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Trois hypothèses sur les bibliothèques


Je regrette de ne pas avoir pu assister au dernier congrès de l’ABF, dont Livres Hebdo s’est fait l’écho. Des questions essentielles sur l’avenir des bibliothèques ont été débattues avec, semble-t-il, moins de langue de bois que d’habitude, sous la houlette de Dominique Arot.

Le sacro-saint verrou de la collectionnite aigue et de toute la panoplie de ses prétentieuses « politiques » documentaires semble perdre de sa superbe devant la dure et excitante réalité des temps. Les bibliothécaires, qui se rassurent à bon compte en pensant être le dernier rempart contre la barbarie, s’aperçoivent que le monde change et qu’il serait peut-être temps de prendre en compte les attentes d’un public moins démuni et plus exigeant qu’on ne l’imagine.

Qu’il s’agisse des horaires d’ouverture, de la performance des services ou de notre capacité à être à la hauteur de nos ambitions intellectuelles (dans un monde où les connaissances, quoi qu’on dise, sont de plus en plus largement partagées), nous avons du pain sur la planche pour rester dans la course.

Trois hypothèses s’offrent à nous.

La première consiste à poursuivre le mythe de la bibliothèque universelle comme Don Quichotte un rêve de chevalerie. Ses tenants, doux utopistes platoniciens, pensent le réaliser avec Internet, en s’imaginant, cependant, que seule la bibliothèque peut garantir un ordonnancement global du savoir et nous éviter de sombrer dans le chaos d’un web sans foi ni loi. Ils n’ont pas compris que ce qui est en cause aujourd’hui c’est justement l’idée même d’un ordonnancement du savoir ou du savoir comme ordonnancement. La bibliothèque est en crise précisément parce qu’elle a du mal à intégrer le fait que le savoir devient, plus que jamais, processus, réseau d’interactions, créativité et que le bibliothécaire doit composer et recomposer sans cesse avec un usager devenu acteur système. Croire que la bibliothèque puisse jouer les juges de paix et occuper le centre d’un univers qui n’en a plus est une impasse.

La deuxième hypothèse consiste à se replier sur les livres. Elle est loin d’être rétrograde. Après tout, peut-on imaginer, à horizon de quelques dizaines années encore, une bibliothèque sans livres ? Alors qu’on peut très bien l’imaginer sans cd audio ou vidéo, sans accès Internet. Dans un monde saturé d’informations, aménager des oasis du livre animées par un personnel compétent et passionné peut représenter une véritable ambition qualitative. Mais celle-ci se heurte à la question du nombre, surtout quand il s’agit de rendre des comptes aux élus. Dans une société où la démocratisation de la culture se doit de « toucher » un public toujours plus large, une telle hypothèse est vouée à l’échec. L’objection à cette solution, avouons-le, n’est donc pas d’ordre culturel mais purement pragmatique…

Troisième voie : celle du public justement. A partir du moment où les bibliothèques sont des établissements culturels recevant du public, le plus sûr moyen, pour elles, de prospérer est d’inventer chaque matin de quoi satisfaire ce public, sans s’enfermer dans un concept a priori de leurs « missions ». Le parallèle avec l’univers de la distribution m’a toujours semblé éclairant : l’offre et les services y évoluent sans cesse, au point, parfois, qu’il est difficile de reconnaître le magasin à quelques années d’intervalle. Transposée dans le domaine des bibliothèques cette logique peut signifier une très grande plasticité de l’offre et des compétences mises en œuvre. Ce qui en assure l’identité et la continuité c’est, alors, un mode de fonctionnement centré sur la médiation des connaissances et une inscription dans le territoire privilégiant la proximité et l’accueil de tous tout au long de la vie. C’est aussi, je l’ai dit, l’indispensable présence tutélaire des livres qui, sans être exclusive, induit un certain style de rapport au savoir et au monde valorisant l’autonomie de l’individu.

Cette troisième voie peut sembler floue. En effet, où commence et où s’arrête la bibliothèque ? La réponse n’est sans doute plus dans la définition d’un périmètre d’activité intangible, pas plus, d’ailleurs, que pour les autres institutions culturelles qui ne cessent de sortir du cadre afin de gagner de nouveaux publics. Inventer chaque jour de nouvelles formes de médiation, prouver le mouvement en marchant, sans tabous et avec audace, comme savent si bien le faire les bibliothèques du nord de l’Europe, telle est, sans doute, la voie de l’avenir.

19/06/2007




French paradox


Lorsque je participais, il y a déjà pas mal d’années, à la commission du ministère de la Culture sur le livre numérique, j’avais suggéré que l’on puisse, d’un clic, passer d’une notice de catalogue de bibliothèque à celle d’une librairie en ligne, et inversement. Je ne méconnaissais pas les obstacles des marchés publics, mais il me semblait intéressant d’envisager les usages du livre comme un continuum et d’explorer de nouveau modes de coopération entre bibliothèques et librairies. Aujourd’hui l’idée est totalement dépassée. Le public de l’Internet n’a plus besoin qu’on lui mâche ce genre de travail et ce sont plutôt les bibliothécaires qui vont chercher dans les grands catalogues de vente en ligne des idées d’acquisition. A chaque métier sa mission, en somme, et aux moteurs de recherche la synthèse.

C’est pourquoi je suis étonné de lire dans Livres Hebdo qu’Europeana va peut-être permettre de consulter des pages de livres sous droits et en faciliter l’achat. Je ne suis pas sûr que cette idée, pas plus que la mienne, ait un avenir économique sérieux. Mais, surtout, elle me semble en contradiction avec les orientations affichées par la BnF. En effet, n’y a-t-il pas un paradoxe, bien français, à fustiger les partenariats de numérisation avec de grands opérateurs privés (même pour des ouvrages tombés dans le domaine public) et à transformer une bibliothèque nationale en faire-valoir du commerce, fût-il du livre ? A défendre la construction raisonnée d’une bibliothèque numérique, fidèle aux racines culturelles de l’Europe, tout en concoctant ce qui pourrait vite ressembler à un portail de vente en ligne, forcément soumis au flux chaotique du marché mondialisé ?

Ce qui me gêne, ce n’est pas la louable volonté de la BnF d’innover dans le domaine des services, ni son attirance pour l’économie mixte. Non, c’est le double discours ainsi développé, qui ressemble à la maxime « fais ce que je te dis, mais pas … ». D’un côté, une leçon de vertu est donnée aux bibliothèques françaises et à la terre entière au nom d’une certaine exception culturelle, d’un autre côté, on s’engage, de fait, dans une compétition effrénée pour la concentration de toutes les formes d’accès au savoir.

Encore une fois, je ne critiquerai certainement pas, sur le fond, les évolutions actuelles de la BnF, car elles tentent légitimement de répondre aux enjeux contradictoires du moment et la BnF fait preuve, en la matière, d’un dynamisme et d’une inventivité sans précédent. Mais il faudrait qu’un établissement aussi exemplaire encourage les autres bibliothèques à faire de même et favorise la diversité des expériences. Il faudrait qu’à l’heure des réseaux et de la décentralisation, sa stratégie n’apparaisse pas seulement comme le désir de ressembler au monopole qu’elle combat.


21/05/2007




Pour une politique du savoir


Il y a fort à parier que les années à venir vont voir la thématique du savoir monter en puissance pour englober finalement celle de l’éducation et de la culture et donner, par la même occasion, une nouvelle légitimité aux bibliothèques publiques.

Pourquoi une tel changement ? Parce que – c’est désormais un poncif – nous sommes véritablement entrés dans une société où la connaissance devient l’ingrédient de base de n’importe quelle activité, fut-elle la plus « manuelle » et la plus quotidienne - et ce tout au long de la vie.

Mais, l’éducation nationale, conçue d’abord comme une transmission verticale de savoirs stables, exclusivement destinés à la formation première des individus, peine à prendre en compte ce nouveau contexte où les connaissances évoluent sans cesse, où leur appropriation prend des formes de plus en plus transversales et participatives, où l’existence de chacun d’entre nous est appelée à dépendre de notre capacité à évoluer avec un environnement en perpétuel changement. A contrario, la sphère culturelle semble capable de proposer un rapport au savoir plus global et plus largement partageable en donnant une place importante à la sensibilité, à l’expérience directe, à la convivialité. Elle court, cependant, le risque de sombrer dans un pur consumérisme à courte vue et d’être annexée par un événementiel propice à tous les clientélismes ou instrumentalisée dans les parcs à thème du patrimoine culturel.

Nous sommes donc ici, comme dans bien d’autres domaines, parvenus à un tournant. L’opportunité se présente de favoriser dans l’ordre de l’éducation et de la culture une convergence semblable à celle que connaissent les technologies de l’information (et que celles-ci, d’ailleurs, peuvent favoriser). En quoi cette convergence devra-t-elle consister ? D’abord, sans doute, dans un mixage novateur entre les méthodes de l’enseignement et les nouvelles formes de médiation culturelles. Ensuite, dans un accès le plus aisé et le plus large possible aux contenus, quelles que soient leurs formes. Enfin et surtout, dans la possibilité que chacun aura d’exprimer et de faire partager sa propre expérience. Une telle convergence devra, en somme, permettre à chacun de devenir acteur, et non plus seulement consommateur, du savoir.

Il n’est pas dit, cependant, que le développement harmonieux d’une société du savoir se fassent spontanément, sous l’effet d’une main invisible, indépendamment de toute régulation politique. Certes, l’industrialisation et la mondialisation de l’information ont permis d’abaisser considérablement les coûts de celle-ci et d’en élargir l’accès bien plus rapidement sans doute et avec finalement moins d’a priori sociétaux que n’importe quelle politique éducative ou culturelle. Mais, elles ont engendré, en contrepartie, une tendance générale au relativisme, laissé souvent à la seule organisation du marketing. C’est pourquoi il devient urgent de penser politiquement le champ du savoir. Non pas simplement par le biais de l’école, réduite à sa fonction de sélection professionnelle, ou par celui de la culture, vouée au divertissement des masses, mais par une approche globale considérant ce nouveau champ dans toute son extension, comme un continuum qui imprègne et exprime notre vie commune.

Des siècles durant, le livre aura été un vecteur essentiel de la convergence et du partage des savoirs. En effet, qui mieux que lui aura facilité la circulation des connaissances et des sensibilités au-delà des limites géographiques, sociales ou générationnelles, en jouant de tous les registres, du plus savant au plus ludique ? Qui plus que lui aura favorisé une appropriation personnelle et autonome des connaissances, largement dégagée des injonctions de la distinction sociale ? Et, de même, quelle institution plus que la bibliothèque publique aura donné un espace de liberté à cette autonomie de la pensée personnelle ?

Certes, aujourd’hui, le livre se trouve techniquement dépassé par Internet, mais son message de liberté demeure plus vivace que jamais et lui-même reste, pour longtemps encore, un outil pratiquement indispensable et symboliquement très fort. Quant aux bibliothèques, ne deviennent-elles pas progressivement de véritables maisons du savoir « au coin de la rue » (pour reprendre une expression de mon collègue Domique Arot), à la fois proches des gens et ouvertes au monde, studieuses et bourdonnantes d’activités variées, propices à la solitude et hyper-socialisées ? Fortes de leur public et de leur pratique éprouvée de la médiation, elles ont la chance de pouvoir jouer, beaucoup mieux que d’autres, ce rôle de passeur dont la société aura besoin pour faire du savoir le moteur du lien social.

C’est pourquoi une politique du savoir devra donner une place centrale aux bibliothèques publiques. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faille redonner vie au fameux serpent de mer de la loi sur les bibliothèques. En traitant ces institutions à part, une telle loi irait à contre-courant de la convergence des genres et des pratiques qui caractérise l’évolution culturelle et cognitive de la société. Dans un univers où l’éducation et la culture sont fractalisées, où chaque institution (musée, théâtre, opéra, université, …) reproduit à son niveau toute la gamme des activités possibles (expositions, lectures, spectacles, ateliers pédagogiques, sites web,…), sur fond d’une compétition généralisée, il devient nécessaire de penser cette nouvelle réalité du savoir en termes globaux et transversaux.

Par exemple, à l’échelle d’une ville ou d’une agglomération, il s’agira pour le pouvoir politique de favoriser la mise en œuvre d’une offre globale de savoir et non plus seulement d’entrer lui-même dans la compétition en empilant les structures culturelles. Son objectif ne pourra pas être, évidemment, d’encadrer cette offre et encore moins de se substituer aux opérateurs. Il sera plutôt de favoriser la mise en réseaux de ceux-ci et l’implication des usagers dans ces réseaux. Son rôle sera d’agir avant tout sur l’interconnexion des pratiques, de lui offrir une infrastructure. C’est pourquoi une politique ambitieuse de lecture publique qui s’appuiera sur le réseau des bibliothèques comme sur autant d’interfaces s’imposera.

12/04/2007




Livre ou écran ?


Cela fait presque trente ans, dès les premières expériences de littérature électronique menées par des collectifs de recherche comme A.L.A.M.O., que la question se pose. Le colloque du Ministère de la Culture, sue le Livre 2010, il y a trois semaines, n'y a pas échappé. Cette question n'est pas illégitime, même si, à l'évidence, le livre de papier résiste avec succès au développement, via Internet, d'une textualité numérique en réseau pourtant beaucoup plus souple, interactive, diversifiée, globalisée.

L'échec du e-book première version a bien montré que la problématique du livre ne se ramenait pas à celle d'un support, à la différence de celle du disque ou de la vidéo, qui n'ont mis que quelques mois à migrer vers le cd-audio et le DVD. Changer de support ou de canal de diffusion ne modifie qu'à la marge la réception de la musique, laquelle reste largement indépendante de ses vecteurs. En revanche, le livre est beaucoup plus que le simple support d'un texte désincarné se suffisant à lui-même. C'est aussi l'instigateur d'une expérience unique, irréductible au décryptage d'une chaîne de caractères.

Du fait de sa forme stable, linéaire et close, facilement appréhendable dans sa totalité (unité de lieu et de temps), le livre est un lieu de mémoire et de représentation. Sa lecture déroule un théâtre intérieur par lequel le lecteur se représente à son rythme ce que l'auteur lui raconte tout en se représentant lui-même et en s'affirmant lui-même, au miroir de l'auteur, comme lecteur singulier. Certes, ainsi que toutes les autres formes d'expression orale ou écrite, le livre prolonge et élargit la conversation que les hommes se font depuis toujours, une conversation qui les dépasse et les enveloppe tel un tissage de mots sans limite et sans fin. Mais, paradoxalement, il y parvient dans l'illusion d'un huis clos hors temps où le lecteur viendrait écouter la voix d'un confident lui raconter le monde et, par la même occasion, le révéler à lui-même. Cette confiance, non seulement dans le texte, mais dans l'auteur qui vous parle, dans sa façon de vous faire signe (son intentionnalité) et dans l'image qu'il vous renvoie de vous-même, est essentielle. C'est pourquoi dans notre imaginaire d'occidentaux parvenus au sommet de la culture livresque, derrière tout livre, même le moins littéraire, il y a, en abîme, la présence du roman.

Or, c'est précisément cette expérience relationnelle de soi à soi et de soi aux autres, cristallisée par le roman, qui est aujourd'hui en question lorsqu'on se demande si l'écran va supplanter le livre et non l'expérience de l'écrit en général, dont l'avenir comme outil de communication est largement assuré du côté d'Internet, avec ses blogs, ses chats, ses flux RSS, ses logiciels collaboratifs, etc…. L'expérience du roman, si récente finalement, va-t-elle résister encore longtemps ou, au moins, perdurer sous une autre forme ? Par exemple, l'encre électronique, qui simulera bientôt la matité et la souplesse du papier, voire même son séquencement en pages physiquement séparées (mais rechargeables à volonté), permettra-t-elle également de reproduire les conditions de lecture d'un roman ou de n'importe quel livre ?

A moins que la vraie question, soit plutôt celle-ci : y aura-t-il encore un sens à vouloir reproduire une telle expérience dans l'ordre numérique , c'est-à-dire dans un contexte où la distance qu'implique toute représentation n'aura sans doute plus la même pertinence (cf. le colloque récent de Daniel Bougnoux sur la représentation), où la plongée dans l'expérience directe du flux des échanges, de la vie même, ne rendra plus désirable le recours à la catharsis d'un théâtre de poche ?

Autrement dit, on peut certainement faire confiance à la technologie pour reconstituer les spécificités du livre tout en lui ajoutant les avantages de la mise en réseau, mais est-ce bien de cela qu'il s'agit lorsqu'on se demande si le livre a un avenir ?

De nouvelles possibilités, qui sont aussi de nouveaux défis, se présentent à nous : celles d'une information de plus en plus complexe, diverses et volatile ; celle d'une créativité personnelle qu'il devient possible (nécessaire ?) d'exprimer dans un cadre d'emblée mondialisé. Il est de moins en moins évident que le livre puisse correspondre à une telle perspective. Son avenir lui échappe déjà sans doute.

12/03/2007




Tombeau pour Philippe Sollers


Quel étrange sentiment ressenti jeudi soir en écoutant Philippe Sollers se débattre piteusement lors d’un débat télévisé sur les femmes et la politique. Lui, autrefois si brillant, même sur les plateaux les plus hétéroclites, dans la défense d’une culture de la singularité propre à la littérature, le voilà qui se retrouvait à cancaner et non plus à railler. Un subtil décalage de longueur d’onde vers l’infra me donnait subitement conscience que cette fin de l’ordre du livre sur laquelle j’ai déjà tant glosé, parfois en n’y croyant qu’à moitié, est bel et bien là, plus tôt que je ne l’avais imaginé.

Entendez-moi bien : je n’ai jamais fait de Philippe Sollers le nec plus ultra de la littérature française, moi qui porterais aux nues plutôt Claude Simon et Julien Gracq. Mais, tout de même, il illustrait si bien, jadis, cette idée qui m’est chère, à savoir qu’en amont de toutes les formes d’expression, il y a l’écriture à l’état pur, dans son vrai flacon, le livre, comme un concentré d’irréductibilité radicale d’où le reste procède ! Voir l’emblématique Philippe Sollers ne plus éprouver le besoin d’incarner cette figure orgueilleuse de l’écrivain me semble un signe des temps, funeste.

Je l’ai suffisamment dit et écrit, avec d’autres, depuis longtemps : le livre n’aura été qu’un moment de la saga du texte et de la pensée ; il n’est plus au centre de la socialisation des connaissances ; la conversation des humains s’amplifie par d’autres voies ; le numérique prend la relève ; chacun peut espérer devenir acteur du système ; une aube nouvelle nous appelle. N’empêche, voir s’éteindre le feu qui vous a réchauffé serre autrement le cœur que d’assister au décollage d’un OVNI.

N’en doutons pas, bien des livres nous réjouirons encore et encore ! L’écriture métaphysiquement blanche de Paul Auster vient à nouveau de me titiller les neurones, du côté de Brooklyn, et, Samedi, Mc Ewan m’a lesté d’un poids d’humanité salutaire. Mais je ne peux m’empêcher de penser que ces deux auteurs m’ont rejoué la petite musique que je connais déjà. Ils m’ont invité à la grande anamnèse de notre culture occidentale en déroute.

Le bibliothécaire que je suis ne peut pas faire abstraction de ce goût de cendre lorsqu’il essaie de rester dans la course. Certes, comme le montre l’enquête du Credoc, les perspectives ne sont pas si sombres. Les bibliothèques perdent des bataillons de gros lecteurs, irrémédiablement disparus dans la tourmente, mais gagnent des armées d’usagers volages qu’il suffit d’attirer et de fidéliser en diversifiant l’offre documentaire, en aménageant des espaces chaleureux, en multipliant les activités culturelles, en déployant nos antennes sur le net, en faisant du « lecteur » un partenaire. Tout cela est vrai, mais il ne faut pas sous-estimer la difficulté. Touchée au cœur, la bibliothèque doit s’inventer non seulement de nouvelles recettes mais une nouvelle raison d’être.

Survivre à Philippe Sollers, telle est donc la question ...

12/02/2007




Bill Gates et les bibliothèques


Si l'on me demandait ce qui m'a le plus frappé lors de la signature de l'accord « historique » entre le Grand Lyon et Microsoft concernant, entre autres, les bibliothèques, c'est la façon très naturelle avec laquelle Bill Gates a parlé du rôle de celles-ci dans la lutte contre la fracture numérique. J'imagine mal qu'un « tycoon » français ait pu tenir les mêmes propos. Sauf sous l'angle patrimonial, les bibliothèques séduisent bien peu, ici, un mécénat plutôt fasciné par le modèle aristocratique des Médicis que par les nouveaux enjeux de la démocratie culturelle.

Mais, sur quoi porte au juste l'accord du 1er février ? Non pas, comme certains se l'imaginent, sur la numérisation des livres, mais sur la formation des formateurs (« training the trainers »), c'est à dire des médiateurs qui accompagnent quotidiennement les usagers des bibliothèques municipales de Lyon dans l'acquisition d'une véritable culture numérique. Il ne s'agira donc pas pour Microsoft de donner à nos espaces numériques du matériel ou des logiciels, encore moins de marque Microsoft, mais de nous aider à mettre en œuvre des programmes efficaces et innovant de formation du public (y compris à base de logiciels libres).

Cet accord me réjouit d'autant plus que notre bibliothèque n'en a pas eu l'initiative ! C'est la Ville de Lyon qui, constatant l'efficacité des bibliothèques dans la promotion de l'accès public à Internet et le succès d'un service comme le Guichet du Savoir a souhaité aller plus loin en renforçant la compétence des personnels et en misant sur les bibliothèques comme avant-garde d'un véritable service public de la culture numérique. Autrement dit, au moment où certains bibliothécaires doutent de leurs missions, des élus du peuple leur demandent de rester fidèles à leur vocation première en relevant de nouveaux défis. Voilà de quoi retrouver le moral !

Pour en revenir à Bill Gates, j'espère ne pas être naïf. J'entends d'ici les mille objections, les mille sarcasmes venant agréablement titiller nos esprits chagrins. Mais, tout de même, je ne peux m'empêcher de penser que ce n'est pas un hasard si cette fameuse révolution numérique, que les gens du livre aiment tant brocarder quitte à laisser passer les trains, est née dans un pays où, précisément, les bibliothèques et la problématique de l'accès public à l'information ont toujours occupé une place bien plus importante que dans nos contrées…

Au lendemain de la mort de mon prédécesseur, Henri-Jean Martin, je repense à son œuvre fondatrice, L'Apparition du livre (1958). Elle me ramène à cet âge d'or de la Renaissance lyonnaise où les technologies de l'imprimerie, les innovations bancaires et le bouillonnement de la culture humaniste concourraient (la convergence déjà !) à l'élargissement de la société du savoir. Le centre de gravité de cette dynamique s'est depuis largement éloigné des rives du Rhône et de la Saône, mais par un juste retour de la mondialisation nous pouvons espérer ne pas en perdre complètement l'inspiration. C'est en tout cas ce que je me suis laissé aller à rêver dans la béatitude passagère de ce 1er février...

05/02/2007



auteur

 
Patrick BazinPatrick Bazin, Patrick Bazin est le directeur de la bibliothèque municipale de Lyon. Il est aussi conservateur général des bibliothèques et président de l'Institut d'Histoire du livre. Auteur de plusieurs articles sur l'avenir des bibliothèques, le dernier en date "La fin de l'ordre du livre" (Médium N°4, 2005), il s'intéresse au rapport entre technologie et connaissance ainsi qu'à l'impact des NTIC sur le livre et les bibliothèques.

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