survolée, le narrateur, habitant à Paris, revient dans sa famille pour la première fois depuis trois ans, ce que probablement, comme un bon parisien provincial, j’aurai pu faire moi-même il y a quatre semaines si j’exerçais un autre métier. Ce retour est un événement, à plus d’un titre dans cette histoire.
Il porte une valise, entre dans la maison, son père, sa mère, son frère, sa grand-mère sont là. Il y a un manuscrit dans la valise. Le manuscrit est un roman familial. Il s’ouvre pendant un enterrement marbre noir luisant soleil fort, comme j’en ai vécu un moi-même. Il s’ouvre parce que la grand-mère est morte. Là surgit une figure, un revenant de l’enfance, le noeud encore ignoré de l’histoire.
On sait déjà qu’il y a de l’argent et des secrets qui traînent. On redoute que ça se passe mal. L’absolue perfection du crime revisitait le polar, le roman de gangsters. Insoupçonnable était une histoire de manipulation. Ici c’est une affaire d’héritage, de classes, de silences et de scandale, une tradition. L’autobiographie est détournée, le passé recomposé.

En tirant quelques fils, Tom, l’un des morts du livre de Chloé Delaume (écho du Tom est mort de Marie Darrieussecq), et une autre enfance, un autre Tom encore, celui de Denis Lachaud (édité en Babel / Actes Sud), j’en reviens à l’enfance, et l’auteur aussi puisque ce n’est pas son premier livre avec des voix d’enfants. Tom vient d’emménager en banlieue près d’une voie ferrée, il a cinq ans presque six, il écoute les bruits, il joue avec Véronique. Si l’on n’a pas jeté un oeil sur la quatrième de couverture, on ne se doute pas un instant qu’aux deux tiers du récit l’histoire va basculer. Tom est-il vraiment mort ? Tom et Véronique ne sont-ils pas un seul personnage ? Tom va-t-il changer de sexe ? Ici ce n’est pas le genre littéraire qui est détourné, mais l’identité complète du personnage jusqu’à son genre sexuel qui devient flou.
Les trains qui passent indiquent bien qu’il existe un ailleurs au-delà du temps de la cruauté juvénile. L’eau et les compétitions modèlent son corps. Et l’on ne cesse de se poser des questions. Comment vider une insulte, un mot, tapette, de son sens ? Le torrent de lave qui s’est formé en lui va-t-il se déverser ? La vengeance est-elle une réponse, ou son simple récit produit-il encore un effet cathartique ? L’auteur est-il entre les lignes ou avec nous du début à la fin ? Et où est le vrai dans tout ça ? Le vrai est au coffre. Le coffre, en chacun de nous.

C’est brumeux sur la côte...
...Elle tenta de saisir les bribes de phrases qui lui parvenaient à travers le coton...
Un matin on a retrouvé un sac noir jeté dans l’herbe.



Post-scriptum : cette vieille histoire de catharsis (purgation des passions) me fait forcément penser à son “envers”, la distanciation, donc Brecht, donc Jean La Chance (publié à L’Arche), donc allez au théâtre de la Bastille, vite ça finit le 1er février, il y a Clotilde Hesme (actrice chez Christophe Honoré), Tomas Heuer (Masto des Béruriers Noirs), c’est tiré d’un conte de Grimm, c’est génial, c’est punk, c’est poétique, c’est rock’n’roll, on a adoré.
Théâtre Bastille
Bande annonce du spectacle28/01/2009




La maison underground


Il faut tuer Mamie Suzanne. C'est l'objectif du livre, c'est écrit précisément, la faire trépasser pour avoir lâché un secret, pour avoir passé son temps à se repeindre les ongles au lieu de s'occuper de sa petite-fille orpheline, Chloé.
Pour celles et ceux qui auraient raté les épisodes précédents, notamment Le cri du sablier (en Folio), Chloé a vu son père tuer sa mère et se suicider. On pourrait se dire qu'elle a été plus qu'entourée après une telle chose, mais non.

Reprenant son fil narratif autofictionnel (« Chloé Delaume est un personnage de fiction » – et n'est pas son vrai nom), nous la retrouvons dans un cimetière, se confiant à son guide Théophile (= celui qui aime les dieux ?) sur des tombes, tentant de saisir la voix des morts.
Les vies s'entremêlent, apaisées, dans un souffle de vent, dans le calme de la nuit. La langue est concise, riche, poétique, expérimentale. Si cela vous effraie, soyez au contraire rassurés. Tendez l'oreille. Des pièces musicales sont téléchargeables sur le net. On meurt et on devient une musique, chaque mort est une musique, même Chloé a la sienne.

C'est un livre sombre, c'est un livre bien, pas déprimant si peur avez-vous de Xanax manquer, « la clef est au sous-sol », il suffit d'y faire un tour, d'aller la chercher.
C'est un roman de crise familiale, dit par un je particulier qui va à l'universel. « Je me suis faite de mots, personnage de fiction, pour échapper à votre réalité ». C'est une confession, une enquête. Il y des faits, des témoignages. Des tombes, j'entends votre voix. Et de vous, depuis toujours, votre cruauté. Ma voix en est forgée.


De secret il y a plusieurs, je ne dévoilerai pas, c'est dans les livres vous le savez bien. L'un est en haut, l'autre est ici-bas. Mais peut-être peut-on en saisir, dans celui qui est réédité, sous-titré Rapport sur Boris Vian, un autre. Souvenez-vous, Chloé vient de L'écume des jours. Parce qu'il y a un avant et un après. Un avant la lecture de Vian, un avant le secret, et un après la lecture, après la révélation. Elle écrit parce qu' « avant L'écume des jours, les livres racontaient, ils ne me disaient pas ». Ils ne parlaient pas en moi.

En fait, « on parle aux morts tout le temps ». Ils ont un héritage à transmettre. « … On y prend si peu garde, ma robe de la maison des morts, ma crainte de ma maison à moi, ma voix dans la maison d'Alice... »
Chloé Delaume est un personnage de fiction et ce n'est pas pour rien. Il faut être une métaphore pour survivre. Sa lame est effilée, elle entend les voix des morts, c'est la vérité. « Les morts ont tous la même peau. » Les vivants aussi, donc. Au commencement comme au final, le Verbe, la liberté.

Chloé n'est pas morte et. C'est tant mieux. Elle écrira encore beaucoup de livres.



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Dans ma maison sous terre, Editions du Seuil, 2008
Bande originale (à écouter après lecture) sur chloedelaume.net et fiction & cie

Les juins ont tous la même peau, Editions Points, 2008 (La Chasse au Snark, 2005, première édition)
09/01/2009




Le déjeuner, vu du soir


Pendant notre déjeuner de bloggeurs livreshebdo, j’ai eu un bref aparté avec notre webmaster. Disposons la table, en suivant à ma gauche : Vincy, David, Françoise, François, Christine, Pierre, Claude, et moi-même. Nous parlions du coup BHL / Houellebecq, de cette correspondance électronique qu’aucun de nous n’avait vraisemblablement lu, ce fameux livre mystère vendu à l’aveugle aux libraires, en blackout, pas de titre, pas d’auteur, juste du teasing, you’ll know when you see it. L’un de nous, lequel je ne m’en souviens pas, prononça - puisque je l’entendis - une de ces paroles égarées que j’affectionne, presque sans émetteur ni destinataire, comme une légère volte autour de nous, un bref surgissement du brouhaha permanent. C’est une blague, une bulle, et si on imaginait les coups éditoriaux auxquels nous avons échappé ?  Ce serait amusant. Afin peut-être de ne pas les lire et d’éviter de perdre du temps, faire quelque chose de plus important, un autre déjeuner d’inconnus de Noël par exemple.


Pourquoi pas :

- Jean d’Ormesson et Richard Millet

- Catherine Deneuve et Monica Belluci

- Carla Bruni et Benoït XVI

- J-M. G. Le Clézio et Nicolas Hulot

- Mylène Farmer et Alain Finkielkraut

Il y en aurait bien d’autres. J’arrête là, ça ne vient plus.


Pour me détendre - on travaille beaucoup en ce moment, pas le temps de lire, c’est à peine si je parviens à écouter un peu la radio, et donc de la musique. Ce soir, c’est Electromania. Bernard Parmegiani, L’instant mobile.

Puis il y a la voix de Denis Podalydès qui parle de la voix de son grand-père. Je n’ai pas lu son Voix off. Pour le coup ça donne envie.

Juste avant c’était The Eternal de Joy Division, en séance de répétition, un morceau très étrange, décousu et mélodieux, hypnotique, atmosphère nocturne.

Les bruits de la journée retombent : papier cadeau, étoiles, scotch, étiquette, vitrine, on met quel prénom sur celui-ci ?, ressortir un Canard, remettre Courir et Quelque chose à te dire, se reposer plus tard, Noël, Noël, à quelle sauce serons-nous mangés l’année prochaine ? Le papier qu’on déplie et que l’on froisse.

On plongera encore. Tangerine Dream.

Zad Moultaka raconte le parcours d’un sarcophage, contenant les objets aimés.

S’y mêle un extrait musical du prochain livre de Chloé Delaume, Dans ma maison sous terre, sur le site fictionetcie.com.

Nous serons bien là. Transportés. Livres.

23/12/2008




Womanizer


Journal d'une année noire, de John Maxwell Coetzee (Seuil).

C'est risqué, mais il faut tenter. (Ou : cela ne changera rien, mais ne faut-il pas écrire?)

Dans la deuxième partie de son journal, au chapitre De la vie érotique, Coetzee définit ce qu'est un womanizer. C'est un coureur, un homme à femmes. C'est « un homme qui met une femme en pièces et qui la reconstruit comme une femme ». Il ajoute que les femmes aiment ce genre d'hommes. Viennent, à travers le récit d'un ami, des réflexions sur l'observation d'un geste indiquant le comportement de l'être désiré, la différence entre le fantasme et la réalisation d'un acte De « sa façon de tourner le poignet » découle ses mouvements « dans les bras d'un amant, comment elle [va] jouir ».

Et comment nous lasserions nous de nos échecs, des rebuffades incessantes du réel, de nos répétitions d'actes ? « Sans le réel nous mourons comme on meurt de soif ». La puissance de l'imaginaire. La nécessité du réel comme source. 

Dans sa dernière chanson, Womanizer, au top, Britney Spears change de tenues, endosse des rôles, des figures de fantasmes, repousse un beau prétendant et répète qu'elle ne cédera pas. Coureur, coureur, coureur, coureur. « Je sais ce que tu es ». Elle joue avec.

Anya, la secrétaire chargée de taper les opinions tranchées de Coetzee et de son double JC, jette le trouble, elle aussi, naturellement.

Pourquoi ne pas les juxtaposer, les mettre en parallèle ?

Elles sont efficaces, sincères, entières. Elles ne lâchent pas. Seul le regard de celui qui écoute les rend à elles-mêmes.

 

Dans un triple récit qui est un journal, la page est divisée par des lignes, des portées qui accompagnent les voix qui se posent et s'installent peu à peu. Une commande ; au menu, opinions tranchées. L'Etat, le déshonneur, l'apartheid, le corps, la musique... Le monde est autour de l'immeuble, aucun paysage, il parle de nous, une femme apparaît. Une relation particulière, ténue, et non ironiquement dénuée de sexe s'instaure. Le soir, elle parle avec son mari, Alan. Elle s'ennuie. Que lui arrivera-t-il ?

 

***

 

Ici un bruit de bottes s'éloigne, descendant l'avenue, je bifurque vers une zone de silence pour entrer dans ma rue, puis chez moi, abandonner les derniers pas dans l'escalier, signer le retour à soi.

Cette nuit, un autre texte s'ouvre, des corps se dessinent, des paroles s'évanouissent. Dans un rêve, une main


***


Un livre parle d'autres livres. En lui il recèle son propre récit, ses mises en abîme, sa mélodie, ces voix intermittentes qui courent, convergent et divergent. Un écho se prolonge, une phrase tombe comme un couperet. La précision et l'originalité du discours, des détours, nous éveille ; les vues abstraites, élevées, autant qu'une dispute conjugale, détails de l'éros et angoisse de la fin. L'auteur peut avoir tort, être parfois naïf, ou légèrement cliché. Il voit ses limites, nous voyons son courage. Il présente une idée, elle est démentie, l'oeuvre contient ses propres contradictions, et son charme. C'est un morceau de vie, une épaisseur, une sensibilité.

Et comment ne pas être touché par les dernières pages sur Bach et Dostoiëvski, cette échappée, cette fortification, et cet adieu, de ce fameux geste qui englobe tant de choses. Une lettre, quelques mots chuchotés.


 

 

12/12/2008




« L'intime, c'est de l'extériorité repliée »


Dimanche 23 novembre, il fait froid, il pleut. Chez Sabine Prokhoris, il fait bon, il y a un feu de cheminée. Elle vient de publier La psychanalyse excentrée, aux PUF. Conversation.

On peut démarrer sur plusieurs entrées, votre livre a une composition très ouverte, alors le premier terme qui m’a intéressé : extimité.

Ça vient de Jacques-Alain Miller qui a fait un séminaire inédit qui s’appelle Extimité, en reprenant ce terme de Lacan, qui l’utilise pour expliquer ce que dit Freud dans l’Esquisse pour une psychologie scientifique, au sujet de la relation à l’autre, à partir de la relation initiale adulte/nourrisson, qui est très très très proche ; il parle du prochain, et Lacan définit cette relation-là en terme d’extimité, c’est à dire que le soi, ce qui va devenir l’intimité, est en fait complètement tissé de l’altérité, de la relation au monde extérieur. Ensuite Lacan développe ce terme dans le séminaire sur l’éthique, et Miller le gomme en parlant de proximité, qui est effectivement le terme qu’emploie Freud. Extimité, ça me plaît bien parce que ça exprime clairement l’idée qu’il n'y aurait  pas d’abord une intériorité qui entrerait en relation avec le monde extérieur, mais que c'est l’inverse ; c’est à dire que ce qu’on appelle l’intériorité, l’intime, n’est en fait qu’un repliement, c’est de l’extériorité repliée, de toutes sortes de manières possibles, et ce n’est pas fixe. Ça décrit la vie psychique, c’est à ne pas confondre avec le privé, le “sale petit tas de secrets” (le privé c’est anecdotique). L’intime, c’est à la fois tout à fait singulier et tout à fait commun, universel ; et le travail analytique s’opère dans cette matière-là.

Dans votre style, lorsque vous décrivez des scènes, un spectacle, vous nous rendez la sensation, par la syntaxe, le rythme, la construction des phrases, les impressions sont mêlées de théorie, ça se rapproche du style de Freud, de ce que vous en dites à propos son emploi des analogies, des comparaisons, qui ne sont pas des illustrations.

Le travail de la description m’intéresse beaucoup parce qu’il contraint à se déplacer, il est très proche du travail de l’écoute analytique, il s’agit à la fois de pouvoir entrer complètement dans la logique de quelque chose d’autre, de quelqu’un d’autre, sa parole, ou, dans une oeuvre, entrer dans la proposition qu’elle nous fait, s’immerger, et puis d' un autre mouvement qui transmettrait quelque chose de cette immersion, à soi-même déjà, pour la penser. C’est la base du travail de pensée. La pensée conceptuelle, la théorisation est une pensée enracinée pour moi dans des images, des affects, parce que cela reprend sous une autre forme des éléments de l’expérience commune.
La théorisation analytique, chez Freud, est souvent vue de manière erronée, comme si c’était un système philosophique, une vision totalisante du monde, alors que c’est une pensée qui explore, qui cherche à imaginer et à reprendre les processus qui l’excèdent, les processus inconscients. Ce n’est pas un système parce qu’elle serait sans cesse démentie, défaite, par l’objet qu’elle essaye d’attraper. Chez Lacan, c’est plus retors, presque cynique parfois, il s’agirait d’être maître des processus inconscients eux-mêmes, alors par exemple à la place du lapsus on a le jeu de mots, donc on est plus fort que l’inconscient d’une certaine manière, et à partir de là on construit un discours extrêmement intimidant, truffé de références philosophiques absconses, mais c’était aussi l’air du temps, à l’époque, il y avait du surplomb, “les noms du père”, “les non dupes errent”, d'un côté se soumettre et d'un côté ne pas être dupe, mais il vaut mieux qu’il y en ait qui ne sachent pas... (genre :la religion c’est bon pour le peuple). C’est finalement une pensée assez autoritaire.
Mais ill ne faut pourtant pas oublier que l’analyse se fait dans le langage ordinaire. Ni non plus, comme le dit Goffman, que  “la vie sociale s’acharne constamment, et de mille manières, à saisir et à congeler l’intelligence qui nous permet de l’appréhender”.
La théorie freudienne est en mouvement, elle est complexe mais lisible. Elle fourmille de tours d'écriture, comme des "ombilics" de la théorie, pour reprendre l'image de L'interprétation du rêve, qui condensent la pensée et la défont en même temps. Par exemple le surgissement intempestif de citations du Faust de Goethe, -les mots de Méphisto en général, qui "travaillent" d'une drôle de manière dans le texte.  Et les développements de Freud sont souvent accompagnés de notes de bas de page qui dynamitent complètement ce qui est dans le corps du texte. C’est rigoureux, exigeant, mais comme en déséquilibre, et certainement pas normatif.

Après la reprise de la description faite par Freud du paysage de l’inconscient, vallonné, habité par diverses populations, vous laissez entendre que, contrairement à ce qui est communément admis, on pourrait “pêcher des poissons sur les montagnes”. Comme le disent les neurosciences ou certaines théories esthétiques, ce qui existe surtout, c’est la plasticité.

Oui, c’est l’aptitude à la modification, qui n’est jamais du radicalement nouveau, c’est la transformation, Catherine Malabou développe cette idée de plasticité, et Laurent Olivier dans son livre sur l'archéologie, Le sombre abîme du temps, fait voir comment le présent ne cesse de ré-articuler, de transformer le temps, à partir de l’instant présent il y a autant de futurs possibles que de versions du passé possible.


Ça rejoint quelque chose de très important pour la littérature. D’ailleurs vous citez beaucoup d’auteurs : Proust, Beckett, Michaux, Canetti, Leiris, Sartre, Rilke, Diderot, Pascal, et, à propos de Kubrick, Nabokov, dans son autobiographie : “une spirale colorée dans une petite bulle de verre, voilà comment je me représente ma propre vie”.
Ça fait penser à un fragment d’ADN ou à des connexions neuronales qui se rejoignent, se croisent, se recroisent. Et votre livre n’est pas du tout linéaire, les parties communiquent entre elles, différentes formes (articles, reprise d’entretiens) et différents champs, psychanalyse, philosophie (Foucault, Hegel), esthétique (sur la danse et le cinéma), ça me fait aussi penser aux domaines entremêlés chez Zizek, et vous proposez des ouvertures, une pratique et une théorie non figée, constitutives de l’exercice de la psychanalyse.
Vous renversez un titre de Kant : “qu’est-ce que se désorienter dans la pensée” pour expliciter votre parcours théorique, mais quel fut votre parcours personnel ?

Bac en 74, puis hypokhâgne et khâgne, et j’allais écouter les cours de Foucault au Collège de France,  je suis rentrée à l’ENS en section philo, et j’ai suivi le séminaire de Monique Schneider sur Freud. Ça a été très important pour moi, sa lecture faisait comprendre de quoi c’était fait, elle était fascinante, très vivante, intelligente, très mobile, c’était très stimulant vraiment. J’étais très jeune, et j’ai senti deux choses en suivant ses séminaires, d’une part que ça problématisait complètement mon rapport à la philosophie, et puis, il y a un élément supplémentaire, les études de philo, que j’aimais vraiment, c’était encore assez masculin à cette époque, on était deux filles en section philo, c’était une position minoritaire, ça m’a fait regarder la philosophie autrement. Et puis je me suis rendu compte, pour diverses raisons, que ce serait pas mal que je fasse une analyse, que j’ai commencée à ce moment-là, et très rapidement j’ai su que je ne ferai pas de la philo professionnellement, éternellement, et que j’avais envie de devenir analyste ; puis j’ai passé l’agrégation, commencé à enseigner, et en même temps un travail de recherche qui est devenu ma thèse (avec Pierre Fédida) et mon premier livre, le truc sur Faust avec Freud, et j’ai beaucoup plus travaillé sur Freud, suivi des séminaires avec des groupes analytiques très intéressants issus de Confrontations, un mouvement né dans les années 70 de différents courants, de gens en rupture avec les institutions traditionnelles, c’était des lieux de travail organisés par des psychanalystes, et venaient aussi des gens qui n’étaient pas analystes, j’ai rencontré là Nicole Loraux, Patrice Loraux, des gens assez différents, réunis tous par un certain intérêt pour la psychanalyse, et moi j’ai commencé à me former, puis, à un moment donné, j’ai commencé à recevoir petit à petit des patients, j’ai continué à me former, j’ai été liée à une ou deux institutions analytiques de manière transitoire, je les ai quittées, j’ai fait des supervisions, où l’on voit à des analystes plus expérimentés à qui on parle de sa pratique. Entre temps, j’ai été nommée maître de conférences en psycho clinique, mais vraiment, ça ne m'allait pas, pourtant j'aimais enseigner. Finalement j'ai cessé d'enseigner, je commençai alors à développer doucement mon activité d'analyste, ça a été un peu long, on ne passe pas comme ça... et au bout de quelques années j’ai démissionné de l’Education nationale, et tout en ayant mon cabinet j’ai commencé à travailler au BAPU (Bureau d’Aide Psychologique Universitaire), plusieurs années, j’ai fini par arrêter parce que je ne pouvais plus m'y consacrer suffisamment. J’ai commencé comme analyste il y a  vingt-deux ans en fait, et par ailleurs comme je n’arrive jamais à faire une chose exclusive, je me suis organisée, j’ai séparé mon temps, quatre jours par semaine je fais de l’analyse, et les trois autres je fais d’autres activités, ce qui permet d’écrire les livres mais aussi de m’occuper de choses chorégraphiques, on a fait des projets scéniques avec Simon Hecquet, on a fait un film, d’autres choses qui ont plus à voir avec le champ esthétique, qui depuis une dizaine d’années prend beaucoup plus de place dans mon activité. De plus, les institutions sont chronophages. Je travaille beaucoup au cabinet. Il me semble que trop souvent la vie des analystes est très consacrée à l'entretien et à la reproduction du discours analytique, J’ai plus ou moins fréquenté cet univers pendant une partie de ma vie, un peu, mais là, je fais d’autres choses, vivre, rêver, d’autres activités. Je ne fais pas de "carrière", universitaire ou analytique, je fais un chemin de traverse plutôt, marqué de rencontres et de quelques hasards, c'est une question de tempérament, disons. En tout cas tous les textes du livre sont issus d’une rencontre, d’une discussion, de frottements avec des mondes un peu différents.

Qu’est-ce qui vous guide dans cette diversité, vous ne recherchez pas la nouveauté puisque la nouveauté, ce n’est pas nouveau, cela peut être en réalité très ancien, ça vient toujours de quelque chose d’autre, quel serait votre “projet” ?
Il y a un fil conducteur, des fils, la lecture de Freud par exemple, et puis Le sexe prescrit, écrit suite à un entretien dans Le Monde, contre les prises de position réactionnaires et autoritaires de psychanalystes au moment des débats sur le Pacs. Institutionnellement la psychanalyse est très réactionnaire sur les questions de société, alors qu’elle n’est pas là pour nous dire comment on doit vivre, et les positions qui voulaient démontrer que la reconnaissance des couples de même sexe serait dangereuse étaient inconsistantes théoriquement, elles ne tiennent pas debout. Par la suite, il m’a semblé qu’il fallait peut-être prendre au sérieux ce trouble, l’inquiétude, le déconcertement produit par l’apparition de nouvelles formes de vie dans le champ social, qui ne vivaient plus de manière cachée mais intégrée, et se demander finalement pourquoi ça trouble comme ça. J’ai continué à réfléchir là-dessus, à essayer de voir si ce qui arrive aujourd’hui n’est pas un effet de la psychanalyse, comme par capillarité. Le trouble de l’évidence sur qu’est-ce que c’est un homme, qu’est-ce que c’est une femme, prend source, me semble-t-il dans l’importance extrême qu’a l’enracinement de la théorie et de la pratique analytique dans l’usage du langage courant, ordinaire, lequel est toujours sujet à interprétations multiples. Ça vient du deuxième Wittgenstein, et d’Austin, notamment un texte où il montre que le langage est à la fois ce que nous partageons, et quelque chose d'entièrement incertain dans son interprétation. C'est tout à fait l'expérience clinique et théorique freudienne, et donc, il s’agirait de faire entrer l’incertitude dans nos représentations, du masculin et du féminin en particulier, notions des plus ordinaires ; au lieu de tenir en lisière le trouble, le laisser produire des effets en nous.

C’est très peu courant de voir la pensée française s’appuyer sur la philosophie du langage, cette tradition philosophique plus américaine, dite analytique...

Un analyste ne peut pas éviter les théories du langage et la réflexion sur l'interprétation, puisque c’est son outil de travail, et la matière dans laquelle il travaille. Mais c'est aussi le terreau de la  littérature, chez Musil, ce trouble, dans L’homme sans qualités, où il parle de sa soeur Agathe comme que "son meilleur ami" -au masculin- mais qui a l’aspect d’une femme, et il appelle ça, une “complication réaliste”. On essaie, dans les rappels à l'ordre venus entre autres d'un certain usage de la posture psychanalytique,de garder les deux pôles traditionnels, figés, de l’homme et de la femme, au lieu de chercher à faire travailler le trouble du langage. Mais il me semble cependant que la psychanalyse elle-même, dans ce qu'elle a déployé depuis un siècle maintenant, est partie prenante de ce descellement des "évidences" quant aux partages sexués. C’est mon hypothèse de travail actuelle. Il y a quelques années, Oswald Ducrot (publié aux éditions de Minuit) notait déjà cette polyphonie de l’énonciation, dans Le dire et le dit il montre comment il y a plusieurs sujets, plusieurs voix présentes en même temps dans une phrase, du coup il y a sans arrêt une mobilité des points de vue...

découpage... discours...  danse... musique contemporaine... étincelle...
ouverture des possibles / éveil des capacités... cris... phonèmes...
Résulats, idées, problèmes... Esquisse...
les textes agencés d’une certaine manière font apparaître de nouvelles choses...
parfois...
une sorte de léthargie...
c’est comme ça... c’est étrange...
c’est bizarre...
ça renvoie à des choses archaïques...
c’est hypnotisant... il y a comme du bercement...
ça n’est pas...
c’est très étrange...
26/11/2008




Courir, s'arrêter, regarder (1)


La course


Courir, de Jean Echenoz, aux Editions de Minuit) - sans citer la toute dernière phrase, les deux dernières en fait - je suis, encore une fois, saisi. Par la clarté, la beauté, l’évidence de ce texte, et ce final qui nous replonge dans tout : une vie, une histoire, l’Histoire, ces archives dans lesquelles on imagine Echenoz lui-même plonger pour en extirper cet homme, Emile, qui dans le fond n’avait rien demandé, toujours curieux et étonné d’être là, et, à la fin, le remettre dans le fouillis du Temps. Car c’est bien là qu’apparaît toute la signification, lorsque les armées (nazies, soviétiques) étant venues et parties, revenues et reparties à nouveau, quand le corps a vieilli et la gloire passé, après que les foules avides du présent ont suivi avec ferveur les courses d’un seul homme en oubliant l’histoire, elle revient, minuscule et majuscule, envelopper toute la trame du monde. On a suivi l’événement, on a frémi, pris par le suspense, comme aspirés par l’ascension d’une gloire quelconque d’aujourd’hui, comme toujours formant et formés par l’instant. Il n’y a que lui, que ça qui compte, dont on parle, en ce moment. C’était bien, on se détendait, il souffrait, on oubliait tout. Et tout le reste est là, et encore, bouge. Un geste, un regard. En un éclair, tout nous rattrape. Là est le contemporain, réactualisé par le passé, deux temps fondus, ou au contraire distendus, leur distance, écart visible, et la sensation, pas immédiate, mais arrivant par vagues, en quelques secondes ; le temps, donc, s’écoulant encore, en train de passer. Nous sommes là maintenant, dans un canapé ou devant un écran, en train de lire. Nous nous arrêtons. Puis nous courons, nous courons toujours. Courir... mais courir après quoi ?

 

On s’arrête alors parfois, regarde autour de soi à la recherche d’une réponse, on s’arrête sur un livre, un film, une photo, une statue. Regarder... mais regarder quoi ? Qu’y cherchons-nous ? Comment regarder ?


L’émancipation

Ce que nous propose Jacques Rancière - devenir Le spectateur émancipé (Editions La Fabrique) -c’est “le brouillage de la frontière entre ceux qui agissent et ceux qui regardent (...) la reconfiguration du partage de l’espace et du temps”. Ainsi, pour lire un texte, il faut qu’il soit mis en relation avec d’autres, et il s’agit d’élargir non seulement notre oeil, mais notre être. “Savoir que les mots sont seulement des mots et les spectacles seulement des spectacles” peut permettre aux formes d’art de “changer quelque chose au monde où nous vivons”.

L’émancipation est aussi au sens premier la sortie d’un état de minorité. Il ne suffit pas de critiquer le système de domination ou de nous faire comprendre ses mécanismes, de montrer encore qu’aujourd’hui règnent la marchandise et le spectacle. Depuis Marx, Debord, et Barthes, nous savons qu’il faut dévoiler, mais aussi qu’image et réalité ne sont que la face d’une même pièce. “Dans le monde réellement inversé, le vrai est un moment du faux” (Debord). Il n’y a pas de secret, d’envers caché, il s’agit simplement du fonctionnement même de la machine qui se répète. Plutôt qu’ajouter un tour à la critique, il faut changer de démarche. C’est au XIXè siècle qu’on a commencés par faire de nous, la masse, un troupeau incapable d’échapper à sa condition. Plutôt que rester enfermés dans des “occupations” et “capacités” assignées, il faut renverser l’ordre social, en renversant la phrase elle-même : les incapables sont capables. Toute scène doit être une scène de dissensus, “toute situation capable d’être fendue en son for intérieur, reconfigurée sous un autre régime de perception et de signification [pour] modifier le territoire du possible et la distribution des capacités et incapacités”.



lire la suite du texte12/11/2008




Courir, s'arrêter, regarder (2)


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La critique de la critique

Pour lui, il ne s’agit pas d’être didactique, de démontrer au dominé qu’il est dominé pour le faire agir. Par le bel exemple d’une description d’un torse antique par Winckelmann, de quelques mots de Rilke sur un autre torse, et le récit de la journée d’un ouvrier, qui, pour quelques instants, levant les yeux de la tâche assignée, n’étant plus seulement un corps occupé, regardant par la fenêtre, recevant alors par la grâce de la perspective une autre occupation et une nouvelle capacité, il montre le changement à l’oeuvre dans la suspension, la discontinuité, la séparation. La surface, le lointain, nous disent de “changer de vie”. Il faut “se faire un corps voué à autre chose qu’à la domination”, un lieu, une fiction, dont les partages d’espace et de temps, les modes de présentation sensible, opèrent le travail de dissensus. Il nous rappelle que “le réel est toujours l’objet d’une fiction. (...) C’est la fiction dominante, la fiction consensuelle, qui dénie son caractère de fiction en se faisant passer pour le réel lui-même. (...) Critique est l’art qui déplace les lignes de séparation”, qui introduit la distance esthétique, entrelace et équilibre les logiques. Les possibles sont alors déplacés, les capacités redistribuées.

Au départ, à l’arrivée : l’image

Si toute image dénonciatrice (et tout spectateur) participe du système de domination qu’elle produit (dont il est le produit), “si toute image montre simplement la vie inversée, devenue passive, il suffit de la retourner pour déclencher le pouvoir actif qu’elle a détourné”. La parole est image, l’irreprésentable doit être représenté. “Le problème n’est pas de savoir s’il faut ou non faire et regarder de telles images [intolérables], mais au sein de quel dispositif sensible on le fait”. Il n’y a pas de ligne droite entre perception, affection, compréhension et action. Prenant pour exemple la photographe Sophie Ristelhueber qui nous montre des pierres qui sont des ruines, des éboulis, une frontière sur une route palestinienne (au lieu du grand mur de séparation construit par les israéliens) et suscite notre attention, notre curiosité, en variant sur l’objet et la distance, techniquement, théoriquement, il démontre que “les images changent notre regard et le paysage du possible si elles ne sont pas anticipées par leur sens et n’anticipent pas leurs effets”, comme suspendues, “pensives”.

“La pensivité désignerait ainsi un état indéterminé entre le passif et l’actif”, une image pensive serait “de la pensée non pensée, non assignable”, et notre réceptivité serait un agir. Rancière remonte alors le temps : Rineke Dijkstra (photo, Kolobrzeg, Poland, July 26, 1992), Walker Evans (Kitchen Wall in Bud Field’s House, 1936), Flaubert (Madame Bovary, 1857), Hegel (Esthétique, 1818-1829), et revient au Torse de Winckelmann (1717-1768), “dont la pensée elle-même s’exprimait toute entière dans les plis du dos et du ventre dont les muscles s’écoulaient les uns dans les autres comme les vagues qui s’élèvent et retombent. (...) La pensée est dans les muscles qui sont comme des vagues de pierre”. Enfin s’élabore un nouveau type de figure esthétique, évoquant le baroque, dans l’entrelacement et la distance, “émancipée de la logique unificatrice de l’action”, du récit. C’est le temps de l’art vidéo, du mix, du sample, des nouveaux médias électroniques et informatiques, des fictions expérimentales, des oeuvres qui se parlent les unes dans les autres.

C’est une course après la vie, dans l’espace et le temps, à travers l’histoire.

Le penseur, l’artiste en coureur désordonné qui se précipite sur des pages qui s’envolent.

12/11/2008




Mode


Un ami libraire me racontait l’autre soir l’anecdote suivante : un client se présente au comptoir et demande des Le Clézio. Il n’y en a plus pour l’instant, c’est en réimpression. Agacé, le client réplique en partant : « Quand même il a le Nobel… ! Y’en a marre, à chaque fois que je cherche un livre c’est pareil, vous n’en avez plus ! » Mon ami s’abstint de lui répondre que s’il avait voulu découvrir Le Clézio deux mois auparavant, il aurait pu, et que les œuvres d’un auteur, fut-il nobélisé, ne s’imprimaient pas en deux jours. Habituelle ruée sur un livre primé ou multichroniqué – uniques vecteurs avec le « succès confirmé », le « scandale - événement dont on parle », ou le bouche-à-oreille souvent aptes à faire vendre (beaucoup) un livre. Il s’abstint également de faire remarquer qu’il s’agissait là d’une expression de goût suivant la mode du moment, et qu’il existait des centaines, voire des milliers d’autres auteurs qui n’attendaient que d’être « découverts ».

J’avais entendu quelques jours plus tôt une critique, légèrement agacée par une « mode » Pynchon, rejetant son dernier roman qu’elle avouait n’avoir pas pu lire en entier, ça lui était tombé des mains. Ce qui m’étonnait là était moins son goût (elle a bien le droit de ne pas aimer Pynchon) que la manière dont elle l’exprimait, il me sembla qu’elle ne voulait pas se « prendre la tête ». Dommage, pour un auteur bien au-delà des modes.

On les déplore ou on les suit, s’y attache ou s’en détourne. L’éphémère est éternel.

 

Un auteur américain pas très connu mériterait pourtant d’y être, lui, à la mode : Tim Dorsey. Un autre ami m’en avait parlé, j’avais lu Florida Roadkill, excellente course-poursuite de gangsters déjantés, « tarantinesque », ça se confirme, et mieux encore, dans un de ses romans qui vient de sortir en poche chez Rivages : Triggerfish Twist. Triggerfish, c’est le nom de la rue principale, le pivot du récit qui emmêle le trio de fous drogués Serge, Coleman, et Sharon, la gentille famille moyenne Davenport, et quelques voisins surprenants… Twist, c’est pour Twister, ce jeu avec un tapis géant, des couleurs, et un dé qui impose des figures acrobatiques aux participants : main gauche sur bleu, pied droit sur rouge, etc. Sauf qu’ici, en plus d’être drôle, Tim Dorsey passe en mode majeur en étant malin : il ajoute un promoteur immobilier sous speed, un vendeur de voitures macho, quatre vieilles boursicoteuses et un banquier cadre sup’ à son cocktail floridien, désespérément américain, absolument détonnant. Argent + défonce + arnaques = chaos. Au pays du reality-show, le spectacle est partout et les dégâts considérables. Une seule solution pour s’en sortir : être un gangster intelligent, sensible, passionné, et… en colère ! Underground rules, baby.

 

S’il y a bien un auteur qui, en revanche, n’est pas à la mode, ni très connu du public non plus, c’est Christian Oster. Son minimalisme apparemment léger m’a d’abord saisi lors d’une insomnie avant d’accompagner quelques fins de soirée. Entraîné par des descriptions fines et précises d’objets, de relations et de personnages simples, compliqués, à la fois nets et flous, sans originalité trafiquée (et pourtant bien fabriqués), je contemplai les détails et les enchaînements (en mode mineur) et fus surtout saisi par les fins de chapitre, une en particulier parce que je pratiquai cette activité moi-même fréquemment, tête en l’air, « l’œil vaguement levé vers les hauteurs de la pièce, sur une horloge qui n’existait pas. » Puis j’étais pris par la lenteur et la distance, le voyage de ces Trois hommes seuls qui croisaient trois femmes seules : les micro-événements se précipitent, l’inespéré arrive sous forme d’un dédoublement – on ne sait plus qui l’on est et qui sont les autres, que devons-nous faire et pourquoi – on ne nage ni ne plonge mais c’est tout comme, troublé par une phrase, captivé par un doux mystère, pris par le rythme du morceau, l’histoire se termine, sur une merveilleuse note, en suspens.

24/10/2008




« envolé éperdu »


Une semaine de retard, décalage, mais l’actualité reste à peu près la même. Tout s’accélère et déprime, ralentit. On attend. On s’enflamme. On retombe. Comme si les canaux médiatiques nous présentaient un encéphalogramme permanent, tressautant. Comme si l’on voulait nous fondre là-dedans, nous réduire à « ça ». Des milliards sont débloqués alors qu’on croyait les caisses vides, et si l’on ne se noie pas dans la nébuleuse des montages financiers, chaque commentaire ajouté vient effacer le précédent. On « ne comprend pas », on « explique ». On tente. Dans Libération, mercredi 8 octobre, dix-sept artistes et intellectuels nous permettaient d’y voir clair. Beigbeder jouait à faire parler Patrick Bateman, le criminel courtier de Bret Easton Ellis toujours aussi satisfait de sa personne, Eric Reinhardt appelait à une refonte totale du système, pour Cusset l’état de « crise » est quotidien, constitutif de la vie des occidentaux. Jean-Claude Milner nous éclairait sur la mécanique vicieuse des investissements à risque en la démontant : nous vivons au-dessus de nos moyens. Et Joël Pommerat citait Flahaut : « les acteurs rationnels ne sont pas pour autant raisonnables (…) le désir est sans limite ». Plus, toujours plus. Je repense aux guerres florentines racontées par Patrick Boucheron, au monstre sorti des glaces de Thomas Pynchon… Tant de textes tirent depuis longtemps la sonnette d’alarme mais il n’y a que la panique qui semble apte à modifier les choses. Cela sera-t-il le cas ? Une fois de plus le réel rejoint la fiction, des essais avaient anticipé les événements. Qui entend ? Si ce n’est pas la première fois, il y a fort à parier que ce ne sera pas la dernière non plus. On se plaint qu’il y a trop de livres. Peut-être n’avons-nous pas assez de temps ; peut-être nos yeux ne sont-ils pas assez ouverts.

 

Samedi 4, à la librairie, les nôtres l’ont été, plus longtemps. Pendant la Nuit Blanche, près de 1200 personnes sont venues écouter des auteurs : Marianne Alphant, Chloé Delaume, un hommage à Tony Duvert, Ghérasim Luca, Gilles Leroy lisant Mahmoud Darwich, Marc Lambron lisant Saint-Simon, Silvia Baron Supervielle, Julien Santoni lisant Genet, Charles Dantzig évoquant Jules Laforgue… Le but n’est pas de faire du chiffre, mais des découvertes. On repart avec un livre dont on ignorait l’existence quelques minutes auparavant, on entend une ancienne et une nouvelle voix, on nous demande qui est Hélène Cixous, et surtout, on en redemande. L’aléatoire est total, le livre casse et ouvre jours et nuits, on a envie. On entre dans des textes, on effleure le fond.

 

Des pulsions qui se transforment en projets, œuvres, vision, une attention à l’extérieur pour construire et s’y installer, connaître l’éclat vif et bref du monde perçu, et peut-être parvenir à le rendre, le raconter, le montrer… C’est ce que Léonard (de Vinci) et (Nicolas) Machiavel ont certainement tenté. Dans le très lumineux ouvrage que leur consacre Patrick Boucheron (édité chez Verdier), servi par une belle langue, précise, l’un poursuit ses multiples obsessions, vol des oiseaux, tracé de l’eau, bataille où tournent férocement les chairs dans un nuage de poussière, pendant que l’autre s’efforce de comprendre le pouvoir, les méandres de la Fortune, comment guider la masse des hommes dans le monde instable des cités de la Renaissance italienne. Mais de leur rencontre, de l’artiste et du politique, nous ne saurons rien. Quelques traces à peine d’un côté et de l’autre nous laissent supposer qu’ils se sont croisés, voire ont travaillé ensemble : auprès de César Borgia à Urbino en 1502, vers 1503 pour le projet du contournement de l’Arno, et en 1504 quand Vinci travailla à la Bataille d’Anghiari, fresque inachevée. Un Léonard lent et distrait côtoie un Machiavel épris de stratégie et d’action. Les paysages défilent, les alliances se font et se défont, les rênes de la Fortune changent de mains, Louis XII, François Ier, des Médicis, et Michel-Ange passent. La mutabilité des flux permanents ont des échos orientaux, le ciel bleu éclate dans les palais, le fleuve emporte tout. Les points de vue se diffractent, se multiplient. Et nous, sur une autre rive du temps, dans quel monde vivons-nous ?

 

 « Dans une poignée de sable envolée éperdue » (Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci)

17/10/2008




Ce qui tranche


Filons quelque peu le petit sujet franco-américain abordé la semaine dernière : qu’est-ce qu’il reste (d’une culture, de la littérature)… eh bien, le fond. En librairie, c’est ce que nous vendons principalement en été quand il n’y a presque pas de nouveautés. Certains s’en vont en vacances avec les livres de l’année qu’ils n’ont pas eu le temps de lire, d’autres s’attachent à une langue ou un continent pour un voyage, beaucoup partent avec des livres auxquels ils pensent depuis des années, qu’un ami a lu, aimé, un classique qu’ils n’ont encore jamais osé ouvrir, relisent des textes qu’ils ne sauront jamais par coeur, découvrent des auteurs, des genres entiers qu’ils ne connaissent pas encore. Tout ça avec du fond, poche ou grand format. Et, tout au long de l’année, c’est ce qui contribue (largement je crois) à faire vivre une librairie, une maison d’édition, un auteur, un lecteur. C’est ce qui restera toute notre vie, les strates d’expériences accumulées, des histoires, réelles et imaginaires, enchevêtrées.

Bien malin celui qui pourra dire des littératures d’aujourd’hui lesquelles seront le fond de demain. Bien sûr il lui faudra des marges et des mélanges, comme toujours. Et il sera indissociable de ceux qui continueront à le faire vivre, perpétueront la transmission - la « Mission » des Professionnels du Livre, qui ne changera jamais, dans le fond.

Alors, plus précisément, examinons donc le type de marge, de mission, qu’est celle de M. Kline, héros de La Confrérie des Mutilés de Brian Evenson (collection Lot 49, Le Cherche Midi). M. Kline n’est pas un Clone, mais ressemble à bon nombre de personnages underground, il est fatigué, un peu déprimé, et sort de ce qui semble avoir été une mission d’infiltration (on ne le saura pas clairement) avec quelque chose en moins : sa main droite. Mais le téléphone sonne et il mettra bientôt les pieds dans une étrange assemblée de mutilés volontaires, sorte de secte pentecôtiste (cf. Les nouvelles chroniques de San Francisco, épisode 2) où moins on a d’extrémités corporelles, plus élevée est la position hiérarchique ! Moins c’est plus, ou : plus c’est moins, et : un orteil vaut-il un bras ?, il y a débat, et notre ami va se retrouver tiraillé, embrigadé, piégé de toutes sortes, réduit à d’extrêmes activités… Passées les trente premières pages où les éléments de l’histoire se posent, on est entraîné dans une enquête hallucinante qui devient course-poursuite religieuse et métaphysique, tour à tour inquiétante et drôle, tenu par un suspense haletant. Lu d’une traite, si l’on n’a peur ni du sang, du trash, ou du questionnement intérieur, c’est excellent. Ça tire, ça brûle, et sans dévoiler la fin qui mériterait un beau commentaire sur le sens du récit d’Evenson, même s’il n’est pas à mettre entre toutes les mains, j’aimerais bien tomber sur ce genre d’inclassable plus souvent.

Ce qui motive M. Kline, c’est l’envie de s’en sortir, de sortir de toutes les boîtes étiquetées dans lesquelles on voudrait l’enfermer. Il se trouve, comme l’auteur ici, dans la marge, parmi les fous et les infréquentables, pas parmi ceux qui ont érigé un dogme et des systèmes de croyance et de vie. Ce type de marge n’est pas fermée sur elle-même, elle ne demande qu’à nous accueillir. Pour cela, il faut trancher dans nos habitudes. C’est ainsi que bien des choses peuvent se renouveler, en acceptant une part éternellement échappatoire, une part étrangère à soi-même, en étant soi-même un autre.

Alors tranchons, tranchons ! Il restera toujours quelque chose.

Il serait mesquin de réduire un homme, une culture, à une quelconque (prétendue) suprématie ; serait-il à terre qu’il vaudrait mieux le pleurer que le comparer à un autre. Monsieur Kline se bat. Nous aussi.

03/10/2008




Que reste-t-il…


Death of French Culture, épisode 2. Tout (re)commence par une blague : pour un budget modeste, la grande majorité des films hollywoodiens sont intelligents et originaux ; ce qui permet à Donald Morrison de s’identifier à une victime hétéromachiste de deux apprenties lesbiennes en furie, Thelma et Louise – s’ensuivent flagellation et incantations votives devant tant d’incompréhension. Car nous ne savons pas que notre pays va mal, notre grandeur passée est en ruines. Et tout y passe : littérature (17 pages), cinéma (10), théâtre (4), arts plastiques (5), photo (8), architecture (4), musique (5), il y aura beaucoup de chiffres, de classements, et d’argent, des conseils aussi (libéraliser, entreprendre), des changements de ton, des présupposés et arguments étonnants, très discutables, de la tempérance (il n’y a pas que la taille qui compte), deux citations présidentielles (les attentes du « public », chaque sou sera « utile »), un louable appel au métissage et à la diversité, et un double cri du cœur final : plus d’art à l’école ! moins d’impôts ! Bref, un pamphlet, mi-intéressant (refonder les politiques publiques), mi-scandaleux (en finir avec le statut d’intermittent du spectacle).
Revenons sur notre terrain, la littérature. Des raisons qui expliquent notre énième déclin, voici celle qui me plait le plus : c’est la faute des trucs trop intellos, trop conceptuels. C’est bien connu, réfléchir, ça donne mal au crâne. Arriverai-je à finir ce livre ? Vite, un Doliprane, je continue.
Il n’y a plus d’auteur au souffle suffisant pour un « récit de grande ampleur » et personne ne se coltine au « réel ». Peut-être faisons-nous, essayons-nous autre chose. L’intimité, ce n’est pas réel ? Ceci dit, le « réel social » n’est pas assez présent, c’est vrai, mais as-t-on vu un livre sur les sans-papiers ou les centres de rétention (Olivier Adam, Karine Tuil) en tête des ventes ? Et combien de fois nous demande-t-on un livre « sympa, pas prise de tête », si possible une « histoire d’amour qui finit bien » ? Les auteurs ne sont-ils pas assez virulents ou les éditeurs sont-ils trop tièdes ? L’œuf ou la poule ?
La littérature française est « ésotérique ». Toute ? Non, il y a bien un petit village qui résiste à l’envahisseur. Et puis, Werber, il vend lui au moins !
Le structuralisme et le Nouveau Roman ont « détérioré » la situation. Bien sûr, on n’y avait pas pensé, ce doit être la faute de Lévi-Strauss et Claude Simon, ils sont tellement hégémoniques... « Les romans français gardent souvent un caractère expérimental, autoréférentiel, claustrophobique si ce n’est nombriliste. » J’aimerai bien, mais je ne crois pas. Curieusement emporté dans ma lecture, je me dis qu’il me manque le chiffre indiquant la part de romans expérimentaux publiés à chaque rentrée. Hmm, mais ce n’est pas ça le problème, cherchez bien… Ah ça y est, nominés dans la catégorie auteurs, les coupables sont : Michel Houellebecq, Anna Gavalda (!!!), Catherine Millet et Christine Angot, et, surtout, tadam : l’autofiction ! Là, apparaissent des estimations, du soupçon, et le conditionnel, entre la moitié et 70% des romans en font partie. A vérifier, peut-être ??
Et bien sûr, c’est aussi la faute des critiques, des soirées, des éditeurs, et du trop grand nombre de livres publiés. C’était donc cela le menu : marronniers, clichés, et speed-dating. Au dessert, triste, et nous avec, l’auteur nous abandonne déjà pour un autre sujet…
Où sont tous mes amants, tous ceux qui m’aimaient tant… ai-je envie de chanter, ah quelle fâcheuse déception, ce n’était donc que cela notre rendez-vous, Donald ? Mais peut-être vous ai-je déçue moi aussi, je vous ai trop parlée de moi, vous ne m’écoutiez plus, oubliée, et vous, noyé dans votre jalousie pendant que je regardai les fesses du serveur indien, nous aurions tant à nous dire, mais que voulez-vous, le monde m’appelle… Mais oui, la diversité, le métissage n’ont pas attendu vos appels pour exister et se développer dans toutes les cultures, consciemment ou non, en lutte, en subversion incontrôlée.
Au Seuil, Le commencement d’un monde, effrayant et magnifique ainsi qu’il en fût toujours, des bouleversements, de l’histoire, de la philosophie, des voyages, une qualité de pensée et de cheminement… Adieu Donald, bonjour Jean-Claude Guillebaud !
26/09/2008




Deux premiers romans, modernes et contemporains


Laurent Nunez et Pierric Bailly nous offrent deux faces de ce genre littéraire, l’un reprend, l’autre rime, et surtout, ils jouent avec la langue.

Les Récidivistes (Champ Vallon) naît d’une question simple, comment se fait-il que j’ai oublié celle que j’ai tant aimé ?, et va couvrir une jeunesse de formation sentimentale et littéraire à travers la reprise des voix de Quignard, Duras, Proust, et Genet – ce ne sera pas un exercice de style gratuit. A travers ce premier oubli, l’auteur s’interroge sur le temps avec une forme fragmentée de contes et de brefs récits autour de la Bible, d’Ulysse, saint Sébastien, le X, le retard, le manque, l’ego, l’alter, Carl Linné, Dali, les altérologues, les jours perdus du calendrier. C’est une autobiographie en creux, aucune psychologie globale ne nous guide, on ne saura pas pourquoi Laurent passe des filles aux garçons, ce n’est pas une analyse mais une quête dans le prisme de figures marquantes, cinq visages qu’il a aimés, Fanny, Cédric, Frédéric et Etienne, puis Guillermo. Un bref passage durassien s’attarde sur un fantasme inaccessible, vu derrière une vitre, et l’échec de sa réalisation, de la perception du « secret de deux êtres ». S’ensuit sur presque trois cent pages une relecture de la Recherche, où le salon des Guermantes est un bar nommé La Raspelière, où l’on retrouvera entre autres la mort de la grand-mère, le pastiche dans le pastiche, l’éveil par les bruits du dehors, choses et identités cachées et visibles, et où, sur une plage en Espagne, apparaîtra Etienne – mais c’est l’auteur qui sera La Fugitive en quittant Frédéric, et dont la vocation sera révélée presque par hasard, dans une expression, une reprise : « en entendant le serveur se servir des mots de ma grand-mère – mais avec sa voix à lui ». C’était donc cela, parler avec eux, à travers eux, c’était parler de moi. Ne pas être soi et être soi quand même. Une présence infiltrée, en jeu dans les codes du moderne. La fin, fulgurante, déchirante, nous laissera en proie avec les affres de la littérature et du « rien » dans sa dernière phrase, lapidaire, que je ne cesse de me répéter depuis que je l’ai lue.

Polichinelle (P.O.L.) pratique la répétition de l’oralité et utilise le détournement postmoderne pour recréer l’été d’un groupe d’ados, Lionel, Laura, Johannes, Diane, Jules, et Charlotte – qui glandent, picolent, font des conneries, se bagarrent avec une bande rivale et sont poursuivis par le « Naïne Ouane Ouane » – où l’imaginaire débarque à tout bout de champ. Ici on se fait des films, des rêves, en rythme. Je prenais d’abord leurs particularités physiques (tulipes, gros nez, trou dans l’épaule, jambes élastiques) pour des variations du nénuphar de Vian ; il n’en était rien ; ils vivent dans un village paumé du Jura où est passé le nuage de Tchernobyl. Si l’angoisse nucléaire et apocalyptique n’est pas nouvelle, ce qui est neuf ici, c’est la langue, elle chante, danse, elle est bourrée au hip-hop, elle travaille, tchatche, et délire, pour permettre la recomposition du collectif, pour avancer, enfin, lutter contre tous ceux qui nous refusent le jeu, le cirque, la transcendance du spectacle par les formes artistiques, notre vie demain, et d’abord dans le contemporain.

Mais qu’est-ce que le contemporain ? vient nous demander Giorgio Agamben (Rivages) dans un petit texte introductif à ses cours : il existe sans exister, c’est un déphasage temporel où l’on peut voir les ténèbres de la lumière « présente » qui s’éloigne. C’est le maintenant et l’archaïque, le « toujours déjà ». C’est un oubli, un écart de langage, un détournement, une recomposition. Deux auteurs qui tirent des ficelles polymorphes. Le temps de la lecture. Des lectures.

 

19/09/2008




Trop


Il y a toujours une raison pour ne pas lire un auteur, un livre, trop ceci, pas assez cela, avec kyrielle de qualificatifs – au choix, rayez les mentions inutiles : lourd, compliqué, long, minimaliste, lyrique, poétique, lent, politique, incompréhensible, violent, parodique, désuet, etc. Bien sûr, on ne peut pas tout aimer, on remarquera néanmoins qu’il est souvent plus facile de détester que d’aimer. Certes, même avec une position de lecteur avisé que peuvent, doivent, occuper libraires et critiques, nous aurons toujours des lacunes. Mais la récurrence de l’argument ne cache-t-elle pas autre chose ? Derrière le simple fait qu’il nous sera impossible de lire « pour de vrai » la totalité de notre « bibliothèque intérieure » (cf. Comment parler des livres que l’on a pas lus ?, Pierre Bayard, Editions de Minuit), le propre de cet argument, le trop ou le pas assez, n’est-il pas que son accommodement est permis à toutes les sauces ? Je ne cherche pas à jouer au critique que je ne suis pas, mais je m’interroge devant la régularité de certaines réactions, par exemple, envers Christine Angot. Depuis de nombreuses rentrées littéraires, on lui reproche d’être trop violente, exigeante ; alors que son dernier livre est plus que jamais calme et apaisé, elle se trouve être encore la cible de nombreux critiques. Pourquoi ? Ne mettrait-on pas, justement, trop peu de distance vis-à-vis du « personnage » dont on peut souvent être bien content de parler ? Un phénomène, quel qu’il soit, fait vendre. Alors peut-être faudrait-il apprécier différemment cette notion de phénomène littéraire.

 

L’auteur de Vu du ciel, L’inceste, et Rendez-vous, est écrivain ; une vraie. Il suffit de les lire, de les analyser. Et cela ne m’empêche pas, dans son œuvre encore non terminée, de préférer certains textes à d’autres. En tant que libraire, lecteur, je peux avoir des a priori, des appréhensions envers des auteurs que je ne connais pas, et mon travail consiste en partie à être capable de les dépasser pour parfois conseiller des livres que je n’aime pas moi-même ; je dois donc connaître le maximum d’auteurs, et pour cela, deux choses au moins sont nécessaires : l’ouverture d’esprit et la curiosité. Et s’il y a bien une chose, dans nos métiers, au service de laquelle elles doivent être, c’est la littérature, au-delà de mon propre confort, pour la défendre contre l’apathie ambiante, défendre une littérature exigeante, créative. Où se situe donc le phénomène littéraire ? Dans la conversation qui ne fait que répéter le contenu d’un article de journal ou dans la découverte d’une chose étrange et nouvelle ?


Mais nous le savons bien, rien n’est plus drôle qu’aimer et détester tour à tour, perpétuant ainsi de vieilles mondanités qui font de l’adulé d’hier l’honni d’aujourd’hui. Si les auteurs s’insultent entre eux depuis longtemps (cf. Ceci n’est pas de la littérature, Sylvie Yvert, Editions du Rocher), les critiques ne se privent pas de faire de même. S’il s’agit d’être virulent pour dénoncer une hypocrisie ou une escroquerie, voire un coup commercial, pourquoi pas – encore qu’on le voie bien rarement – mais que l’on m’explique l’intérêt de démolir un écrivain avec acharnement. Tout le monde ne bénéficie pas d’une telle attention. Puisque nous sommes tous capables d’avoir un avis sur tout, même ce que nous n’avons pas lu, peut-être pourrait-on s’abstenir de l’écrire. Mais que faire alors, que faire ? Et si l’on avait oublié, dans notre colère, quelque chose au passage ?

 

Comme le dit un de nos clients : « si on a pas envie de lire X parce que c’est sombre, on ne le lit pas, c’est tout, on ne va pas lui reprocher d’être sombre ». Pour l’un Dostoïevski n’est « pas de sa génération », pour l’autre ce sera un genre ou une époque entière qui passera à la trappe. Là notre champ devrait s’élargir, il se trouve parfois bien rétréci. Pourquoi, autre exemple, occulte-t-on autant la poésie, le théâtre, et la littérature expérimentale ? Pourquoi ne dégage-t-on pas de nouveaux horizons, continue-t-on de ressasser de vieilles histoires, au lieu d’amener les lecteurs à découvrir ?... Ah oui, ça, c’est l’autre argument, c’est difficile, et puis ça ne se vend pas (entendu dans la bouche même d’un membre d’équipe éditoriale pendant une présentation de rentrée). Comment défendre alors la et les nouveautés ? Je n’aime pas les ouvrages commerciaux, me méfie des articles et tactiques, d’un certain ton, est-ce que ça sert à quelque chose de le dire ? Non, probablement à rien, on finit par se faire coller des étiquettes. Et le but, c’est de ne pas en avoir, être unique, inclassable. Alors laissons le temps et les œuvres parler au-delà de nos immidiatetés quotidiennes, je ferai autre chose, je parlerai de ce que j’aime, à chaque fois. J’essaierai d’être généreux et de faire partager. « Seuls ceux que j’aime, écoutez ! ». C’est le cri de Lutz Bassmann, du fond de sa cellule.

15/09/2008




Clair-Obscur


Enfin, après les vacances, la rentrée, reprendre le chemin de la librairie la démarche souple, retrouver les clients qu’on aime, bonjour ! vous allez bien ? je pensais avoir tout oublié, perdu mes marques, il suffit d’un pas dans la place et tout revient, les mines reposées et l’activité frénétique, peu à peu, tous les parisiens ne sont pas encore rentrés, atterrir et s’envoler à nouveau dans les mots. Par les mots, et avec les clients – il faudrait un autre mot : lecteurs, et trouver une autre fonction que « passeur » : on pourrait dire qu’on les croise au hasard de leur vie, leurs parcours dans la ville, ou qu’ils ont pris un rendez-vous avec nous dont nous ignorons l’heure – retrouver, en se souvenant du soleil, les pieds dans la pluie, le plaisir de rentrer un peu dans leur tête, leurs goûts, et parler, parler avec eux.

 

De L’Amant des morts de Mathieu Riboulet (Verdier), un grand texte, sombre et dense en 90 pages, dont certaines qui nous scotchent, nous arrêtent, et nous font demander quels chemins détournés ont pris dans le regard et la pensée de l’auteur (et le nôtre) ces phrases puissantes, évidentes, pour nous retourner comme une crêpe : « Restait le fils, reste toujours le fils, ainsi, béant, aux frêles épaules sommées de soulever le monde, sans pensée pour grandir, jeté sur la terre pour le rachat des fautes commises par les deux autres tiers de cette trinité désarticulée par essence, l’unique chemin où engager son corps sans savoir où il mène, sinon à la perte. »

 

De L’Excuse de Julie Wolkenstein (P.O.L.), un roman lumineux sur la mémoire et l’écriture, une femme imprégnée du Portrait de… par Henry James, postmoderne et simple, limpide comme une fin de journée en terrasse, un verre glacé en main, la peau collée de sel, les jointures blanches, le visage en feu : « une fois dépassées les premières retombées d’écume à l’endroit précis où les vagues commencent à se former, je n’ai plus pied (…) alors je bascule vers l’arrière, et mes oreilles se gorgent d’eau, mon chignon se défait en algues clairsemées (…) je dérive doucement – c’est là, grâce aux remous dans mes oreilles, que je me souviens. »

 

De L’île aux musées de Cécile Wajsbrot (Denoël), où deux couples se croisent, s’entrecroisent à Paris et à Berlin, ils font une pause, s’interrogent sur l’amour, l’art, le temps, eux aussi, sous le regard et dans les voix des statues, présence éternelle devant l’Histoire, les histoires : « tandis que l’œuvre passait inaperçue lorsque la gare prestigieuse était intacte (…) aujourd’hui où il ne reste rien, ni rails ni trains ni voyage (…) ce sont le jour et la nuit qui montent la garde. »

 

De Contre-jour de Thomas Pynchon (Seuil) où se dessine peu à peu la naissance du XXè siècle, dans le ciel où plane la CCC, Confrérie des Casse-Cou, hardie équipe à bord de son aéronef, et sur terre où dans les explosions de poudre, de dynamite, dans les premiers éclairs de l’électricité apparaissent les familles Traverse, attachante, émouvante, et Vibe, inquiétante. Les seconds rôles se faufilent, la cartographie se déploie, les trames surgissent de l’éther, de l’ombre et de la lumière, et le réseau de liens enveloppe le monde où se cache toujours un complot et des histoires de famille : le père enchaîne le fils, le vilain financier un détective, quelques photos et l’errance un continent, toute une vie. « Où est la main compatissante / Où est le visage aimable / Où dans cet insouciant massacre / Trouvons-nous l’endroit promis ? »

 

Je ne l’ai pas encore terminé, mais je crois bien que c’est dedans, dans nos mains, je vous dirai quand je l’aurai fini, le livre.

08/09/2008



auteur

 
Nicolas JalageasNicolas Jalageas, Nicolas Jalageas, né en 1979, est libraire aux Cahiers de Colette, à Paris. Il est tombé dans les livres quand il était petit.

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