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Détournement de blog


La conjoncture m’y pousse. Non qu’il m’arrive souvent de prendre garde à la conjoncture. Mais, quand j’entends de grandes entreprises parler de rationalisation face à de gigantesques bénéfices, je me dis que ma toute petite entreprise mérite aussi que j’applique un minimum de bon sens à sa gestion.

Gérer. Oh ! le vilain mot. M’enfin (aurait rétorqué Gaston Lagaffe), alors que je pourrais en faire moins, pourquoi faut-il que j’en fasse toujours plus ? Les yeux sous les poches ici, les livres sur toile là-bas, le journal d’un lecteur ailleurs. Franchement, je vous le demande : que je lise des rééditions (ou des nouveautés, d’ailleurs) en poche, que je lise des ouvrages disponibles gratuitement sur Internet, que je lise d’autres livres qui n’entrent pas dans les deux premières catégories, le verbe n’est-il pas toujours le même ? Donc l’action aussi…

Donc (je suis dans un de ces jours où la logique me pousse aux dernières extrémités) je rationalise. Je vire deux de mes emplois fictifs pour me recentrer sur l’acte principal – l’axe principal, aurais-je peut-être dû écrire.

D’ores et déjà, Le journal d’un lecteur, qui reste un blog, englobe les différents formats dans lesquels je lis. Format de poche ou format de fichier, qu’importe ?

A bientôt, là-bas. Ce sera plus régulier.

04/05/2009




Ma semaine mexicaine


Je sais, je sais, elle arrive un peu tard, cette semaine mexicaine. Mais j’ai eu à faire entre-temps et ses retombées sont encore là, comme après une éruption volcanique ou une catastrophe nucléaire : les effets se font sentir longtemps. Sinon qu’ici, cela n’a rien d’une catastrophe, au contraire.


Dans le (petit) paquet de livres lus à l’occasion du Salon du Livre, en poche ou non, d’étranges convergences se produisaient. Un peu partout, je retrouvais Pancho Villa, Zapata, Trotski, Octavio Paz, Diego Rivera, Frida Kahlo, quelques autres encore, qui paraissent être les points de repère sans lesquels aucun écrivain mexicain (j’exagère) ne trouve son équilibre.

 

Frida Kahlo, c’est à elle que je veux en venir, m’a toujours laissé indifférent. Je disais à un ami l’autre jour que le seul livre de Le Clézio que je n’avais pas lu devait être celui qu’il a consacré à Diego et Frida. (Il me rétorquait que c’était le seul qu’il avait lu, lui. Aucun de nous deux n’avait ni tort ni raison, ce sont les circonstances…)


J’ai donc ouvert sans enthousiasme, un peu par obligation, Frida Kahlo par Frida Kahlo, la correspondance éditée par Raquel Tibol (Points, n° 2096). Le début, en 1922, ne m’a pas semblé mériter davantage qu’une attention de pure forme. Sinon qu’appeler Diego Rivera, à ce moment, « le Génie Ventripotent » est un signe intéressant de la part de « Frida Jambe de Bois »  (elle avait eu la polio). D’autant qu’elle a 15 ans. Mais, bon, un peu d’impertinence convient à l’adolescence.


Et puis, petit à petit, je me suis fait avoir par cette sacrée bonne femme, le corps de plus en plus cassé et l’esprit de plus en plus en verve. Son accident de bus, à dix-huit ans, la meurtrit à vie – je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça, toute personne normalement constituée sur le plan de la curiosité doit le savoir (mais je ne le savais pas, et ça me trouble – à la fois de ne l’avoir pas su et de l’avoir découvert). Elle se bat comme une furie, se met à peindre, milite, héberge Trotski (tiens ! une de ces rencontres récurrentes), expose…


Je passe sur la complexité de sa vie sentimentale dans laquelle Diego Rivera occupe le premier rang, mais ils sont plusieurs à se presser au deuxième rang. (Il faut lire le formidable portrait en mots qu’elle fait de son mari avec une tendresse lucide qui impressionne.)


Je passe sur beaucoup d’autres choses qui mériteraient d’être relevées.


Pour m’attarder sur un passage tout à fait réjouissant, quand elle est à Paris au début de 1939. Malade, une fois de plus, mais très remontée, une fois encore. André Breton avait promis de dédouaner ses tableaux. Il n’en a rien fait. Elle peste. Et peste encore quand elle doit lui avancer de l’argent pour restaurer des tableaux du XIXe siècle qui doivent être exposés avec les siens – Breton est fauché. Son avis est définitif : « Tu n’as pas idée du genre de salauds que sont ces gens. Ils me donnent envie de vomir. Je ne peux plus supporter ces maudits « intellectuels » de mes deux. »


Corsetée physiquement, Frida Kahlo était décidément tout le contraire intellectuellement. Rien que pour me l’avoir fait savoir, l’invitation du Mexique au Salon du Livre a décidément été une bonne chose.

01/04/2009




Comment s'écrivent les quatrièmes de couverture


Quand un livre reparaît au format de poche, deux solutions se présentent, en gros, à l’éditeur pour rédiger la « quatrième de couverture » : soit il reprend celle de l’édition originale, soit il crée de toutes pièces son propre texte. Entre les deux, tous les aménagements sont possibles. C’est pareil pour la couverture, d’ailleurs – mais ne nous occupons pas de cela aujourd’hui.

Je prends quelques exemples au hasard – pas tout à fait au hasard, sinon celui de mes lectures récentes.

Au Livre de poche, on a procédé à des retouches pour Un sentiment d’abandon, de Christopher Coake. Le texte proposé par Albin Michel devait à peu près convenir. Deux phrases ont été rassemblées en une seule : « le premier livre de Christopher Coake annonce la naissance d’une voix singulière et puissante. Ce qui distingue cette voix, c’est son lyrisme et son art de susciter l’émotion » devient « la naissance d’une voix singulière et puissante, remarquable par son lyrisme et »… Une autre phrase a disparu : « L’amour, la mort, la force désespérée avec laquelle on s’accroche à la vie… » La citation de Nick Hornby est restée, celle de Robert Olen Butler a été remplacée par deux extraits de critiques françaises (Martine Laval, de Télérama, et Olivia de Lamberterie, de Elle). Du travail correct et sans faux plis.

André Gorz a écrit lui-même l’essentiel de la quatrième de couverture de Lettre à D. Histoire d’un amour, chez Galilée comme chez Folio. Le second éditeur fait en effet le même choix que le premier en citant le premier paragraphe du récit et en y ajoutant trois lignes, identiques : « André Gorz revient avec cinquante ans de recul que les années décisives de son histoire. Il restait beaucoup à dire. Car ce n’était pas la sienne seulement. » Au contraire de l’auteur, rien à dire.

Au dos des Disparus, de Daniel Mendelsohn, Flammarion avait inséré deux paragraphes en guise de présentation, dont J’ai lu reprend la substance et la structure en réécrivant le texte sous une forme condensée. Les citations américaines ont disparu au profit d’extraits d’articles parus dans Lire et dans Télérama, sans noms d’auteurs. Comme je devine chez vous un brin de frustration, je peux vous dire que Philippe Coste se cache (bien malgré lui) derrière le titre du mensuel et Christine Ferniot (tout autant malgré elle) derrière celui de l’hebdomadaire. Il faut ajouter que l’édition de poche complète l’information avec une brève note biographique dans laquelle ne sont pas oubliés les prix Médicis étranger et Lire – tiens ! je ne savais pas que Lire décernait des prix littéraires, je croyais tout bêtement qu’il s’agissait des 20 meilleurs livres de l’année, liste en tête de laquelle se trouvaient Les disparus en 2007…

Dans le cas d’une collection de poche « maison », comme Piccolo chez Liana Levi, les choses paraissent simples puisque, surtout dans une structure de taille modeste, la même personne (sauf passage de relais pour cause de CDD) s’est probablement occupée de Comment lui dire adieu, de Cécile Slanka, pour l’édition originale comme pour la réédition. Et il n’y a aucune raison de penser que le travail avait été bâclé la première fois. Donc, la présentation du livre est la même, à la virgule près. En revanche, l’auteure a dû faire un peu de chemin depuis 2007, si l’on en croit les modifications du texte qui la concerne. Elle a toujours vécu diverses (au lieu de « quelques ») « séparations et ruptures de contrat », mais il n’est plus question d’Unifrance qu’elle avait « rejoint pour promouvoir le cinéma français dans le monde. » Une rupture de plus, imagine-t-on, puisque, dans l’édition de poche, « elle s’est finalement fait la malle pour se consacrer à l’écriture. » De l’art et de la manière de construire une biographie à travers les quatrièmes de couverture…

De couverture, Catherine Millet n’en éprouve pas le besoin au dos de La vie sexuelle de Catherine M. en version rose de Points, spéciale saint Valentin. En chair et à poil, la célébrité est passée par là depuis l’édition originale au Seuil, dans la collection Fiction & Cie, quand il fallait encore présenter le livre et la dame. Donc, cette fois, une photo, une seule (celle déjà qui servait d’illustration dès la première apparition  – si j’ose dire – en Points), et quelques mots : « Mon habit véritable, c’était ma nudité, qui me protégeait. » Vous m’en direz tant… A l’attention des collectionneurs de photos de Catherine M. nue (ou presque : le dos, d’ailleurs vu de dos, est cette fois vêtu), je précise que, dans la même série limitée rose, ils en trouveront une autre au verso, c’est le cas de le dire, de Légendes de Catherine M., par Jacques Henric. (Je tente ainsi, maladroitement, de rattraper la note que je voulais écrire sur les quelques titres parus pour la saint Valentin, et que ma Valentine, dont je me préoccupe quand même un peu entre les couvertures, m’a empêché d’écrire.)

Tout cela est bien long, mais je n’ai pas eu le temps de faire court. Je voulais surtout en venir à une troisième manière de rédiger une quatrième de couverture, qui ne devrait pas exister mais qui a été débusquée par Blandine Longre, « blogueuse » elle aussi. Elle a eu la (mauvaise) surprise de retrouver, dans la version 10/18 de Doppler, un roman d’Erlend Loe, une version aménagée du texte qu’elle avait consacré à ce livre quand il était paru en 2006 chez Gaïa. Le procédé est non seulement paresseux mais aussi malhonnête. A moins qu’il soit question d’engager prochainement Blandine Longre comme rédactrice de quatrièmes de couverture chez Univers Poche…


P.S. Béatrice Longre raconte ici comment 10/18 a fini par s’excuser et promettre une nouvelle quatrième de couverture, déjà en ligne.


 

23/02/2009




Fuir la ville


La semaine dernière, la capitale de Madagascar et d’autres villes du pays ont connu des émeutes et des pillages comme il n’y en avait pas eu depuis longtemps – et même jamais à Tana, disent certains. Parmi les victimes des dégâts collatéraux, une librairie, Lecture & Loisirs. Je ne sais si Sylvie parviendra à la remonter, je l’espère car elle manquera, elle manque déjà. Le terrain occupé par le livre est ici si étroit que toute érosion est une catastrophe.

Cela donne envie de fuir la ville. Ou au moins la société, ses codes, ses obligations diverses, ses dérapages…

Lady Slane l’a fait, elle. Oh ! elle a attendu d’avoir 88 ans et d’être veuve. On peut donc juger son audace toute relative. Mais, dans le monde que décrit Vita Sackville West, ce n’est quand même pas rien. Toute passion abolie (Le Livre de poche) fait entrer lady Slane dans l’âge de la tranquillité après les honneurs et les fastes : son époux a été Premier ministre et vice-roi des Indes, ce qui en jette dans la famille. Maintenant, c’est elle qui jette, ou presque : elle se débarrasse d’une fortune en bijoux sans prendre la peine de les partager entre ses enfants ; elle loue une petite maison à Hampstead au lieu de rester prisonnière des siens qui étaient prêts à l’accueillir à tour de rôle ; elle devient l’amie du gérant-propriétaire de son nouveau logement et de l’ouvrier qui y effectue des travaux. Vous vous rendez compte ? Autant dire qu’elle se lie avec des moins que rien !

Pire encore : elle accepte la déclaration d’amour à retardement de FitzGeorge, certes milliardaire mais absolument pas préoccupé de sa fortune. Scandaleux. « Oui, elle avait fui tout cela. » Le comble est qu’elle s’en trouve bien. N’est-il pas là, le vrai scandale ?

Plus radical que lady Slane, il y a Doppler, un Norvégien. Normal jusqu’à un certain point : une maison en ville, une femme, deux enfants, un boulot, de l’argent. Normal, en tout cas, jusqu’à sa chute de vélo. Erlend Loe n’a pas cherché très loin le titre du roman dans lequel il raconte la rupture de ce personnage avec la civilisation : Doppler (10/18) – dans l’édition originale aussi, ce n’est pas une facilité de la traduction française.

Et notre Doppler d’embarquer sa tente dans la forêt, d’y vivre comme un homme des bois, obligé de tuer un élan et d’adopter son petit. Obligé aussi, après un certain temps, de supporter des voisins qui, tout compte fait, vivraient bien comme lui dans la solitude – sinon que ce n’est plus de la solitude quand les hommes, animaux sociaux, se regroupent.

Fuir la ville, c’est surtout fuir les autres. Renoncer aussi aux passages du facteur, à la connexion Internet… C’est décidé, je reste !

06/02/2009




Cocteau dans les pas de Jules Verne


J’ignorais que Cocteau avait pu se lancer dans un tour du monde. Me l’eût-on affirmé que j’en aurais ri, tant je l’imaginais peu dans ce rôle. Tout le monde peut se tromper, moi aussi : Tour du monde en 80 jours (L’Imaginaire, n° 574) est un voyage qui réédite l’itinéraire de Phileas Fogg et Passepartout. Mon premier voyage, titre original de ce livre publié en 1936, l’année même où s’accomplit ce tour du monde (du 28 mars au 17 juin) me donne à penser que Cocteau, à cette exception près, n’avait rien d’un globe-trotter. Je n’ai pas envie de vérifier dans une biographie, de peur du ridicule…

Qu’est-ce qui lui a pris de se lancer dans cette aventure ? Il avait été malade et se voyait bien flâner pendant 80 jours. Sinon que, à moins de prendre l’avion, ce qu’il s’était interdit, la réalisation du projet restait un défi. Par railways et paquebots, le temps était compté : « Le moindre retard d’un bateau, la moindre anicroche, la moindre faute de calcul, et c’en serait fait de notre réussite. »

Pas de flânerie, donc, et l’obligation de tout voir sans s’arrêter de bouger. Cocteau ne voit pas que des inconvénients à « ce premier coup d’œil infaillible que l’observateur regrette ensuite, mais auquel il n’est pas rare qu’il se reporte à la longue. »

La course contre le temps prend le dessus sur les descriptions : « Ce voyage n’est pas dédié aux décors mais au temps. À des héros d’une entreprise abstraite qui met en œuvre l’heure, la distance, les longitudes, les méridiens, la géographie, la géométrie, etc. »

Il s’agit pourtant d’une abstraction toute relative. Cocteau s’entend-il dire qu’il vaut mieux éviter tel ou tel quartier mal famé qu’il s’y précipite. Il aime « le fumier des villes », l’humanité dans ses défauts à côté d’une organisation parfaite qui gommerait toutes les aspérités humaines. Il fuit les représentants officiels de la France, de peur d’être embarqué dans des réceptions tout aussi officielles qui l’empêcheraient de sentir vraiment le pays où il se trouve pour quelques heures ou quelques jours.

Un temps, son parcours recoupe celui de Charlie Chaplin. Les deux hommes se parlent, aussi effrayés l’un que l’autre semble-t-il, sympathisent. Leur rencontre, qui dure dans le temps et se prolonge dans l’espace, est une sorte de parenthèse au cœur d’un voyage qui se poursuit. L’avantage des paquebots sur les avions, puisque les traversées sont longues et qu’il n’y a rien à y faire, rien d’autre à voir qu’une mer souvent monotone.

Le poète, chez Cocteau, n’est jamais loin. Ses notes en gardent la trace, même dans ces conditions. Et c’est très bien ainsi.

30/01/2009




Possédé par la littérature


Le 2 janvier à 10 heures, deux heures après l’ouverture, j’entre dans la grande salle des colis postaux d’Antananarivo. Elle est presque vide. Les employés sont occupés à s’installer à leurs postes de travail. Le début de la journée a dû se passer en échanges de vœux, je regrette presque de les bousculer. Je passe à la douane pour faire tamponner mon avis d’arrivée, je longe des bureaux où personne ne fait rien pour arriver à l’identification (carte d’identité, avis d’arrivée, signature), passage à la caisse pour payer la taxe de présentation en douane, réception du colis après une recherche toujours longue du préposé dans le classement aléatoire sur de grandes étagères métalliques (l’envoi vient du Livre de poche), retour à la douane, dont il est décidément beaucoup question, pour vérifier que je n’importe pas une marchandise frappée de taxes supplémentaires, inscription de l’arrivée de livres à mes nom et adresse dans le grand cahier prévu à cet effet, manipulation athlétique de celui-ci (il doit s’étendre sur plus d’un demi-mètre carré) et signature qui clôt la procédure (on ne s’ennuie pas à Tana). Petite surprise : je suis le premier à m’enregistrer pour 2009. J’affirme aux douaniers que cela leur portera chance, ça ne coûte rien.

En fait, la chance est de mon côté : j’attendais avec impatience le Dictionnaire égoïste de la littérature française, de Charles Dantzig, il se trouve dans le colis. J’ai lu à sa parution tant d’articles qui me donnaient envie de m’y plonger, l’occasion m’est offerte, je ne vais pas la manquer.

Il y a donc une dizaine de jours que je lis ce gros volume – en fait, il ne faudrait pas le lire, il faudrait le consulter, l’ouvrir au hasard, s’en couper une petite tranche de temps en temps, goûter la pertinence et l’impertinence, découvrir un auteur oublié au détour d’une page, s’interroger un jour sur ses propres goûts, le lendemain sur ceux de Charles Dantzig…

Il le dit lui-même : impossible d’éviter les répétitions dans un volume de cette taille. Je confirme. A l’article Boileau, il cite : « J’appelle un chat un chat et Rolet un fripon », phrase que je retrouve dans Français. Avec cette remarque supplémentaire : « et voilà Rolet classé. Il y a bien assez de livres à lire pour ne pas aller vérifier. » Intéressant : Dantzig ne se jette pas sur tout ce qui est imprimé, il avoue des paresses (toutes relatives, certes). A propos de Pierre Boulle, il fait une digression – son livre en est bourré – où il écrit : « Il faudrait que je lise Malaisie, d’Henri Fauconnier, prix Goncourt 1930, mais je n’en ai pas envie. »

La flemme n’est pourtant pas dans ses habitudes, semble-t-il. Tout ce qu’il affirme repose sur les textes. Et il a mis à son programme une partie de ceux qu’il n’a pas lus, puisqu’il en reste : « La Fontaine a écrit onze pièces de théâtre qui, d’après Léon-Paul Fargue, « ne présentent aucun intérêt » (Tableau de la littérature française). C’est faux, elles ont au moins celui d’être de La Fontaine. Qui les a lues ? Fargue ? Les phrases les plus expéditives révèlent souvent une flemme. Parmi les onze, il y a une tragédie, Achille. La Fontaine écrivant une tragédie. D’ailleurs, elle est inachevée. Il faudra que je lise tout ça. »

Je ne suis pas d’accord avec l’intégralité de ses avis, c’est bien le moins quand ses avis portent sur tant de livres et d’écrivains.

Il m’énerve quand il donne l’impression de lire stylo rouge à la main, et de corriger certaines œuvres comme lui-même les aurait écrites – il aime bien tailler dans les fins.

Je trouve pour le moins léger de dire de Simenon qu’il « écrit comme un train de marchandises »

Mais je me retrouve dans son fonctionnement de lecteur qui passe d’un auteur à un autre par affinités entre eux : « Adolescent, j’ai eu la plus vive affection pour Madame du Deffand : Montherlant avait placé une phrase d’elle en épigraphe d’un de ses livres. J’ai connu pire méthode, me disait hier le général MacArthur : de l’archipel Balzac aux îles Sterne, de là Luçon, Manille, et j’ai pris Mishima. Sauf que cela n’a pas de fin. Et c’est la littérature qui a pris possession de nous. »

Invitation à une promenade sans autre but que le plaisir de lire…

26/01/2009




Quelle Amérique maintenant ?


Je n’ai pas lu Les rêves de mon père, le livre de Barack Obama (Points, n° 2052, 571 pages, 8 €), qui se portait bien, à la fin de l’an dernier, dans les meilleures ventes de poches. Succès logique : tout le monde se demande qui est cet homme en qui l’on place un espoir peut-être démesuré. J’écris « peut-être » par prudence, et parce que l’interprétation du monde paraît moins simple aujourd’hui qu’hier. A mes yeux de myope, en tout cas, qui ne sont probablement pas les meilleurs pour ausculter l’avenir. Surtout de là où je suis…

 

Donc, je fais plutôt un retour vers un passé pas si lointain, l’époque où Jean-Paul Dubois sillonnait les Etats-Unis, beaucoup pour le compte du Nouvel Observateur, un peu pour celui de Géo. Et probablement surtout pour son compte propre. De 1990 à 1996, c’est le premier volume de ses Chroniques de la vie américaine – je ne m’étais penché, allez savoir pourquoi, que sur le second, quand les Editions de l’Olivier l’avaient réédité en poche : Jusque-là tout allait bien en Amérique. Je n’en ai pas encore reçu la nouvelle mouture, augmentée d’une quinzaine d’articles. Mais je viens donc de lire ce qui le précédait : L’Amérique m’inquiète (Points, n° 2105, 271 pages, 7 €).

 

Et j’ai envie de dire : tu parles !

 

(Ici, une parenthèse qui s’impose sous peine de tromper le lecteur. J’ai un faible, un gros faible, pour l’écriture de Jean-Paul Dubois. J’aime tout ce qu’il fait, qu’il raconte des conneries ou s’attache à un sujet plus grave. Tout n’est pas du même niveau, bien sûr, mais, bon, voilà : je suis un inconditionnel, c’est-à-dire prêt à pardonner d’éventuelles faiblesses – son dernier roman, par exemple, Les accommodements raisonnables, m’a semblé moins réussi, tant pis, j’attends le suivant.)

 

Je reviens à mes moutons. Ceux qu’on trouve sous le lit quand on n’y balaie pas trop souvent. Les horreurs qui vous sautent aux yeux quand, tout à coup, on se dit qu’il est temps de faire un tour là où l’on ne va jamais. (Je ne suis jamais allé aux Etats-Unis, je me suis contenté de les regarder depuis la rive canadienne des chutes du Niagara, j’en conviens, ce n’est pas grand-chose.)

 

En matière d’horreurs ordinaires, Jean-Paul Dubois est un bon détecteur. Il rencontre des gens insupportables – il y faut du courage – avant de s’enfuir à toutes jambes. Il traque l’imbécillité acceptée comme mode de pensée majoritaire. Il trouve, dans un désert, une prison qui fait penser à Guantanamo, quand personne n’y pensait encore.

 

Ses lunettes sont-elles déformantes ? Celles du journaliste qui ne s’intéresse pas aux trains qui arrivent à l’heure ? Ses lunettes me conviennent, en tout cas. Le myope que je suis a l’impression de pouvoir échanger les miennes avec les siennes, puisqu’il me semble comprendre…

 

 

08/01/2009




Absent de Paris


Je me sens bien seul, loin des agapes auxquelles ont été conviés les autres animateurs de blogs de Livres Hebdo. Au moins, il fait très beau chez moi et, pendant que François Taillandier pensait aux événements de Madagascar en 1947, Jean-Luc Raharimanana et Thierry Bédard m’envoyaient des messages pour m’informer de ce que devient l’aventure de leur pièce (47). Du coup, j’ai même reçu une lettre de Bernard Kouchner ! Qui, il est vrai, ne m’étais pas adressée…

En ces derniers jours de l’année, je fais comme Nicolas Jalageas : je travaille beaucoup. Mais en lisant, avec très peu de musique. Je termine la réédition électronique, pour la Bibliothèque malgache, d’un épais récit de voyage à… Madagascar (vous vous en doutiez un peu) accompli par Leguével de Lacombe de 1823 à 1830. C’est plus reposant que 1947, François.

Et il y a les livres de janvier. A l’heure du déjeuner parisien, je devais être, dans les hauteurs de Tana, occupé à terminer Mal de pierres, de Milena Agus, que Le Livre de poche réédite le 7 janvier. Un roman bref et dense, bouleversant, à la rencontre duquel peuvent aller tous ceux qui, comme moi, ne l’avaient pas encore lu. Il se prolonge par une postface où la romancière se révèle bien modeste : « A mon avis, il y a les vrais écrivains et ceux qui écrivent, et le qualificatif d’écrivain, ça se mérite. Tout comme nous ne dirions jamais de quelqu’un qu’il est cuisinier uniquement parce qu’il nous a préparé deux ou trois bons petits plats, de la même façon, pour être écrivain, deux ou trois livres ne suffisent pas. C’est pour cela que je me sens « quelqu’un qui écrit », que le terme « écrivain » me fait peur et que, pour le moment, je le refuse. »

Emboîtant le pas à Claude Poissenot, je me demande comment s’annonce 2009 – sur le terrain, le terreau des livres, bien entendu. Plutôt bien, me semble-t-il. Refermant Mal de pierres, j’ai ouvert Borges en dialogues, les entretiens entre Jorge Luis Lorges et Osvaldo Ferrari parus en Argentine il y a 23 ans, traduit en français il y a 18 ans, et en 10/18 l’année prochaine, c’est-à-dire dans quelques jours (le 8 janvier). L’intelligence de Borges me fascine. Il peut, lui aussi, faire appel à la modestie quand il raconte la naissance d’un texte : « Cela commence par une sorte de révélation. Mais j’utilise ce mot avec modestie, sans ambition. C’est-à-dire que soudain je sais qu’il va arriver quelque chose »…

La littérature a, je me rassure ainsi, de beaux jours devant elle. Quant au coup de rouge avec les amis, je l’ai pris sans attendre l’obligation du calendrier. La pose de deux poignées sur une fenêtre ne pouvait pas être un mauvais prétexte – et d’ailleurs il n’en est pas de mauvais, je rejoins Françoise Benhamou.

En définitive, je ne me sens pas si seul : les livres, les amis, et même les échos du déjeuner où je n’étais pas…

24/12/2008




Vite, un cadeau !


Au temps glorieux de ma jeunesse, il m’est arrivé de travailler dans une grande librairie bruxelloise. Le 24 décembre et, davantage encore, le 31, étaient des jours de folie furieuse. Des clients déboulaient de l’ouverture à la fermeture, passant par là pour compléter des achats de dernière minute, des cadeaux à offrir demain, tout à l’heure, tout de suite… Nous sortions de ces journées sur les rotules, mais un regard sur le tableau où les chiffres grimpaient à toute allure nous redonnait de l’allant – nous étions intéressés aux ventes, et cela pouvait faire un joli pécule pour débuter l’année suivante.

Le revers de la cohue dans une librairie, c’est qu’on manque un peu de temps pour conseiller les clients qui arrivent sans la moindre idée et comptent sur vous pour faire le choix à leur place. Le bon choix, cela va sans dire. Souvent, il fallait que le livre soit grand, gros, lourd, plein d’images, du genre qui se remarque.

Pour ouvrir une piste, probablement la dernière de l’année, je voudrais recommander un livre – de poche, plus grand, plus gros et plus lourd qu’habituellement. Et sans images. Mais je vous assure qu’il en jette.

C’est une nouvelle traduction de Don Quichotte et des Nouvelles exemplaires, de Cervantès, par Jean-Raymond Fanlo (Le Livre de poche, La Pochothèque, deux volumes sous coffret).

Don Quichotte, combien de traductions en français ? Fanlo en passe quelques-unes en revue à la fin d’une introduction lumineuse et indispensable pour entrer armés dans des textes datant de quelques siècles. Il donne aussi, à travers deux chapitres passionnants, les secrets de sa cuisine, à défaut de recettes applicables à toutes les situations.

Un titre (celui du chapitre XVII) annonce la couleur : « Où le traducteur, à l’instar du Maure Cid Hamet Benengeli jurant comme catholique chrétien, jure que cette véridique traduction est véridique, promet des jeux de mots divertissants, des bigarrures plaisantes, et s’abstient de la morne mélodie de l’antiquaille. » Phrase qui mériterait presque une… traduction. Ou au moins une longue explication, à laquelle se livre d’ailleurs Jean-Raymond Fanlo.

Et c’est passionnant. Chaque traducteur, du Quichotte ou de toute autre livre, cherche à travailler avec rigueur. Mais une rigueur à géométrie variable, en fonction de ses propres principes. Cette fois, ils sont exposés dans le détail et confrontés à ceux de traducteurs antérieurs. On sait donc vers quoi on avance quand arrive le prologue : « Lecteur désœuvré, sans serment tu pourras me croire : j’aurais voulu qu’en fils de l’entendement, ce livre fût le plus beau, le plus brillant et le plus intelligent qu’on puisse imaginer. »

Si ce n’est pas un superbe cadeau, je n’y connais rien !

 

18/12/2008




Buvons un coup !


J’ai ri souvent en lisant Itinéraire spiritueux, de Gérard Oberlé (Le Livre de poche). Le fait n’est pas si fréquent. Merci donc à ce buveur de bonne compagnie de m’avoir fait partager, dans la joie, quelques moments alcoolisés. Le vin n’est pas triste, finalement, du moins quand il est bien choisi.


Car il y a quand même des moments difficiles, comme le lendemain d’une bouteille de mauvais alcool vidée avec Jim Harrison, contre toutes les indications de la Faculté – Gérard Oberlé avait, en ces temps-là, le foie fragile. Cela semble s’être arrangé. Tant mieux pour lui et pour nous. Je n’ose imaginer ce qu’il serait devenu s’il avait vraiment dû arrêter de picoler. Un triste sire la ramenant avec sa culture immense, puisée à diverses sources toujours pertinentes, mais qu’il aurait alors assénée avec prétention. Au lieu de quoi il se promène dans les vignes et les livres avec un bonheur égal, et la volonté de pratiquer l’amitié dans la fréquentation des flacons, des hommes et des livres. (Dans « livre », il y a « ivre », on ne le dira jamais assez.)


Je pourrais reprendre bien des anecdotes dans ce récit savoureux. Je vous en confie une, parce qu’elle fait intervenir un autre écrivain, fier buveur en compagnie duquel il m’est arrivé plusieurs fois de frôler, puis de dépasser le stade de l’ivresse : Jean-Claude Pirotte, auteur des Contes bleus du vin (et dont je vous conseille vivement, bien que ce ne soit pas au format de poche, le dernier recueil paru, Revermont, au Temps qu’il fait). Gérard Oberlé avait bu avec lui, dans un bar d’hôtel à Carcassonne, « au souvenir des poètes trépassés ». Puis était allé dormir. Le lendemain matin, il retrouve Pirotte au même bar, devant un whisky : il n’en avait pas bougé de la nuit. Il arrive encore à m’impressionner, ce bougre. (Lui et moi, c’étaient plutôt de riches bières belges et catholiques.)


Un qui ne m’a jamais impressionné, et qui n’est d’ailleurs pas poète, dont les apparitions à la télévision et les discours emportés, souvent d’ailleurs à l’emporte-pièce, me hérissent le poil, c’est Jean-Pierre Coffe – dont, je dois le reconnaître en admettant que cela fausse probablement mon regard sur lui, je n’ai jamais ouvert un livre. Cela me semblait impossible, mais Gérard Oberlé m’a obligé à revoir mon jugement : il en fait un homme doté de telles qualités qu’il doit forcément être plus aimable que je le croyais.

Je vous laisse. Il semble urgent d’aller boire un petit verre de toaka gasy, un rhum artisanal dont la production est interdite, mais il en est qui sont si savoureux…
27/11/2008




Apollinaire, pour de vrai ou pour de faux ?


Voici un livre très étrange, une énigme à plusieurs étages, ou à plusieurs chambres, puisqu’il y est beaucoup questions de coucheries, dont les clés ne sont pas fournies d’emblée. Il faut, pour une fois, citer la quatrième de couverture des Poésies libres de Guillaume Apollinaire (Points, n° 1999, 112 pages, 6,50 €), parce qu’elle participe du trompe-l’œil auquel nous sommes conviés :

« Clandestins pendant un demi-siècle [je place entre les deux mots un tiret oublié], Les onze mille verges et Les exploits d’un jeune Don Juan comptent parmi les œuvres les plus sensuelles et libertines d’Apollinaire. S’y ajoutent ces Poésies libres, pour la plupart publiées anonymement ou sous pseudonyme, et qui procureront un plaisir non moins intense aux amateurs de littérature, d’érotisme… et d’humour. »

On ne sait pas, mais je me demande, si la personne qui a pondu ces quelques lignes – un enfer, la rédaction d’une quatrième de couverture – a lu dans le détail la préface savante (comme toujours) de Michel Décaudin et l’essai bibliographique qui la prolonge. Si cela avait été vraiment le cas, le petit texte destiné à attirer l’attention aurait-il été aussi péremptoire ? A moins que le dernier mot, « humour », suffise à désamorcer tout le reste… ?

Car, d’Apollinaire, qu’est-il proposé dans ce petit livre ?

Il y aurait, écrit le préfacier et annotateur, « quelques poèmes authentiques – mais peu représentatifs, il est vrai » dans cet ensemble attribué (rapidement ?) à Apollinaire. Michel Décaudin poursuit : « On peut avancer sans risque excessif d’erreur que ces recueils sont, pour leur plus grande part, nés vers 1925 dans un groupe que le lecteur un peu curieux n’aura pas de peine à identifier à travers les renseignements fournis par l’essai bibliographique ».

1925 ? Apollinaire est mort depuis sept ans. Et bien en peine, forcément, d’ajouter quelque chose à son œuvre – celle du plus grand poète français du 20e siècle, me disait hier un ami qui a toujours tendance à exagérer, ce qui n’ôte rien au talent de l’écrivain, même si cela me fait douter du jugement de l’ami en question.

Il faut donc bien que d’autres, imitateurs, pasticheurs, continuateurs, aient pris la plume. Le nom de Pascal Pia résonne le mieux. Il n’est probablement pas le seul. Les pistes sont brouillées. Le service de presse de Points joint à l’envoi une feuille où il est question de « l’authenticité délibérément ambiguë » des trois recueils ici rassemblés. L’ambiguïté délibérée semble être, pour le coup, surtout l’œuvre de l’éditeur : les quelques poèmes authentiques de Guillaume Apollinaire retenus dans le volume ne font pas un livre. Avec l’addition des autres, oui.

Et savez-vous quoi ? Le pire n’est jamais sûr : au total, c’est un livre sacrément (foutrement ?) bon !

31/10/2008




Ajoutez quelques grains de sel


Quel rapport entre le sourire en coeur du chanteur évangélique aperçu ce matin sur une affiche en allant boire mon café au marché et la décision que je prends une ou deux fois par an, sans jamais l'appliquer, de me remettre à faire la cuisine ? Aucun, en apparence. Sinon que le bonheur extatique montré par le chanteur est à peu près celui que j'ai éprouvé en lisant une longue nouvelle de Simonetta Greggio, Etoiles (Le Livre de poche, n° 31070). Et qu'il y est beaucoup question de cuisine.

Arrivé à la fin, j'ai même cru que j'allais reprendre une fois de plus le chemin des fourneaux (avant de m'arrêter tout de suite) : la quatrième de couverture annonce en effet : « Etoiles est suivi d'un carnet de recettes conçues par Manuel Laguens. » Donc, l'eau à la bouche et toutes papilles gustatives en éveil, j'attendais avec impatience d'y arriver.

La nouvelle se termine sur la vision de chaussures pointues en peau de zébu (un animal familier sous mes latitudes) et un éclat de rire. En face, page de droite, une information sur l'autre livre de Simonetta Greggio disponible au Livre de poche : La douceur des hommes. Plus loin, deux lignes de bibliographie. Puis une publicité pour le site Internet de la collection. Et deux fois (?) l'achevé d'imprimer. Cherchez l'erreur...

Il n'est pas impossible que le service de presse ait eu à sa disposition des exemplaires sans le carnet de recettes. Mais rien dans la fabrication de l'ouvrage ne laisse penser qu'il y manque quelque chose.

Au moins, cela m'évitera de caresser une fois encore un rêve inaccessible. J'aurais quand même bien voulu les regarder de près, ces recettes. Si elles étaient aussi tentantes que celles de Gaspard qui semble les inventer amoureusement à chaque instant, cela aurait donné quelque chose du genre :

Prenez une petite courgette avec sa fleur. Lavez à l'eau fraîche. Emincez. Mouillez d'un jus de citron. Versez quelques gouttes d'huile d'olive dans une poêle et placez-la sur un feu assez vif. Saisissez rapidement la fleur. Ajoutez quelques grains de sel.

C'est prêt.

Il reste à demander à la femme que vous aimez de fermer les yeux et d'ouvrir la bouche. Vous avez gagné. Du moins, dans Etoiles, Gaspard a gagné.

Et moi, comment vais-je faire pour séduire la femme que j'aime, en l'absence du cahier de recettes ?

Bon, promis, demain, je l'invite au restaurant.

17/10/2008




Le Clézio… et les autres


Hier après-midi, je planais. Du moins, j’aurais plané si je n’avais pas eu d’articles à écrire sur Le Clézio. Son prix Nobel est un vrai bonheur.

J’avais lu Le Clézio par hasard, en tombant sur Le procès-verbal dans la minuscule bibliothèque de mon village. Il y avait une telle énergie dans cette écriture… Dans le millier de volumes que possédait la bibliothèque, dont j’allais m’occuper plus tard, pas d’autre titre du futur prix Nobel… J’ai cherché ailleurs, j’ai trouvé, j’ai lu et relu, sans savoir encore que je rencontrerais l’auteur, des années après, à plusieurs reprises. Et qu’il me ferait une impression aussi forte que son œuvre.

Hier matin, en revanche, je doutais. Les noms qui reviennent le plus souvent dans les rumeurs, les jours qui précèdent l’attribution du Nobel, sont rarement ceux qui sont proclamés ensuite. Il faudrait avoir une très bonne mémoire et avoir vécu plus que centenaire, ou alors fouiller dans les archives, pour savoir si les huit écrivains de la collection consacrée aux Nobel chez Points avaient vu, ou non, leur sacre précédé de bruits favorables.

Toujours est-il que voici (encore) une série limitée à laquelle un cachet particulier est donné par des étudiants de l’Ecole nationale des arts décoratifs. Les couvertures en noir et blanc sont originales et frappent l’œil. Les textes aussi. Mais ils ne sont pas tout à fait, comme l’affirme le communiqué de presse, « huit romans d’exception ».

La preuve par Rabindranath Tagore (prix Nobel 1913) puisque De l’aube au crépuscule est une anthologie de ses poèmes établie en 1997 par Herbert F. Vetter. Albert Schweizer n’a donc pu la lire sous cette forme, bien qu’il soit l’auteur de la préface. Un collage que je trouve douteux même si cette préface d’une page n’est faite que de généralités. Elle pourrait convenir à n’importe quel autre recueil de Tagore.

Rêveurs, de Knut Hamsun (Nobel 1920) est bien un roman. Pas le plus connu de l’auteur de La faim. Je m’interroge d’ailleurs sur le choix de certains titres retenus pour cette série spéciale. Bien sûr, La faim est édité ailleurs…

En revanche, Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez (Nobel 1982) était paru au Seuil, et sa sélection semblait évidente. Davantage que pour Pelures d’oignon, de Günter Grass (Nobel 1999). Le tambour aurait-il fait peur par son volume ? Comme La montagne de l’âme, de Gao Xingjian (Nobel 2000), roman auquel Une canne à pêche pour mon grand-père a été préféré ? En ce qui concerne Alexandre Soljenitsyne (Nobel 1970), je reste perplexe : Le clocher de Kaliazine (pas un roman non plus) était-il bien l’ouvrage à faire découvrir d’urgence ?

Heureusement, les deux derniers romans sont indiscutables : Disgrâce, de J.-M. Coetzee (Nobel 2003) et La pianiste, d’Elfriede Jelinek (Nobel 2004).

La littérature étrangère a été naturellement privilégiée (même si Gao Xingjian est français, il écrit en chinois) : elle correspond à un fonds qui lui donne une large place. Mais si l’opération est renouvelée l’année prochaine, vers la fin septembre, elle pourra proposer Raga, approche du continent invisible, que Le Clézio a publié au Seuil et qui est déjà disponible en Points.

10/10/2008




Deux bourses Goncourt de la nouvelle


1983 : Raymond Jean. 2007 : Brigitte Giraud. Lauréats, le premier pour Un fantasme de Bella B. et autres récits, la seconde pour L’amour est très surestimé. Un peu par hasard, parce que leurs recueils de nouvelles ont été réédités presque en même temps (dans les collections Babel et J’ai lu), je viens de les lire l’un après l’autre. Deux livres excellents dans lesquels les sentiments occupent la place centrale, mais de manière très différente.

La nouvelle est un genre sous-estimé dans la littérature française, dit-on souvent. A force de se l’entendre répéter, on ne prend plus la peine de s’interroger sur la véracité de cette affirmation. Et d’ailleurs, où trouver un recueil de nouvelles dans les classements des meilleures ventes ? Dans les romans ? Vous voyez tout de suite la difficulté… Pourtant, si, il y en a un, niché à la 44e place : Fugitives, d’Alice Munro (L’Olivier). Ah ! une traduction, c’était couru d’avance, la tradition anglo-saxonne de la nouvelle, etc., etc.

Pourtant – car je n’oublie pas que je m’occupe des poches –, Anna Gavalda fait de la résistance, avec son inusable Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part, classé 23e parmi les autres poches, et présent depuis 223 semaines. Si vous l’avez lu, vous vous en souvenez encore. Si vous ne l’avez pas encore lu, achetez-le pour faire durer son succès…

Anna Gavalda n’avait pas reçu, je crois, la bourse Goncourt de la nouvelle. Mais même l’académie du même nom ne tient la chronologie de cette bourse (et des autres) que depuis 2001. Oubliée, notamment, l’époque de Saint-Quentin, quand Martine Grelle virevoltait d’un coin à l’autre de la manifestation qu’elle avait montée autour, précisément, de la nouvelle, surveillée du coin de l’œil par un Daniel Boulanger qui tétait son cigare, couvée par Robert Sabatier, protégée par Michel Tournier…

Il en faut quelques-uns, des passionnés par le genre, pour lui donner parfois une exposition plus grande que la discrétion avec laquelle les nouvellistes sont généralement accueillis. Les deux livres qui suscitent cette note sont minces – c’est assez souvent le cas, et cela doit satisfaire les académiciens Goncourt, quand ils se coltinent, du côté du roman, des volumes comme Les Bienveillantes. Une raison de plus pour y aller voir de plus près, sans crainte de passer un temps démesuré dans des textes qu’on pourrait ne pas aimé – même si ceux-ci, je le répète, sont très bons, avis qui n’engage que moi et que je n’oblige personne à partager, cela va de soi.

03/10/2008




Nostalgie


La collection L’Imaginaire vient de rééditer Sortilèges, de Michel de Ghelderode. Un recueil de contes fantastiques que j’aurais dû lire depuis longtemps. Il avait déjà été proposé dans la collection Espace Nord de Labor il y a sept ans. En fait, je suis un peu déçu. Ce n’est pas tout à fait le chef-d’œuvre que j’espérais. Peu importe.

D’ouvrir ce volume à la présentation sobre m’a donné une bouffée de nostalgie douce, celle qu’on éprouve – que j’éprouve, au moins – pour des volumes anciens et poussiéreux côtoyés longtemps, tenus à portée de main avec la promesse d’y entrer un de ces jours – promesse non tenue, dans ce cas-ci, mais peu importe aussi.

Ces volumes anciens auxquels je pense tout à coup peuplaient la cave d’une maison de maître, avenue de Tervueren, à Bruxelles. Les Editions Marabout y avaient installé leurs bureaux et cela leur allait bien. La bâtisse avait un passé – j’ai rencontré depuis, à Madagascar, curieux détour, quelqu’un qui y avait passé son enfance. La maison d’édition aussi, et son passé était tout entier remisé dans cette cave où personne ne descendait jamais. Sauf moi.

J’aimais y fouiner. Il n’y avait pas abondance de découvertes à y faire. Quelques-unes quand même. Je me souviens d’y avoir trouvé un gros paquet de feuilles couvertes au stylobille d’une écriture anguleuse : le brouillon d’une traduction de Dostoïevski par Adamov. Qu’est-ce que c’est devenu ?

Que sont devenues, aussi, les collections des nombreux titres publiés par Marabout depuis les débuts dans les années quarante ? Il devait y avoir là, trois fois, Sortilèges.

Le recueil avait été d’abord le n° 302 de Marabout collection, sorti en 1962, l’année même de la mort de Ghelderode (« alors qu’il est pressenti pour le prix Nobel de littérature », signale L’Imaginaire). La couverture apparaît aujourd’hui comme une horreur. Mais elle appartient à son époque, comme celle du même livre repris trois ans plus tard dans la collection Marabout Géant, avec cette mention supplémentaire : « Son chef-d’œuvre ! »

Le chef-d’œuvre en question (vous savez ce que j’en pense) sera mis une troisième fois au catalogue en 1974, cette fois dans la série fantastique de la Bibliothèque Marabout (et, j’imagine, à l’initiative de Jean-Baptiste Baronian qui devait être alors directeur littéraire, laissant s’exprimer son goût pour la littérature fantastique).

Plus tard, comme on le sait, Marabout s’est éloigné de la littérature. Mais ces volumes fragiles, imprimés souvent sur du papier de mauvaise qualité, se trouvent encore chez les bouquinistes et sur les sites marchands. Avis aux nostalgiques…

25/09/2008




Dévaluations, revalorisations


Une belle consommation de livres de poche permet, j’ai déjà dû le dire ici ou ailleurs, de faire des découvertes. Ainsi que de « rattraper » au passage des ouvrages dont j’ai entendu parler mais qui n’étaient pas passés entre mes mains au moment de leur parution – ou que je n’avais pas eu le temps de lire. Je suis un sceptique : je ne crois pas les critiques et je ne fie qu’à mon propre avis. Comme tout le monde, en fait, non ? Est-ce qu’on ne lit pas souvent pour confronter sa lecture à une autre ?

Hors du domaine de la découverte, un autre type de confrontation se produit parfois : une lecture d’aujourd’hui face à une lecture d’hier – ou d’avant-hier. Il y a des textes que j’ai adorés quand j’étais jeune et que je n’oserais pas relire de peur d’être déçu. Comme tout le monde aussi, je suppose.

Il m’est arrivé, il y a quelque temps, de me faire agonir d’injures (j’exagère un peu) par un écrivain dont je n’avais pas beaucoup aimé un bref roman paru dans une collection de poche – je l’avais écrit dans un article. Il se demandait si je passais mes journées à rêvasser dans un hamac malgache. Cette question était induite par son incompréhension devant le grand écart que faisait mon jugement sur le même texte entre l’édition originale et la réédition. Et il citait, pour justifier sa colère, des extraits de mon premier papier – très élogieux, en effet.

La réponse était, dans un premier temps, aisée : si j’avais un nouvel avis, c’était tout simplement parce que j’avais relu et que la lecture m’avait fait une impression différente. Parce que je m’étais allongé dans un hamac ? Non, je ne pratique pas le hamac…

Pourquoi, alors ? Franchement, je n’en sais rien. Si j’avais pu comparer mon état d’esprit à l’une et l’autre époque, peut-être aurais-je pu m’expliquer mieux. Ou si j’avais été capable de mesurer mon évolution personnelle en dix ans…

Quant à savoir si l’un de mes deux avis valait mieux que l’autre, alors là, oui : le premier, sans aucun doute. J’avais dû être alors plus en phase avec l’imaginaire de cet écrivain. Ce qui n’exclut pas de dire le contraire quand cela ne se produit pas.

Dévaluation, donc, à la relecture.

Il se produit parfois, heureusement, des revalorisations, comme dans les taux de change. Et cela vient de m’arriver. Je le dis tout de suite, l’expérience est bien plus agréable.

Quand Jouer juste, de François Bégaudeau, est paru à la rentrée 2003, nous préparions, comme c’est la tradition, un dossier consacré aux premiers romans. Et il fallait choisir, puisque tous ne pouvaient pas entrer dans le supplément littéraire. J’avais lu, un peu rapidement, Jouer juste, avant de l’écarter. Le style m’énervait, je ne voyais pas où l’auteur voulait en venir, bref, nous pouvions faire l’économie de ce titre. (Je ne me souviens plus si quelqu’un d’autre, à la rédaction, l’avait traité quand même.)

En tout cas, j’avais tort : je viens d’y revenir grâce à son arrivée dans la collection Folio. Je me suis régalé. Ce monologue d’un entraîneur de football obsédé par, précisément, le Jouer juste, monologue envahi par la pensée perturbatrice de l’amour, est un premier roman formidable.

Me voici donc réconcilié avec François Bégaudeau (qui n’en sait rien). Et, du coup, décidé à lire ses autres livres, à commencer par Entre les murs, bien sûr, puisqu’il est réédité dans la même collection.

15/09/2008




Ça sent la rentrée !


La preuve : je suis là après une longue hibernation. Oui, l’hiver se termine dans l’hémisphère sud, le soleil brille et c’est, ma foi, très bien ainsi.

Quant à la rentrée littéraire, elle n’appartient en principe pas au domaine que veut couvrir (très partiellement) ce blog, et c’est très bien aussi. On va enfin ne pas vous parler d’Angot, de Millet et de Nothomb. Rafraîchissant, non ?

Les collections de poche semblent cependant gagnées par cette fièvre à nulle autre pareille, qui provoque des poussées de température entre la fin août et les premiers prix littéraires. La rentrée est devenue un label, presque aussi magique qu’un logo « Vu à la télé ».

Et la bande rose frappe du Points : « Rentrez littéraire ! » Neuf titres qui n’ont rien d’une rentrée du pauvre, et qui ouvrent largement le regard : vers les émigrés clandestins en France (Olivier Adam, À l’abri de rien), l’île Maurice (Nathacha Appanah, Le dernier frère), une banlieue anglaise (Rachel Cusk, Arlington Park), la Sibérie (James Meek, Un acte d’amour) ou l’Afrique du Sud (Troy Blacklaws, Karoo Boy).

Cinq des auteurs réédités dans cette belle livraison sont aussi dans l’actualité de la rentrée, avec chacun un nouveau titre. Il y a de belles découvertes qui sont des débuts de pistes pour la suite (passez La robe, de Robert Alexis, vous sortirez transformé de la cabine d’essayage). Il y a, comme c’est inévitable, des déceptions (Mazarine Pingeot infligeant Le cimetière des poupées, par exemple).

Deux semaines après, la même collection réédite un titre qui aurait pu faire partie de l’office du 21 août : Allumer le chat, de Barbara Constantine. Puisqu’elle est également dans la rentrée avec un nouveau titre. Mais peut-être faut-il choisir entre la bande rose et la publicité à l’intérieur de la couverture pour À Mélie, sans mélo, pratique plus habituelle dans un Pocket que dans un Points…

Sans bande, mais avec une bourse Goncourt de la nouvelle (Brigitte Giraud, L’amour est très surestimé) et un prix Nobel (Doris Lessing, Un enfant de l’amour), J’ai Lu a craqué de son côté pour la rentrée. Avec des couvertures élégantes qui cachent peut-être des merveilles. Il faudra y aller voir de plus près.

Côté découvertes, je manquerais à tous mes devoirs (ceux que je me donne à moi-même) si je ne vous disais pas comment Pocket a mis l’accent sur sa série « Nouvelles voix » avec cinq titres pour les curieux.

Et, côté establishment, il est difficile d’ignorer la réédition d’Au secours pardon, le roman russe (et, à mon sens, raté) de Frédéric Beigbeder au Livre de poche.

Je vous le disais, ça sent la rentrée !

11/09/2008




Le premier baiser : dégueulasse parfois, inoubliable toujours


Il y a dix ans d’écart entre François Berléand, né en 1952, et Philippe Claudel, en 1962. Ils ont tous les deux écrit des livres sur le tard. Encore plus tard pour le premier nommé, quand même surtout connu comme acteur, puisqu’il avait 54 ans à la parution du Fils de l’Homme invisible, le seul titre de sa bibliographie à ce jour, tandis que le second n’en avait que 37 quand il a publié Meuse l’oubli. Philippe Claudel s’est bien rattrapé depuis : une vingtaine d’ouvrages en huit ans. Probablement François Berléand n’aura-t-il pas le loisir d’en faire autant, le cinéma lui laissant après tout peu de temps. Mais, si Philippe Claudel, récemment passé derrière la caméra, faisait tourner François Berléand, que se raconteraient-ils ?

Des histoires de premiers baisers, peut-être…

Dans Chroniques monégasques et autres textes, de Philippe Claudel, apparaît tout à coup La grosse Frenzi. C’est une histoire classique d’enfance et des premiers chatouillis qui vous prennent en regardant les filles. Isabelle est superbe, Philippe – supposons que c’est lui – écrit des poèmes qui font rimer le prénom de l’aimée avec… mortadelle ! Au fond, elle n’était peut-être pas si jolie que cela. D’ailleurs, au goûter d’anniversaire, ce jour-là, c’est Benoît qui embrasse Isabelle sous le regard dégoûté de Philippe. Qui, à la huitième reprise des Neiges du Kilimandjaro (Pascal Danel, ça ne nous rajeunit pas), se voit entraîné sur la piste provisoire par Christine Frenzi, la grosse Frenzi. Danser, déjà, c’est dur. Le plus dur est à venir, quand « elle rapprocha vivement son visage du mien et planta sa langue dans ma bouche. » Il est question d’escargots et de limaces, d’étouffement et de supplice…

On ne souhaite cela à personne, bien sûr. Sinon que ça arrive à tout le monde. Non ?

Regardez François Berléand. Lui, c’est sur Michelle, des Beatles, 1965 ou 66. Peu importe. Elle s’appelle Véronique (et non Claire, la beauté de l’école dont François est raide dingue), elle est « un peu boulotte » et les autres garçons l’appellent « la Baleine ». Baleine, mais pas bégueule : « c’est au moment où je m’y attends le moins que Véronique met sa langue dans ma bouche. » C’est long et baveux, les lèvres sont en feu mais, finalement, ce n’est pas si mal. Il est vrai que François avait déjà, par le passé, tenté une autre expérience.

En tout cas, remarquez que, dans les deux cas, c’est la fille, malheureusement pas vraiment la fille rêvée, qui prend l’initiative.

Quels ballots, ces garçons !

______________ 

Philippe Claudel, Chronique monégasque. Folio, n° 4689, 114 pages

François Berléand, Le fils de l’Homme invisible. Le Livre de poche, n° 30986, 221 pages

26/05/2008




Mort de rire


Gonzo Highway, le choix de lettres de Hunter S. Thompson qui vient d’être réédité en 10/18, est une pure merveille. Une lecture roborative pour tout journaliste digne de ce nom, ou pour toute personne qui s’intéresse au journalisme, jusque dans les excès que l’on y décèle et les poses que prend l’auteur de temps à autre.

Mais, comme il n’est pas si fréquent de rire de bon cœur grâce à un livre, de percer par des éclats de voix joyeuses les fines cloisons qui me séparent de mes voisins (eux, c’est plutôt le karaoké quand je les entends), je voudrais attirer l’attention sur quelques moments de cette correspondance, ceux qui m’ont fendu le visage jusqu’aux oreilles. Des épîtres à des hommes politiques, un genre où l’humour n’est pas la règle, sauf ici.

Le 3 juin 1964, Hunter S. Thompson écrit à la Maison Blanche, dont le locataire est alors Lyndon Johnson. On ne sait sur quel coup de tête (le commentaire dit qu’il est « ivre et de belle humeur »), il postule « avec grand plaisir et un sentiment de succès imminent » au poste de gouverneur des Samoa-Américaines. Il a quelques arguments : sa situation est flexible, il est un auteur de fiction de grand talent, son humanité est grande et il possède l’art de saisir les occasions. Il ajoute : « J’ai en outre besoin d’une existence bien réglée, afin d’achever un roman d’une importance déterminante ».

Ne croirait-on pas un ancien conseiller réclamant du temps libre pour mener à bien son grand-œuvre ?

Lyndon ne répond pas en personne – honte sur lui. Larry O’Brien, en revanche, conseiller spécial du président, signe une lettre (personne n’oserait croire qu’il l’a écrite) qui vaut accusé de réception. À laquelle Hunter (encore sous les effets de l’alcool ?) se presse de réagir : j’achète des costumes de lin blanc, faites vite, j’ai hâte de partir…

Comme cela n’a aucun effet sur la nomination tant attendue, et que la politique de Lyndon Johnson au Vietnam n’est pas tout à fait celle que Hunter attendait, il décline, dans une autre missive au président, l’improbable honneur qui aurait pu lui être fait si les choses s’étaient présentées autrement. Et dit, en substance : débrouillez-vous, je ne suis pas prêt à assumer vos conneries !

Il y a mieux, plus tard. En 1976, Hunter S. Thompson annonce qu’il va faire campagne pour devenir, rien de moins, président des Etats-Unis. Jimmy Carter, gouverneur de Géorgie, candidat lui aussi, et qui connaît l’olibrius, lui écrit de Plains : « Quand j’ai entendu dire que vous entriez dans la course, j’ai envisagé de me retirer. »

Bien sûr, personne n’y croit. Ni Jimmy. Ni Hunter. Ni moi. Ni vous, je suppose.

Mais qu’est-ce que ça fait du bien !

28/04/2008




Les livres qu’on écrit à ma place


Je suis en rogne. Pour plusieurs raisons. Et d’autant plus en rogne que tout est de ma faute.

D’abord, je devrais mieux gérer mon emploi du temps. Revenir plus souvent vous faire signe ici. Mais c’est terrible, d’être son propre maître. Il y a toujours une urgence plus urgente que l’urgence d’à côté. Enfin, je suis là. Rognonnant. Bougonnant.

Pour l’essentiel, à cause d’un livre formidable : Le goût de la marche, que Jacques Barozzi publie au Mercure de France. Exactement, ou presque, l’anthologie que je rêve de faire depuis… enfin, depuis longtemps. Je n’ai pas encore trouvé mieux que la marche comme moyen de déplacement, même si les taxis ont leurs avantages. Et si Jacques Lacarrière est une de mes idoles, ce n’est pas à cause de ce qu’il a écrit sur la Grèce, c’est parce qu’il a raconté, dans Chemin faisant, son millier de kilomètres à pied à travers la France avec le sens de la magie des pas, avec un œil aigu. Une des scènes les plus érotiques de la littérature reste, pour moi, sa description d’escargots en pleine relation sexuelle au bord de la route, parfaitement indifférents au regard du voyeur que devient, pour mon bonheur (et, j’espère, celui de quelques autres), Jacques Lacarrière à ce moment. Je précise, au cas où quelques esprits mal tournés liraient ces lignes, que je n’ai rien d’un zoophile – d’ailleurs, faire l’amour avec un escargot, beurk !

Jacques Barozzi ne reprend pas cette scène. Mais n’oublie pas Chemin faisant, dont il retient quelques pages dans son ouvrage. Il cite aussi des auteurs que je n’aurais pas oubliés dans mon anthologie imaginaire. Mais, la règle du genre étant de susciter chez le lecteur les regrets des textes qu’il n’y retrouve pas, voici quelques pistes que j’aurais dû creuser davantage.

Dans « mon » Goût de la marche, j’aurais évidemment inclus un extrait d’Ascension, de Ludwig Hohl, une course en montagne qui est un pur bonheur. Et aussi, traduit de la même langue (l’allemand), un autre du livre de Werner Herzog, Sur le chemin des glaces, où le cinéaste devenu écrivain pour la circonstance, raconte son voyage d’Allemagne à Paris avec la certitude d’aider Lotte Eisner, hospitalisée, à survivre. Il y aurait eu Le jour où Beaumont découvrit sa douleur, un texte de Le Clézio où une rage de dents se transforme en itinéraire halluciné. Pour la marche au long cours, je n’aurais pas oublié Bernard Ollivier, dont Longue marche est un chef-d’œuvre. A marche forcée, on aurait retrouvé – tant pis pour les puristes – Richard Bachmann, alias Stephen King, avec Marche ou crève. Et, dans la même veine, On achève bien les chevaux, dont je dois reconnaître que les images du film de Sidney Pollack ont un peu supplanté le souvenir de la lecture du roman d’Horace McCoy, quand la danse devient une interminable marche en rond d’ivrognes – ivres de fatigue.

Il y en a encore. Le rêve de marche interminable du Corridor de Jean Reverzy. Balades, de Henry David Thoreau. Peut-être La marche de nuit, de William Styron – que j’aurais dû lire avant de décider qu’il fallait l’intégrer à cette anthologie. Et j’aurais dû aussi retrouver le nom de cet écrivain espagnol, qui écrivait peut-être en français, dans un roman paru chez Stock il y a une trentaine d’années, où un personnage nommé Ana marchait sur une voie de chemin de fer…

Et bien d’autres. Si j’avais été moins velléitaire.

Dans ce cas, improbable, j’aurais aussi travaillé davantage sur le vague projet de collectionner les mots obsolètes, à un moment où j’étais plongé dans les vieux dictionnaires, entre Furetière, Académie et Littré. Et je n’aurais pas rognonné une fois de plus en voyant paraître le livre de Denis Grozdanovitch, Le petit Grozda.

Encore Denis Grozdanovitch a-t-il fréquenté longtemps le Littré, seule source qu’il se donne. Il a utilisé le vocabulaire dans ses textes. Il leur a ajouté des commentaires. Il a fait tout ce que je n’aurais pas fait.

Donc, fini d’être ronchon (pour aujourd’hui). Ces deux livres existent, ils sont exactement ce qu’ils devaient être et c’est très bien ainsi.

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Jacques Barozzi. Le goût de la marche. Mercure de France, Le petit mercure, 144 pages, 5,50 €.

Denis Grozdanovitch. Le petit Grozda. Seuil, Points, n° 1870, 285 pages, 7 €.

14/04/2008




Apprendre à dire non


On dit souvent que les Malgaches sont incapables de dire non. Ce n’est pas tout à fait vrai. Mais cela fait partie des clichés habituels sur un peuple sur lequel il en circule beaucoup d’autres – et certains moins agréables. Si les clichés reposent sur un fond de vérité (admettons-le pour la clarté de l’exposé), voici une nouvelle collection qui semble faite pour le pays où je vis : « Ceux qui ont dit non », chez Actes Sud Junior.

Quatre premiers titres, autant de parcours exemplaires, d’attitudes empreintes de noblesse : Victor Hugo contre la peine de mort, Victor Jara contre la dictature, Rosa Parks contre la discrimination raciale, Lucie Aubrac contre le nazisme.

On aurait pu imaginer des essais biographiques, voire des « éclats de biographies », comme le dirait Pierre Assouline. Murielle Szac, qui dirige la collection, a fait le choix du roman bref. Parfois un peu grandiloquent, comme c’est le cas de celui qu’elle a elle-même consacré à Victor Hugo. Le ton est plus retenu, plus juste me semble-t-il, chez les autres auteurs : Maria Poblete sur Lucie Aubrac, Nimrod (très présent dans l’actualité éditoriale) sur Rosa Parks et Bruno Doucey sur Victor Jara.

La figure centrale de chaque livre ne limite pas le discours : un complément d’information, en texte et en photographies, complète le roman.

Ce sont de beaux petits objets, conçus avec un goût très sûr, sans esbroufe mais efficace.

Pour la suite, on attend à l’automne des ouvrages sur Joseph Wresinski, Non à la misère, et Victor Schoelcher, Non à l’esclavage.

Si les éditeurs étaient en panne d’idées, je suggère d’autres sujets, mais il va falloir chercher les personnages emblématiques de ces causes : non à la clope, non au téléphone portable, non au sexe, etc.

Pas tout à fait, je le reconnais volontiers, dans le même registre.


 

17/03/2008




Persiste et signe


On ne sait plus quoi faire, du côté des collections de poche, pour insuffler un peu d’originalité à un travail éditorial longtemps fondé sur la guerre des rééditions, à quelques exceptions près. Les inédits, oui, oui ! (Comme on disait à Neuilly : Martinon, non, non !) Mais pas seulement. Des livres un peu différents, aussi, quelque chose d’un esprit « club », histoire de donner au poche jetable une nouvelle noblesse.

Cela se fait de plus en plus en fin d’année, pour transformer l’ouvrage de poche en objet (aïe ! ça, c’est le mot qui tue) cadeau. On vient d’avoir les Points chics, les Folio à tirage limité, les J’ai lu reliés, sans rien dire des traditionnels coffrets. Et voilà qu’au Seuil, on lance une sous-collection Signatures en Points. Même hauteur que les autres ouvrages de la collection, mais ceux-ci sont un peu plus larges, la couverture est à rabats, la typographie y privilégie le nom de l’auteur…

Les cinq premiers titres sont sortis le 24 janvier déjà, je suis en retard. Mais les circuits postaux entre Paris et Madagascar ralentissent les envois quand ils font des détours. Je ne sais plus si c’est par la Belgique ou l’Allemagne, j’ai jeté l’enveloppe. Ou plutôt, je l’ai abandonnée, hier, dans le bar d’Antananarivo idéalement situé entre la poste des colis et le Centre culturel français, et où je laisse souvent l’emballage pour découvrir le contenu. (Cet emballage sert, ensuite, aux porteurs de cageots de bière, de rhum ou de boissons hygiéniques, comme on dit ici, à amortir les effets du poids sur leur tête.) Je n’ai pas été déçu. La livraison initiale de Signatures est du genre à mettre en appétit.

J’avais lu un soir, jusque très tard dans la nuit, Moustiques, de Faulkner, à l’époque où je vivais encore en Belgique – et c’était déjà dans la collection de poche du Seuil. J’avais oublié la préface de Queneau, qui relevait cette phrase fondamentale : « Un livre, c’est la vie secrète de l’auteur, le jumeau sombre de l’homme : vous ne pouvez les réconcilier (leur trouver un terrain d’entente). »

L’amateur , de John Fowles, est le roman avec lequel j’ai découvert un romancier qui m’a impressionné tout de suite, et encore bien davantage quand, bien des années après, je l’ai rencontré (quand est parue la traduction française de La créature). Un seul regret : que le titre du film tiré de ce roman, L’obsédé, se soit imposé au titre original. La puissance de l’image…

Le nom de John Cowper Powys s’est glissé dans mon oreille lors d’une conversation avec Jean-Pierre Otte. Givre et sang a confirmé tout le bien que je pensais des conseils de cet écrivain. Un livre halluciné, une littérature qui ne ressemble à aucune autre.

Il reste deux titres : Le bon vieux et la belle enfant, d’Italo Svevo, et Le jardin de ciment, de Ian McEwan. Si j’ai lu d’autres livres de ces écrivains, pas ceux-ci. Je m’attends à de belles découvertes.

Non sans me poser une question : pourquoi uniquement des textes traduits ? Même les auteurs annoncés pour la suite ont eu besoin d’un passeur pour nous arriver en langue française. N’y a-t-il pas, dans le fonds du Seuil, de « grands textes modernes et contemporains » (je reprends les termes du communiqué de presse) dignes d’entrer dans cette « bibliothèque idéale » ? La réponse un de ces jours, probablement.

15/02/2008




L’un oui, l’autre non…


Certains diront que l’événement du jour est la sortie des livres consacrés à Carla Bruni. Je tiens à protester avec la dernière énergie. Quand je dis dernière, c’est au sens propre, car, d’énergie, il ne m’en reste plus guère : je viens de passer une vingtaine d’heures, nuit comprise (si le titre de ce blog vous paraissait étrange, il vous deviendrait maintenant transparent en voyant ma tête), à lire Les Bienveillantes, dans la réédition de poche qui arrive aujourd’hui en librairie. Et qui me semble, en effet, le véritable événement du jour.

Plus épais de 300 pages que Belle du Seigneur dans la même collection Folio, le roman de Jonathan Littell avait été, inutile de le rappeler, la grande surprise de la rentrée littéraire 2006 : un premier roman d’un inconnu (même si son père était déjà l’auteur de best-sellers) qui refusait de passer à la télévision, 900 pages, 25 euros, cela avait tout pour décourager les lecteurs. Qui en firent pourtant un succès, encouragé par l’abondance de la critique et encourageant les Académies française et Goncourt à lui donner leurs prix de saison.

Je n’avais pas lu ce livre à sa parution. Il était resté longtemps sur ma table de chevet, il m’arrivait de le prendre pour dix ou vingt pages mais, la rentrée littéraire, vous savez ce que c’est : beaucoup de lectures urgentes pour écrire des articles, et pas beaucoup de temps pour le reste. Comme je ne m’occupais pas des Bienveillantes dans mon journal, et comprenant que je n’arriverais jamais au bout, j’avais fini par le donner à un professeur de lettres qui bavait chaque fois que je lui en parlais.

Grâce au poche, je viens de me « rattraper ». Je ne mourrai pas idiot. Comme, je suppose, tant d’autres lecteurs qui avaient, comme moi mais peut-être pour d’autres raisons, renoncé à ce livre à l’époque de sa parution et qui ont maintenant une nouvelle occasion de s’y mettre.

Dans la même rentrée 2006, Gallimard avait également publié un roman qui, sans provoquer un pareil engouement immédiat, sans recevoir de prix (sinon celui des Libraires l’année suivante), a fait une carrière impressionnante : L’élégance du hérisson, de Muriel Barbery. Si l’on s’en tient à une pure logique de délai entre la première édition et la publication en poche, on ne comprend pas pourquoi ce titre ne paraît pas également en Folio, et encore moins pourquoi il n’est pas encore annoncé dans les prochains mois.

C’est tout bête, il suffit de jeter un œil sur les listes des meilleures ventes pour se ranger à l’avis des stratèges commerciaux de la maison : huitième meilleure vente dans l’absolu, troisième dans la catégorie romans d’après le dernier classement disponible sur ce site, L’élégance du hérisson continue à faire les beaux jours de son éditeur et de son auteur. Il serait stupide de le faire passer maintenant au format de poche, avant que le succès s’essouffle.

J’espère que ça arrivera malgré tout un jour et, même, je vous le demande : cessez donc d’acheter le livre de Muriel Barbery ! Cela poussera Gallimard à le publier en Folio et… je pourrai le lire aussi.

Jonathan Littell. Les Bienveillantes. Folio, n° 4685, 1.408 pages, 12 €

07/02/2008




Pauvre Thibaudet !


Albert Thibaudet, c’est un critique littéraire comme il ne s’en fait plus guère. Préférant parler des écrivains du passé que de ses contemporains – sans pour autant négliger tout à fait ceux-ci. Attaché à une conception de la littérature où le critique, précisément, a sa place : au dix-neuvième siècle, Sainte-Beuve est à ses yeux l’égal de Hugo et de Balzac. Je le soupçonne d’avoir établi ce podium avec l’espoir d’occuper une marche sur celui du vingtième siècle. Il n’est pas interdit d’avoir quelques vanités… Quoique, si l’on y pense, le travail du critique est quand même très éloigné de celui du créateur. (Je parle en connaissance de cause.)

Toujours est-il que son Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours, publiée l’année même de sa mort en 1936 (et donc, je le note au passage, dans le domaine public depuis un an), est le livre d’un amoureux des livres. Le parcours de quelqu’un qui connaît ce dont il parle et n’hésite pas à émettre des opinions. On est en droit de ne pas le suivre dans tous ses choix, on ne peut pas lui dénier une profonde sincérité. Cette Histoire est un ouvrage passionnant, qui donne envie de revisiter bien des œuvres. Signées de noms appartenant toujours à notre quotidien, ou d’autres oubliés – au cas où il y aurait à sortir quelqu’un du purgatoire.

Comment dit-on, déjà ? Ah ! oui : respect !

Le CNRS, qui réédite ce fort volume, manque pourtant de respect au texte.

D’abord en « oubliant » la fin du titre original, pourtant complet en couverture de l’édition de 1936. Il devient maintenant, tout simplement, Histoire de la littérature française – sauf dans l’avant-propos de Michel Leymarie, bien sûr. Même la réédition de Marabout datée de 1981, à une époque où la vocation encyclopédique de cette maison déclinait (et où, si mes souvenirs sont bons, Olivier Cohen s’occupait de ce qu’il en restait), n’avait pas osé. Se contentant d’une sorte de paraphrase : Histoire de la littérature française de Chateaubriand à Valéry.

Par ailleurs, j’espérais que les pages du volume ne me restent pas entre les mains au fur et à mesure que je les tournais. Malheureusement, c’est arrivé très souvent. Ennuyeux, pour un livre de référence, même daté.

Et puis, surtout, le respect du texte aurait exigé la présence d’un vrai correcteur. Je devine ce qui s’est passé. Le Centre national de la recherche scientifique, puisque c’est son nom, en l’occurrence bien mal porté, a procédé à la numérisation d’un exemplaire de 1936 (du moins, je l’espère – si c’est un exemplaire de 1981, c’est une faute de plus). Puis un logiciel de reconnaissance de caractères est passé par là, et probablement le fichier texte a-t-il été relu, mais très superficiellement. A plusieurs reprises, des « C » ont été pris pour des « G », il manque des points en fin de phrase, on trouve d’autres coquilles, aussi, trop nombreuses et typiques de ce genre de travail mal fini.

Respect, disais-je ?

Enfin, avec les outils informatiques à la disposition des éditeurs aujourd’hui, je ne comprends pas pourquoi un index des noms et des œuvres n’a pas été créé. Il aurait rendu de grands services – au moins jusqu’à ce que la reliure lâche tout à fait.

Dommage. J’aurais aimé saluer cette réédition avec plus d’enthousiasme.

Albert Thibaudet. Histoire de la littérature française [sic]. CNRS Editions, 592 pages, 10 €.

29/01/2008




Après les fesses de Simone…


Vous avez remarqué ? Il suffit d’avoir surpris quelqu’un dans l’intimité pour avoir l’impression de s’être approprié cette personne. Je n’ai pas l’impression d’avoir lu cette explication nulle part (quelque chose m’a peut-être échappé). Mais c’était peut-être le but secret – et « noble » – poursuivi par Le Nouvel Observateur en exhibant les fesses de Simone de Beauvoir : qu’elle nous devienne familière.

Rassurez-vous, je ne vais pas revenir sur cette histoire déjà ancienne, vite balayée par d’autres. Mais j’y repensais – et je suis censé tout dire de ce que je pense, n’est-ce pas ? – devant la couverture de Flirter au Bon Marché et autres faits de civilisation, des inédits de Gertrude Stein choisis, présentés et traduits par Jean Pavans : une femme nue assise dans un fauteuil. Elle a le corps épais, les cheveux lui font un casque bleu sombre, le sein gauche est jaune, l’entrecuisse obscur, la jambe droite rose… Bien. Le modèle pourrait être n’importe qui. Mais ce n’est pas n’importe qui, comme on l’apprend face à la page de titre. Leonard Breger a peint Gertrude Stein nue. On est là, bien entendu, très loin du réalisme d’une photo (même retouchée). Mais quand même, Gertrude – je l’appelle Gertrude, maintenant, oui, un peu familièrement – à poil, c’est un sacré choc !

Donc, maintenant que nous la connaissons mieux, lisons Gertrude. Deux fois plutôt qu’une, puisque Jean Pavans édite aussi, dans la même collection Libretto, un autre texte : Henry James, précédé de Shakespeare, par Henry James. (Avec une illustration de couverture beaucoup moins sexy.) Si vous ne l’aviez jamais fait – personne n’a tout lu, même pas moi, je vous rassure –, cette lecture sera un autre choc, bien plus brutal. Je crois que je vais vous en laisser la surprise sans rien expliquer. Sachez seulement que c’est une expérience difficile à oublier, et qui vaut bien d’être faite. Directement au format de poche, comme un cadeau. Deux cadeaux, même. Qui pourraient bien participer à l’objectif déclaré de Daniel Arsand, le responsable du domaine étranger chez Phébus : « rendre accessible Gertrude Stein à un plus vaste public, en guise d’introduction à toute son œuvre. » (Puisque je vous dis tout, j’avoue : j’ai pompé cette déclaration dans un excellent magazine, que vous connaissez si vous êtes sur ce site…)

Phébus, Libretto, nos 257 et 258, 144 pages et 9,80 € chacun.

23/01/2008




Pour 2 €, t’as plus rien ! Quoique…


Horreur ! Les fêtes sont passées par là et l’argent manque. Cigale plutôt que fourmi… Je prends le métro ou j’achète deux baguettes ? Malgré la réprobation générale, je trouve un vendeur de clopes à l’unité et je me refais quelques doses de nicotine ? Avec un peu de chance, je tombe sur une promotion et je me cale deux barres de céréales dans l’estomac ? Ou bien, pur esprit, je renonce aux nourritures terrestres et j’entre dans une librairie ?

Il faudra choisir aussi, bien sûr. Mais les nouveautés Folio à 2 € sont arrivées et cette sous-collection subit une intéressante évolution. Arrêtez-moi si je me trompe (je ne crois pas) : au début, la série avait été conçue pour être une porte d’entrée à des livres plus épais déjà publiés par Folio et les dévoreurs qui avaient lu tous les titres ne pouvaient que dédaigner ces rééditions partielles de rééditions.

Le principe n’a pas été tout à fait abandonné : les trois nouvelles de L’épine dans la chair, de D.H. Lawrence, sont extraites du recueil Les filles du pasteur, paru en Folio. Mais les sources se multiplient. Une vie gaspillée, de Kipling, vient de la Bibliothèque de la Pléiade. Eau amère, de Pirandello, de la collection Quarto. Les nouvelles chinoises groupées sous le titre Le pavillon des Parfums-Réunis, de l’Imaginaire. Le bonheur dépend de l’âme seule, de Cicéron est puisé dans un volume de la collection Tel.

Certes, tout ça reste très Gallimard. Qui avait bien dû éditer un jour ou l’autre Les révoltés de la Bounty, de Jules Verne, bien que le copyright soit de 2008.

Presque Gallimard aussi, les textes de Lafcadio Hearn, Ma première journée en Orient puisqu’ils sont parus à l’origine, avec d’autres, au Mercure de France, dans la collection Mille pages.

Et puis, venant de nulle part (pas tout à fait : de la revue Bifrost), voici aussi L’automate de Nuremberg, de Thomas Day. Une étrange fantaisie dont certaines parties seraient puisées dans les collections privées de Léopold Sédar Senghor et où l’automate joueur d’échecs prend le chemin de Dakar.

Comme la route est longue jusque-là, j’aurai le temps de méditer cette phrase de Cicéron : « Les biens vulgaires n’augmentent pas le bonheur du sage. » Ce qui me consolera d’avoir dépensé mes 2 €.

17/01/2008




Alain Saint-Ogan et les dates


 

Dans la préface qu’il donne à Je me souviens de Zig et Puce et de quelques autres, José-Louis Bocquet note que « l’auteur semble refuser l’emploi des dates avec une constance qui confine à l’exercice de style. » Ce n’est pas tout à fait vrai : Alain Saint-Ogan ne rechigne pas à fournir les précisions chronologiques nécessaires. Et, à vrai dire, on en a bien besoin. Notamment pour rectifier une « information » de la quatrième de couverture, où le créateur d’Alfred est affublé d’une date de naissance fantaisiste : 1885. Le dessinateur ne l’a pas fait exprès (il est mort en 1974), mais il rectifie dans le premier paragraphe de son autobiographie : il est né en 1895.

On ne va pas se fâcher pour ça. L’ouvrage, publié en 1961 pour la première fois, est une mine d’anecdotes souvent amusantes sur l’époque, sur la presse, sur le beau et le petit mondes. Qu’il transposait, à sa manière, dans ses dessins. Pas n’importe comment : Alain Saint-Ogan avait la vénération de ce qui était imprimé. Bien imprimé, de préférence – il a failli démissionner d’un journal dans lequel ses dessins ne ressemblaient plus à rien.

Il y a tellement d’anecdotes qu’on cherche, longtemps en vain, ce qui nous intéresse vraiment : comment l’artiste a trouvé sa voie, comment il a créé ses personnages. Cela vient, vers la fin, quand il explique comment sa capacité d’étonnement a développé son sens de l’observation, comment il a cherché « à dissimuler le sérieux sous un air de raillerie » plutôt que le contraire – qui correspond, dans le dictionnaire (lequel ?) à la définition du mot « humour ».

Il n’était donc pas humoriste, explique-t-il. Tant pis pour lui : il nous fait souvent rire quand même. Notamment quand il raconte la naissance de M. Poche en transcrivant le monologue suffisant d’un consommateur attablé non loin de lui à une terrasse. L’ancêtre d’Achille Talon, le personnage qui a fait la gloire de Greg, a donc existé.

Et, puisque je parle de Greg, il est juste de dire que la préface est quand même riche en informations. De la visite d’Hergé (dont Alain Saint-Ogan ne se souvenait pas quand il le revit plus tard) aux travaux, précisément, de Greg, toute une histoire de la bande dessinée se retrouve ici, en filigrane.

 

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Alain Saint-Ogan. Je me souviens de Zig et Puce et de quelques autres. La Table Ronde, La petite vermillon, n° 281, 255 pages, 8,50 €.

16/01/2008



auteur

 
Pierre MauryPierre Maury, Pierre Maury, critique littéraire au Soir de Bruxelles, vit à Madagascar depuis une dizaine d’années. Il y est aussi éditeur. L’actualité du livre au format de poche mérite, pense-t-il, une attention digne de l’usage qu’en font les lecteurs. D’où ce blog…

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